Navigation – Plan du site

AccueilNuméros157-158L’archéologie préventive hier, au...

L’archéologie préventive hier, aujourd’hui… Demain ?

Anne Augereau
p. 44-49

Résumés

Cet article retrace l’évolution de la pratique et la réglementation de l’archéologie préventive depuis le début des années 1980 jusqu’à nos jours. Il tente de mettre exergue son apport scientifique, à travers ses résultats et ses méthodes, et revient sur les modifications législatives et réglementaires intervenues depuis la loi du 17 janvier 2001, qui lui a donné son cadre juridique. Si la trajectoire a été très positive jusqu’au début des années 2000, la mise en concurrence des fouilles en 2003, sur laquelle la commission du Livre blanc de l’archéologie de 2013 n’est pas revenue, instaure un risque de dispersion et de perte de l’information archéologique. Pour contourner cette difficulté et exploiter objectivement les données scientifiques accumulées depuis quarante ans, le renforcement des modalités de collaboration à l’échelle nationale s’avère indispensable. La mise en place d’outils partagés (Open data) donnant accès à l’information archéologique aujourd’hui dispersée entre les opérateurs ainsi qu’une politique collaborative interinstitutionnelle forte devraient contribuer à atteindre cet objectif.

Haut de page

Texte intégral

« L’archéologie préventive, qui relève de missions de service public, est partie intégrante de l’archéologie. Elle est régie par les principes applicables à toute recherche scientifique. Elle a pour objet d’assurer, à terre et sous les eaux, dans les délais appropriés, la détection, la conservation ou la sauvegarde par l’étude scientifique des éléments du patrimoine archéologique affectés ou susceptibles d’être affectés par les travaux publics ou privés concourant à l’aménagement. Elle a également pour objet l’interprétation et la diffusion des résultats obtenus » (article L521-1 du Code du patrimoine, article 1 de la loi 2001-44 du 17 janvier 2001 modifiée).

1En 2013, le Livre blanc de la commission d’évaluation scientifique, sociale et économique de l’archéologie préventive a confirmé ce que nous savions déjà : l’archéologie préventive participe de l’archéologie en général et, avec l’archéologie programmée, elle fait avancer les connaissances sur les sociétés disparues. C’est pour cette raison que, en 2001, la loi sur l’archéologie préventive a été votée : basée sur les conclusions du rapport dit « Demoule, Pêcheur, Poignant » remis à la ministre de la Culture, Catherine Trautmann, en 1999, elle visait à donner un cadre juridique à cette activité dont les résultats ont été considérés comme un apport scientifique majeur. D’ailleurs, dès le début des années 1980, le caractère scientifique de l’archéologie de sauvetage était acquis. En 1981, le Conseil supérieur de la recherche archéologique (Csra) inclut les sauvetages dans ses orientations concernant les fouilles archéologiques : il les définit comme un acte de recherche dont il faut poser les problématiques, déterminer les objectifs et mettre en œuvre les méthodologies appropriées à leur réalisation (Csra 1981). La même année, Jean Clottes et Yves de Kish se livrent à une quantification de l’apport des sauvetages aux programmes de recherche sur les périodes préhistoriques et historiques définis par le Csra (Clottes 1981, de Kish 1981). Un an plus tard, Jean-Paul Demoule, quant à lui, s’interroge sur les stratégies de fouille, les méthodes, les modalités d’études et de publications permettant d’exploiter la matière scientifique que cette activité alors naissante engendrait (Demoule 1982).

2Finalement, c’est bien parce que l’archéologie de sauvetage, devenue préventive, a été reconnue dès le départ comme une modalité d’approche scientifique des sociétés du passé que le législateur a souhaité la doter d’un dispositif législatif et réglementaire en permettant l’exercice. C’est ainsi que la loi de 2001 puis le Code du patrimoine ont énoncé son objectif : sauvegarder les vestiges archéologiques par l’étude scientifique. Ma vie d’archéologue, comme celle de tant d’autres collègues, a débuté avec son développement dans les années 1980 et 1990, et j’ai toujours considéré que notre démarche était scientifique. Dès ces années pionnières, nous avons participé à l’élaboration de ses méthodes et nous avons contribué à l’enrichissement et à l’exploitation des informations scientifiques qu’elle pourvoyait. Nous avons donc été les acteurs de la construction de l’archéologie préventive et nous avons assisté à son évolution réglementaire, législative et financière.

