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Dossier

Mobile ou immobile : une sédentarité dès le Paléolithique ?

Nejma Goutas
p. 22-26

Résumés

Quels prérequis définissent un mode de vie nomade ? Ce mode de vie est-il le seul envisageable pour le Paléolithique ? Ces deux questions structureront cette courte présentation et nous conduiront à discuter des hypothèses anciennes de sédentarité et de semi-sédentarité récemment réactivées dans le discours archéologique. Pour ce faire, on s’appuiera principalement sur le cas d’étude des sites kostienkiens de Russie.

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Texte intégral

Remerciements

Nomadisme et nomades d’hier et d’aujourd’hui

1Selon sa discipline, l’observateur (ethnologue, archéologue, sociologue, géographe) ne recourt pas aux mêmes critères, données et méthodes pour identifier et documenter des modes de vie nomade. En considérant ici spécifiquement l’archéologie et sa discipline sœur, l’ethnologie, le nomadisme peut être défini comme un « mode de vie mobile impliquant des familles [...], partagé avec des animaux dont le comportement et les besoins jouent un rôle central dans les déplacements » (Stépanoff et al. 2013 : 8). S’il est un invariant transculturel du nomadisme entre passé et présent, quelle que soit sa forme, l’économie et l’organisation sociale afférentes, c’est bien celui de la mobilité. Une deuxième constante réside dans l’interaction étroite et régulière entre humains, gibiers et/ou bétails, et milieux. Mais le nomadisme se caractérise aussi et surtout par une grande diversité de cas de figure selon les époques, les sociétés et les environnements considérés. Il « n’existe pas de trait culturel ou d’élément d’organisation sociale qui soit commun à tous les nomades ou même que l’on retrouve exclusivement chez les nomades » (Spooner 1973 cité par Stépanoff et al. 2013 : 10). Parallèlement, des populations catégorisées comme nomades ne se reconnaissent pas nécessairement comme telles, à l’image des pasteurs Nuers, étudiés par Evans-Pritchard (1968), qui se définissaient comme sédentaires (Sénépart 2011). A contrario, des groupes désormais installés dans des habitations fixes à l’année continuent de s’identifier comme nomades (voir Ferret 2016 sur l’ambiguïté du patrimoine nomade des Kazakhs). Être nomade ou ne pas l’être renvoie donc à la fois à une perspective intérieure au groupe ou à l’individu, inaccessible en archéologie, et à une perspective extérieure, celle de l’observateur.

Chasseurs-cueilleurs, nomadisme et sédentarité d’après l’ethnologie

2L’équation chasseurs-cueilleurs = nomades a été mise à mal il y a plus de 40 ans. L’ethnologie a mis en évidence de nombreux cas de chasseurs-cueilleurs sédentaires ou semi-sédentaires, tels les Indiens de la côte nord-ouest ou certains peuples sibériens. A. Testart évoque une double relation causale entre sédentarité et stockage en grand : « la présence de réserves alimentaires importantes supprime la possibilité de la mobilité […] elle en supprime également la nécessité […]. La résidence normale des chasseurs-cueilleurs stockeurs est constituée par un village ou camp de base permanent, établi autour des réserves, et à partir duquel sont menées les expéditions saisonnières requérant une certaine mobilité, telle la chasse. Ce qui caractérise ce mode de résidence ce n’est donc pas l’absence totale de mobilité » (Testart 1981 : 181). Celle-ci est temporaire et inféodée à l’exploitation unique ou principale du territoire où le groupe s’est fixé. Le stockage alimentaire associé, dit « stockage sur une grande échelle », présuppose l’exploitation d’une denrée de base dont l’abondance saisonnière permet l’acquisition en masse et la constitution de stocks de grande ampleur. Ce système techno-économique implique une concentration spatiale des réserves qui structurent le cycle économique du groupe, mais aussi son cycle de vie sociale (Testart 1982).

  • 1 . Cette notion, implicite dans la théorie d’A. Testart, est essentielle. Il existe en effet chez le (...)

3Chez les chasseurs-cueilleurs nomades, la pratique du stockage relève de diverses techniques de conservation (fumage, séchage, faisandage). Toutefois, les stocks ainsi constitués en un lieu et en un temps donnés1 ne permettent pas, selon A. Testart, « de faire face aux besoins durant le reste de l’année ». Cet auteur parle alors de « stockage d’ampleur limitée » dans une économie qui repose principalement sur une exploitation directe des ressources sauvages disponibles selon les saisons et diverses stratégies d’acquisition (op.  cit. : 25-26). Ce dernier point mérite néanmoins d’être nuancé en considérant la spécificité des environnements glaciaires où, durant les longs mois d’hiver, les ressources stockées sont un élément central de l’alimentation des chasseurs-cueilleurs nomades (voir Labrèche 1991 sur la conservation et le stockage de la nourriture comme prérequis essentiels à la vie dans l’Arctique).

