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Les nouvelles de l’archéologie, la théorie et l’action : la crise de la quarantaine n’est pas inéluctable !

Anick Coudart et Jean-Paul Demoule
p. 11-16

Résumés

Cet article se propose de revenir sur la genèse et les objectifs de la création, au début des années 1980, des Nouvelles de l’archéologie, revue qui devint rapidement un carrefour obligé des débats internes à l’archéologie. Outre son importance pour la circulation et la diffusion des informations professionnelles, la rédaction s’est beaucoup intéressée aux problèmes méthodologiques et théoriques. En reprenant un article de 1980, suivi par plusieurs autres, on éclaire la situation des débats théoriques sur la discipline en France, leur évolution face à la New Archaeology puis à l’archéologie post-processuelle des pays anglo-saxons. On rappelle enfin la place considérable prise récemment par l’archéologie préventive, sa construction, sa défense et son manque de moyens pour l’étude et la publication, tandis que les recherches archéologiques sur les problèmes environnementaux, les effondrements, les inégalités, la violence, etc., sont parties prenantes des débats sociétaux les plus actuels et les plus aigus.

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Texte intégral

1Comme chacun sait, Les nouvelles de l’archéologie furent fondées il y a quarante ans par une poignée de trentenaires, qui ont donc aujourd’hui quarante années de plus (Coudart 1988, 2009 ; Demoule 2012c). Une conception est toujours un événement un peu mystérieux, sinon discuté, et l’étude de l’évolution de la composition du comité de rédaction de ladite revue serait certainement un sujet historiographique intéressant. Avec un sens certain de ce qu’on appelle l’entrisme, il panachait à l’origine trois groupes sociologiques d’archéologues, soit la bande fondatrice qui comprenait notamment, par ordre alphabétique, Françoise Audouze, Thierry Berthoud, Jean Chapelot, Serge Cleuziou (1945-2009), Anick Coudart, Jean-Paul Demoule, Alain Ferdière et Alain Schnapp ; puis quelques notables éclairés destinés à servir de caution et qui assistaient rarement au comité de rédaction, tel ce préhistorien réputé qui vint une seule fois, juste après l’élection de François Mitterrand ; et enfin un groupe de collègues, souvent jeunes mais déjà bien intégrés dans les différentes institutions et progressivement séduits par la ligne et les ambitions de la revue – groupe régulièrement renouvelé en fonction des intérêts et des tâches de ses membres.

Fig. 1. Trois des fondateurs des Nouvelles de l’archéologie, Anick Coudart, Serge Cleuziou et Jean-Paul Demoule, en 1976 dans la vallée de l’Aisne et en 1996, vingt ans après, à Cerisy.

Fig. 1. Trois des fondateurs des Nouvelles de l’archéologie, Anick Coudart, Serge Cleuziou et Jean-Paul Demoule, en 1976 dans la vallée de l’Aisne et en 1996, vingt ans après, à Cerisy.

© Droits reservés.

Une conception

2Les deux auteurs de cet article se souviennent d’une suggestion que leur avait faite Mario Borillo, alors directeur du Centre d’analyse documentaire pour l’archéologie (Cada), fondé à Marseille par Jean-Claude Gardin (1925-2013) et devenu depuis le Laboratoire d’informatique pour les sciences de l’homme (Lish) : lancer une newsletter d’environ quatre pages qui publierait à date régulière les principales informations concernant l’archéologie, en particulier l’archéologie théorique (Coudart 2006, 2009). Cette suggestion fut discutée par le groupe fondateur susnommé et déboucha sur le numéro zéro des Nouvelles, un collector. Cela n’avait pu se faire qu’avec le soutien indéfectible de Clemens Heller (1917-2002), alors directeur de la Maison des sciences de l’homme, qui avait auparavant favorisé la tenue de tables rondes dans cette même maison, à l’initiative de Jean Chapelot et d’Alain Schnapp, sur l’organisation de l’archéologie en France (Chapelot & Schnapp 1984). Poursuivant cette stratégie, les premiers numéros furent tirés à 3 000 exemplaires à la Maison des sciences de l’homme et diffusés gratuitement aux archéologues professionnels et à toute personne en faisant la demande ; ils devinrent payants – sauf pour les étudiants et les contractuels – en 1983, à partir du numéro 11, et le tirage baissa pour se stabiliser autour de 1 600 exemplaires pendant les deux décennies suivantes, chiffre qui correspondait à peu près à celui de la communauté professionnelle, comme le confirment les statistiques, avec une répartition assez égale entre les différentes disciplines (Cleuziou & Coudart 1984). C’est ainsi que l’on crée un besoin ; encore faut-il qu’il réponde à une attente.

