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L’écosystème de l’archéologie française mis en place à l’île de La Réunion

L’expérience du dernier-né des services régionaux de l’archéologie (2010-2019)
Édouard Jacquot, Virginie Motte et Jonhattan Vidal
p. 38-43

Résumés

Si l’archéologie française fonctionne grâce à un écosystème organisationnel dans lequel la société civile entre en résonance avec le service public, le dernier-né des services régionaux de l’archéologie, sur l’île de La Réunion, en a expérimenté la mise en place progressive au cours d’une décennie décisive (2010-2019). Soucieux de pérenniser et de légitimer l’activité archéologique, il a rassemblé des personnes engagées, qu’il était désireux d’accompagner. C’est ainsi qu’il a relevé le triple défi de structurer une programmation scientifique et de déployer le service public de l’archéologie préventive, tout en consolidant ses moyens d’action, optimisés au bout de sept ans, et des partenariats avec de nombreuses institutions. Les témoins matériels inédits découverts dans ces conditions pionnières éclairent aujourd’hui l’histoire du territoire et stimulent la mémoire de ses habitants. Le service leur restitue ces travaux à travers une politique de valorisation et différents outils de médiation, comme des mallettes pédagogiques.

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Texte intégral

1À l’occasion des quarante ans des Nouvelles de l’archéologie, revue qui a accompagné l’organisation et la professionnalisation de la discipline sur le territoire national, qu’il soit permis d’aborder son cadre actuel à travers une expérience originale, celle du dernier-né des services régionaux de l’archéologie, créé en 2010 à La Réunion. Si l’idée même de fouiller le passé d’une île découverte il y a quelques siècles laissait autrefois perplexe, la résolution d’y développer durablement une telle activité n’allait certainement pas de soi jusqu’à cette dernière décennie. Pour relever ce défi, les acteurs de l’archéologie à La Réunion ont tout à la fois fait leur le désir d’histoire et de mémoire des îliens, et déployé les outils administratifs et logistiques nécessaires à un territoire en plein aménagement. Il leur fallait en cela accomplir la volonté conjointe de la double hiérarchie que représentent la sous-direction de l’archéologie au sein de l’administration centrale de la Culture et sa représentation déconcentrée sous l’autorité du préfet de région. La Réunion, qui participait déjà depuis 2005 au financement de l’archéologie préventive, bénéficie aujourd’hui d’un accès équitable à ce service public et aux progrès qu’il a accomplis.

Une longue attente

2L’archéologie à La Réunion s’est très peu développée avant les années 2000. Le fait que, en l’état actuel des connaissances, cette île de l’océan Indien n’ait pas été peuplée avant la période moderne, et que longtemps l’archéologie française se soit arrêtée au Moyen Âge, a conduit l’administration à ne pas la doter des services équivalents à ceux dont étaient équipées les régions de métropole, puis d’outre-mer. En 1972, un correspondant des antiquités a bien été nommé et un volontaire à l’aide technique missionné dans l’île pour vérifier la possibilité d’une occupation ancienne sur des sites signalés par la tradition, ou encore trouver les rares vestiges plus récents alors considérés dignes d’intérêt, sans suite. Jusqu’au milieu des années 1990, les affouillements présentés comme de l’archéologie, avec parfois des autorisations préfectorales pour la forme, faute d’un véritable contrôle sur le fond, se résument presque exclusivement à la chasse aux trésors de pirates, ou aux reliques de marrons, ces esclaves ayant fui les plantations pour vivre librement à l’intérieur de l’île.

3Malgré la mission d’un premier archéologue en 1995-1996, malgré le soutien apporté aux associations locales qui mettent en place les premières opérations sous-marines ou terrestres scientifiques à La Réunion, telle la fouille du Petit Brûlé à Sainte-Rose (Gutierrez 2010), ou l’accompagnement du projet Tromelin dès 2004, la direction régionale des affaires culturelles ne parvient pas à développer l’archéologie à La Réunion. Dans les années 2000, elle tente d’y créer un poste, sans succès. Le territoire pâtit à la fois des hésitations des instances nationales et de l’absence d’archéologue dans l’île. Alors qu’en Guyane et aux Antilles la présence d’équipes travaillant sur le terrain a favorisé la structuration d’une archéologie de la période coloniale, un tel noyau manquait assurément à La Réunion pour incarner la discipline et entraîner la décision de la doter d’un service dédié.

