Navigation – Plan du site

AccueilNuméros157-158Les nouvelles de l’archéologie on...

Les nouvelles de l’archéologie ont quarante ans

La Rédaction
p. 5-10

Texte intégral

1Archéologues, habitués à travailler sur le temps long, nous sommes toujours surpris du temps court qui passe à l’échelle de nos vies. Quarante ans ! 40 ans déjà qu’un petit groupe d’archéologues militants s’est constitué pour créer Les nouvelles de l’archéologie. Pensées au départ comme une lettre d’information, elles se sont vite transformées en une revue conséquente. Leur création doit beaucoup à Clemens Heller (1917-2002), alors administrateur de la Maison des sciences de l’homme à Paris, qui mit à leur disposition un local, une secrétaire et des moyens financiers permettant la distribution gratuite des premiers exemplaires. Jean Chapelot prit en charge la déclaration initiale de dépôt légal du périodique, dont il déposa le titre à l’Institut national de la propriété industrielle, et en fut le premier rédacteur en chef. Anick Coudart assura rapidement la relève avant qu’Armelle Bonis, entrée au comité de rédaction en 1988, ne lui succède en 2003. Elle en assume encore la responsabilité éditoriale avec François Giligny, directeur scientifique, ce qui témoigne d’une stabilité certaine.

2Le titre a été d’emblée hébergé par la Fondation de la maison des sciences de l’homme (Fmsh) et, depuis 2007, ses éditions en assurent la publication et la diffusion. Nous négocions aujourd’hui avec Errances Actes Sud pour récupérer les droits des articles parus entre 1988 et 2006 et compléter les collections en libre accès, sur Persée (1979-1988) et sur journals.openedition.org (depuis 2007). Le soutien de la Fmsh et celui du ministère de la Culture ne se sont jamais démentis. Après une interruption d’une quinzaine d’années, le Cnrs a repris ses subventions en 2011 mais nous avons perdu celles du ministère des Affaires étrangères au début des années 2000.

1979-2003

3De l’équipe originelle, évoquée dans le premier article, personne n’est plus membre du comité de rédaction. Quelques-uns nous ont quittés, comme Serge Cleuziou (1945-2009) ; d’autres se sont éloignés, sans perdre la revue du regard ; certains ont, du reste, accepté de nous rejoindre pour fêter cet anniversaire et le lecteur les retrouvera avec plaisir dans les pages qui suivent.

4Cette première époque ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. Les affrontements furent fréquents, les menaces sur le devenir de la revue plus nombreuses qu’à leur tour. Plusieurs générations d’archéologues ont suivi la naissance, le développement puis les réorientations de ce qu’elles nomment familièrement Les nouvelles. Beaucoup ont donné un moment de leur temps pour la gestion et l’édition de cette revue, plus encore ont profité de ses pages ouvertes sur la communauté scientifique pour s’informer ou publier des articles, parfois de première importance.

5Les nouvelles de l’archéologie ont joué un rôle important dans l’essor de cette communauté, à une époque où elle vivait de grands bouleversements organisationnels. Elles ont été longtemps le véhicule essentiel de tout ce qui la concernait, qu’il s’agisse de constats, d’analyses, de propositions, de revendications. Outre les titres propres aux sociétés savantes, il existe une longue tradition de mises au point à travers les Annales ou Années des sciences naturelles et des sciences sociales. Les découvertes sur le terrain, les avancées, les discussions propres à chaque spécialité sont justement relayées par des revues spécialisées telles Gallia et Gallia Préhistoire, le Bulletin de la société préhistorique française, Paléo, Paléo-Orient ou Archéologie médiévale. Les nouvelles, pour leur part, prétendaient répondre à des besoins spécifiques et, à plusieurs titres, nouveaux : débattre de questions scientifiques et, surtout, aborder des questions de politique scientifique pour que les enjeux sur les moyens humains et matériels à consacrer à la recherche, tout comme le choix de ses orientations, ne soient plus réservés à la seule discrétion des administrations centrales ou à l’entre-soi d’une élite sortie des grandes écoles et peuplant des académies prestigieuses. À cet égard, elles ont exprimé une véritable volonté de savoir, de pouvoir et d’implication des archéologues dans le devenir de leurs disciplines – et elles la manifestent toujours, même si les modalités de ces exigences ont nécessairement évolué.