3Quarante ans plus tard, quel bilan peut-on tirer de cette expérience ? De quoi sommes-nous partis ? Qu’avons-nous construit ? Que peut-on présager de l’avenir dans le cadre actuel de la mise en concurrence des opérateurs archéologiques ? Si le fondement législatif que la loi du 17 janvier 2001 a fourni à l’archéologie préventive n’a jamais été remis en cause, les multiples ajustements qui sont intervenus par la suite en ont considérablement modifié le paysage économique et social. La mise en concurrence des fouilles a également bouleversé la pratique archéologique et on doit aujourd’hui s’interroger sur les conséquences de cette évolution sur le plan scientifique et pour la progression des connaissances. C’est principalement sous cet angle que je souhaite réaliser ce bilan. Pour ce faire, Les nouvelles de l’archéologie qui, depuis quarante ans, rendent compte très régulièrement de l’évolution de la profession, sont une mine d’informations sur lesquelles je m’appuierai.

Construction : l’archéologie préventive hier (1980-2001)

4De manière peu académique mais très parlante, un texte résume assez bien la situation de l’archéologie de sauvetage au début des années 1980. Publié anonymement en 1987 dans le n° 26 des Nouvelles de l’archéologie sous le titre « Les tribulations du sauveteur autoroutier », il raconte le quotidien des archéologues « hors statut » depuis la fin des années 1970 : imprévisibilité des interventions, délais de préparation très courts, voire inexistants, absence d’information sur la nature des sites à sauver, avance de fonds par le « hors statut » pour son équipement de fouille, sacrifice de son véhicule et de sa vie personnelle, vacations de courte durée (pas plus de 6 mois par an et 120 heures par mois), absence de politique d’exploitation des résultats acquis, etc. Bref, un dispositif reposant sur la bonne volonté individuelle, l’investissement personnel, la débrouillardise, sans aucune politique d’emploi et encore moins de stratégie globale pour la pratique de sauvetage (Anonyme 1987).

5Petit à petit, heureusement, les choses ont évolué : quatre-vingt « hors statut » ont été intégrés par la sous-direction de l’archéologie en 1985, représentant une vague de recrutements sans précédent dans ce secteur au ministère de la Culture, même si certaines procédures et critères d’embauche ont parfois été contestés. Par ailleurs, des archéologues de toutes les institutions (Université, Cnrs, ministère de la Culture) ont pris la plume pour réfléchir et proposer un dispositif de prise en compte des travaux archéologiques en amont des travaux d’aménagement. Ils suggéraient d’actionner la loi du 10 juillet 1976 relative à la protection de l’environnement, afin d’intégrer le risque archéologique dans les études d’impact préalables aux travaux d’aménagement (Blanchet 1982 ; Ferdière & Fourteau 1982, etc.). Dans certains cas, ce cadre, certes fragile, a permis à tous les acteurs d’anticiper, de cerner, de mieux gérer la question archéologique. Les grandes opérations des années 1980 (le Grand Louvre, les fouilles sur les tracés des autoroutes A71 et A5 ou encore du Transmanche) ont été l’occasion de mettre en œuvre un certain nombre de ces préconisations et d’en faire un bilan critique : les rapprochements anticipés sur le calendrier des travaux entre directions des antiquités et aménageurs ont été ainsi de plus en plus fréquents ; s’en est suivie la mise en place de conventions prévoyant la prise en charge, par les aménageurs, d’abord de la phase de diagnostic (Transmanche ; Bernardini et al. 1987), puis, au fil du temps, des phases de fouille, post-fouille et même des publications – le Grand Louvre (collectif 1984), l’autoroute A5 (Delpuech 1989), le TGV Méditerranée, l’archéologie de la vallée du Rhône et de la plaine de Vaise à Lyon, etc. En contrepartie, les archéologues s’engageaient à respecter les délais et les contraintes de l’aménagement. Au début des années 1990, d’autres dispositifs ont émergé, telles les conventions annuelles entre les syndicats de carriers et les archéologues (État, Afan, Département), basées sur un volume prévisionnel d’exploitations de granulats pourvoyant un volume financier à partir d’un prix au mètre carré ou à l’hectare, par exemple dans la Bassée (Mordant 1994), et aussi dans les vallées de l’Yonne, de l’Oise, de l’Aisne, etc.

