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Apports des études planimétriques à la reconnaissance topographique des lieux de déchets

Le cas des voiries parisiennes du xiiie au xviiie siècle
Sally Secardin
p. 10-15

Texte intégral

Introduction

1La topographie des lieux de dépôt de déchets à Paris est surtout bien connue à partir du xiiie s. Le croisement des sources textuelles, notamment des minutes de notaire et des textes de lois, avec les sources planimétriques plus tardives permet non seulement de situer les voiries dans le paysage urbain, mais aussi de mettre en lumière le phénomène de « dent creuse »1 propice aux dépôts sauvages. Cet article fait le point sur l’apport d’un système d’information géographique à l’étude de la gestion collective des déchets à Paris du xiiie au xviiie s. Issu d’un travail de master réalisé entre 2014 et 2016 sous la direction de Mmes Arribet-Deroin et Noizet, il s’inscrit au sein du programme d’analyse diachronique de l’espace parisien (Alpage)2.

La gestion des déchets en milieu urbain

2En milieu urbain, ce sont les contraintes telles que la forte densité d’habitants ou la nature des déchets (privés ou publics, secs ou humides) qui définissent majoritairement les modes de gestion des déchets et l’emplacement des lieux de décharge. Un des plus fréquents se base sur le principe de la « dent creuse », un endroit inhabité ou inutilisé servant de lieu de dépôt privilégié. Ce fut le cas des murailles d’York, par exemple, dont le pied fut un temps utilisé par les habitants des quartiers avoisinants (Jervis 2009). Ce phénomène peut être la conséquence de la volonté publique – le lieu est alors désigné dans un décret comme un endroit privilégié pour y déposer des ordures – ou une marque d’opportunisme de la part de particuliers y voyant un endroit commode pour se débarrasser de leurs déchets. À moins qu’il ne s’agisse d’une utilisation d’abord opportuniste qui se serait ancrée dans les pratiques et aurait fini par être institutionnalisée. La réutilisation est une autre manière de gérer les déchets non organiques, apportés pour rehausser une voie ou construire une butte, en raison de leurs propriétés « assainissantes » qui les rendent aptes à drainer le sol. Elle semble obéir à deux principes : l’apport volontaire de déchets depuis un lieu de stockage et l’emploi opportuniste de déchets se trouvant sur le chantier de construction (Mataouchek 2011). L’ensemble se présente alors à l’archéologue comme une couche épaisse et hétérogène faite de gravois, de tessons de céramique, de déchets de taille, etc. En plus de ces modes de gestion « collectifs », il en existe d’autres plus « privés », proches de ce qui se fait en milieu rural : épandage des déchets organiques dans les jardins, stockage des rebuts de cuisine ou des objets cassés dans des fosses, parfois cerclées de bois pour en maintenir les bords, qui peuvent avoir été curées (ce qui explique que l’on trouve en fouille des fosses ne contenant que des petits fragments d’os ou de céramique, résultat du curage) pour servir à nouveau ou bien scellées une fois pleines (Jervis 2009).

3Le système de déversement des déchets de la ville sur des lieux dédiés est celui qui a laissé le plus de traces visibles dans le tissu urbain et aussi celui qui est le mieux documenté. À Paris, ces espaces de stockage, appelés voiries, sont sans doute à l’origine des terrains vagues où l’on faisait porter les déchets se trouvant dans la rue. Ils sont souvent mentionnés sous des toponymes tels que « le lieu-dit », « l’endroit prévu », etc., et leur nature, privée ou publique, reste floue : M. Thouret mentionne le fait que les voiries se trouvaient sur des terrains appartenant à des particuliers. C’est le cas de la voirie de Montfaucon dont les variations de taille ont donné lieu à des achats et à la vente de terrains, ou de la voirie des Coupeaux, rachetée pour être transformée en jardin entre 1626 et 1633 (Thouret 1788). On a donc tantôt des terrains qui sont achetés à des particuliers afin d’y mettre une voirie, et tantôt des voiries situées sur des terrains appartenant encore à des particuliers mais apparemment mis à la disposition des habitants de Paris.