2003-2019

6Les nouvelles ont accompli avec constance et assiduité ces fonctions essentielles, avant qu’Internet ne prenne la relève au début des années 2000. Ainsi s’explique leur glissement vers des enjeux plus ouvertement scientifiques, notamment à travers la publication de dossiers qui font le point sur un pan de la recherche tout en offrant un support pédagogique de premier choix. Au fil de l’actualité et des propositions qui lui sont faites ou qu’elle suscite, la rédaction conçoit des numéros thématiques – sur une aire géographique particulière, un milieu écologique singulier, une ère chronologique spécifique, des méthodes caractéristiques d’un champ de la discipline, etc. –, des hommages et des varia. Ces changements d’angle renouvellent l’intérêt du lectorat à chaque numéro, attisent sa curiosité par la variété des points de vue et l’originalité des approches mises en avant. L’objectif n’étant pas le consensus, de nombreux articles mettent les points sur les « i » ou les retirent, appuient là où ça fait mal, n’obéissent à aucune injonction, si ce n’est apporter l’eau de l’observation critique qui, bon an mal an, fait tourner depuis quarante ans ce moulin archéologique.

7Dans le même temps, certains articles ou éditoriaux se placent délibérément sur le terrain, parfois polémique, de la politique de la recherche. Car, si les informations circulent aujourd’hui très vite par Internet, il n’est pas sûr que tous disposent des clés nécessaires pour les analyser ou les comprendre. Par ailleurs, la réception solitaire sur un écran d’un flot ininterrompu d’informations ne facilite ni le débat, ni la réflexion collective. La revue a, d’évidence, un rôle crucial à jouer en la matière. Il requiert de l’intelligence, du courage mais aussi de la ruse, pour arrêter, exprimer et tenir des positions critiques avec retenue, en respectant l’impartialité, la loyauté et la neutralité requises des agents du service public sans s’abriter derrière un « devoir de réserve » entendu de manière abusive.

8Les nouvelles ouvrent ainsi volontiers une tribune à qui voudrait livrer le commentaire critique que mérite le Rapport de synthèse et prospective de l’archéologie française1, remis en mai 2019 aux ministres de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation et de la Culture par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Fruit des travaux menés par un comité de personnalités françaises et étrangères, et assorti de propositions pour accroître le rayonnement international et la visibilité de la recherche française en archéologie, ce rapport propose en effet une « synthèse des diverses approches théoriques et méthodologiques de la discipline », ainsi qu’une prospective en vue d’identifier les interactions environnementales et les coopérations scientifiques favorables à une politique de partenariats nationaux et internationaux. Il est appuyé, en annexe, par une analyse bibliométrique de la production française en archéologie réalisée par l’Observatoire des sciences et techniques, dont la lecture permet de relever les manques, en particulier dans le champ de l’archéologie préventive. Or, si ses auteurs soulignent « la position scientifique remarquable de l’archéologie française dans le contexte international, l’organisation efficace et les collaborations diversifiées de la discipline et le nombre significatif des personnes investies dans la recherche archéologique française », ils apparaissent gravement déconnectés des difficultés quotidiennes que vivent les chercheurs sur le terrain ou en laboratoire.

9Autre exemple : bien que nous soyons loin de partager toutes les préconisations émises par Antoine Petit, président du Cnrs, Sylvie Retailleau, présidente de l’université Paris-Saclay, et Cédric Villani, mathématicien et député de l’Essonne, chargés d’une Mission sur la recherche sur projet, le financement compétitif et le financement des laboratoires que leur a confiée le Premier ministre en février 2019, nous souscrivons à leur constat alarmant :

  • 2 Lancé au début de l’année par le Premier ministre, le processus de rédaction de la future Loi de p (...)

