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Dossier

Partir, caboter, revenir : comprendre la mobilité maritime dans la France atlantique durant le Mésolithique

Gregor Marchand, Jorge Calvo-Gómez, Catherine Dupont, Philippe Guillonnet, Marylise Onfray et Michel Philippe
p. 27-33

Résumés

La remontée du niveau des océans a imposé, au cours de la première moitié de l’Holocène, des reconfigurations majeures des littoraux atlantiques européens : réductions drastiques de certains espaces, création d’îles et inondations d’écosystèmes prodigues (estuaires, marais littoraux). Les témoignages archéologiques directs d’habitats des viie et vie millénaire avant notre ère en Bretagne révèlent des modes de vie mariant ressources terrestres et marines, imbriqués dans plusieurs cycles naturels (saisons, marées). Comment l’archéologie peut-elle restituer les pratiques de mobilité qui animent ces réseaux d’occupation ? Peut-on saisir leurs changements sur le temps long ? Les techniques de navigation occupent une position centrale dans cette enquête. Vu la rareté des embarcations préservées à l’échelle européenne pour ces périodes, nous proposons une méthode d’analyse indirecte, associant référentiels ethnographiques, analyses fonctionnelles lato sensu et expérimentations. La perception des rythmes d’occupation des habitats est un autre volet de notre recherche, qui associe cette fois géoarchéologie, datations isotopiques, sclérochronologie et archéozoologie, en prenant garde de bien différencier leurs échelles temporelles de résolutions respectives. Objet de recherche impalpable, la mobilité maritime à la Préhistoire ne peut s’appréhender que par de telles confrontations disciplinaires.

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Texte intégral

Définir le nomadisme marin au Mésolithique

1La notion de nomadisme recouvre des déplacements individuels et collectifs qui sont au cœur du fonctionnement des premières communautés humaines et permettent de faire le lien entre celles-ci et des ressources dispersées dont la disponibilité est fonction du cycle des saisons ou des marées. Les motifs de ces itinérances vont cependant bien au-delà de processus adaptatifs et d’une supposée rationalité économique déconnectée des autres contingences. Le déplacement régulier des habitats répond aussi à des exigences familiales, sociales ou religieuses, tout comme à un ethos valorisant cette mobilité, que ce soit celui des chasseurs-cueilleurs (Kelly 1992) ou celui des actuelles communautés nomades sur le territoire français (Bergeon 2014). D’autres mobilités parfois sans retour, les migrations, répondent à des crises écologiques, démographiques ou politiques. Elles peuvent également être liées à l’exploration de nouveaux territoires continentaux (Kelly & Todd 1988) ou insulaires (Warren 2017 ; Tune 2020).

2Dans un contexte maritime ou fluvial, d’autres paramètres s’ajoutent à ces considérations. L’usage d’embarcations, d’outils et de matériaux dédiés conditionne la totalité du système technique, avec la mobilisation d’un vaste ensemble de savoirs (courants, marées, météorologie, géographie). La navigation transforme aussi la configuration des réseaux de mobilité, en autorisant des projections plus lointaines de tout ou partie du groupe, en donnant accès à des espaces insulaires aux contraintes écologiques particulières (Marchand 2013) et en permettant le transport de ressources volumineuses que l’on peut transformer loin de leurs zones d’acquisition (Ames 2002).

3Seule une démarche pluridisciplinaire permet de réfléchir aux conditions techniques, aux rythmes et à l’extension spatiale de ces mouvements. Elle se fonde sur des preuves indirectes, comme la dispersion sur le territoire de vestiges lithiques et de parures en matériaux divers, sur des analyses géo-archéologiques menées au cœur des habitats ou encore sur la gestion de la faune et de la flore. Les amas coquilliers sont un premier point d’accroche pour le développement d’une telle démarche, car ils regroupent un nombre incomparable d’informations sur les activités domestiques, la gestion des ressources alimentaires et minérales ou les normes funéraires (tableau 1).

