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Les déchets dans la toponymie

État de la question
Olivier Bauchet
p. 6-9

Texte intégral

1Depuis quelques années maintenant, les panneaux de signalisation routière indiquent un peu partout sur le territoire français la présence de déchetteries ou déchèteries. Il s’agit d’un néologisme assez récent désignant des centres de collecte et de tri des déchets, première étape du circuit de recyclage. Dans notre vocabulaire autant que dans nos pratiques collectives, le terme tend à remplacer celui de décharge, symptomatique de dépôts anarchiques et non retraités. Avant que ces deux termes ne se généralisent, une variété de noms existait pour désigner les dépotoirs ou tout autre espace envahi par les déchets. Certains d’entre eux seulement ont été transformés en noms propres de cours d’eau (hydronymes), de voies (odonymes) et de lieux-dits (toponymes et microtoponymes). Un aperçu de cette production langagière liée aux déchets peut être présenté à travers ces différentes catégories linguistiques, tout en signalant quelques pièges et avatars possibles dans ce domaine.

  • 1 Je tiens à remercier M. Sébastien Nadiras, responsable du centre, pour son accueil et ses pistes de (...)

2La toponymie est l’une des disciplines à laquelle les archéologues ont l’occasion de se confronter pour comprendre le sens des noms de lieux environnant les sites archéologiques. En revanche, la consultation des rapports d’opérations du catalogue documentaire numérique de l’Inrap (Dolia) montre que les toponymes pouvant se rapporter au déchet – au sens large du terme – ne sont pas légion. Nos investigations se sont donc déplacées au Centre onomastique des Archives nationales, pour recenser les toponymes évocateurs contenus dans les travaux édités de l’aire française (pays d’oïl)1. Force est de constater que le sujet a peu intéressé les spécialistes. En effet, dans les traités généraux de toponymie ou de microtoponymie, la présence humaine est principalement perçue au travers de son habitat et de son activité économique mais ne l’est guère en fonction des déchets qu’elle généra. Quelques indices encourageants, quoique très épars, sont mentionnés dans les textes dès le xie s. pour les hydronymes, le xiiie s. pour les odonymes, mais les cadastres levés durant la première moitié du xixe s. restent une source incontournable pour travailler sur les grandes séries de noms et replacer les exemples signalés dans leurs contextes topographique et toponymique.

  • 2 Mot attesté ou reconstitué qui sert de base à l’étymologie d’un terme donné.

3L’étymon2 latin merda, de loin le plus employé dans le champ lexical, a inspiré la création de nombreux hydronymes – y compris dans les aires franco-provencale et occitane. Dans sa thèse sur l’hydronymie française, Paul Lebel recensa ainsi près d’une centaine d’exemples mais son jury estima inutile de s’appesantir « sur ce nom de rivière malsonnant » et convainquit l’auteur d’y consacrer moins d’une page dans l’édition (Lebel 1956 : 163). Et, s’il lui donne le nom de « boue, vase » pour en réduire la portée, il note toutefois que certains Merdançon devaient leur nom aux immondices de toute sorte jetées par les riverains. Dans son ouvrage sur la Toponymie générale de la France, Ernest Nègre eut moins de scrupules à publier la liste de trente-quatre hydronymes dont la définition oscille entre « égout, grand fossé d’assainissement » et « cours d’eau aux eaux sales ou seulement troubles lors des crues » (Nègre 1991 : 1094-1095). Dans son article sur le Merdanson (Aymard 2011), en réaction à une interprétation secondaire proposée par Paul Fabre (1980), Robert Aymard (2011) s’est attaché à présenter la variété des formes suffixales. Relevant une quinzaine de dérivés formés à partir du radical Merd-, il rappelle que la mutation de la voyelle tonique de e  >  a a donné d’autres hydronymes avec six dérivés. Ce mot a parfois subi des transformations par le remplacement du m  par le v, comme dans le cas du Verdanson, un ruisseau alimentant l’abbaye bénédictine de Charroux dans la Vienne (Dangibeaud 1930 : 86-87). Dans d’autres cas, le l s’est substitué au r, comme pour les Meldançon, hydronymes de deux affluents de l’Aube – une dérivation de la Seine à Troyes et une rivière aux environs de Nogent-sur-Aube. Cette euphémisation, qu’on appelle en linguistique « remotivation sémantique », se retrouve dans l’évolution de nombreux mots jugés inconvenants (Mulon 1997).