« Un financement accru des établissements, des projets et des laboratoires doit permettre d’encourager la performance et de redonner aux établissements une capacité stratégique, la faculté de prendre des risques et d’investir des champs disciplinaires émergents. Cet accroissement de moyens doit être pensé dans un équilibre entre financement compétitif efficace de projets et visibilité pluriannuelle. Par ailleurs, le bon pilotage de cette compétition relève d’une équation subtile incluant l’équilibre des disciplines, l’environnement des équipes de recherche, et la cohabitation des multiples sources de financement. Pour ce qui est des ressources humaines, on doit alerter sur une dégradation dans le secteur public en France, du fait, entre autres, d’une rémunération peu attractive, de conditions de travail de plus en plus contraignantes et d’une érosion des emplois permanents. Nos procédures de recrutement doivent évoluer pour se rapprocher des meilleures pratiques internationales, il convient également d’améliorer la rémunération des chercheurs et enseignants-chercheurs, tout en prenant mieux en compte leur performance, et en encourageant la mobilité internationale et les collaborations avec le secteur privé. Le constat alarmant sur le décrochage rapide depuis 15 ans de la France en tant que puissance industrielle et économique de premier plan appelle à répondre à trois urgences : créer les nouveaux leaders fondés sur des découvertes issues de la recherche publique et qui créeront les ruptures de marché de demain ; augmenter significativement l’ampleur, la profondeur et la continuité des interactions public-privé, public-public et public-société civile ; et enfin, gagner significativement en simplicité, agilité et vitesse afin de révéler efficacement et pleinement le potentiel de recherche partenariale et d’innovation des laboratoires publics et responsabiliser les acteurs de l’innovation.2 »

  • 3 Marie-Christine Corbier, « Le gouvernement met les universités sous pression financière », Les Éch (...)

10Le projet de loi de finances (Plf) 2020 de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation prévoit un budget de 25,45 milliards, avec une augmentation des crédits de 500 millions d’euros. Mais le diable se cache dans les détails : le ministère annonce 15 millions dédiés aux projets stratégiques des établissements d’enseignement supérieur ; dans le même temps, Frédérique Vidal prévient les présidents d’université et directeurs des grandes écoles que « le financement systématique du glissement vieillesse technicité (Gvt) ne sera plus assuré », et leur suggère de recruter des contractuels pour assouplir l’utilisation de leurs fonds de roulement en maîtrisant mieux leur masse salariale3. La conséquence, implicite, est un gel aggravé des recrutements de maîtres de conférences ou de professeurs et une dégradation des conditions d’encadrement des étudiants dont le nombre ne cesse d’augmenter...

  • 4 #MacronReims — Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron), 17 mars 2017.
  • 5 L’attaque à la voiture-bélier de la cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques, classé (...)

11Le Plf 2020 du ministère de la Culture affiche, lui, une augmentation de 10 % des crédits pour le programme Patrimoines, mais l’examen rapide du tableau publié par ses services révèle que ni l’architecture et les espaces protégés ni le patrimoine archéologique n’en profiteront. Quant à la hausse historique dont bénéficient les monuments historiques et le patrimoine monumental, elle s’explique par la dotation de 30 M€ supplémentaires, issus du Programme d’investissements d’avenir, à la restauration du château de Villers-Cotterêts (Aisne) dont le Président veut faire « l’un des piliers symboliques de notre francophonie4 » – soit 43 M€ au total en 2020, pour un budget d’ensemble de 110 M€ ; par ailleurs, l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a poussé Franck Riester à déployer un « plan de sécurité cathédrales », doté de 2 M pour assurer, au-delà des exigences minimales correspondant aux obligations réglementaires, un niveau de sécurité renforcé en mettant en œuvre des mesures adaptées aux spécificités de chaque édifice5.

12La priorité sans cesse réitérée d’une politique en faveur de l’éducation artistique et culturelle (le fameux 100 % Eac) est, quant à elle, cruellement démentie dans les faits par un recul historique (-5,6 % !) des crédits affectés au programme Transmission des savoirs et démocratisation de la culture.

13Enfin, alors qu’à ce jour aucun échange n’a été organisé, ni par le cabinet ni par l’administration centrale, nous nous inquiétons vivement de la transformation du ministère de la Culture qui devrait se concrétiser le 1er janvier 2020, dans le cadre de la réforme Action publique 2022. Stratégie pour la transformation de l’action publique.