PARAMÈTRES MOYENS D’ÉTUDE
Nœud du réseau (site archéologique) Analyses typologiques et techno-fonctionnelles des outillages lithiques, osseux et sur coquille, fonctionnement des structures domestiques, analyses archéozoologiques, géoarchéologie (stratigraphie et microstratigraphie), datations par luminescence stimulée optiquement (LSO ou OSL selon l’acronyme anglais) ou par le radiocarbone.
Extension territoriale Cartographie des marqueurs stylistiques (outils, parures), du litho-espace, des biotopes de la faune et de la flore.
Connectivité Modélisation des réseaux, quantification des transferts
Techniques de déplacement Identification des moyens de navigation et des outillages maritimes, expérimentation, étude des conditions naturelles de navigation (atterrages, courants, vents, marées)
Rythmes de déplacement Saisonnalité d’accessibilité des ressources végétales et animales, sclérochronologiea, cémentochronologieb, géochimie.
a. La sclérochronologie (du grec sklêros : dur ; khronos : temps ; logos : étude) est l'étude des parties dures des êtres vivants (coquillages, coraux, etc.) par comptage des incréments d'accroissement appelés aussi stries de croissance.
b. La cémentochronologie s’appuie sur l’analyse histologique du cément dentaire pour estimer l'âge au décès d'un mammifère et documenter la saisonnalité de sa mort.

Espaces arpentés, espaces sociaux, paysages

4La définition des rivages est un préalable à l’enquête sur l’extension spatiale des mobilités. En Europe du Nord, autour de la Baltique et sur les côtes atlantiques de la Norvège, la question du littoral mésolithique et de ses usages a été très largement abordée (Bjerck et al. 2016). Le rebond isostatique qui a affecté la Scandinavie depuis la déglaciation donne un accès aisé aux lignes de rivage du début de l’Holocène, perchées désormais pour les plus anciennes à plus de 200 m d’altitude (Astrup 2018 ; Solheim & Persson 2018). La mer Baltique a également livré une vingtaine d’embarcations monoxyles, pour la plupart datées de la fin du Mésolithique (Klooß 2015 ; Philippe 2018). Dans la France atlantique, ces dispositions naturelles n’existent pas. La transgression marine a ennoyé les lignes de rivage du début de l’Holocène, échelonnées entre - 60 et - 10 m sous l’actuel (Stéphan & Goslin 2014 ; Garcia-Artola et al. 2018 ; Lambert et al. 2018). L’érosion marine n’a épargné que des sites juchés au sommet de falaises rocheuses actuelles sur la bordure méridionale du Massif armoricain, entre le Finistère et la Vendée. Notre fenêtre d’étude sur le nomadisme maritime au Mésolithique ne s’ouvre que sur les viie et vie millénaires av. notre ère, avant la disparition de ces modes de vie à la fin de ce millénaire (Marchand 2020). De nouvelles données ont été obtenues ces dernières années, soit à une échelle régionale comme le littoral sud de la Bretagne (Menier 2003), soit à une échelle locale plus fine intégrant les effets du mouvement eustatique, à l’instar des travaux réalisés dans l’archipel de Molène (Stéphan et al. 2019). Pour la fin du Mésolithique, il importe de retenir que les grandes îles actuelles sont séparées de la masse continentale, mais il reste à produire des études plus nuancées du processus d’ennoiement. Dans la mesure où y siègent des habitats importants, comme sur Hoedic (Péquart & Péquart 1954) ou Belle-Île-en-Mer (Bordelann, Sauzon) dans le Morbihan, la question des moyens de navigation est centrale pour l’enquête. D’autres gammes d’informations spatiales vont se nicher dans l’extension des marqueurs techniques et stylistiques, en se gardant bien de faire une translation vers les notions d’ethnie ou de peuple. Se dégage l’image d’une communauté de pratiques stylistiques sur l’entièreté de la Bretagne actuelle (fig. 1). La diffusion des roches taillées, notamment à l’ouest de la péninsule bretonne, couvre cependant des aires plus restreintes, qui évitent toujours la côte. Et pourtant, les galets de silex ramassés sur les plages ont été transférés en très grande quantité vers l’intérieur du continent. La bande côtière semble avoir eu un mode de fonctionnement relativement autonome, singularité confirmée par les analyses isotopiques d’ossements humains (Schulting & Richards 2001) et les caractères discrets relevés lors d’analyses paléoanthropologiques (Samsel 2018).