3Dès 1981, la revue avait affirmé sa légitimité en organisant le 7 novembre, dans le cadre des Assises de la recherche et de la technologie lancées par le ministre de la Recherche, Jean-Pierre Chevènement, une Journée de l’Archéologie à la Sorbonne, puis, les 18 et 19 décembre, des Journées nationales de la Recherche archéologique dont des numéros spéciaux rendirent compte (Nda 1981b, etc.).

4Le principe de la revue était, d’une part, de publier des dossiers thématiques et des articles sur des sujets jugés importants et, d’autre part, de diffuser les nouvelles de la discipline concernant chaque institution, à une époque (il faut le rappeler) où Internet n’existait pas. Si l’on consulte les sommaires des anciens numéros, on mesure la place que tenait la rubrique « Organisation et conduite de la recherche », soit 38 % du nombre de pages publiées (Coudart 1988), avec une masse d’informations dont il n’est pas certain qu’elles parviennent toujours aujourd’hui aux archéologues intéressés. Car, si cette seconde fonction a en partie disparu avec le développement des réseaux dits sociaux et des sites internet, il n’existe néanmoins aucune plate-forme commune qui permettrait aux archéologues professionnels de prendre connaissance de l’ensemble des informations pertinentes les concernant. Celles de la Toile sont à la fois pléthoriques, dispersées, non-hiérarchisées, et plus ou moins validées. Notons aussi l’importance politique des éditoriaux, signés « La rédaction » mais rédigés en majorité, au moins pendant les deux premières décennies, par les deux auteurs de cet article en accord avec le comité.

5Parmi les dossiers qui ont été régulièrement traités dès les premières années, on note ce qui relève de l’archéologie de sauvetage – on ne disait pas encore « préventive » –, tel celui sur archéologie et aménagement, qui pointait déjà il y a 40 ans, « le risque d’un divorce intellectuel entre une archéologie de sauvetage “sale” et riche et une archéologie théoricienne, mais pauvre, comme c’est le cas avec le Cultural Ressource Management nord-américain » (Nda 1982 : 10), ou bien celui sur l’archéologie au ministère de la Culture (Nda 1981a).

6Par ailleurs, l’intérêt pour les questions de méthode et de théorie était et est resté central. À preuves, les dossiers sur l’archéométrie (Nda 1979), l’ethnoarchéologie (Audouze & Perlès 1980), ou l’archéologie théorique (Cleuziou & Demoule 1980a, b). Celle-ci était en effet au centre des préoccupations du groupe fondateur et fit l’objet de mises au point régulières, au sein de la revue ou en dehors (Cleuziou et al. 1991, Coudart & Olivier 1995). Mais qu’entendait-on alors et qu’entend-on aujourd’hui par « archéologie théorique », sachant que l’archéologie n’a jamais produit une seule théorie qui lui soit propre, sinon par association avec l’ethnologie à propos de la durée potentielle d’une culture en fonction du nombre des options d’aménagement de son habitation (Coudart 1994) ?

Fig. 2. Manifestation pour les droits et devoirs de l’archéologie préventive à Paris, en 1997. On y voit plusieurs de fondateurs de la revue Les nouvelles de l’archéologie.

Fig. 2. Manifestation pour les droits et devoirs de l’archéologie préventive à Paris, en 1997. On y voit plusieurs de fondateurs de la revue Les nouvelles de l’archéologie.

© Marc Talon.