Lois de finances et projet de loi de finances 2020

Lois de finances et projet de loi de finances 2020

Ministère de la Culture

Un numéro double pour un anniversaire

14De manière positive, Internet donne accès aux publications en open-édition. La plupart des numéros des Nouvelles de l’archéologie (1 à 30 et 107 à 155) est aujourd’hui téléchargeable librement, chacun pouvant constituer son florilège personnel sans avoir à se rendre en bibliothèque pour en repartir les bras chargés de photocopies. Toutefois, cette possibilité risque d’aggraver la dérive autistique que nous connaissons tous et de faire obstacle aux débats et échanges directs, souvent plus riches et vifs que ceux pratiqués par mél ou sur des plateformes dématérialisées. Débattre est, du reste, l’un des objectifs de la table ronde que nous organisons le 12 décembre à la Msh de Paris, pour fêter les 40 ans de la revue et poursuivre les réflexions initiées à travers les articles de ce numéro double anniversaire.

15Pendant ce laps de temps, la revue, comme l’archéologie française sous toutes ses formes (recherche, enseignement, conservation, etc.) ont nécessairement évolué. Cette évolution a-t-elle été positive ? négative ? ambivalente ? Les nouvelles ont contribué, avec d’autres, à mettre en évidence la diversité des techniques, des méthodes, des problématiques auxquelles recourt l’archéologie. En retraçant l’histoire d’un périodique scientifique, ce numéro relate la mutation qu’a connue notre discipline au cours des quatre dernières décennies. Ajoutons que la revue, au double titre de témoin et de source, est partie intégrante de l’histoire de cette archéologie plurielle souhaitée par Joseph Déchelette (1862-1914) dès l’orée du xxe siècle.

16L’idée de fêter les 40 ans de la revue par la publication d’un numéro spécial était en germe depuis longtemps. Le choix de s’appuyer sur des articles cruciaux des premières années en les faisant commenter par leurs propres auteurs fit consensus. À travers cette approche, nous espérions à la fois faire découvrir des textes parfois oubliés et faire réagir leurs rédacteurs dans l’espoir qu’ils retracent eux-mêmes l’évolution de leurs idées en estimant leurs hypothèses et théories initiales à l’aune du temps passé. Puis, au fil des discussions et des contacts pris avec d’autres auteurs potentiels, une autre orientation s’est imposée : comparer deux articles publiés sur un même sujet, dans le même support, à deux époques différentes. Des articles anciens ont donc été sélectionnés pour que de nouveaux auteurs évaluent le chemin parcouru et l’évolution de la situation scientifique, socio-politique, professionnelle, économique, universitaire, etc.

17Nous n’avions pas pour ambition de dresser un bilan exhaustif, mais plutôt d’éclairer quelques aspects de nos disciplines. La trame initialement envisagée a été considérablement modifiée par les propositions et les points de vue originaux des archéologues sollicités par Aline Averbouh et Claudine Karlin, directrices de ce numéro. Certains, certaines, ont participé à la naissance de cette revue, traversé avec elle maints orages, et l’ont transformée en une machine de guerre pour emporter d’incontestables victoires, d’un bout à l’autre de leur carrière. D’autres, reconnus dans leur métier, portent un regard plus distancé mais chaleureux sur elle. Quelques-uns, dans l’esprit des Nouvelles, appuient leur réflexion sur des opinions personnelles.

18En ouverture, Anick Coudart et Jean-Paul Demoule, personnalités « historiques » des Nouvelles de l’archéologie, opèrent un retour sur leur genèse en 1979 ; s’ensuit une réflexion sur la théorie ou son absence en France, dans les années 1980-1990, et sur l’action déterminée qui a abouti à la loi sur l’archéologie préventive de 2001. En conclusion, ils soulignent la place essentielle des recherches archéologiques dans les débats sociaux les plus actuels et les plus aigus.

Politique de l’archéologie

19Sans être exhaustif, ce chapitre traite des différentes institutions où s’exerce l’archéologie. Il met en évidence tout autant les avancées que les problèmes communs et récurrents qui se posent à elles comme, par exemple, le statut des personnels et la précarisation de l’emploi.

20À tout seigneur, tout honneur : la première contribution est dédiée au navire amiral de la recherche française, le Cnrs, qui a atteint cette année l’âge vénérable de 80 ans. Bruno Maureille et Cécile Michel, représentant respectivement les sections 31 et 32 de son Comité national, saluent la très forte composante interdisciplinaire des recherches qu’on y mène, leur profondeur temporelle et la diversité des collaborations avec les chercheurs d’autres spécialités, à l’échelle nationale ou internationale. Toutefois, ils s’inquiètent de l’évolution préoccupante du modèle de financement des laboratoires, amorcée en 2005 avec la création de l’Agence nationale de la recherche (Anr) et la multiplication des appels à projets.