  • 3 Nom commun fixé dans la toponymie.

4André Guillerme constate que certains hydronymes de cette famille correspondaient à des portions de cours d’eau longeant les cités épiscopales – Troyes dans l’Aube, Sens et Auxerre dans l’Yonne, Amiens dans la Somme ou Beauvais dans l’Oise – ou traversant des zones urbanisées – Provins en Seine-et-Marne ou Noyon dans l’Oise, Bourges dans le Cher, Cluny en Saône-et-Loire, Le Mans dans la Sarthe ou Péronne dans la Somme (Guillerme 1983 :114). Ces cours d’eau, caractérisés par un écoulement lent, recevaient les matières fécales humaines et les abats des animaux de boucherie mais il ne s’agissait pas de dépotoirs sauvages : les Merdereau, Merdron et autres Merdançon étaient gérés comme des égouts à ciel ouvert auprès desquels le pouvoir municipal de certaines villes avait autorisé l’installation de latrines communautaires – par exemple à Rouen (Seine-Maritime) en 1257 –, voire publiques comme à Amiens en 1441-1447. Mais cet appellatif toponymique3 cache sans doute une variété de déchets, notamment organiques, qui, en se décomposant, renvoie à l’image de l’excrément (Harpet 1998 : 24). Ainsi, les noms orduriers, comme dans la grossièreté injurieuse, caricaturent la réalité.

5André Guillerme date la transformation des cours d’eau en égout en notant la date d’apparition de l’appellatif évocateur : à Beauvais, le nom de Merdançon apparaît ainsi trente ans après la mention des « eaux de Sainte-Marguerite », relevée dans un acte de 1219. Ce postulat est tendancieux car la fixation d’un toponyme est toujours délicate à établir. Si l’écoulement porte déjà un nom, il faut certainement du temps pour qu’il soit détrôné par un autre malsonnant. Celui-ci doit être reconnu et prononcé par une large communauté d’individus avant que les représentants du pouvoir local l’intègrent dans les actes officiels. Par ailleurs, la documentation de ces périodes (xe-xiiis.) reste insuffisante pour suivre avec précision ce glissement toponymique.

6La fonction d’égout des cours d’eau de la famille des Merdançon est plus difficile à mettre en évidence en zone rurale, car le plus souvent ils ne traversent pas les espaces habités.

7L’étymon merda- a aussi donné son nom à certaines rues de villes comme la rue Merdeuse à Chartres (Eure-et-Loir) depuis le xie s., à Senlis (Oise), Pontoise (Val-d’Oise) et Châlons-en-Champagne (Marne), les rues Merdière à Lagny-sur-Marne et Merderet à Meaux (Seine-et-Marne), ou la rue du Merdelet à Paris. Une étude plus approfondie serait utile pour déterminer si ces odonymes urbains désignent la fonction excrémentielle de la rue ou bien l’aspect fangeux inhérent à la qualité du sol de la voierie et au taux d’humidité ambiant (zones marécageuses ou exposées au risque d’inondation). La question mérite d’être posée dans la mesure où la plupart des rues servaient de réceptacles à des déchets divers et variés, résultant de la pratique systématique du tout à la rue, malgré les tentatives d’interdiction des pouvoirs municipaux. Les travaux menés à Bruxelles en Belgique mettent par exemple en évidence une concentration des « toponymes du sale » dans les bas quartiers industriels où s’accumulaient aussi les déchets transportés par les eaux dévalant les versants (Deligne & Vanieuwenhuyze 2010 : 100-101).

  • 4 Cet adjectif formé sur bren (ou bran), « partie grossière du son » puis « ordure, excrément », est (...)

8D’autres qualificatifs scatologiques ont été employés pour désigner certaines rues comme Breneuse4 à Paris ou Foireuse à Paris, Blois (Loir-et-Cher) ou Angoulême (Charente), mais ils sont moins fréquents que ne le suggère Jean-Pierre Leguay (2007 : 8). Le même constat s’applique aux mots d’un niveau de langue courant ou soutenu exprimés dans les actes administratifs ou législatifs, comme les fiens – comprenant sans distinction les excréments d’animaux et d’humains – ou encore le fumier : ils ont donné une rue des Fiens à Lille (Nord), un Fossé à Fiens attesté au xive s. à Reims (Marne) et une Fosse à Fiens au début du xve s. à Vitry-sur-Seine (Seine-et-Marne), ainsi qu’une rue du Fumier à Arras (Pas-de-Calais).