Le collège invisible

7Cette préoccupation était alors l’écho direct, dans cette génération des archéologues babyboomers français (Cleuziou et al. 1973), de l’indéniable rupture que venaient de provoquer, simultanément dans différents pays, un certain nombre d’archéologues de la génération précédente comme Lewis Binford (1931-2011) et son autoproclamée New Archaeology aux États-Unis ou David Clarke (1937-1976) et son Analytical Archaeology en Grande-Bretagne, mais aussi Carl-Axel Moberg (1915-1987) en Suède, Bohumil Soudsky (1922-1976) en Tchécoslovaquie, Stanislas Tabaczinsky en Pologne, Lev Klejn en Union soviétique, ou encore Jean-Claude Gardin en France. Ils formaient ce que Lev Klejn a appelé un « collège invisible », une expression qui remonte au xviie siècle anglais, empruntée aux sociologues (Klejn 1980). Tabaczinsky et Moberg participèrent d’ailleurs, aux côtés de Robert Chapman, au dossier sur l’archéologie théorique précité, tout comme Lewis Binford contribua à celui sur l’ethno-archéologie – ce qui assit d’emblée la légitimité internationale de la revue.

8De fait, la rédaction a constamment accordé une attention particulière à l’évolution de l’archéologie anglo-américaine. Elle a consacré un dossier entier à la préhistoire aux États-Unis (Audouze 1986) et certains de ses membres ont régulièrement rendu compte des congrès annuels de la Society for American Archaeology auxquels ils assistaient (par exemple, Coudart & Demoule 1994).

9Cette rupture était multiforme, à la fois épistémologique, avec la recherche de mécanismes de validation qui rapprochent l’archéologie des sciences dites exactes, et méthodologique, avec l’intégration des nouvelles disciplines connexes, physico-chimiques (l’archéométrie), environnementales, mathématiques et informatiques – celles-ci particulièrement défendues par Jean-Claude Gardin, organisateur, en 1969, du premier congrès international sur l’informatique en archéologie (Gardin 1970). L’informatique était alors naissante et Gardin avait tendance à en surestimer l’impact : selon lui, le recours aux ordinateurs – qui occupaient alors des pièces entières des centres de calcul pour une puissance qui, dans celui du Pharo à Marseille, représentait environ 1500 K – allait contraindre les archéologues à formaliser leurs données sous forme de « codes descriptifs » et à les rendre publiques, en contrepartie de l’utilisation des machines. L’apparition de la microinformatique et sa généralisation allaient vite donner tort à sa seconde prédiction, mais l’informatique tenait alors une place importante dans les pages de la revue, y compris pour relever l’échec de projets ambitieux mais jamais réalisés (Cleuziou & Demoule 1980b).

La théorie, il y a quarante ans

10Plus généralement, Gardin considérait que les sciences humaines et sociales en étaient au même point que les sciences dites « exactes » à la Renaissance, et qu’il leur faudrait donc au moins trois siècles pour atteindre le degré de scientificité de ces dernières. L’intérêt qu’il manifesta bientôt pour les « systèmes experts » (Gardin et al. 1987), avec l’ambition de développer des modes de raisonnement contrôlables et répétables, n’a finalement pas rencontré celui des archéologues, à l’exception d’Alain Gallay en Suisse. Mais, pour notre génération, ses travaux ont constitué une indispensable hygiène intellectuelle et critique, même si, comme l’a dit un jour un collègue américain, « Gardin finit là où je commence ». De fait, la grille de lecture qu’il proposait distinguait assez logiquement les six moments de la recherche archéologique : objectifs/collecte des données/description/traitement/interprétation/validation. Cette grille structure explicitement l’article précité et nous l’avons reprise dans un autre article paru la même année (Cleuziou & Demoule 1980b).

11Dans Les nouvelles de l’archéologie, nous rappelions que la question des objectifs d’une fouille n’est pas toujours posée, certains chantiers s’entretenant par leur seule force d’inertie – le ministère des Affaires étrangères s’efforce désormais d’y mettre fin. Nous rappelions aussi que la collecte des données, fouilles ou prospections, n’obéissait pas à des procédures systématiques : introduits en France par l’archéologue tchèque Bohumil Soudsky, les décapages mécaniques, qui sont maintenant une évidence, venaient à peine de s’imposer malgré les polémiques (Demoule 1992) ; et la question de l’échantillonnage (sampling) commençait depuis peu à se poser. Quarante ans plus tard, alors que l’archéologie préventive représente désormais 95 % des fouilles en France, si elle est à peu près résolue pour les sondages préalables dont on estime qu’ils doivent concerner au minimum 10 % de la surface (seuil pas toujours respecté, loin s’en faut !), elle ne l’est toujours pas pour les prescriptions de sondages et de fouilles, qui se font de manière hétérogène selon les régions, ne concernent que 20 % des surfaces aménagées chaque année et se concentrent sur les grands travaux. Or, un colloque a récemment montré que les surfaces concernées par ces grands travaux ne sont pas forcément représentatives des zones archéologiques, et qu’il vaudrait sans doute mieux ouvrir des fenêtres régionales où les fouilles seraient systématiques, à l’instar de ce qui est pratiqué en écologie (Brun, Marcigny & Vanmoerkerke 2019).