21Frank Braemer et Véronique Darras soulignent le développement considérable de l’archéologie française à l’étranger depuis les années 1970 – le cycle institutionnel actuel, amorcé dans les années 1990, repose sur une structuration par institut qui prévaut dans le cadre d’une trentaine de puissantes unités mixtes de recherche (Umr) multidisciplinaires, accueillant des personnels de tous les organismes et ministères, les groupements de recherche (Gdr) assurant le rôle indispensable de réseaux disciplinaires. Une série de brèves évocations de la situation des missions françaises dans les Amériques (Véronique Darras), au Proche et au Moyen-Orient (Frank Braemer), aux Émirats (Sophie Méry), en Afrique (Xavier Gutherz) et en Asie orientale (Pierre-Yves Manguin) éclaire dans quels contextes le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères doit imaginer des moyens nouveaux, entre politique et science, pour sauver un patrimoine international menacé et réinventer une diplomatie d’influence, sachant la faiblesse des moyens mis à la disposition des archéologues français à l’étranger, engagés dans une compétition internationale féroce.

  • 6 https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Archeologie/Etude-recherche/La-programmation-nationa (...)
  • 7 https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Enseignement-superieur-et-Recherche/La-revue-Culture (...)

22Comme Astérix et Obélix, les irréductibles Gaulois engendrés par Goscinny et Uderzo en 1959, le ministère de la Culture a 60 ans cette année. Benoît Kaplan, alors sous-directeur de l’archéologie, et Anne Lehoërff, professeur à l’université de Lille et vice-présidente du Conseil national de la recherche archéologique (Cnra)6, avec Herveline Delhumeau, secrétaire scientifique dudit Conseil, ont célébré cet anniversaire au printemps dans le numéro 139 de Culture et Recherche intitulé « Archéologie : entre ruptures et continuités7 ». En conséquence, nous avons préféré éviter redites et doublons et passé le relais à Édouard Jacquot, Virginie Motte et Jonhattan Vidal : ils racontent la toute récente mise en place, en 2010, du service régional de l’archéologie de l’île de La Réunion, qui promet de renouveler l’histoire coloniale de la France à partir d’une documentation inédite.

  • 8 https://www.culture.gouv.fr/Regions/Drac-Pays-de-la-Loire/Politique-et-actions/Archeologie/Porter- (...)

23Anne Augereau retrace la pratique et la réglementation de l’archéologie préventive depuis le début des années 1980, en insistant sur l’apport scientifique essentiel de l’Inrap. Si, jusqu’en 2001, la trajectoire a été constamment positive, la mise en concurrence des fouilles en 2003, sur laquelle n’est pas revenue la Commission d’évaluation scientifique et sociale du dispositif d’archéologie préventive mise en place dix ans plus tard8, instaure un risque de dispersion et de perte de l’information archéologique. Pour contourner cette difficulté et exploiter objectivement les données scientifiques accumulées depuis quarante ans, le renforcement des modalités de collaboration à l’échelle nationale s’avère indispensable. La mise en place d’outils partagés (Open data) donnant accès à l’information aujourd’hui dispersée entre les opérateurs ainsi qu’une politique collaborative interinstitutionnelle forte devraient contribuer à atteindre cet objectif.

24Olivier Buchsenschutz clôt ce chapitre par une réflexion plus personnelle, sur la place et le rôle que devrait tenir l’archéologie métropolitaine au xxie siècle.

Formation

25Une réflexion sur la notion de crise dans l’enseignement supérieur dispensé dans les universités, les écoles d’application et les grands organismes scientifiques sert ici de fil directeur à la plupart des contributions.

26Dans leur introduction, Anne Nissen et Haris Procopiou soulignent combien l’apparente unité des formations à l’archéologie masque une grande diversité. Jugeant que la vision d’un âge d’or révolu relève du mythe, Haris Procopiou s’interroge ensuite sur la nécessité de réinventer le métier d’archéologue et sa place dans la société. L’enseignement de l’archéologie médiévale, présenté par Anne Nissen, illustre la capacité de l’université à intégrer de nouvelles problématiques en déployant de nouveaux axes de formation.