6La fin des années 1980 et les années 1990 ont donc vu le développement exponentiel de l’archéologie préventive, en ville comme en milieu rural : les opérations de grande envergure se sont multipliées, d’autres, plus restreintes mais s’inscrivant dans la durée, ont été favorisées par des politiques de prescription privilégiant l’approche territoriale comme par exemple en Lorraine, dans la vallée de la Moselle. Les apports scientifiques furent considérables (Demoule 2004), et il me paraît essentiel de rappeler ce point avant d’envisager la situation actuelle, telle qu’elle a évolué depuis la loi du 17 janvier 2001.

La fabrique de l’archéologie préventive : professionnalisation et pluridisciplinarité

7Outre les principes d’anticipation et de conventionnement rappelés plus haut, l’exercice de l’archéologie préventive dans les années 1980 et 1990 a forgé ses spécificités scientifiques. En effet, contrairement à l’archéologie programmée, la démarche préventive était et reste tributaire des aménagements dont l’implantation ne se fonde pas sur la connaissance préalable du patrimoine archéologique, sauf s’il s’agit de l’éviter. En corollaire, une emprise qui le nécessiterait scientifiquement n’est pas explorée en l’absence de menace de destruction. Ce caractère opportuniste, s’il a parfois été perçu comme un inconvénient scientifique, est devenu au fil du temps un atout archéologique. L’exploration de nouveaux milieux au fil des aménagements et des prescriptions, l’extension des investigations à des terroirs ou des régions, la réalisation, grâce aux grands tracés linéaires, de transects recoupant plusieurs entités géographiques ont donné aux archéologues l’opportunité de développer une géographie humaine des sociétés disparues, impensable auparavant. Même si certaines zones ont été moins touchées que d’autres, toutes les régions du territoire national, sans oublier les Outre-Mer, et toutes les périodes archéologiques ont été abordées par l’archéologie préventive durant les vingt dernières années du xxe siècle.

8La somme de ces données a permis l’analyse des dynamiques d’implantation humaine et l’étude des relations homme/milieu depuis la Préhistoire jusqu’à nos jours. Pour ce faire, une multiplicité de domaines scientifiques, archéologiques comme naturalistes, ont été mobilisés : des approches archéologiques par site puis à l’échelle des territoires ont été développées, intégrant la plupart du temps des études spécialisées – sur les productions lithiques, céramiques, métalliques, sur les restes fauniques et l’archéozoologie, sur les vestiges du bâti et l’architecture, sur les questions d’implantation, etc. –, les analyses bio et géo-archéologiques – géomorphologie, palynologie, micromorphologie, carpologie, sédimentologie, etc. –, prenant, parallèlement, un essor inédit. Les données recueillies sur les habitats et les implantations humaines, les réseaux territoriaux, les impacts anthropiques sur les milieux naturels ou encore l’exploitation des ressources environnementales sont considérables et elles n’ont sans doute pas encore été totalement exploitées aujourd’hui. Des axes de recherche ont bénéficié d’avancées très importantes : l’exploitation, à travers les âges, des matières premières végétales, animales et minérales, l’archéologie des paysages, l’archéologie des villes, les réseaux d’échanges, l’histoire des climats, etc.