12La description nous paraissait en revanche un problème relativement maîtrisé, l’espoir de construire des codes descriptifs universaux, qui seraient un peu l’équivalent de la table de Mendeleïev pour les physiciens, s’étant estompé pour faire place à des typologies ad hoc. Et comme nous l’écrivions, « la description n’est plus un problème, il n’y a que des problèmes de description ». Quant aux traitements, au moment de l’explosion des tests statistiques et de l’« analyse des données », l’enseignement de Gardin nous avait permis de ne pas y voir une procédure magique presse-bouton mais une démarche par allers et retours – disposition d’esprit qu’il n’est pas inutile de continuer à encourager, même si elle s’est banalisée.

Interpréter ?

13La question centrale de l’interprétation était déclinée en deux volets : les mécanismes de la preuve et les théories interprétatives. La New Archaeology nous intéressait notamment parce qu’elle s’était explicitement interrogée sur la manière de prouver, une situation qui n’était pas spécifique à l’archéologie. Qu’elles portent sur des populations vivantes ou disparues, les différentes sciences humaines mettent en évidence des phénomènes, sinon des modèles, qui ne sont généralement pas perçus en tant que tels par ceux qui les vivent. Les travaux de Gardin allaient dans le même sens, même s’il sortait de l’influence stricte du Cercle de Vienne et de l’École de Francfort (Hempel, Carnap, Popper & co), références obligées des New Archaeologists, pour revendiquer plus de souplesse, tel le « anything goes » de Paul Karl Feyerabend (1924-1994), philosophe des sciences adepte du relativisme.

  • 1 Dans L’Idéel et le Matériel (1984), Godelier essayait encore d’intégrer le concept de « rapports so (...)

14Le second volet était celui des théories interprétatives (Demoule 2009). De ce point de vue, les modes intellectuelles changent. Notre article évoquait notamment les débats autour du marxisme, alors redécouvert aux États-Unis, et la polémique entre Pierre Clastres (1934-1977) et Maurice Godelier. Celui-ci ne se réclame plus du matérialisme historique1, tandis que l’ouvrage culte de Pierre Clastres (1974) est revenu au premier plan avec l’émergence d’une « anthropologie anarchiste » dont il fut l’un des initiateurs. Elle est défendue aujourd’hui par Marshall Sahlins, James Scott, David Graeber et David Wengrow, lesquels, autour de la question des résistances aux pouvoirs, labourent aussi bien le terrain de l’anthropologie que de l’archéologie. Mais le marxisme archéologique reste vivant en Italie, en Espagne, dans les pays d’Amérique du Sud et notamment en Argentine ou encore en France avec les travaux de Christophe Darmangeat (2009).

15Nous évoquions aussi la sociobiologie, assez peu visible mais sous-jacente dans les sciences sociales autour du darwinisme social et, finalement, de la légitimité ou non des inégalités sociales. En revanche, la New Geography et l’archéologie spatiale sont devenues des méthodes normales d’approche, perfectionnées par les systèmes d’information géographique (Sig), sans constituer un champ théorique à proprement parler.