27C’est d’ailleurs l’université de Paris 1 qui a créé le premier cursus de conservation-restauration de France, en 1973, et le manuel publié en 1990 par la première génération de conservateurs-restaurateurs diplômés est toujours une référence pour les étudiants d’aujourd’hui. Toutefois, Anne Méthivier et Clothilde Proust insistent pour que leur profession retrouve sa place tout au long de la chaîne opératoire de la recherche archéologique, dont elle est une partenaire indispensable.

28Jean-Denis Vigne met en exergue les atouts et particularités de la formation en archéologie au Muséum national d’histoire naturelle : important volume de recherches, y compris en sciences humaines et sociales ; portage d’un master et d’une école doctorale dans le cadre du parcours « Quaternaire, Préhistoire, Bioarchéologie » ; structuration, au sein de l’établissement, d’une communauté scientifique regroupée autour d’une archéologie des interfaces homme-société-environnement.

29Et, puisque tout commence à l’enfance, Pierre Gouletquer propose une conclusion très personnelle en forme de parabole. Car, soutient-il :

30« une naïveté certaine demeure dans la conception et la philosophie de la diffusion scientifique, édulcorant ce qui fait l’originalité et la grandeur de notre métier, l’enracinement dans le réel de notre curiosité la plus archaïque, le plaisir de la découverte, dans la boue, de matériaux avec lesquels nous construisons des univers en constante mutation. C’est cette réalité primaire qu’il nous faut transmettre en même temps que la relativité de nos certitudes, car de tels ancrages dans le réel et la créativité qu’ils suscitent seront de plus en plus nécessaires aux générations futures baignées de réponses stéréotypées et d’idées toutes faites. »

Diffusion

31La diffusion des résultats scientifiques fait l’objet de deux articles. Katherine Gruel se focalise sur le seul réseau des revues inter-régionales, leur classement national et international, leur économie, les attraits du numérique et ses risques. Si, depuis 30 ans, leur qualité n’a cessé d’augmenter et si les préconisations des différents rapports ont été dans l’ensemble appliquées, leur diffusion reste à améliorer en créant un vrai réseau national auquel seraient intégrées Gallia et Gallia Préhistoire et qui serait un lieu d’échanges et une vitrine de nos recherches.

32Il aurait fallu, bien sûr, évoquer les revues françaises d’audience internationale, comme le Bulletin de la société préhistorique française, Paléo, Anthropozoologica, Archéologie médiévale, d’autres encore, qui occupent chacune un créneau propre et font connaître à l’étranger les avancées de l’archéologie française. Ce sont elles aussi qui, avec des hors-séries, permettent encore de publier sur papier des monographies, seul moyen de rendre disponible l’ensemble des données sur lesquelles construire des hypothèses.

33Les nombreux problèmes que toutes ces revues affrontent sont bien souvent identiques : concurrence mais aussi apport de l’open édition, obligation de publier en anglais pour accéder aux classements internationaux, budgets en berne, etc. Il faut admettre, avec Bernard Clist, que l’Internet révolutionne les manières individuelles et collectives de se documenter et de travailler, de conduire les recherches et de les faire connaître. Si l’isolement qu’il suscite peut inquiéter, il favorise aussi un travail collaboratif réfléchi et la constitution de liens d’un bout à l’autre du monde de la recherche archéologique.

Théories & méthodes

34Sébastien Plutniak revient sur la réception française du postmodernisme en procédant à une lecture critique d’un article intitulé « Archéologie dans l’histoire – archéologie sans histoire : les archéologues au cœur de la crise de la modernité », signé en 1995 par Anick Coudart et Laurent Olivier dans le n° 62 des Nouvelles de l’archéologie. Alain Gallay analyse le dossier sur l’ethno-archéologie dirigé par Françoise Audouze et Catherine Perlès et paru en décembre 1980, dans le n° 4, avant d’en proposer une modélisation toute personnelle mais efficace.