Topographie des voiries parisiennes

4Le but de l’étude des voiries parisiennes réalisée lors de ces deux années de recherches était de comprendre le mode de gestion collectif des déchets pratiqué à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne et d’étudier ses effets sur la topographie des lieux de déchets. L’étude des minutes de notaire de la série Z conservées aux Archives Nationales a été croisée avec une étude des plans de Paris (Boutier 2007). Sur la totalité de l’ouvrage, dix-sept plans ont été retenus suivant plusieurs critères. Le premier est chronologique : la fourchette fixée au départ allait du xie au xviiie s. et s’arrêtait en 1781, année de la création de la charge de Lieutenant général de Police et de la réforme de la gestion de la propreté au sein de la ville. Le manque d’informations sur les voiries présentes à Paris avant le xvie s. ainsi que la nature des cartes nous ont amenée à repousser ce terme de deux ans, jusqu’en 1783, année de la fermeture de la dernière grande voirie à gadoue de la ville – hormis celle de Montfaucon, dont le cas reste à part. La pertinence de l’échelle a également été un paramètre important : il fallait que la ville soit visible sur la carte, qu’on puisse voir enceintes, rues, places, etc. et, si possible, que les faubourgs et banlieues soient intégrés dans les plans les plus tardifs. Les cartes originales ont été privilégiées par rapport aux copies ou retirages, quand cela était possible, les copies n’étant retenues que si elles présentaient des ajouts pertinents, comme c’est le cas pour les plans de Jean Lattré de 1769 et 1783. Sur certains plans, l’espace dévolu aux voiries est cartographié mais la légende ne les mentionne pas. Lorsque ce problème d’une « identification incomplète » se posait, nous avons fait le choix de ne relever les espaces sans mention que s’ils entraient dans le cadre chronologique défini par les documents textuels. Bien que ce choix introduise un biais dans la base de données, il s’appuie sur une comparaison des sources. Si, en effet, les plans topographiques sont plus détaillés que les mentions écrites, nous n’arrivons pas toujours à identifier les représentations planimétriques en l’absence de connaissance précise des codes graphiques de l’époque de fabrication, ce qui peut amener à faire des contresens. Les textes, en revanche, étant des actes notariés ou des édits, tendent à préciser les bornes chronologiques des voiries le plus justement possibles à des fins de facilités administratives. Nous avons donc utilisé les textes comme repères chronologiques et les plans comme repères géographiques – et chronologiques en l’absence de toute mention textuelle.

  • 3 Dû au dessinateur Olivier Truschet et au graveur Germain Hoyau, ce plan édité en 1552 est connu par (...)
  • 4 Gravé en 1652, le plan de Jacques Gomboust, orienté de manière à montrer la Seine coulant de haut e (...)

5L’un des premiers enseignements de cette étude est la répartition globale des voiries dans l’espace parisien : sur les vingt-quatre voiries répertoriées, quinze se trouvent sur la rive droite – dont six entre les portes Saint-Martin et Saint-Honoré – et neuf sur la rive gauche (fig. 1). Une des hypothèses pouvant expliquer la disparité de répartition entre les deux rives du fleuve est issue de l’étude du parcellaire du xixs., du réseau de voies du xive s., et des plans anciens de Paris, en particulier celui dit de Bâle3 et le plan de Gomboust4. Il apparaît que le tissu urbain est plus développé sur la rive droite (la Ville) que sur la rive gauche (l’Université). On a donc pu choisir d’installer les voiries à cet endroit en raison du plus grand nombre d’habitants présents sur cette rive. Les cartes de densité produites par Catherine Bourlet pour le projet Alpage montrent que la zone la plus densément occupée est la partie ouest de la rive droite, entre le Châtelet et les Halles, ce qui peut expliquer que les voiries intra-muros se trouvent majoritairement dans ce secteur (Bourlet & Layec 2013).

Fig. 1 – Répartition globale des voiries parisiennes entre le xiiie et le xviiie s. (© S. Secardin) et désignation des différentes voiries représentées sur les cartes en fonction de leur numéro d’étiquette (© Alpage).