9Sur le plan chronologique, nos connaissances des grandes étapes de l’histoire de l’humanité ont également progressé de manière très significative : la préhistoire, depuis le Paléolithique ancien jusqu’à l’avènement de l’économie de production, en est un exemple. En effet, l’ampleur des travaux d’aménagement a permis d’appréhender les occupations de ces périodes anciennes parfois dans leur totalité – par exemple sur les sites de la Folie à Poitiers (Vienne), du Closeau à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) ou encore de Ruffey-sur-Seille (Jura) – et de construire les référentiels chrono-stratigraphiques utiles à leur détection. De même, les territoires néolithiques se sont précisés et l’expansion néolithique donne maintenant l’image d’un tissu plutôt dense d’occupations, composé d’une variabilité d’installations complémentaires : c’est le cas dans les vallées du Bassin parisien mais aussi plus au sud, dans la vallée du Rhône notamment. Pour toute la protohistoire, l’étude des territoires s’est affinée pour aboutir à une vision dynamique de ces sociétés agricoles et de celles qui leur ont succédé, comme par exemple en Bassée (fig. 1). Mais ce sont peut-être les périodes historiques qui ont bénéficié du renouvellement le plus spectaculaire : une masse de données, insoupçonnée jusqu’alors, documente le monde rural et la vie quotidienne en dehors des villes aux époques antique, médiévale et moderne. Autre nouveauté, l’archéologie préventive s’est étendue aux conflits récents et aux périodes contemporaines : la découverte de la tombe d’Alain-Fournier (1886-1914) en 1991 a marqué une étape décisive dans ce mouvement. Par la suite, l’archéologie de la Grande Guerre, puis celle de la Seconde Guerre mondiale, n’ont cessé de se développer et l’époque contemporaine est devenue un objet archéologique habituel.

Fig. 1. Un exemple d’étude territoriale grâce au suivi archéologique des emprises de carrières dans la vallée de la Petite Seine ou Bassée. A : état fin 2011 des emprises de carrières dont 4 700 hectares exploités ou autorisés et 3 600 hectares ayant fait l’objet d’un contrôle archéologique (surveillance, diagnostic, fouille) ; B : occupation du sol à l’âge du Bronze et au premier âge du Fer dans la Bassée.

Fig. 1. Un exemple d’étude territoriale grâce au suivi archéologique des emprises de carrières dans la vallée de la Petite Seine ou Bassée. A : état fin 2011 des emprises de carrières dont 4 700 hectares exploités ou autorisés et 3 600 hectares ayant fait l’objet d’un contrôle archéologique (surveillance, diagnostic, fouille) ; B : occupation du sol à l’âge du Bronze et au premier âge du Fer dans la Bassée.

© D’après Brunet et al. 2018.

10Spécificité archéologique et apports scientifiques originaux mais également méthodologies adaptées caractérisent l’archéologie préventive. Réalisée dans des durées limitées et avec des moyens contraints, sa pratique impose réactivité et rapidité d’exécution. Sur le terrain, les techniques de diagnostic en tranchées, bien qu’imparfaites, ont fait leur preuve, à condition qu’un certain nombre de critères soient respectés, comme un taux d’ouverture suffisant, une réalisation par des équipes stables connaissant les contextes locaux, la mobilisation d’un minimum de spécialistes. Lors des fouilles, les grands décapages et la vision extensive des occupations ont imposé les notions de choix et de stratégie archéologiques afin de concilier le temps et les moyens disponibles avec les objectifs scientifiques. Des expériences de fouilles mécanisées ont été mises en œuvre avec succès, comme par exemple pour certaines occupations paléolithiques peu denses ou encore dans le cadre de problématiques relatives à l’occupation des sols à l’échelle d’une vallée. Par ailleurs, la profession s’est organisée et les métiers de support technique se sont structurés, comme la topographie appliquée à l’archéologie ou encore le dessin assisté par ordinateur et l’infographie.