35Henri Duday, fondateur d’une archéo-thanatologie française, présente l’essor considérable qu’ont connu les méthodes d’étude des sépultures secondaires à crémation. Jean-Jacques Bahain, Norbert Mercier et Hélène Valladas révèlent les progrès tout aussi considérables accomplis dans les méthodes de datation des sites préhistoriques, tant en ce qui concerne la diminution des échantillons nécessaires que la précision des résultats. Enfin, selon François Giligny et Bruno Desachy, c’est dans les mêmes années 1980 que la communauté archéologique, en pleine croissance en raison des recrutements motivés par les grands travaux d’aménagement, a découvert l’informatique qui, depuis, a essaimé du laboratoire au terrain.

36Mais, si personne ne conteste la nécessité de maîtriser les nouvelles technologies de l’information et de la communication, sourd aussi l’inquiétude que l’objectif premier de la recherche archéologique, c’est à dire la restitution des cultures humaines, ne devienne anecdotique.

Archéologie & histoire

37Trois cas d’étude illustrent ce chapitre. Ricardo González Villaescusa retrace la trajectoire qu’ont suivie les disciplines géo-historiques – du cadastre au paysage, du paysage à l’archéo-géographie. Cette trajectoire l’inquiète car il la juge inséparable de la marchandisation croissante des ressources naturelles : dans ce processus, « le pouvoir sur le savoir devient l’enjeu majeur et les règles de l’exercice de la science changent, ce qui a des conséquences sur tous les domaines du savoir scientifique », une série de glissements vers le « tout patrimonial » révélant une tendance de la « contestation profonde de la modernité ».

38Pour Olivier Blin, la relecture d’un article publié en 1988 par Armelle Bonis, Vincent Krier et Pierre-Jean Trombetta dans le n° 31 des Nouvelles de l’archéologie « nous apprend que la démarche pluridisciplinaire qu’il prône permet d’analyser une question ou un ensemble de questions, quelle qu’en soit la complexité, avec la rigueur nécessaire en confrontant des points de vue ; de cette confrontation découlent des interprétations basées sur des faits indéniables, car scientifiquement établis, permettant la restitution dynamique d’un milieu et de sa pratique. Son principe, toujours d’actualité, inscrit chacune des spécialités retenues dans une perspective spécifique, nécessitant absolument l’éclairage des autres pour en relativiser les résultats et proposer des hypothèses. » En ce sens, la démarche adoptée par l’équipe archéologique de la Cour Napoléon du Louvre, qui est aujourd’hui la norme, lui paraît fondatrice.

39Victorine Mataouchek, elle, argue du dossier sur « L’archéologie du bâti médiéval urbain », publié sous la direction de Catherine Arlaud et Joëlle Burnouf dans le n° 54 des Nouvelles de l’archéologie, pour polémiquer avec une conservatrice régionale des monuments historiques et un inspecteur général du patrimoine et « démontrer l’ineptie [de leurs] dernières prises de positions, qui fragilisent [...] cette discipline et ouvrent une brèche dangereuse dans la doctrine de l’archéologie préventive ».

Archéologie & société

40Le dernier chapitre s’intéresse aux relations qu’entretient l’archéologie avec la société à laquelle elle appartient : ne serait-ce qu’en proposant un retour sur le temps long, elle renseigne en effet sur l’expérience des sociétés passées tout en offrant aux analystes un recul bienvenu pour réfléchir et mûrir leurs réponses aux multiples défis auxquels nos contemporains et nous-mêmes sommes confrontés.

41Une promenade à travers les ruines en compagnie d’Alain Schnapp nous rappelle que la préservation de ce qui subsiste du passé est un impératif scientifique et moral universel, au moins depuis le Néolithique et peut-être dès le Paléolithique supérieur. Au terme d’une exploration érudite des multiples dimensions de l’antiquarianisme, il nous invite à réfléchir à l’utilité du regard archéologique pour une vision moderne de ce même passé.

42En contrepoint, Pierre Gouletquer livre une critique féroce de la manière dont, en matière de vulgarisation, la science la plus pointue et la plus onéreuse peut flirter avec des représentations éculées, voire des mythes archaïques.

43La relecture de deux articles publiés dans Les nouvelles en 1992 (« Regard sur une histoire mosaïque d’une Europe archéologique », n° 47), et 1998 (« Vichy, Le Pen et les Gaulois : de la Révolution nationale au Front national », n° 72) est, pour Laurent Olivier, l’angoissante occasion « de mesurer les transformations – dont certaines spectaculaires – de la pratique archéologique comme production sociale, et d’évaluer la progression de la “dédiabolisation” des thèses de l’extrême-droite identitaire et raciste en France ».