  • 5 www.qgis.org/fr/site/

6Nous avons ensuite voulu vérifier ces hypothèses par la réalisation d’une étude cartographique sur le logiciel QGIS5. Cette étude porte sur les vingt-quatre voiries recensées grâce aux sources textuelles et planimétriques et qui peuvent être séparées en deux groupes : les anciennes et les nouvelles, installées après l’édit de 1758 qui a reporté toutes les voiries hors des murs des Fermiers généraux.

Outils

7Pour créer la couche des voiries, le fond de carte choisi a été celui de la deuxième version des îlots Vasserot produit par Paul Rouet en 2013, qui présente un meilleur calage par rapport aux voies que la version 16. Basés sur les contours de ceux figurant sur le plan Vasserot7, ils ont été repris pour correspondre aux îlots actuels.

8À cette couche a été superposée celle des voies Vasserot, calquée sur les voies représentées sur le plan Alpage-Vasserot après géo-référencement des 910 îlots. Cette couche a l’avantage de couvrir la totalité de la carte des îlots. De plus, l’absence du boulevard Saint-Germain et la présence de la rue des Bouchers ont facilité le placement des voiries du quartier Saint-Germain. Les couches des voies des faubourgs ont aussi été utilisées pour faciliter le placement des voiries extérieures à l’espace couvert par le plan Vasserot comme celles de Vaugirard, de l’Hôpital ou du Marché aux Chevaux. Cette couche correspond aux voies des faubourgs de Paris qui étaient déjà construites et qui ont été bornées en 1724, lors de la réforme des limites de construction.

9Afin de marquer l’espace urbain et administratif de la ville, il a aussi fallu ajouter deux couches, l’une des enceintes de la ville de Paris et l’autre des tours et portes des enceintes successives de la ville, sauf celle des Fermiers généraux. La dernière permet de saisir visuellement les portes mentionnées, quand des voiries sont localisées par rapport à elles.

10En plus de ces données de fond, il a fallu choisir des cartes de densité du bâti afin de pouvoir les comparer aux positions des voiries en fonction des époques. Toujours en s’appuyant sur les données Alpage, trois cartes de densité du bâti nous ont servi (Gherdevich & Noizet 2013). La première est construite à partir du plan de Bâle, qui restitue l’emprise au sol des îlots de Paris vers 1553 et qui caractérise leur densité en fonction de leur représentation. Les deux autres ont été élaborées sur le même principe à partir du plan de Gomboust de 1652 et du plan de Delagrive de 1741, version réactualisée du plan de 1728. Il s’agit, là encore, de couches de type vecteur avec une géométrie de type polygone.

11C’est sur ce fond de cartes que nous avons créé une nouvelle couche de type vecteur de géométrie point, qui représente les différentes voiries recensées.

Méthode

12Il a d’abord fallu filtrer les données sur QGIS afin de pouvoir les classer chronologiquement. Ce classement nous a permis d’obtenir quatre cartes de densité.

13La première, basée sur le plan de Bâle, permet d’étudier la position des voiries par rapport à la densité de bâti aux alentours de 1553 (fig. 2). Pour qu’elles soient concordantes, il faut donc qu’elles aient été ouvertes avant 1553, ou en 1553 au plus tard, et n’aient pas été fermées à cette date. D’après cette carte, les voiries, représentées par les triangles, se trouvent toutes à la lisière et à l’extérieur de l’enceinte de Charles V, sauf celle de la rue Meslay située à l’intérieur du rempart. Cette position pourrait indiquer qu’elle est antérieure aux voiries hors les murs. Son utilisation sur la durée aurait alors été facilitée par l’absence d’habitations à proximité, la rue Meslay n’ayant été percée qu’à la fin du xviie s. La position des voiries extra-muros par rapport aux portes de l’enceinte (porte du Temple, porte Saint-Martin, porte Saint-Denis, porte Saint-Honoré et porte de Bussy) pourrait résulter de deux phénomènes interdépendants : l’obligation de porter les immondices hors de la ville et la nécessité de disposer d’endroits suffisamment larges pour que les chariots puissent manœuvrer et pas trop éloignés de la ville pour s’épargner un trajet trop long. Les portes de l’enceinte représentaient donc un emplacement privilégié : administrativement, la voirie est hors des murs de Paris et pratiquement, on bénéficie d’un endroit dégagé (les boulevards aux abords des portes ont même pu servir de décharge, comme du côté de la porte Saint-Antoine).