4On l’aura compris, si mobilité et stockage peuvent être présents chez des peuples nomades comme des peuples sédentaires, c’est le degré de la première et l’ampleur du second qui les distinguent radicalement. À une mobilité ponctuelle s’opposera une mobilité permanente ou régulière ; à une centralisation en un lieu fixe de stocks massifs consommés sur l’année s’opposera un éclatement spatial de petits stocks tout au long ou à certains points du parcours.

Une sédentarité au Paléolithique ?

  • 2 . À comprendre ici comme une version abrégée de chasseurs/pêcheurs-cueilleurs/collecteurs.
  • 3 . Mais aussi à un stockage « technique » de ressources minérales ou organiques. Par exemple, un sto (...)

5Il est acquis que les populations paléolithiques étaient exclusivement des chasseurs-cueilleurs2 recourant de manière variable au stockage alimentaire3 et il est majoritairement admis que ces chasseurs-cueilleurs étaient tous des nomades. On dissociera ici volontairement la question du stockage de celle de l’origine des inégalités sociales développée par A. Testart (1982), et récemment rediscutée dans son application au registre archéologique (Guy 2017 ; Simonet 2017 ; Darmangeat 2018 ; Guy 2021), pour nous intéresser uniquement au lien de causalité entre sédentarité et stockage de grande ampleur.

6Nous appuyant sur une récente synthèse traitant du stockage alimentaire au Paléolithique, on rappellera que fréquemment, chez « les populations nomades, les caches sont situées à proximité des territoires de chasse et sont donc particulièrement difficiles à retrouver en contexte paléolithique » (Costamagno & Nôus 2021 : 88). Ce sont essentiellement les données de l’archéozoologie qui renseignent l’emploi de procédés de conservation alimentaire et, indirectement, la pratique du stockage. Celui de la graisse, qui pourrait remonter au Paléolithique inférieur, est clairement attesté dès le Paléolithique moyen au même titre que la déshydratation des ressources carnées (par fumage ou séchage). Les études sur ces questions – impliquant un volet expérimental – sont encore rares à l’échelle du Paléolithique européen. On considérera ici l’un des contextes les mieux documentés en la matière : le Magdalénien du Sud-Ouest de la France, où la pratique récurrente de la déshydratation de la viande peut être avancée sur de nombreux sites. Qu’il y ait eu une consommation différée via des réserves de matière est donc plus que probable ; pour autant, aucune structure susceptible de permettre un stockage pérenne et de grande ampleur de ces ressources n’a été identifiée ; plus largement, les activités reconnues sur ces sites témoignent de leur fréquentation par des groupes au mode de vie très mobile. Bien que de portée limitée sur le plan chronologique et géographique, ces données archéologiques font écho au modèle proposé par A. Testart et, a minima, ne le contredisent pas. En parallèle, une intensification de l’exploitation des ressources marines au cours du Magdalénien ancien et supérieur pourrait suggérer l’hypothèse d’une sédentarité littorale, mais les données disponibles ne permettent pas de la valider (Pétillon 2021).

  • 4 . Des ateliers de taille, des haltes de chasse, un site d’agrégation temporaire, deux grottes ornée (...)

7Pour le Gravettien, un modèle d’organisation territoriale semi-sédentaire dans les Pyrénées a récemment été proposé. Il met en relation un campement principal, Brassempouy dans les Landes, et plusieurs sites aux fonctions complémentaires4 (Simonet 2017). L’hypothèse d’un mode de vie fixe permanent ou prolongé pour cette période n’est pas nouvelle. Elle fut avancée en premier lieu pour des occupations d’Europe orientale puis d’Europe centrale. On considérera ici les occupations kostienkiennes de la plaine russe, dans l’oblast de Voronej. La littérature à ce sujet étant foisonnante, on renverra le lecteur à l’ouvrage Desolate Landscape (Hoeffecker 2002) et à l’article en russe sur « Le problème du village paléolithique » dans la culture kostienkienne (Amirkhanov et al. 2001) pour un historique des recherches.

  • 5 . Alors que la période estivale était sans doute favorable à une certaine stabilité des troupeaux d (...)
  • 6 . Exemple : Kostienki 1/1 (fouilles Efimenko, années 1920-1930) et Avdeevo (fouilles Rogachev à par (...)
  • 7 . Il s’agit du modèle de la « maison longue » proposé par Efimenko à partir de ses fouilles à Kosti (...)