44Pour clore cet anniversaire sur une note enjouée, Claire Besson et Dorothée Chaoui-Derieux nous offrent une restitution amusée et un brin nostalgique de l’atmosphère qui régnait pendant la fouille de la Cour Napoléon du Louvre. Cette opération d’archéologie préventive à l’aménagement du Grand Louvre (inauguré... il y a trente ans !) fut la scène initiatique sur laquelle un très grand nombre de jeunes archéologues ont fait leurs premières armes. Aujourd’hui blanchis sous le harnais, ils ont des étoiles dans les yeux quand ils se remémorent la passion qui les motivait, au temps jadis...

45Les générations qui ont animé et animent la revue, qui en ont fait et en font un lieu original de débats et de propositions, qui ont participé ou participent à la recherche archéologique en France, imaginent et défendent une science dynamique, ouverte au monde, suffisamment dotée pour protéger, faire connaître et mettre en valeur avec efficacité le patrimoine dont elle a la charge, capable de tenir toute sa place dans l’évolution des sociétés contemporaines. Elles espèrent que, dans le contexte actuel, des voix juvéniles d’archéologues – étudiants, chercheurs, enseignants-
chercheurs, conservateurs, ingénieurs, médiateurs ou techniciens, etc. – se joindront aux leurs pour dénoncer, avec autant d’efficacité que celles qui résonnaient dans les années 1980, des évolutions nuisibles à la recherche comme à l’éducation. Rien n’est jamais acquis ad vitam æternam : on croit la bataille gagnée, mais la guerre éclate sur un autre terrain et le combat doit continuer.

46C’est en ce sens que nous avons pensé ce numéro anniversaire prolongé, en décembre, par une table ronde dans le site même où Les nouvelles de l’archéologie ont vu le jour.

47La Rédaction

Haut de page

Notes

1 https://www.hceres.fr/sites/default/files/media/downloads/2019Mai_Hceres_Synth%C3%A8se%20Arch%C3%A9ologie.pdf

2 Lancé au début de l’année par le Premier ministre, le processus de rédaction de la future Loi de programmation pluriannuelle de la recherche (Lppr), qui doit être adoptée et promulguée en 2020 pour entrer en vigueur le 1er janvier 2021, doit s’achever en décembre. Cf. Lppr. Rapport final du groupe « Financement de la recherche » remis le 23 octobre 2019 : 1-2. https://www.letudiant.fr/static/uploads/mediatheque/EDU_EDU/8/5/2215485-rapport-final-gt1-financement-de-la-recherche-1178459-original.pdf

3 Marie-Christine Corbier, « Le gouvernement met les universités sous pression financière », Les Échos, 16 octobre 2019.

4 #MacronReims — Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron), 17 mars 2017.

5 L’attaque à la voiture-bélier de la cathédrale d’Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques, classée au Patrimoine mondial de l’Unesco) et le vol d’une partie des objets mobiliers de son trésor, le 3 novembre 2019, prouvent l’urgence d’un tel plan.

6 https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Archeologie/Etude-recherche/La-programmation-nationale-de-la-recherche-archeologique

7 https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Enseignement-superieur-et-Recherche/La-revue-Culture-et-Recherche/Archeologie.-Entre-ruptures-et-continuites

8 https://www.culture.gouv.fr/Regions/Drac-Pays-de-la-Loire/Politique-et-actions/Archeologie/Porter-a-connaissance-et-reglementation/Informations-officielles/Livre-blanc-de-l-archeologie-preventive

Haut de page

Table des illustrations

Titre Lois de finances et projet de loi de finances 2020
Crédits Ministère de la Culture
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/7126/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 672k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

La Rédaction, « Les nouvelles de l’archéologie ont quarante ans »Les nouvelles de l'archéologie, 157-158 | 2019, 5-10.

Référence électronique

La Rédaction, « Les nouvelles de l’archéologie ont quarante ans »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 157-158 | 2019, mis en ligne le , consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/7126 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.7126

Haut de page

Auteur

La Rédaction

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search