Fig. 2 – Répartition des voiries en fonction de la densité des îlots d’habitation, d’après le plan de Bâle de 1553 (© S. Secardin).

Fig. 3 – Répartition des voiries en fonction de la densité des îlots d’habitation, d’après le plan de Gomboust de 1652 (© S. Secardin).

Fig. 4 – Répartition des voiries en fonction de la densité des îlots d’habitation, d’après le plan de Delagrive de 1741 (© S. Secardin).

14La deuxième carte correspond à la densité des îlots du plan de Gomboust (fig. 3). Pour que les voiries soient concordantes sur cette carte, il faut qu’elles aient été ouvertes avant 1652, ou en 1652 au plus tard, et n’aient pas été fermées à cette date. Les plus proches de l’enceinte de Charles V ont disparu. Les voiries ont été repoussées dans des régions moins densément bâties comme le faubourg Montmartre, le faubourg Saint-Denis ou au niveau de l’ancien clos Saint-Lazare. Celles du faubourg Saint-Martin et de la porte du Temple se sont certainement maintenues car elles se trouvent dans des quartiers encore peu densément bâtis, comme c’était déjà le cas en 1553. La voirie du faubourg Saint-Antoine a été créée, certainement pour répondre aux besoins des habitants de ce quartier qui s’est beaucoup développé.

15Au sud, on note la disparition des voiries. Ce constat, bien qu’il vienne appuyer une affirmation d’un riverain de 1597 déplorant le manque de voiries de ce côté de la ville (Bonnardot 1883), est sûrement la conséquence du manque de datation pour les voiries de ce quartier : nous savons par exemple que la voirie du Pré aux Clercs était utilisée en 1638, mais nous ne savons pas en revanche si c’était toujours le cas en 1652. Il peut paraître logique qu’elle ait continué à l’être mais nous n’en avons pas de preuve formelle. L’absence de voiries dans le sud de la ville sur cette carte ne peut donc être traitée comme une preuve de leur absence dans la réalité.

16La troisième carte, basée sur le plan Delagrive de 1741, présente des voiries encore plus éloignées de la ville que les précédentes (fig. 4). Elles se trouvent toutes dans des zones peu densément bâties à la fin du xviiis., même si les plus anciennes sont entourées de zones fortement bâties.

17Afin de visualiser les voiries qui se trouvaient à Paris à la toute fin du xviiis., nous avons appliqué un dernier filtre basé sur la date de réception des nouvelles voiries parisiennes, apparues après l’édit de 1758. Ce faisant, nous avons constaté qu’elles ont fini par être repoussées au-delà des barrières des faubourgs, comme la voirie des Vertus ou la voirie du Marché aux Chevaux avant leur transfert en banlieue, à Bondy notamment.

18Même si certaines voiries ne figurent pas sur ces cartes, soit par manque de données, soit parce qu’il s’agissait d’espaces vides utilisés par des riverains ou des entrepreneurs de manière ponctuelle pour y décharger des déchets sans pour autant avoir été désignés comme terrains de voirie, on note que le déplacement des voiries en périphérie de plus en plus éloignée accompagne le processus d’urbanisation et d’expansion de la ville.

19Afin d’affiner ces données, nous avons aussi réalisé des analyses statistiques sur le pourcentage des degrés de bâti (urbain, intermédiaire et rural) autour des voiries.

Analyses statistiques

20Deux outils de géo-traitement ont été appliqués aux différentes cartes créées (hors celle de 1763) : le tampon et l’intersection.

21Le premier outil a tout d’abord permis de créer des « zones tampons » autour de chaque voirie. Nous avons procédé à leur intersection avec la couche des cartes de densités, et ce pour chaque carte. Les tampons ont été filtrés en fonction de l’époque de fonctionnement des voiries correspondantes, puis chaque couche qui devait être recoupée avec la zone tampon a été sélectionnée ; nous avons enfin appliqué l’outil de géo-traitement permettant « intersection ». Au vu de la proximité géographique de certaines voiries, les zones tampons de 100 mètres de diamètre ont été retenues pour l’analyse des couches créées.