11Bien sûr, un certain nombre de difficultés ont été très rapidement dénoncées, comme par exemple la faiblesse des phases de publication et de diffusion des résultats vers le grand public, le manque d’harmonisation des prescriptions, ainsi que des financements variables, parfois sans rapport avec l’intérêt scientifique des sites concernés et l’état des connaissances. Ces éléments ont motivé des revendications portées par l’ensemble de la communauté professionnelle et ont permis, grâce au poids scientifique qu’avait acquis la discipline, d’engager la réforme de l’archéologie préventive qui a trouvé un premier aboutissement dans le vote de la loi du 17 janvier 2001.

L’archéologie préventive aujourd’hui (2001-2019) : fleuve tempétueux, vallée de larmes…

12Le rapport sur l’organisation de l’archéologie préventive en France, publié dans Les nouvelles de l’archéologie (Demoule et al. 1999), mettait l’accent, en préambule, sur son bilan largement positif pour proposer les principes directeurs d’une réforme et donner un cadre juridique, économique et institutionnel à son exercice. De surcroît, les archéologues avaient fait montre de maturité en termes de respect des engagements et des contraintes économiques et opérationnelles liées aux aménagements.

13Chacun se souvient que, malgré cette trajectoire exemplaire, une crise est survenue très vite, dès l’année 2002. D’abord d’ordre financier, en raison d’un mode de financement trop complexe, elle cumule un engorgement du plan de charge de l’Inrap, alors seul acteur du préventif aux côtés des services de collectivités territoriales, et une politique de prescriptions trop aléatoire. Pour sortir de l’impasse, le 1er août 2003, le Parlement adopte la loi 2003-707 distinguant le régime des diagnostics, qui restent dans le giron du service public (Inrap et collectivités territoriales), et celui des fouilles, ouvrant ce secteur à la concurrence et aux opérateurs privés. La loi dite Lcap (loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine) change très peu de choses à ce dispositif général. En effet, le Livre blanc de l’archéologie paru en 2013, sur lequel elle s’appuie en partie, n’a malheureusement pas envisagé d’alternative à ce sujet. Des avancées significatives sur l’encadrement scientifique des opérations archéologiques ont néanmoins été proposées et reprises par le législateur. Par exemple, la loi Lcap instaure l’examen des projets scientifiques de fouille par les services régionaux de l’archéologie, ce qui renforce leur mission de contrôle scientifique et technique et offre une meilleure garantie quant à la qualité des recherches réalisées.

  • 1 https://chasseolab.huma-num.fr/ (consulté le 23 septembre 2019).
  • 2 https://rurland.hypotheses.org/ (consulté le 23 septembre 2019).
  • 3 https://bioarcheodat.hypotheses.org/category/gdr (consulté le 23 septembre 2019).