9Il arrive que ces appellations soient employées l’une pour l’autre au cours du temps : à Paris, la rue Merderel en 1295 prit le nom d’Orde rue en 1311 puis celui de rue Breneuse, avant que Merderet ne se transforme en Verderet puis en Verdelet (Lock 1867 : 292).

  • 5 Voyelles non séparées par une consonne.

10L’emploi de l’adjectif orde est aussi usité dans les villes et villages de l’aire picarde, à Abbeville (Somme) pour une rue en cul-de-sac mais aussi à Cuts dans l’Oise, à Arras, Pihem, Saint-Venant et Nielles-lès-Bléquin dans le Pas-de-Calais – où l’orthographe a évolué en Horde rue – ou à Cattenières dans le Nord. Dans tous les cas cités, le déterminant précède le déterminé rue [Ry], pour éviter le hiatus5 entre les voyelles [y] et [o]. Ce mot qui a donné ordure remonte au Moyen Âge. Il dérive du latin horridus, signifiant « terrible, qui fait frissonner » (Portail lexical 2012). Ici, la nature du déchet a donc moins d’importance que la réaction qu’il suscite. Le substantif pluriel immondices, du latin immundus, « sale, impur », appartient au registre de l’impureté. Il apparaît dans la plupart des textes évoquant les déchets s’accumulant dans les rues et les cours d’eau (Monnet 1992 : 125-163). Et pourtant, il n’a engendré aucun nom de lieu. Faut-il y voir une appartenance lexicale différente du niveau de langage populaire ou une difficulté de prononciation du mot ?

  • 6 Unité minimale de signification appartenant au lexique.

11À côté des dépotoirs hétérogènes existaient des espaces dédiés à certaines catégories de déchets. D’après les statuts de la ville de Noyon, rédigés en 1398, les barbiers avaient l’obligation de verser le produit de leurs activités dans les Fosses à Sang, creusées hors de la ville (La Fons Bon de Mélicocq 1839 : 123-124). De telles fosses ont existé à Paris près du Louvre, à l’extérieur de l’enceinte de Charles V (Vigarello 1993 : 13). La Porte de l’Escraffe à Nancy (Meurthe-et-Moselle) évoque, d’après Gauthier de Coincy, les écailles de poisson, mais par extension ce mot désignait aussi d’autres déchets, notamment ceux de la maréchalerie (Paris & Taverneau 1978 : 74). Les nombreux Mâchefer répertoriés dans l’Indre sont interprétés comme des résidus solides (scories) produits lors du traitement du minerai de fer (Gendron 2004 : 353), mais Gérard Taverdet, qui en a relevé aussi en Bourgogne, met en garde sur la possibilité d’une formation humoristique qualifiant des terrains difficiles à travailler, « où le paysan usait ses outils inutilement » (Taverdet 1990 : 617). La Butte aux Gravois parisienne suggère une destination pour les déchets issus de démolitions mais pris isolément, les dérivés du lexème6 Grav- (-et, -ette, ière, -oche, -olle, -ouille) désignent le plus souvent des terres sablonneuses ou graveleuses (Gendron 2004 : 194). Et, pour en finir avec la fonction soi-disant excrémentielle de certains lieux, gardons-nous des contresens : André Guillerme (1983 : 174) rattache à cette catégorie les rues des Aisances, alors qu’à l’origine, le terme aisance (au singulier) était employé pour parler des dépendances d’une maison. Ce n’est qu’à partir du xvie s. qu’il prit aussi le sens de « latrines », tout d’abord au singulier puis au pluriel (Portail lexical 2012). Dans les campagnes, les chemins d’Aisance se rapportent d’ailleurs le plus souvent à des voies de desserte d’anciennes terres communales, partagées par les membres de la communauté villageoise (Parmentier 2008 : 84).

  • 7 Faing est un dérivé du germain Fani, bourbe, fange (Van Schaik 1976 : 65).

12La fermentation affectant les déchets organiques est quelquefois stigmatisée par l’emploi de l’adjectif pourri dans la formation de toponymes. Il existe ainsi les ruisseaux Pourri-Fossé ou Pourri-Faing7 dans les Vosges (Van Schaik 1976 : 206), mais il faut être vigilant quant aux Champs Pourris qui peuvent simplement correspondre à des champs de médiocre qualité.