Fig. 1. Spatialisation de quelques paramètres des industries lithiques du second Mésolithique en Bretagne et en Pays-de-la-Loire : origine des matériaux utilisés et caractères stylistiques. © Dao : G. Marchand.

Fig. 1. Spatialisation de quelques paramètres des industries lithiques du second Mésolithique en Bretagne et en Pays-de-la-Loire : origine des matériaux utilisés et caractères stylistiques. © Dao : G. Marchand.

Fabrication et usage des embarcations

Des témoignages indirects

5Si l’usage de moyens de transport nautiques au début de l’Holocène est un fait avéré, leur caractérisation n’est pas chose aisée. On peut postuler l’existence d’une diversité navale intégrant plusieurs principes de construction (Philippe 2018, sous presse), parmi lesquels des bateaux composites constitués d’une armature légère, à la coque revêtue de peaux ou d’écorces. Ils représentaient sans doute la majeure partie des embarcations paléolithiques. Les pirogues monoxyles apparaissent dans l’enregistrement archéologique au début du viiie millénaire, alors que la chênaie mixte aux fûts massifs a remplacé les boisements plus légers du Boréal. Les matériaux entrant dans la composition des bateaux de peaux étant répandus partout, ils ont pu perdurer aux côtés des premières pirogues monoxyles, et même leur être préférés pour les évolutions en mer. Des radeaux de fagots végétaux, qui peuvent offrir d’excellentes performances nautiques pour des cabotages de courtes distances, ont peut-être aussi existé dans les environnements offrant des roselières abondantes. Cependant, pour les périodes considérées, aucune épave n’est répertoriée sur l’aire d’étude. Faute de données directes, une démarche prospective doit donc être mise en action, qui consiste à délimiter le champ des possibles sur la base des référentiels ethnologiques, techniques et environnementaux. Cela nous permettra ensuite de distinguer quels types d’embarcations ont pu coexister (fig. 2). À partir du référentiel ainsi établi, nous pourrons ouvrir une phase expérimentale des protocoles de construction et d’entretien des embarcations, ainsi que des tests sur les capacités de manœuvre propres à chaque type retenu.

Fig. 2. Démarche de caractérisation des types primaires d’embarcations qui ont pu être utilisées durant la Préhistoire holocène sur l’arc atlantique européen, en l’absence de tout témoignage archéologique direct. © Dao : M. Philippe, P. Guillonnet.

Fig. 2. Démarche de caractérisation des types primaires d’embarcations qui ont pu être utilisées durant la Préhistoire holocène sur l’arc atlantique européen, en l’absence de tout témoignage archéologique direct. © Dao : M. Philippe, P. Guillonnet.

Outillages disponibles : de l’analyse fonctionnelle à l’expérimentation

6Dans les pays scandinaves, des outillages lithiques massifs à tranchant ont souvent été associés à la fabrication d’embarcations, potentiellement des pirogues monoxyles (Glørstad 2013). En Bretagne, l’absence durant le second Mésolithique atlantique de tels équipements pour l’abattage et le creusement d’un tronc au diamètre conséquent incite à explorer différents usages possibles du feu, ainsi que le recours à du bois animal et végétal pour le travail de refend et l’enlèvement d’éclisses. La compréhension de la fabrication des bateaux de peaux est plus aisée : les industries osseuses et lithiques du Mésolithique offrent des possibilités pour l’écharnage des peaux utilisées crues et la confection de coutures étanches. Les perches de bois pour l’armature des embarcations de peaux sont assez faciles à acquérir avec un outillage lithique léger.