14Toutefois, les choses restent délicates sur le plan de l’exploitation scientifique des données. Jean-Paul Demoule a souvent souligné la nocivité de la loi 2003-707. En premier lieu, elle conduit à proposer des opérations de fouille évaluées au plus juste pour augmenter les chances d’être retenues par les aménageurs, même si le prix n’est pas toujours l’unique critère de choix. En second lieu, elle a installé une concurrence malsaine entre opérateurs publics et privés et fait régner un très mauvais climat sur la profession : la méfiance entre opérateurs, qui se teinte de rancœur et d’amertume en cas de perte des fouilles en faveur d’un autre, est devenue un sentiment partagé. Ce contexte de défiance, qui parfois se règle devant les tribunaux, entrave la nécessaire collaboration qui devrait prévaloir sur le plan scientifique. De surcroît, la multiplicité des opérateurs entraîne une difficulté scientifique supplémentaire, celle de la dispersion des données archéologiques primaires. Certes, les rapports d’opérations sont déposés dans les services régionaux de l’archéologie. Mais, en pratique, ils sont difficilement accessibles. La loi fait bien obligation de déposer un exemplaire de chaque rapport à l’Inrap, seul opérateur investi d’une mission de recherche nationale. Mais cette règle est diversement appliquée, les rapports ne sont pas systématiquement transmis et, dans certaines régions, ils le sont très rarement. L’information archéologique est donc éparpillée. Or, pour acquérir des certitudes et forger des hypothèses recevables, la démarche archéologique se fonde sur la recherche de régularités et d’invariants et, en corollaire, sur le constat d’écarts à ces règles, qui viennent enrichir la réflexion et font avancer la connaissance. Mais ces éléments ne sont signifiants que s’ils reposent sur des échantillons larges et nombreux, statistiquement représentatifs. Certes, des projets scientifiques d’envergure réunissant l’ensemble des acteurs existent. Citons parmi eux le groupement de recherche (Gdr) Chasséolab1 sur le Néolithique chasséen du sud de la France, le projet Rurland2 sur l’Antiquité rurale des régions orientales, Bioarcheodat3 qui collationne les résultats des disciplines bio-archéologiques (archéozoologie, paléobotanique, etc.), ou encore les enquêtes nationales de l’Inrap sur l’âge du Bronze et l’âge du Fer. Mais ce sont la plupart du temps des données travaillées, analysées, interprétées pour répondre à une problématique précise, et l’information de base reste souvent inaccessible aux chercheurs. Aujourd’hui, on est dans l’incapacité non seulement de recenser facilement l’ensemble des données utiles à une thématique, mais également d’identifier ne serait-ce que leur localisation, quand ce n’est pas leur existence. La perte de données scientifiques par manque d’outils de divulgation existe réellement.

Demain : collaboration et open data

  • 4 http://www.horizon2020.gouv.fr/cid82025/le-libre-acces-aux-publications-aux-donnees-recherche.html (...)
  • 5 http://dolia.inrap.fr/flora/jsp/index.jsp (consulté le 23 septembre 2019).
  • 6 http://ariadne-infrastructure.eu/fre (consulté le 23 septembre 2019).

15Pour contrebalancer les défauts et difficultés que génère l’organisation actuelle de l’archéologie préventive, la préoccupation scientifique doit demeurer une priorité absolue. Cette nécessité devrait être en partie facilitée par la programmation archéologique publiée par le Cnra en 2016. Celle-ci propose quinze axes de recherche dans l’objectif de rendre lisible la politique de prescription, d’optimiser l’allocation des moyens de recherche et de justifier les contraintes archéologiques par les résultats acquis (Cnra 2016 : 17-18). Par ailleurs, cette programmation donne un cadre à la réalisation de bilans et d’états des connaissances à condition qu’elle soit assortie d’un outil permettant un accès aux données. Dans cette perspective, la mise à disposition d’une plateforme nationale de ressources archéologiques pourrait s’avérer essentielle. Présentée comme une urgence dans le rapport d’information des sénateurs Bordier et Dauge, en 2011, évoquée dans le Livre blanc comme une action scientifique prioritaire, elle consisterait à mettre à la disposition de la communauté archéologique une documentation scientifique dispersée en mutualisant les outils pour ce faire, facilitant ainsi l’exercice de la recherche, la multiplication des échanges scientifiques et la diffusion du savoir. Notons que cette plateforme aurait le mérite de s’inscrire dans la prescription sur l’open data transcrite dans le programme européen Horizon 2020, qui devrait être reprise dans le programme 2021-2027 Horizon Europe4. L’objectif est donc de préserver et de mettre en partage la mémoire et l’information archéologiques afin d’éviter le morcellement scientifique provoqué par la multiplicité des opérateurs. À ce sujet, quelques initiatives existent. Parmi elles, le catalogue Dolia5 de rapports en ligne de l’Inrap, ou encore l’infrastructure européenne de données archéologiques Ariadne6. Dans une perspective optimale, cette plateforme pourrait aussi rendre accessibles les travaux des archéologues des premières heures du préventif dont beaucoup partiront à la retraite dans les dix années qui viennent. Enrichie de tous ces éléments, elle permettrait de réaliser des bilans scientifiques solidement documentés, de fonder objectivement la prescription et de rassembler plus facilement les arguments nécessaires à la valorisation de notre activité auprès des décideurs, des aménageurs, du grand public et du législateur (Dauge & Bordier 2011). Même si des efforts considérables ont été réalisés en matière de valorisation scientifique et culturelle, notamment par l’Inrap, les services de collectivités et le ministère de la Culture, cet aspect reste encore, d’évidence, un point de fragilité.