13La toponymie comporte aussi des noms relatifs à l’odeur nauséabonde dégagée par ce processus de dégradation. Plus qu’une nuisance, l’odeur âcre était perçue comme un vecteur d’épidémie depuis les ravages de la Peste noire (1347-1349). Toutefois, le terme empesté, qui apparaît dans les textes du xvie s. (Portail Lexical 2012), ne fait pas fortune dans la toponymie d’oïl. On lui préfère l’adjectif punais qui rentre dans la composition de certains odonymes urbains (ruelle Punaise à Lyon dans le Rhône), ruraux (chemin des Punais à Evêquemont et Vaux-sur-Seine dans les Yvelines), ou de quelques microtoponymes comme Trou Punais (avec 5 occurrences du xvie s. à Paris), Punaisiers, Crot Punais ou Fosse Punaise (de Gaulle 1839 : 224 ; Leguay 2007 : 7 ; Taverdet 1992 : 1711). Punais vient de l’ancien français pudneis, issu du latin populaire pūtināsius, « qui sent mauvais » (Portail lexical 2012). Il a donné son nom au parasite bien connu au moins dès le xiiie s. mais il n’est pas toujours aisé de distinguer les noms se rapportant à l’insecte ou à l’odeur lorsque l’adjectif est au féminin (Taverdet 1992 : 1711).

14D’autres noms d’animaux contenus dans certains microtoponymes peuvent également révéler la présence de concentration de déchets. Le rat, nettoyeur par excellence, est ainsi très bien représenté en Bourgogne et par des formes très variées (Ratet, Rateux, Ratières, Ratilly, Raton, Ratosses, Ratour, Ratry, Rattins, Retées, etc.). Toutefois, l’explication d’une infestation des lieux par ces rongeurs reste douteuse (Taverdet 1992 : 1751) – sinon, peut-être, quand leur nom est associé à celui de Fosse comme dans la Fosse aux Rats à Mézières-en-Drouais (Eure), Ports (Indre-et-Loire), Valençay (Indre), ou Vernou-la-Celle-sur-Seine (Seine-et-Marne). Que dire des rues aux Rats, aussi répandues dans les villes que dans les bourgs, d’Autun (Saône-et-Loire) à Bray-sur-Seine (Seine-et-Marne), de La Ferté-Milon (Aisne) à Nevers (Nièvre) et Paris ? Avant de se prononcer, il conviendrait de vérifier si elles ne se rapportent pas à l’enseigne d’une boutique ou d’un hôtel (apothiconyme), comme celle de Soissons (Aisne), qui doit son nom à une maison appelée probablement depuis le xive s. l’hôtel des Rats (Pêcheur 1897 : 70-71).

  • 8 Plus d’une vingtaine d’occurrences a été recensée au cours des dépouillements.

15Les chiens errants sont eux aussi attirés par les déchets et notamment par les abats provenant des boucheries de la ville. Une ordonnance de 1515 stipule par exemple l’obligation pour les bouchers de Péronne (Somme) de faire porter le sang et les tripailles « aux champs, en la Fosse aux Chiens » (Devraine 1937 : 74). Pourtant, les nombreuses Fosses aux Chiens8 ne servaient pas forcément de lieu de pâture aux hordes canines : un texte du xive s. explique que celle de Paris « etoit une place ou l’on gettoit les chiens mors » (Le Roux de Lincy & Tisserand 1867 : 108).

16Les Fosses aux Bœufs, aux Vaches ou aux Chevaux, tout aussi nombreuses, correspondaient en général à des points d’eau où s’abreuvait le bétail mais aussi, parfois, à des lieux où étaient enterrés des animaux non consommés. Ainsi, à Maillot (Yonne), deux fosses contenant chacune un équidé ont été mises au jour à La Fosse aux Chevaux, un lieu-dit attesté au moins depuis le début du xixe s. Les quelques éléments datants de céramique témoignent de son appartenance à l’époque contemporaine. La tradition orale rapporte par ailleurs que la pratique d’enfouissement des cadavres de chevaux sur la parcelle a perduré jusqu’au milieu du xxe s. (Ducreux 2012 : 31). Les mentions de Cimetière aux Ânes à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), de Cimetière aux Chevaux à Drancy (idem), Rouen (Seine-Maritime), Frain et Jainvillotte (Vosges), et de Cimetière aux Bœufs à Melle, Melleran, ou Saint-Pompain (Deux-Sèvres) suscitent peu de doute sur leur interprétation. En revanche, les Charniers ne sont pas forcément des lieux de concentration de cadavres et peuvent désigner des espaces boisés de chênes ou de charmes (Gros 2004 [1936] : 99 ; Taverdet 1989 : 281).