7Par l’analyse fonctionnelle des traces d’utilisation, nous avons tenté d’appréhender le degré de spécialisation des outillages lithiques côtiers des communautés mésolithiques (Calvo-Gómez et al. 2021). Le spectre d’activités documentées dans les amas coquillers de Beg-er-Vil et de Téviec sur la presqu’île de Quiberon (Morbihan) est semblable à celui reconnu dans d’autres contextes d’habitat de l’arrière-pays (Vandendriessche et al. 2019). Le travail des matières animales, végétales et minérales a été mis en évidence. Il faut remarquer l’absence totale du raclage des matières cutanées dans les registres lithiques et coquilliers, alors que les activités de boucherie sont bien attestées sur les tranchants de silex, de même que le concassage et le raclage des os. Cela pose évidemment un problème si l’on imagine des embarcations couvertes de peaux : il faudra donc aussi travailler sur leurs différentes modalités de traitement en adéquation avec les observations tracéologiques. D’autres traces d’usage sur les zones actives correspondent plutôt au raclage de matières végétales de petites sections, probablement ligneuses, plutôt que de grands volumes de bois.

Saisir les rythmes d’occupation dans les habitats

Première approche temporelle : les datations radiométriques

8La richesse des amas coquilliers en restes organiques a permis d’obtenir de nombreuses dates par le radiocarbone depuis les années 1960. Nombre d’entre elles sont cependant d’un usage très difficile à cause des échantillons eux-mêmes, affectés par un « effet réservoir océanique » notable lorsqu’ils ont vécu dans l’océan (vieillissement artificiel de l’âge des êtres vivants en domaine aquatique). Cela affecte donc les datations obtenues sur les ossements humains – grands pêcheurs et collecteurs de mollusques – inhumés dans les cimetières de Téviec et Hoedic, mais aussi sur celles des suidés consommateurs d’algues sur les plages. La datation sur brindilles préalablement déterminées en anthracologie et issues d’un cadre stratigraphique clair a permis de produire des chronologies précises notamment en intra-site à Beg-er-Vil. Plus récemment, des datations OSL ont été obtenues dans plusieurs niveaux de la dune qui surmonte le niveau mésolithique de Beg-er-Vil, avec des résultats très encourageants (Guérin et al. 2022). En se défiant des échantillons d’origine marine et en effectuant une sélection drastique des échantillons prélevés dans des structures plutôt que sur les sols, il est possible d’obtenir des chronologies affinées à l’intérieur des sites. Elles permettent ensuite d’assurer les étapes de la chronologie régionale, ici entre 6300 et 5300 av. notre ère (Marchand & Schulting 2019).

Seconde approche temporelle : la microstratigraphie

9L’interpénétration des fonctions au sein d’un même habitat doit absolument être comprise et nous insistons particulièrement sur les approches chronologiques, stratigraphiques et même microstratigraphiques. Les analyses micromorphologiques de séquences de l’amas coquillier de Beg-er-Vil (fig. 3A) ont mis en évidence les multiples apports domestiques : coquilles, os de poissons, ou restes de cendres (fig. 3B, C et D ; Marchand et al. 2018). Certains sommets des rejets montrent des signes de piétinements (fig. 3E) ainsi que des croûtes structurales et une porosité fissurale ou spongieuse traduisant de possibles oscillations saisonnières (sèche/humide ; fig. 3F). Les apports anthropiques, jamais interrompus par une reprise de la pédogénèse, laissent penser à une fréquentation continue de cet habitat. De même, la partie supérieure de l’amas correspond pour la séquence présentée dans la figure 3B à une succession d’apports latéraux de courtes distances sous les effets du ruissellement. Des indices de piétinements ont été identifiés pour certaines de ces surfaces qui pourraient indiquer que, une fois les activités de rejets interrompues à cet endroit, l’espace a pu évoluer en aire de circulation. L’installation de la dune qui protège ensuite le site s’est faite de manière progressive, avec un mélange de lits de sables éoliens et de colluvions de dépôts anthropiques.

Fig. 3. Beg-er-Vil (Quiberon, Morbihan). A : relevé stratigraphique du Log 13.B de l’amas coquillier ; B : analyse microstratigraphique de la séquence pédo-sédimentaire du Log 13.B (M. Onfray) ; C : rejet domestique constitué de coquilles brulées (P : Patelle et M : Moule) et des arêtes (A) de poisson brûlées pris dans une masse sédimentaire limono-argileuse brun foncée fortement chargée en micro-particules organiques ; D : intégration d’un agrégat limono-argileux brun issu des sols d’occupation ; E : surface d’activité piétinée (coquilles fracturées) ; F : horizon de surface évoluant enregistrant des alternances d’humectation/dessication (développement de la porosité cavitaire et fissurale). Tous les clichés sont réalisés en Lumière polarisée et non analysée (LPnA) au microscope polarisant (MPol) © Photo M. Onfray.