8Ces occupations ont pris place dans un environnement de steppe-toundra favorable, au moins une partie de l’année, à la subsistance des troupeaux d’herbivores, dont les mammouths5 autour desquels les Paléolithiques ont organisé une part importante de leur économie, via l’utilisation d’accumulations naturelles et, secondairement, grâce à la chasse (Amirkhanov et al. 2009 ; Nuzhnyi et al. 2014). Mises au jour dans la première moitié du xxe siècle6, elles ont livré des structures d’habitations en os et défenses de mammouth7, des alignements de foyers et des structures interprétées comme des fosses culinaires, de stockage et des dépotoirs. Les restes fauniques (souvent brûlés) ainsi que la culture matérielle y sont exceptionnellement riches dans toutes les sphères d’activité (Gozvoder 1995). À partir de la fin des années 1950, plusieurs chercheurs soviétiques – Efimenko, Rogachev, Praslov, Anikovich – ont soutenu l’hypothèse d’un mode de vie sédentaire dès le Paléolithique supérieur. Au-delà d’une occupation permanente des campements, plusieurs camps de base exhumés à Kostenki 1 et dans ses environs auraient été occupés à la même époque, formant un « village paléolithique » (Amirkhanov et al. 2001). Pour d’autres auteurs, la plupart des sites auraient été occupés intensivement pendant plusieurs mois consécutifs (agrégations périodiques d’été ou d’hiver) et réinvestis d’une année sur l’autre (Klein 1969 ; Soffer 1985). Hoeffecker (2002) considère en revanche que l’absence de stratification témoigne de leur abandon au terme d’une seule et longue occupation, suite à un possible épuisement des ressources en combustibles. Qu’elle soit permanente ou saisonnière, la fixité prolongée des groupes sur ce territoire aurait été notamment possible grâce à des techniques de conservation par le froid. Le creusement de fosses dans le permafrost, les mois où ce dernier dégèle en surface, aurait permis de stocker la viande du gibier chassé à la belle saison ainsi que des ossements frais collectés au sein d’accumulations naturelles à l’embouchure de ravines des vallées, comme réserves de combustible (Klein 1969 ; Soffer 1989). La culture matérielle de ces sites russes se caractérise par la richesse et la diversité des équipements lithiques et en matières osseuses, parmi lesquels un macro-outillage (lourd et/ou encombrant) pouvant être mis en relation avec des activités de pelleterie, de concassage/percussion ainsi que, potentiellement, avec l’aménagement et l’entretien de structures fossoyées (Semenov 1964 ; Gvozdover 1995 ; Goutas 2013).

9Si le caractère non mobile et pérenne des structures complexes mises au jour est indiscutable, l’ancienneté de la documentation associée et un déficit en matière d’études spatiale, taphonomique, microstratigraphique et archéozoologique invitent à considérer avec prudence les hypothèses relatives à la saisonnalité de ces occupations. Quant à la conservation par congélation, de longue date envisagée, son usage est plus que probable dans un environnement périglaciaire mais sa démonstration scientifique, difficile, nécessiterait un croisement rigoureux des données contextuelles et archéozoologiques. Du reste, elle ne suffirait pas à valider l’existence de réserves massives de nourriture consommées à l’année par un même groupe. Il faudrait pour cela disposer de corpus dont l’appartenance à un seul épisode continu d’occupation ne serait pas sujet à caution. Aucun des sites princeps de la culture de Kostienki-Avdeevo n’offre une telle documentation archéologique. Au tournant des années 1990-2000, une révision critique des méthodes de fouille et de relevé mises en œuvre sur ces sites a suggéré l’existence de palimpsestes et des biais de lecture stratigraphique et de projection spatiale ayant conduit à rassembler au sein d’une unique couche culturelle différents niveaux d’occupation (Amirkhanov et al. 2001). En outre, aucune donnée ne permet de valider la stricte contemporanéité de ces campements et, par voie de conséquence, l’hypothèse d’un village paléolithique (op. cit.). L’absence d’occupation sédentaire est aussi supportée par les recherches récentes sur le site de Zaraysk A (Oblast de Moscou, Russie), où les fouilles ont repris depuis 1994. Rattaché aussi à la culture kostienkienne, Zaraysk se démarque par une documentation archéologique mieux maîtrisée permettant d’apprécier avec finesse la répartition stratigraphique et planimétrique des couches culturelles mises au jour. Il en ressort que celles qui y ont été identifiées anciennement correspondent à quatre niveaux d’occupations distinctes dans le temps, parfois interstratifiés et prenant place au sein de deux horizons géologiques. La couche supérieure 4 (associée à un paléosol), datée de 15-16 ka BP environ, est chronologiquement bien distincte de la couche 3 (17-19 ka BP). Un écart chronologique net existe aussi entre la couche 3 et les deux couches inférieures. Ces dernières, stratigraphiquement bien séparées, sont associées à des plages de datation 14C aux valeurs très étendues. La couche 2 est calée entre environ 21.3 ka et 16.5 ka BP et la 1, entre environ 23 ka et 16.5 ka BP (Lev 2019).