16Pour finir, qu’il me soit permis une suggestion qui découle de mes années passées à la direction scientifique de l’Inrap. Il faut souligner en effet qu’en matière de valorisation scientifique toutes les périodes archéologiques ne sont pas logées à la même enseigne. La préhistoire et la protohistoire font l’objet d’études d’envergure et les communautés de préhistoriens et protohistoriens sont structurées et fonctionnent en réseaux interinstitutionnels depuis longtemps. Aujourd’hui, les choses ont commencé à prendre un essor semblable pour certains pans de l’archéologie des périodes historiques, grâce aux efforts de quelques pionniers universitaires, notamment dans le domaine de l’étude des campagnes antiques, médiévales et modernes. La masse d’informations à traiter est immense et promet de beaux développements pour peu que l’on se donne les moyens de l’exploiter. En l’espèce, la constitution de bases de données nationales partagées mais aussi la structuration des communautés de recherche, l’amplification des partenariats de formation avec les universités et les équipes de recherche nationales et européennes permettront d’assoir les champs de recherche existants et certainement d’en ouvrir de nouveaux dans un cadre collaboratif
renouvelé.

Haut de page

Bibliographie

Anonyme, 1987. « Les tribulations du sauveteur autoroutier », Les nouvelles de l’archéologie (dossier « L’archéologie de sauvetage »), 26 : 50-54. https://www.persee.fr/doc/nda_0242-7702_1987_num_26_1_1746

Bernardini, O., Bostyn, F., Klijn, H. de & Vallin, L. 1987. « Archéologie et grands travaux : le lien fixe transmanche », Les nouvelles de l’archéologie (dossier « L’archéologie de sauvetage »), 26 : 46-49. https://www.persee.fr/doc/nda_0242-7702_1987_num_26_1_1745

Blanchet, J.-C. 1982. « La place des techniques de prévention et d’information dans les travaux publics et les transports », Les nouvelles de l’archéologie (dossier « Archéologie et aménagement »), 9 : 11-18. https://www.persee.fr/doc/nda_0242-7702_1982_num_9_1_1081

Bordier, P. & Dauge, Y. 2011. Rapport d’information sur l’archéologie préventive et la valorisation scientifique. Paris, Sénat, Commission de la culture, de l’éducation et de la communication : 73 p. https://www.senat.fr/rap/r10-760/r10-760_mono.html

Brunet, P., Gouge, P. & Peake, R. 2018. « La notion d’espace étudié et d’occupation du sol à l’âge du Bronze et au premier âge du Fer dans l’Est de l’Île-de-France ». In : J. Vanmoerkerke, C. Marcigny & P. Brun, « L’archéologie préventive post-grands travaux : Traiter de grandes surfaces fractionnées et discontinues, de l’instruction des dossiers d’aménagement aux modèles spatiaux : actes de la table ronde de Châlons-en-Champagne, 2012 », Bulletin de la société archéologique champenoise, 110-4 : 229-241.

Clottes, J. 1981. « Rapport de synthèse : II. Sauvetages programmés préhistoire », Les nouvelles de l’archéologie (dossier « L’archéologie au ministère de la Culture (1977-1981) »), 6 : 40-42. https://www.persee.fr/doc/nda_0242-7702_1981_num_6_1_998

Csra 1981. « Programmation de la recherche archéologique en France : principes généraux établis par le Conseil supérieur de la recherche archéologique (CSRA) auprès du Ministre de la Culture », Les nouvelles de l’archéologie, n° 6, (dossier « L’archéologie au ministère de la Culture (1977-1981) ») : 15-20. https://www.persee.fr/doc/nda_0242-7702_1981_num_6_1_993

Collectif, 1984. « L’opération « Grand Louvre » : les fouilles archéologiques », Les nouvelles de l’archéologie, 15 : 67-71.