4Cette étape est enfin franchie en 2010. La nomination d’un conservateur du patrimoine chargé de créer le service régional de l’archéologie (Sra) résulte de la convergence des visions du sous-directeur de l’archéologie, du préfet de région, d’intellectuels et de militants réunionnais et de parlementaires multipliant les interventions à l’adresse du ministre de la Culture. Le sauvetage urgent réalisé en 2007 au cimetière marin de Saint-Paul, suite à l’érosion provoquée par le cyclone Gamède, avait largement contribué à cette prise de conscience. Rendez-vous fondateur pour l’archéologie de l’île et première opération organisée par le nouveau service, la reprise de sondages sur ce site apporte en 2011 ses premiers résultats scientifiques majeurs à l’histoire de La Réunion par la mise au jour de sépultures d’esclaves (Bizot et al. 2012, Jacquot 2014).

5Dès sa création, le Sra entreprend de mettre en place ce qui, pendant quarante ans, avait fait défaut à ce département d’outre-mer : un écosystème organisationnel dans lequel la société civile entre en résonance avec le service public, condition essentielle pour pérenniser l’activité archéologique et légitimer le développement de ce nouveau service. Les contraintes étaient d’autant plus fortes que le cadre actuel de la discipline est structuré, voire un peu rigide, et ne favorise pas d’emblée une telle émergence. L’enjeu était de lui apporter assez de souplesse pour installer et consolider l’archéologie régionale afin qu’elle atteigne rapidement les standards du cadre national (Jacquot 2011).

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6Le premier défi du service a été de structurer une programmation scientifique de l’archéologie à La Réunion.

7Le conservateur régional de l’archéologie s’est appuyé à l’origine sur le projet de recherche d’une jeune archéologue réunionnaise, Anne-Laure Dijoux, dont la thèse de doctorat à l’université Paris 1 portait sur l’archéologie du marronnage et le peuplement des Hauts de l’île. Ce travail, qu’elle n’avait pas pu accomplir auparavant faute d’instruction de ses demandes, a été réactivé et a entraîné l’archéologie réunionnaise dans un tournant déterminant. Les données inédites mises au jour au cours des expéditions pionnières menées dans des conditions extrêmes en 2011 et 2012 sur le site de la « Vallée secrète », à Cilaos (fig. 1), représentent non seulement les premiers témoins matériels de l’habitat et de l’alimentation des esclaves fugitifs dans les hautes montagnes de La Réunion, mais démontrent définitivement l’intérêt d’une recherche scientifique de terrain pour la connaissance du passé de l’île (Dijoux 2014, 2016).

Fig. 1. La Réunion, expédition archéologique dans la « Vallée secrète » (2011).

Fig. 1. La Réunion, expédition archéologique dans la « Vallée secrète » (2011).

© Photographie Anne-Laure Dijoux/université Paris 1.

8Avec la « Vallée secrète », c’est une découverte aussi extraordinaire que singulière qui hisse les couleurs de l’archéologie insulaire. Il s’agit désormais d’explorer l’ensemble des Hauts, en lien avec les autres sciences qui en étudient le patrimoine culturel et naturel, et de comprendre l’occupation de ce territoire géographiquement identifié au cours d’un intervalle chronologique connu, c’est-à-dire des débuts du marronnage, au xviiie siècle, jusqu’à l’optimum du peuplement créole des Hauts, à la fin du xixe siècle, avant l’exode rural de la deuxième moitié du xxe siècle. Pour cela, la direction des affaires culturelles (Dac) de La Réunion noue des partenariats durables avec le parc national de La Réunion (Pnrun), le service régional de l’inventaire, ainsi que l’Office national des forêts, qui coordonnent leurs ressources et leurs expertises sur ce territoire complexe. Depuis 2018, un protocole d’enrichissement de la carte archéologique guide notamment les agents du Pnrun dans l’enregistrement d’observations sur le terrain et leur transmission au Sra.

  • 1 Un rempart désigne à La Réunion une haute falaise sub-verticale.