22Les analyses statistiques des couches d’intersections pour les zones tampons de 100 mètres ont révélé plusieurs phénomènes. On observe une diminution globale des espaces densément construits autour des voiries avec un net affaissement de cette densité dans leur proximité immédiate, particulièrement important en 1652. Quant à la densité intermédiaire, elle augmente de manière constante. Enfin, la proportion des espaces peu densément construits de type rural diminue elle aussi de manière constante dans un rayon de 100 mètres. De manière plus globale, il y a plus de parcelles rurales autour des voiries sur la carte de 1553 que sur les autres, et il y a plus de parcelles intermédiaires sur la carte de 1741.

23On pourrait penser que la diminution des surfaces de degré urbain en 1652 est due à leur développement inégal, la ville s’étant plus urbanisée sur la rive droite que sur la rive gauche. Tel est bien le cas mais, cette inégalité de distribution étant déjà sensible en 1553, elle ne peut être la cause de cette chute de surface urbanisée. Ce creux s’explique en réalité par la disparition, entre 1553 et 1652, d’une voirie du quartier Saint-Germain qui appartenait à une zone de degré urbain. De plus, sur les six voiries attestées en 1652, trois étaient déjà en zone de degré urbain en 1553 et les trois autres se trouvent dans des zones de degré rural ou intermédiaire.

24Bien qu’un peu moins de la moitié des voiries seulement ait pu être analysée statistiquement de manière satisfaisante, ces chiffres corroborent ce qui apparaît sur les cartes : le déplacement des voiries a accompagné le processus d’urbanisation de la ville mais il n’a pas été aussi rapide. Ainsi, bien qu’elles aient été repoussées de plus en plus loin, elles occupaient en général des parcelles de degré intermédiaire, dans des zones moyennement peuplées qui n’étaient pas totalement rurales.

25Cependant, certaines n’ont pas pu être prises en compte dans les analyses. Dans le quartier Saint-Germain, la voirie des Bouchers, mentionnée en 1292 et donc trop ancienne pour figurer sur nos cartes, pourrait être l’une des toutes premières voiries parisiennes, et était sans doute un espace « illégal ». Celle de la Butte, dans le même quartier, aurait fermé en 1530, ce qui la rend aussi trop ancienne pour figurer sur nos cartes. Quant à celles du Pré aux Clercs, de Perrin-Gasselin, de la rue aux Maires, du Monceau Saint-Gervais, de l’Estrapade et de la Salpêtrière, nous ne connaissons pas leur date de clôture, ce qui rend impossible leur placement sur nos cartes de densité (Berty & Tisserand 1876-1882). Par exemple, nous ne savons pas si la voirie de la rue aux Maires, ouverte en 1579, était close ou non en 1652, ce pourquoi elle n’apparaît pas.

26Il semble évident, si l’on met en application le principe qui paraît émerger des cartes créées, que ces voiries ont été closes dès que la densité de bâti est devenue trop importante dans les quartiers où elles se situaient. On peut donc penser que les voiries intra-muros étaient fermées en 1553. Mais l’exemple de la rue au Maire vient contrarier cette hypothèse : elle a été ouverte en 1579 dans une partie de la ville déjà densément bâtie en 1553. Peut-être sa position, relativement proche du prieuré Saint-Martin-des-Champs, a-t-elle un rapport avec sa longévité ; en tout cas, il ne semble pas possible de tirer plus de conclusions.

  • 8 Arch. Nat. MC/ET/XXXIII/33.
  • 9 Arch. Nat. MC/ET/II/160.