Fig. 3. Beg-er-Vil (Quiberon, Morbihan). A : relevé stratigraphique du Log 13.B de l’amas coquillier ; B : analyse microstratigraphique de la séquence pédo-sédimentaire du Log 13.B (M. Onfray) ; C : rejet domestique constitué de coquilles brulées (P : Patelle et M : Moule) et des arêtes (A) de poisson brûlées pris dans une masse sédimentaire limono-argileuse brun foncée fortement chargée en micro-particules organiques ; D : intégration d’un agrégat limono-argileux brun issu des sols d’occupation ; E : surface d’activité piétinée (coquilles fracturées) ; F : horizon de surface évoluant enregistrant des alternances d’humectation/dessication (développement de la porosité cavitaire et fissurale). Tous les clichés sont réalisés en Lumière polarisée et non analysée (LPnA) au microscope polarisant (MPol) © Photo M. Onfray.

Troisième approche temporelle : l’archéozoologie

10Les travaux de ces vingt dernières années n’ont eu de cesse de documenter la diversité des ressources animales et végétales, marines et terrestres, exploitées par les populations mésolithiques (Schulting et al. 2004 ; Dupont & Marchand 2021). Leurs biotopes sont accessibles dans le voisinage du site, au plus en une journée de déplacement (Dupont et al. 2009). La comparaison des données isotopiques des squelettes humains reflétant l’origine de leur alimentation est en adéquation avec la composition des déchets des amas coquilliers (Schulting et al. 2004). L’ancrage côtier est particulièrement fort, car il n’existe pas de différences majeures entre l’alimentation des populations insulaires et celles des populations côtières. Si la part animale de l’alimentation est plus facile à explorer, on ne doit pas exclure l’exploitation de la flore marine comme les algues. Derrière chaque classe animale d’affinité marine se cache aussi une diversité d’animaux et d’environnements exploités. Tout ce qui fréquente le littoral a été pêché, chassé et collecté par les populations mésolithiques de la côte. Cette connaissance profonde nécessite l’exploration des estrans proches à différents coefficients de marée.

11Ces déplacements sont à réfléchir à l’échelle du territoire et des cycles de la mobilité collective. La sclérochrono-logie testée sur des palourdes de Beg-er-Vil et de Beg-an-Dorchenn ou pointe de la Torche, presqu’île séparant la baie d’Audierne et l’anse de Pors Carn, dans le Finistère, nous donne des instantanées de présence au début du printemps et de l’automne pour le premier cas, et dans la première moitié de l’année pour le second (Dupont 2006). Il convient de multiplier ces analyses dans d’autres secteurs des amas coquilliers. Ce schéma ne pourra jamais s’imposer tel un métronome, car les populations côtières ont dû s’adapter aux aléas de leur environnement, comme les tempêtes, ainsi qu’à la dynamique écologique des espèces (abondance annuelle variable, compétitions interspécifiques…). Les restes de mammifères et d’oiseaux sont ténus au sein des différents amas coquilliers fouillés. Notre connaissance des animaux attestés sur ces sites cumule les restes trouvés épars dans la masse de l’amas et ceux découverts dans les sépultures. Parmi les grands mammifères, le cerf, le sanglier et le chevreuil étaient au menu, sans surprise pour le Mésolithique. Les analyses cémentochronologiques restent à réaliser pour mieux saisir les saisons de chasse. Avec 21 espèces ou groupes d’espèces, les oiseaux étaient particulièrement consommés, avec une large amplitude saisonnière (Tresset 2005 ; Dupont et al. 2009).