9Des relevés LiDAR héliportés sont réalisés sur le massif du Piton des Neiges dans le but de modéliser les traces de l’occupation humaine des Hauts de l’ouest, territoire de montagne rude et pourtant fortement anthropisé. L’acquisition des données a été lancée en 2012 et leur exploitation scientifique entreprise à partir de 2018. Ce travail sur la durée permet aujourd’hui de mettre en évidence des indices d’occupation et de guider un programme de prospection pédestre afin de les vérifier. Des sondages sont réalisés également sur le massif du Piton de la Fournaise, afin de caractériser la fréquentation anthropique des nombreuses cavités basaltiques. Grâce à une connaissance empirique du terrain, des opérations sont menées dans la Rivière des Remparts1 au Bras de Caron (Dijoux 2016), ou dans la caverne dite Lépinay, perturbée au début des années 1980 (Ferrandis 2016). Elles montrent notamment que les différents groupes humains ayant cherché refuge dans ces hautes montagnes (marrons, chasseurs de marrons, créoles des Hauts dits « petits blancs », braconniers, etc.) peuvent y avoir laissé une signature archéologique semblable. Sur la base des sources historiques, d’autres opérations ont lieu sur la Plaine des Remparts. Dans la caverne de Cotte, mentionnée comme un repaire de marrons, apparaissent deux phases d’occupation saisonnière peut-être liées à la chasse aux oiseaux (Ferrandis 2018). Dans la caverne des Lataniers, refuge d’étape connu des premiers explorateurs du Volcan (Motte 2018), une stratigraphie très bien conservée témoigne d’une occupation continue sur plusieurs siècles, et des roches gravées portent les inscriptions de nombreux visiteurs soucieux de laisser une trace durable de leur passage (fig. 2).

Fig. 2. La Réunion, une pierre gravée de la caverne des Lataniers (2019).

Fig. 2. La Réunion, une pierre gravée de la caverne des Lataniers (2019).

© Photogrammétrie Jonhattan Vidal/direction des affaires culturelles de La Réunion.

10Pour programmer la recherche dans les Bas de l’île, le Sra se rapproche d’abord des acteurs locaux de la culture qui relaient une forte demande mémorielle. Le conseil départemental de La Réunion accomplit ainsi au Lazaret 2 de la Grande Chaloupe une véritable démonstration scientifique sur un site symbolique de l’histoire des Réunionnais, mettant au jour d’émouvants objets témoignant des voyageurs ou migrants qui ont transité par cet établissement sanitaire des xixe et xxe siècles (Dijoux et al. 2013).

11Le Sra a pu ensuite activer des interventions qui s’inscrivaient dans les projets professionnels et personnels d’archéologues formés et motivés, présents à La Réunion, ou souhaitant y revenir. C’est ainsi que Morgane Legros, dont la thèse de doctorat à l’université Rennes 2 porte sur la culture matérielle et le peuplement des Bas de l’île, s’est vu confier la réalisation de sondages sur un poste de vigie au Cap Champagne à Boucan Canot (Legros 2018a) et dans les cachots de l’ancienne léproserie de Saint-Bernard à La Montagne (Legros 2018b) ainsi que l’étude de mobiliers issus d’autres opérations. Ce travail contribue à constituer un corpus typochronologique inédit de céramiques et de verre, appelé à servir de référentiel pour les opérations à venir. Il documente pour la première fois la culture matérielle de l’île pendant trois siècles d’échanges avec la métropole et le reste du monde, et dévoile la vie quotidienne de ses habitants.

12Enfin, le service impulse des opérations s’attachant à un enjeu scientifique de première importance à La Réunion : celui d’éventuels peuplements antérieurs à l’arrivée des Européens dans l’océan Indien en 1498. Si l’on sait que les Arabes connaissaient l’île, il n’existe pas de témoin matériel d’éventuelles escales, dont les traces directes seraient discrètes et difficiles à retrouver tant le littoral a été érodé ou remanié. Une opération menée à la demande du Sra pour documenter archéologiquement le Puits dit arabe à Saint-Philippe confirme que cette structure remonte en fait à la période contemporaine et doit son qualificatif à un mode d’accès en escalier rencontré dans le monde arabe (Prié 2016).