17Ce bilan ne doit toutefois pas faire illusion car ces noms ne désignent qu’une infime partie des espaces envahis par les ordures. Certes, la débaptisation des rues aux xixe et xxe s. a fait beaucoup de tort au patrimoine odonymique et les remotivations sémantiques, opérées aux périodes médiévale et moderne, ont rendu des noms plus acceptables. Mais il faut se rendre à l’évidence : l’essentiel des lieux de rejet n’ont jamais porté de noms spécifiques. Les nombreux dépotoirs mis au jour par l’archéologie ne sont pas renseignés par la topo-nymie. Pourtant, certains de ces espaces, assignés par l’autorité locale, ont perduré comme le rappellent les textes ordonnant le dépôt des déchets « dans les lieux accoutumez », sans pour autant les nommer (Monnet 1992 : 138). Cette forme d’occultation perdure au-delà du xviiie s. Ainsi, les dépotoirs ou voieries de vidanges installés autour de Paris au xixe s. sont référencés par des cartes particulières mais aucunement par les lieux-dits. La présence de toponymes évocateurs doit donc interpeller les chercheurs sur les conditions qui ont amené les communautés humaines à les composer.

  • 9 Concept du signe, représentation mentale d’une chose.

18De cette approche prospective sur les toponymes du déchet, il ressort que les noms d’usage sont puisés dans les niveaux populaire et vulgaire de la langue. Ils désignent des rues ou des écoulements d’eau rarement voués, à l’origine, à recevoir ces déchets. Les microtoponymes évoquent plus souvent des Fosses destinées à des dépôts parfois spécifiques. Le mot Buttes appliqué à des monticules peut aussi témoigner de fortes concentrations de déchets mais ils sont en concurrence avec d’autres signifiés9, d’ordre anthropique ou naturel.

19Les exemples mentionnés mettent en évidence une plus forte densité de noms dans les villes ou à leur périphérie. Ces espaces correspondent aux lieux où la production et la concentration de déchets étaient les plus prégnantes, voire les plus problématiques. En conséquence, les études spatiales portant sur les « toponymes du sale » peuvent contribuer à une meilleure compréhension des espaces artisanaux et des dynamiques de rejets.

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Bibliographie

L’interprétation des toponymes reste cependant délicate en raison des fréquentes polysémies10 et des remotivations sémantiques qui peuvent entacher leur compréhension. Pour éviter au mieux ces pièges, il est nécessaire de relever pour chaque cas les formes anciennes figurant dans les textes, de déterminer leur étymologie et de connaître le contexte toponymique environnant, tout en interrogeant la pédologie, l’hydro-morphologie, l’histoire locale et bien sûr l’archéologie, dans le cadre d’un travail collégial des différents spécialistes.

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Notes

1 Je tiens à remercier M. Sébastien Nadiras, responsable du centre, pour son accueil et ses pistes de recherche.

2 Mot attesté ou reconstitué qui sert de base à l’étymologie d’un terme donné.

3 Nom commun fixé dans la toponymie.

4 Cet adjectif formé sur bren (ou bran), « partie grossière du son » puis « ordure, excrément », est attesté dans ce sens à partir du xive s (Portail lexical 2012).

5 Voyelles non séparées par une consonne.

6 Unité minimale de signification appartenant au lexique.

7 Faing est un dérivé du germain Fani, bourbe, fange (Van Schaik 1976 : 65).

8 Plus d’une vingtaine d’occurrences a été recensée au cours des dépouillements.

9 Concept du signe, représentation mentale d’une chose.

10 Propriété d’un signifiant de renvoyer à plusieurs signifiés représentant des traits sémantiques communs.

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Pour citer cet article

Référence papier

Olivier Bauchet, « Les déchets dans la toponymie »Les nouvelles de l'archéologie, 151 | 2018, 6-9.

Référence électronique

Olivier Bauchet, « Les déchets dans la toponymie »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 151 | 2018, mis en ligne le 22 juin 2018, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/3928 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.3928

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Auteur

Olivier Bauchet

Inrap Centre Île-de-France

olivier.bauchet@inrap.fr

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Droits d’auteur

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