Une question de rythme

12Les notions de sédentarité et de nomadisme sont d’un très faible intérêt heuristique pour l’étude des populations anciennes ou actuelles ; il est préférable de travailler sur les degrés de mobilité définis par l’amplitude spatiale de leurs déplacements, leurs rythmes et leurs points d’appuis, mais aussi sur les changements de morphologie sociale au cours de l’année, par fusion et scission d’éléments du groupe. À ce stade, l’approche menée par notre équipe éclaire surtout les limites de chaque discipline impliquée pour mieux les faire dialoguer ensuite : aucun indice ne doit être négligé quand il s’agit de comprendre quelque chose d’aussi immatériel que les formes du nomadisme maritime. Il est nécessaire également de garder en mémoire qu’un millénaire sépare les occupations de Beg-er-Vil et de Téviec, avec des disparités possibles dans les modèles. Les analyses malacologiques dégagent déjà des formes de « terroir », selon les ressources disponibles et certaines modalités d’exploitation, qu’il nous faut intégrer dans la réflexion sur la complémentarité des espaces. Enrichir notre réflexion imposera également d’intégrer aux scénarios les occupations sans amas coquilliers, bien plus nombreuses au sommet des falaises actuelles. En conséquence, si nous disposons aujourd’hui d’indications sur les rythmes d’occupation des sites et les usages saisonniers des ressources animales et végétales, il n’est pas possible d’établir un calendrier précis des déplacements des populations côtières au Mésolithique. On peut plus facilement dessiner des réseaux qui s’étendent sur une aire littorale dans laquelle les espaces insulaires sont régulièrement visités. Il y a là les bases d’un nomadisme marin original, à mieux définir.

13Travaux collectifs initiés et réalisés dans le cadre du programme Anr GEOPRAS « GEOarchaeology and PRehistory of Atlantic Societies » (Anr-21-CE27-0024).

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Spatialisation de quelques paramètres des industries lithiques du second Mésolithique en Bretagne et en Pays-de-la-Loire : origine des matériaux utilisés et caractères stylistiques. © Dao : G. Marchand.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/14617/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
Titre Fig. 2. Démarche de caractérisation des types primaires d’embarcations qui ont pu être utilisées durant la Préhistoire holocène sur l’arc atlantique européen, en l’absence de tout témoignage archéologique direct. © Dao : M. Philippe, P. Guillonnet.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/14617/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 312k
Titre Fig. 3. Beg-er-Vil (Quiberon, Morbihan). A : relevé stratigraphique du Log 13.B de l’amas coquillier ; B : analyse microstratigraphique de la séquence pédo-sédimentaire du Log 13.B (M. Onfray) ; C : rejet domestique constitué de coquilles brulées (P : Patelle et M : Moule) et des arêtes (A) de poisson brûlées pris dans une masse sédimentaire limono-argileuse brun foncée fortement chargée en micro-particules organiques ; D : intégration d’un agrégat limono-argileux brun issu des sols d’occupation ; E : surface d’activité piétinée (coquilles fracturées) ; F : horizon de surface évoluant enregistrant des alternances d’humectation/dessication (développement de la porosité cavitaire et fissurale). Tous les clichés sont réalisés en Lumière polarisée et non analysée (LPnA) au microscope polarisant (MPol) © Photo M. Onfray.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/14617/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 935k
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Pour citer cet article

Référence papier

Gregor Marchand, Jorge Calvo-Gómez, Catherine Dupont, Philippe Guillonnet, Marylise Onfray et Michel Philippe, « Partir, caboter, revenir : comprendre la mobilité maritime dans la France atlantique durant le Mésolithique »Les nouvelles de l'archéologie, 171 | 2023, 27-33.

Référence électronique

Gregor Marchand, Jorge Calvo-Gómez, Catherine Dupont, Philippe Guillonnet, Marylise Onfray et Michel Philippe, « Partir, caboter, revenir : comprendre la mobilité maritime dans la France atlantique durant le Mésolithique »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 171 | 2023, mis en ligne le 12 mars 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/14617 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.14617

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Auteurs

Gregor Marchand

Cnrs Umr 6566 CREAAH « Centre de recherches en archéologie, archéosciences, histoire »

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Cnrs Umr 6554 LETG-BREST « Littoral, environnement, télédétection, géomatique »

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