Du postmodernisme et de ses non-conséquences

16Que s’est-il passé depuis 1980 ? Il y eut, on le sait, l’essor spectaculaire du mouvement dit postmoderniste dans les sciences humaines et sociales anglo-saxonnes. En archéologie, ce mouvement s’autoproclama « post-processuel », par opposition à la New Archaeology rebaptisée rétrospectivement « processuelle », et en référence au mouvement philosophique dit « postmoderne ». En dehors du conflit de générations, très vivace dans le système académique ultra-compétitif des pays anglo-saxons et assimilés, où les chercheurs ne bénéficient qu’assez tardivement d’un poste stable, cette prise de pouvoir et de capital symbolique était censée s’appuyer sur des philosophes français regroupés aux États-Unis sous le label « French Theory », et qui comprenaient essentiellement Jacques Derrida (1930-2004), Jean-François Lyotard (1924-1998), dont le livre, La condition postmoderne, est à l’origine du vocable, Pierre Bourdieu (1930-2002), Bruno Latour, Michel Foucault (1926-1984), Gilles Deleuze (1925-1995), voire Jacques Lacan (1901-1981), sinon même Maurice Merleau-Ponty (1908-1961). Ces philosophes et sociologues aux positions très diverses étaient régulièrement invités à enseigner dans les départements de français des universités nord-américaines les plus prestigieuses. Et, par-delà leurs différences, tous manifestaient la volonté de « déconstruire » les « grands récits ». Tout devenant « récit » (narrative), la notion d’objectivité, sinon de preuve, mise au cœur de ses recherches par la génération archéologique précédente, se diluait et n’était plus qu’affaire de point de vue individuel.

17Ce mouvement fut particulièrement ravageur en anthropologie sociale, mais aussi en histoire. En archéologie, où les faits étaient peut-être plus tangibles, sinon têtus, il eut des aspects positifs, en attirant par exemple l’attention sur le rôle des femmes avec la Gender archaeology, et plus généralement en rappelant l’importance des idéologies, par opposition aux problématiques précédentes, plus soucieuses des relations entre sociétés et environnement. Lié aux babyboomers anglo-saxons, le post-processualisme déclina peu à peu à partir du début du xxie siècle. La fréquentation régulière des congrès de la Society for American archaeology permit d’assister à un retour de plus en plus important des enquêtes de terrain appuyées sur des données importantes. Il est vrai que la montée parallèle des angoisses écologiques favorisait le retour des problématiques environnementales, comme en témoignaient les débats autour de la notion d’« effondrement » (collapse).

18Comme l’une d’entre nous l’a écrit dans plusieurs articles (Coudart 1998, 2006 ; Coudart & Olivier 1995), le postmodernisme archéologique, malgré la nationalité des philosophes qui l’ont inspiré, avait peu de chance de se développer en France, aux traditions intellectuelles bien différentes des celles des États-Unis. L’archéologie du genre a néanmoins fini, avec raison, par y émerger au cours des années 2010 (Demoule 2012b, Trémeaud 2015).

Où sont les débats ?

19Il y avait peut-être aussi de mauvaises raisons pour que l’archéologie postprocessuelle ne se développe pas en France, liées au manque de débats sur l’archéologie théorique. Celui-ci tenait à une tradition relativement « descriptiviste », comme la qualifia Lev Klejn (1980), et à l’éclatement de cette science en deux sous-disciplines longtemps séparées l’une de l’autre : d’un côté, une archéologie classique et humaniste fortement liée à l’histoire et à la philologie, et longtemps considérée comme une « discipline auxiliaire de l’histoire » ; de l’autre, une archéologie préhistorique construite sur un modèle géologique de « boîtes » culturelles successives – l’ensemble se tenant à égale distance des traditions modélisatrices anglo-saxonnes et des traditions historico-culturelles germaniques, dans une insularité continentale (Audouze & Leroi-Gourhan 1981). Nous nous en sommes d’ailleurs expliqués, en anglais, dans un article collectif (Cleuziou et al. 1991).

20Une autre raison du faible niveau de débat est, sans doute et de plusieurs manières, la place prise par l’archéologie préventive. D’une part, et Les nouvelles de l’archéologie y ont activement participé, il a fallu construire l’appareil législatif qui a débouché sur la loi de 2001 ; d’autre part, il a fallu ensuite défendre ses acquis face au système concurrentiel commercial, mis en place en 2003 et qui constitue toujours une très sérieuse menace pour la discipline ; enfin, si l’archéologie préventive a apporté une masse considérable et croissante de données, les moyens symétriques pour les traiter et les publier ne lui ont jamais été accordés, le ministère de la Recherche s’avérant totalement défaillant sur ce point. Les archéologues ont donc eu peu de temps à consacrer aux questions plus théoriques, à quelques exceptions près (Boissinot 2015). Et alors que, ayant critiqué les générations précédentes pour ne pas avoir été assez théoriciennes, nous nous attendions à faire à notre tour l’objet un jour de critiques équivalentes mais encore plus pointues, cela n’a pas été du tout le cas, du moins jusqu’à présent. Au contraire.