Commission d’évaluation scientifique, économique et sociale de l’archéologie préventive. 2013. Le Livre blanc de l’archéologie préventive. Paris, ministère de la Culture, 148 p. http://www.culture.gouv.fr/Actualites/Le-livre-blanc-de-l-archeologie-preventive

Cnra (Conseil supérieur de la recherche archéologique) 2016. La programmation nationale de la recherche archéologique. Paris, ministère de la Culture. http://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Archeologie/Etude-recherche/Programmation-nationale

Delpuech, A. 1989. « Archéologie et grands travaux : l’autoroute A5 (Paris-Troyes) », Les nouvelles de l’archéologie, 36 : 25-30.

Demoule, J.-P. 1982. « Introduction », Les nouvelles de l’archéologie (dossier « Archéologie et aménagement »), 9 : 7-10. https://www.persee.fr/doc/nda_0242-7702_1982_num_9_1_1080

Demoule, J.-P. (dir.) 2004. La France archéologique: vingt ans d’aménagements et de découvertes. Paris, Hazan, 255 p.

Demoule, J.-P., Pêcheur, B. & Poignant, B. 1999. « L’organisation de l’archéologie préventive en  France », Les nouvelles de l’archéologie, n° 75 : 5-30.

Ferdière, A. & Fourteau-Bardaji, A.-M. 1982. « Archéologie et autoroute : l’expérience de l’autoroute A71 », Les nouvelles de l’archéologie (dossier « Archéologie et aménagement »), 9 : 21-29. https://www.persee.fr/doc/nda_0242-7702_1982_num_9_1_1083

Kisch, Y. de 1981. « Rapport de synthèse : II. Sauvetages programmés histoire », Les nouvelles de l’archéologie (dossier « L’archéologie au ministère de la Culture (1977-1981) »), 6 : 54-57. https://www.persee.fr/doc/nda_0242-7702_1981_num_6_1_1002

Mordant, D. 1994. « L’archéologie en gravières vue à travers l’exemple de la Bassée », Les nouvelles de l’archéologie (dossier « L’archéologie préventive en milieu rural »), 58 : 36-40.

Haut de page

Notes

1 https://chasseolab.huma-num.fr/ (consulté le 23 septembre 2019).

2 https://rurland.hypotheses.org/ (consulté le 23 septembre 2019).

3 https://bioarcheodat.hypotheses.org/category/gdr (consulté le 23 septembre 2019).

4 http://www.horizon2020.gouv.fr/cid82025/le-libre-acces-aux-publications-aux-donnees-recherche.html (consulté le 23 septembre 2019).

5 http://dolia.inrap.fr/flora/jsp/index.jsp (consulté le 23 septembre 2019).

6 http://ariadne-infrastructure.eu/fre (consulté le 23 septembre 2019).

Haut de page

Table des illustrations

Titre Fig. 1. Un exemple d’étude territoriale grâce au suivi archéologique des emprises de carrières dans la vallée de la Petite Seine ou Bassée. A : état fin 2011 des emprises de carrières dont 4 700 hectares exploités ou autorisés et 3 600 hectares ayant fait l’objet d’un contrôle archéologique (surveillance, diagnostic, fouille) ; B : occupation du sol à l’âge du Bronze et au premier âge du Fer dans la Bassée.
Crédits © D’après Brunet et al. 2018.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/7371/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,4M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Anne Augereau, « L’archéologie préventive hier, aujourd’hui… Demain ? »Les nouvelles de l'archéologie, 157-158 | 2019, 44-49.

Référence électronique

Anne Augereau, « L’archéologie préventive hier, aujourd’hui… Demain ? »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 157-158 | 2019, mis en ligne le , consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/7371 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.7371

Haut de page

Auteur

Anne Augereau

Inrap Centre – Île-de-France. Chercheuse associée à l’Umr 7055 « Préhistoire et technologie » du Cnrs

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search