27Cependant, la voirie de la rue au Maire n’est probablement pas la seule à avoir résisté à l’éloignement. De nombreuses injonctions du bureau de la Ville de Paris ou du Parlement rappellent l’interdiction de déposer des immondices ou ordures place de Grève ou place Maubert (Isambert et al. 1821-1833 ; Bonnardot 1883). En 1585, le bureau de la ville de Paris demande à ce que soient enlevées les ordures déposées sur l’île Maquerelle ou île au Cygne (Bonnardot 1883). Ces dépôts illégaux répondaient à des besoins précis et n’étaient sûrement pas les seuls de la ville. Le principe de la « dent creuse » a dû persister même après la normalisation du système d’évacuation et de stockage des déchets, des lieux abandonnés ou des places devenant ainsi des lieux de dépôt privilégiés. Faute de voiries en nombre suffisant dans leur quartier, les riverains, plutôt que de payer un charretier, déposaient leurs ordures dans un endroit plus accessible que les voiries des portes de Paris. Ce manque d’espace de décharge se traduit aussi par l’existence de « voiries ponctuelles ». Il existe ainsi des contrats passés entre particuliers pour que des voituriers par terre déchargent leurs tombereaux dans leurs jardins ou sur des parcelles leur appartenant. En 1554, Pierre Moisi, voiturier par terre, et Philippe Gastinne se sont ainsi entendus pour que le premier décharge ses tombereaux dans le jardin du second8. En 1595, le bureau de la ville de Paris a pris une ordonnance pour que les déchets du quartier Saint-Paul soient déposés sur les terres de Jehan Mercier (Bonnardot 1883). De même, en 1639, Pierre Perrin a autorisé Jean Buffet à décharger des immondices en face de Passy, au lieu-dit « l’Orme de Grenelle »9. Ces contrats, dont nous ne connaissons pas la pérennité, témoignent d’un besoin en lieux de décharge que ne satisfaisaient pas les seules voiries officielles.

Conclusion

28Les analyses spatiales et statistiques effectuées sur le SIG ont mis en évidence un mouvement des voiries vers l’extérieur de la ville au fil du temps et l’apparition d’un espace vide de décharge au centre. Ce mouvement a même fini par créer des sortes d’espaces tampons au sein desquels les échanges se sont intensifiés, liant l’extérieur de la ville et l’intérieur. Cependant, ces données sont incomplètes et une confrontation avec des sources archéologiques est nécessaire pour confirmer ou infirmer les hypothèses avancées dans ce travail, mais aussi proposer de nouveaux modèles de gestion collective des déchets à Paris.

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Bibliographie

Berty A. & Tisserand L.-M. 1876-1882. Topographie historique du vieux Paris : T. 3 et 4, région du Faubourg Saint-Germain. Paris, Imprimerie nationale (Histoire générale de Paris ), 2 vol. in-fol. (XXVIII-425 p., XX-535 p.) [http://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k6517961n ; http://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k65179748].

Bonnardot F. 1883. Registres des délibérations du bureau de la ville de Paris : T. 1, 1499-1526. Paris, Imprimerie nationale (Histoire générale de Paris). LII-357 p. in fol. [http://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k209906x].

Bourlet C. & Layec A. 2013. « Densités de population et socio-topographie : la géolocalisation du rôle de taille de 1300 », in : Bove B., Costa L., Noizet H. (dir.), Paris de parcelles en pixels. Analyse géomatique de l’espace parisien médiéval et moderne. Paris, Presses universitaires de Vincennes : 223-243.

Boutier J. (dir), Sarrazin J.-Y. & Sibille M. (collab.). 2007. Les plans de Paris des origines (1493) à la fin du xviiie siècle : étude, carto-bibliographie et catalogue collectif. Paris, Bibliothèque nationale de France.

La Mare N. de 1738. Traité de la police. Continuation du Traité de la police, contenant l’histoire de son établissement, les fonctions & les prérogatives de ses magistrats ; toutes les loix & les réglemens qui la concernent… : T. 4, De la voirie, de tout ce qui en depend ou qui y a quelque rapport… Paris, J.-F. Hérissant, 794-XXXIX p. in-fol. [http://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k109901t.image].

Isambert F.-A., Decrusy & Jourdan A.-J.-L. 1821-1833. Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420 jusqu’à la Révolution de 1789 : contenant la notice des principaux monumens des Mérovingiens, des Carlovingiens et des Capétiens, et le texte des ordonnances, édits, déclarations, lettres patentes, règlemens,… de la troisième race, qui ne sont pas abrogés, ou qui peuvent servir, soit à l’interprétation, soit à l’histoire du droit public et privé… Paris, Belin-Leprieur, Plon, 29 vol. dont 1 de table, vol. 5 : 147, 7 : 95, 12 : 657-658 et 14 : 159.