13L’approche environnementale représente un enjeu important pour l’archéologie insulaire. En effet, la faune et la flore, rares et fragiles, décrites par les premiers Européens à aborder l’île sont des indices qui vont dans le sens d’une absence d’occupation durable par une population ancienne, qui aurait nécessairement laissé une empreinte environnementale significative. Encore faut-il disposer de points de référence pour pouvoir mesurer d’éventuelles variations. Tel était l’objectif de l’opération de prélèvement paléobotanique sur la paléoforêt de la Rivière des Galets, coordonnée en 2013 par le Sra, Le Pnrun et le Muséum d’histoire naturelle de La Réunion. Il s’agit d’un ensemble d’arbres morts il y a 1 500 ans, 1 000 ans donc avant la première présence humaine connue sur le territoire. Conservés à l’état organique dans les sédiments du cours d’eau et dégagés par une crue cyclonique (fig. 3), ces bois forment un site exceptionnel qui a pu être documenté de façon pluridisciplinaire (Ribes-Beaudemoulin et al. 2016, Lachery 2018). Depuis, le Sra entreprend la constitution de référentiels archéobotaniques (palynologie, carpologie, xylologie et anthracologie) pour pouvoir exploiter les données environnementales découvertes lors des opérations archéologiques et étudier l’impact de l’être humain sur l’environnement de l’île depuis son arrivée.

Fig. 3. La Réunion, un arbre de la paléoforêt de la Rivière des Galets (2013).

Fig. 3. La Réunion, un arbre de la paléoforêt de la Rivière des Galets (2013).

© Photographie Édouard Jacquot/direction des affaires culturelles – océan Indien.

14Travailler sur le premier peuplement de La Réunion signifie aussi s’intéresser aux premières traces de la colonisation définitive de l’île par les Français au xviie siècle. La vérification archéologique du site dit du Vieux Saint-Paul a ainsi permis de faire la part entre la légende et la réalité, en étudiant notamment la ruine d’un édifice carré supposé être la première chapelle de l’île et qui s’identifie plus probablement à un bâtiment de stockage agricole du xixe siècle (Peixoto et al. 2016).

Déployer l’archéologie préventive

15Le deuxième défi du service a été de déployer le service public de l’archéologie préventive dans l’océan Indien.

16En l’absence de ce dispositif, les débuts sont marqués par les signalements de découvertes fortuites, notamment de restes humains dont la mise au jour est rapidement et largement relayée, en raison de l’émotion qu’elle provoque. Les archéologues assurent leur traitement matériel, en ayant bien conscience qu’il demeure indissociable d’un traitement spirituel, dans le contexte multiconfessionnel de l’île, où la mort confère systématiquement une dimension sacrée. Le service devait également intervenir face à des aménagements décidés avant sa création et gérer (à l’ancienne) de nombreux sauvetages urgents et surveillances de travaux, tout en préparant l’arrivée de l’archéologie préventive.

17Le projet de la nouvelle route du littoral est le déclencheur de la mise en place du service public. Ce diagnostic hors-norme comportait une partie sous-marine, la première en France, et une partie terrestre, concernant les vestiges d’une batterie côtière sur le littoral de La Possession (Romon 2013). Soucieux de démontrer localement l’intérêt de la démarche ainsi que d’assurer une montée en puissance progressive de cette nouvelle région pour l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) chargé de réaliser les diagnostics, le service a, dans un premier temps, prescrit sur des vestiges en partie documentés. Le diagnostic de l’ancienne sucrerie de Grand-Fond à la Pointe des Aigrettes, à Saint-Paul, a ainsi donné lieu à la première fouille préventive, mettant en évidence huit phases de fonctionnement de cet établissement, entre 1834 et le milieu du xxe siècle, et illustrant les évolutions techniques et économiques de cette industrie dans l’île (Etrich 2016).

18Le potentiel archéologique de La Réunion démontré, les missions accomplies par le Sra dans le cadre de conventions avec la direction des affaires culturelles de Mayotte et l’administration des Terres australes et antarctiques françaises (Taaf) sont venues parachever l’effort et permettre d’atteindre une masse critique d’activité archéologique dans la zone, si bien que, à la fin de l’année 2016, l’Inrap installe à La Réunion un chargé de mission océan Indien (Motte, Jacquot & Cornec 2018).