21Mais qu’est-ce, finalement, que l’« archéologie théorique » ? Celle au sens de Klejn (1980) n’était pour Gardin (1979) qu’une « archéologie générale ». Plus récemment, un collectif dirigé par les Britanniques John Bintliff et Mark Pearce a prédit la mort de la théorie archéologique (Bintliff & Pearce 2011). De fait, le cas français est loin d’être unique. Certains proclament ces temps-ci l’avènement d’une « troisième révolution scientifique » en archéologie : après l’émergence de la discipline au milieu du xixe siècle, puis celle du radiocarbone et de l’archéométrie dans les années 1950-1960, viendrait celle des big data, des modèles quantitatifs, de la paléogénétique et des analyses isotopiques ou au strontium, entre autres. Mais il s’agit plutôt de purs progrès techniques, certes indispensables et stimulants mais dépourvus de toute dimension théorique. À preuve, l’utilisation par certains généticiens de modèles simplistes, assimilant biologie et culture, dans la lignée de la craniométrie du xixe siècle.

22Un dernier point. Ce qu’envisageaient peu Les nouvelles de l’archéologie des années 1980-1990, attentives pour l’essentiel au fonctionnement de la discipline et à ses débats internes, c’était le rôle social de l’archéologie, même si la question de sa diffusion a été régulièrement traitée. C’est pourtant son intérêt social qui a permis d’imposer et de défendre l’archéologie préventive auprès du public. L’expression « faire l’archéologie de », pour parler de l’histoire ou de l’origine de quelque chose, est devenue courante. Les débats autour de l’anthropocène, des effondrements civilisationnels, de la nature inévitable ou non des inégalités et de la violence, mais aussi des migrations et des identités (Coudart & Olivier 1995, Demoule & Stiegler 2008), non seulement s’appuient pour l’essentiel sur les données de l’archéologie, mais font de l’archéologie une partie prenante de toutes ces questions essentielles et ouvertes, sinon vitales. D’une certaine manière, l’archéologie a changé d’échelle.

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Notes

1 Dans L’Idéel et le Matériel (1984), Godelier essayait encore d’intégrer le concept de « rapports sociaux de production » dans le modèle interprétatif plus global de la production des rapports sociaux. Trente ans plus tard, le réel, le symbolique et l’imaginaire lui apparaissent comme indissociablement liés et ne dérivant pas des rapports de production (Godelier 2015).

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Trois des fondateurs des Nouvelles de l’archéologie, Anick Coudart, Serge Cleuziou et Jean-Paul Demoule, en 1976 dans la vallée de l’Aisne et en 1996, vingt ans après, à Cerisy.
Crédits © Droits reservés.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/7131/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,8M
Titre Fig. 2. Manifestation pour les droits et devoirs de l’archéologie préventive à Paris, en 1997. On y voit plusieurs de fondateurs de la revue Les nouvelles de l’archéologie.
Crédits © Marc Talon.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/7131/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 4,1M
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Pour citer cet article

Référence papier

Anick Coudart et Jean-Paul Demoule, « Les nouvelles de l’archéologie, la théorie et l’action : la crise de la quarantaine n’est pas inéluctable ! »Les nouvelles de l'archéologie, 157-158 | 2019, 11-16.

Référence électronique

Anick Coudart et Jean-Paul Demoule, « Les nouvelles de l’archéologie, la théorie et l’action : la crise de la quarantaine n’est pas inéluctable ! »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 157-158 | 2019, mis en ligne le , consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/7131 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.7131

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Auteurs

Anick Coudart

Directrice de recherche honoraire au Cnrs, Research Professor honoraire à Arizona State University, Umr 8215 « Trajectoires : de la sédentarisation à l’État » (Cnrs, université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Articles du même auteur

Jean-Paul Demoule

Professeur émérite à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Umr 8215 « Trajectoires : de la sédentarisation à l’État » (Cnrs, université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

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