Fleury M. 1971. Carte archéologique de Paris. Paris, Commission du Vieux Paris, Préfecture de Paris.

Gherdevich D. & Noizet H. 2014. « Les rythmes spatiaux et temporels de la dynamique urbaine à Paris du 16e au début du 19e s. », in : M. Do Carmo Ribeiro & A. Sousa Melo (coord.), Evolução da paisagem urbana : cidade e periferia. Braga (Portugal), Citcem (Centro de investigaçao rransdisciplinar «Cultura, Espaço e Memória»), Iem (Instituto de estudos eedievais), Fcsh (Faculdade de ciências sociais e humanas), Universidade Nova de Lisboa : 175-204.

Jervis B. 2009. Rubbish and the Creation of Urban Landscape : a case study from Medieval Southampton, UK. Eaa / The European Association of Archaeologists Conference [http://www.academia.edu/281362/Rubbish_and_the_Creation_of_Urban_Landscape].

Mataouchek V. 2011. « Aménagement d’un site de fond de vallée : le site de Vesvre à Neuvy-deux-Clochers », Archéopages, 33 : 60-65 [https://www.inrap.fr/archeopages-33-grands-travaux-8373].

Tardieu A. 1852. Voiries et cimetières : thèse présentée au concours pour la chaire d’hygiène à la faculté de médecine de Paris et soutenue le 1er mars 1852. Paris, Chez J.-P. Baillière, 271 p. [http://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k6417392w].

Thouret M. 1788. Rapport sur la voirie de Montfaucon, lu à la Société royale de Médecine le 11 novembre 1788. Paris, Société royale de Médecine.

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Notes

1 Terme d’urbanisme désignant, dans le tissu urbain, une parcelle non bâtie au milieu de parcelles bâties. Il est ici utilisé pour désigner les parcelles vides au milieu d’un quartier habité qui sont utilisées comme lieu de dépôt des ordures.

2 http://mapd.sig.huma-num.fr/alpage_public/flash/

3 Dû au dessinateur Olivier Truschet et au graveur Germain Hoyau, ce plan édité en 1552 est connu par un exemplaire unique conservé à la bibliothèque de Bâle (Suisse), découvert en 1874.

4 Gravé en 1652, le plan de Jacques Gomboust, orienté de manière à montrer la Seine coulant de haut en bas, ne représente pas la ville en vue cavalière mais à plat.

5 www.qgis.org/fr/site/

6 http://alpage.huma-num.fr/fr/ressources/donnees-sig

7 Le cadastre de Paris par îlot, dit Atlas Vasserot (1810-1836) et sa mise à jour pour la rive droite, dite Atlas Vasserot et Bellanger (1830-1850), ont permis de reconstituer le plus ancien plan parcellaire de Paris à l’échelle de la ville entière dans le cadre du projet Alpage.

8 Arch. Nat. MC/ET/XXXIII/33.

9 Arch. Nat. MC/ET/II/160.

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Table des illustrations

Légende Fig. 1 – Répartition globale des voiries parisiennes entre le xiiie et le xviiie s. (© S. Secardin) et désignation des différentes voiries représentées sur les cartes en fonction de leur numéro d’étiquette (© Alpage).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/3940/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 452k
Légende Fig. 2 – Répartition des voiries en fonction de la densité des îlots d’habitation, d’après le plan de Bâle de 1553 (© S. Secardin).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/3940/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 642k
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Pour citer cet article

Référence papier

Sally Secardin, « Apports des études planimétriques à la reconnaissance topographique des lieux de déchets »Les nouvelles de l'archéologie, 151 | 2018, 10-15.

Référence électronique

Sally Secardin, « Apports des études planimétriques à la reconnaissance topographique des lieux de déchets »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 151 | 2018, mis en ligne le 22 juin 2018, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/3940 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.3940

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Droits d’auteur

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