19Le Sra, composé aujourd’hui d’un conservateur du patrimoine et d’un ingénieur d’études, bénéficie quant à lui du renfort de stagiaires et de vacataires, et du partenariat durable de l’association archéologies. Il définit en 2017 une première zone de présomption de prescription archéologique sur la commune de Saint-Paul, berceau du peuplement de l’île au xviie siècle, permettant une meilleure prise en compte du patrimoine dans les projets d’aménagement.

20Grâce à la multiplication des opérations, l’archéologie peut enfin étudier à plus grande échelle et à travers de nombreuses problématiques les Bas de l’île, cette bande de 5 km depuis les côtes où les occupations humaines se sont le plus développées.

21Le fait militaire est documenté par de nouvelles observations sur la Poudrière de Saint-Paul, dont le sol d’origine a été découvert, ainsi que de nombreuses reprises des élévations de ce qui demeure l’un des tous premiers bâtiments en maçonneries de l’île, construit en 1724. À Saint-Denis, rue de la Batterie, les vestiges d’une structure de forme rectangulaire bâtie en matériau périssable sont probablement à mettre en relation avec la dite batterie Rouillé qui participait au système défensif de la ville au xviiie siècle.

22Le fait sanitaire et hospitalier est abordé à Saint-Denis, dans l’emprise de la caserne Lambert, où l’un des bâtiments du lazaret de Petite-Île a été mis au jour. L’opération révèle un édifice très bien conservé, aux murs en moellons liés à la terre, au sol revêtu de carreaux de terre cuite et, d’après l’abondant mobilier céramique, utilisé dans les années 1830-1840 (Cornec 2017a). À Saint-Pierre, les vestiges de l’ancien hôpital de Grand-Bois, dépendant de l’usine sucrière Choppy fondée dans les années 1830, consistent en trois bâtiments en élévation, l’hôpital et ses deux annexes, ceints par un mur de clôture, et un ensemble de murs dessinant une partition des espaces extérieurs (Cornec 2017b). Enfin, l’établissement public de La Providence créé en 1856 à Saint-Denis, qui comprenait un hospice, un pénitencier et une école professionnelle, est maintenant renseigné par un vaste diagnostic dans le parc actuel qui a révélé de nombreux vestiges, dont ceux de l’église.

23La thématique de l’habitat, urbain ou rural, se mêle à celle de l’exploitation agricole ou industrielle. À Saint-Paul, route des Premiers-Français, un diagnostic et une fouille préventive documentent une installation agricole de la seconde moitié du xviiie siècle, aux attributs à la fois classiques et inédits. On y relève les vestiges de plusieurs bâtiments et une emprise dédiée à la mise en culture, ainsi que les restes de nombreux animaux enterrés qui restituent la composition de la basse-cour (Cornec à paraître).

24Le commerce et l’artisanat sont souvent abordés à travers le mobilier retrouvé sur les sites, sa provenance et les phases d’occupation qu’il permet d’identifier, renseignant sur les échanges et le statut des résidents. Ils le sont aussi parfois par des zones de production. La fouille du Quadrilatère Océan à Saint-Denis (Georges à paraître), qui fut un faubourg au xixe siècle, a ainsi révélé la présence d’un four, bâti en briques et galets, qui a servi à la cuisson de briques façonnées sur place : une production de terre cuite architecturale inédite à La Réunion (fig. 4).

Fig. 4. La Réunion, le four du Quadrilatère Océan à Saint-Denis (2018).

Fig. 4. La Réunion, le four du Quadrilatère Océan à Saint-Denis (2018).

© Photographie Patrice Georges/Inrap.

Une terre d’avenir

25En neuf ans d’existence, le service a dû surmonter une autre épreuve : franchir des seuils de croissance et consolider les moyens garantissant un développement durable de l’archéologie à La Réunion, sans risque de retour en arrière.

26La conservation du mobilier et de la documentation archéologiques a également longtemps été cantonnée à des locaux inadaptés. Fin 2016, l’accroissement opérationnel a permis l’attribution par la préfecture d’un local pour installer un centre de stockage des biens archéologiques mobiliers à Saint-Denis dans le Parc de la Providence, et par le ministère de la Culture l’attribution de moyens pour l’aménager et l’équiper. L’implantation de l’Inrap à La Réunion dans ces locaux permet par ailleurs à la Dac de La Réunion et au Drassm de confier à l’établissement public, à titre expérimental, une mission de gestion des données scientifiques de l’archéologie (biens mobiliers et documentation de terrain). En 2018 a débuté un grand chantier pour l’enregistrement du mobilier et sa conservation optimale en milieu tropical. En 2019 déjà, les services de l’État à La Réunion envisagent l’ouverture d’un centre plus vaste.

27Deux bilans scientifiques régionaux (Jacquot & Motte 2017 ; Motte & Vidal 2019) rassemblent aujourd’hui les résultats de plus de soixante-dix opérations archéologiques, certaines spectaculaires, d’autres plus discrètes, menées de 2011 à 2018 sous l’égide de l’État dans l’île de La Réunion, littéralement du battant des lames au sommet des montagnes. Les connaissances qu’elles apportent viennent révéler des vestiges, éclairer l’histoire du territoire et stimuler la mémoire de ses habitants.

28Le service n’a jamais oublié que sa création avait été demandée à l’administration par les Réunionnais. C’est pourquoi, dès l’origine, le développement de l’archéologie dans l’île s’est adossé à une politique de valorisation auprès des publics, notamment des plus jeunes, en proposant des dispositifs de médiation. Au-delà des publications, communications et expositions temporaires, le service conçoit, réalise et déploie avec ses partenaires des mallettes pédagogiques, par exemple sur la paléoforêt de la Rivière des Galets. La Dac et l’Inrap organisent depuis 2012 les Journées nationales de l’archéologie à La Réunion et des portes ouvertes, dans leurs locaux ou sur le terrain, qui accueillent des centaines de visiteurs. Pour donner une unité originale à sa communication, il produit et confie à des professionnels la réalisation d’une série de films documentaires et une collection de documents baptisées « archéologie australe », qui sont régulièrement enrichies et largement diffusées.

29Telle est l’archéologie française de l’océan Indien, une politique publique tournée vers les citoyennes, citoyens et futurs citoyens. Ce n’est que solide sur ses bases et parvenue à la hauteur des attentes de ces départements et territoires d’outre-mer qu’elle est enfin en mesure de rayonner dans la zone grâce des collaborations scientifiques internationales, notamment dans le cadre d’un projet autour de l’engagisme, ce mode de recrutement qui visait à remplacer les esclaves affranchis par des travailleurs sous contrat, fédérant l’Inrap, l’université de Stanford et le service régional de l’archéologie.

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Bibliographie

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Notes

1 Un rempart désigne à La Réunion une haute falaise sub-verticale.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. La Réunion, expédition archéologique dans la « Vallée secrète » (2011).
Crédits © Photographie Anne-Laure Dijoux/université Paris 1.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/7331/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 3,5M
Titre Fig. 2. La Réunion, une pierre gravée de la caverne des Lataniers (2019).
Crédits © Photogrammétrie Jonhattan Vidal/direction des affaires culturelles de La Réunion.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/7331/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 3,2M
Titre Fig. 3. La Réunion, un arbre de la paléoforêt de la Rivière des Galets (2013).
Crédits © Photographie Édouard Jacquot/direction des affaires culturelles – océan Indien.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/7331/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 3,9M
Titre Fig. 4. La Réunion, le four du Quadrilatère Océan à Saint-Denis (2018).
Crédits © Photographie Patrice Georges/Inrap.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/7331/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 2,5M
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Pour citer cet article

Référence papier

Édouard Jacquot, Virginie Motte et Jonhattan Vidal, « L’écosystème de l’archéologie française mis en place à l’île de La Réunion »Les nouvelles de l'archéologie, 157-158 | 2019, 38-43.

Référence électronique

Édouard Jacquot, Virginie Motte et Jonhattan Vidal, « L’écosystème de l’archéologie française mis en place à l’île de La Réunion »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 157-158 | 2019, mis en ligne le 24 novembre 2020, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/7331 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.7331

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Auteurs

Édouard Jacquot

Conservateur en chef du patrimoine, ministère de la Culture, direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France

Articles du même auteur

Virginie Motte

Conservatrice régionale de l’archéologie, ministère de la Culture, direction des affaires culturelles de La Réunion

Articles du même auteur

Jonhattan Vidal

Ingénieur d’études, adjoint à la conservatrice régionale de l’archéologie, ministère de la Culture, direction des affaires culturelles de La Réunion

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Droits d’auteur

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