  • 8 . Les ossements de mammouth étant majoritaires.
  • 9 . Sur des restes de loup.

10Chaque occupation – par son étendue, son organisation spatiale, la nature et la densité des vestiges associés (entre 400 et 800 pièces lithiques au m2) – est interprétée comme un campement résidentiel saisonnier, non quantifiable en termes de semaines ou de mois, mais dans tous les cas incompatible avec une occupation de courte durée. Les indices permettant d’inférer la saisonnalité sont toutefois peu nombreux8 mais une occupation de début d’hiver a pu toutefois être avancée9 pour la couche 2 (Amirkhanov et al. 2009). Une fréquentation à la saison froide est aussi suggérée par le travail de l’ivoire de mammouth : un débitage par fracturation conchoïdale a été mis en évidence ; or il n’est possible, sur ce matériau, qu’à des températures inférieures à - 25°C (Gyria & Khlopatchev 2018). Les données microstratigraphiques et géoarchéologiques ont en outre montré que l’occupation de la couche 2 était intervenue peu de temps après l’abandon de celle de la couche 1 (quelques années à quelques décennies au maximum).

  • 10 . À ce sujet, à Zaraysk A, au sein de la couche 3, ont été mises au jour des fosses allongées dont (...)

11Si les horizons archéologiques des sites anciennement fouillés peuvent être vus comme des palimpsestes d’occupations successives, l’homogénéité de la culture matérielle associée, autant que le caractère relativement proche des stations archéologiques, toutes situées dans un diamètre de 300 km, sont autant d’éléments suggérant la fréquentation d’un même territoire par différentes générations appartenant à un même ensemble culturel (Sergin 1987, cité par Amirkhanov et al. 2001). L’origine lointaine de certains silex retrouvés sur nombre de ces sites (Hoeffecker 2002) laisse supposer des circuits d’acquisition à grande échelle impliquant, au-delà des possibilités d’échanges, une mobilité accrue d’une partie au moins du groupe. Dans ce contexte, la présence de structures non mobiles et l’emploi d’un outillage lourd ré-employable ne pourraient-ils pas traduire une façon différente de nomadiser ? En effet, l’ancrage matériel et pérenne des habitations – sous des latitudes où les abris naturels n’existent pas – peut être vu comme une des options choisies par ces groupes pour vivre (et se protéger) dans l’environnement froid du Pléniglaciaire supérieur. Ces habitations non mobiles pourraient traduire aussi une façon de socialiser un territoire, de s’y définir et de s’y reconnaître. Car ces campements, même abandonnés, étaient indéniablement visibles de loin. L’abandon temporaire – le temps d’y revenir ou que d’autres n’y reviennent ? – d’un équipement, non ou peu transportable10, nécessaire à la réalisation d’activités en cet endroit et en un temps donné, ne serait là aussi qu’une option parmi d’autres dans les choix de planification qu’ont fait et pu faire les nomades du passé. Que ces options aient des implications singulières en termes de socio-économie n’en reste pas moins intéressant à discuter.

12Du reste, que savons-nous des sites complémentaires à ces grands habitats de plein air ? Rien ou presque. On peine à croire qu’il n’ait pas existé des haltes de chasse, des sites de boucherie, des campements de courte durée, etc., mais leur caractère plus éphémère et des problèmes de conservation ont sans doute été peu favorables à leur préservation. L’exemple de Zaraysk B illustre toutefois leur existence (Amirkhanov et al. 2015). Situé sur un promontoire à 50 m au nord de Zaraysk A, deux habitations légères contemporaines, associées à des postes de taille du silex, y ont été mises au jour. Ces vestiges prennent place au sein du même paléosol que celui identifié à Zaraysk A (couche 4). Les restes de chevaux qui ont été retrouvés témoignent d’une occupation à la belle saison. La question d’une éventuelle complémentarité fonctionnelle avec Zaraysk A est donc ouverte.

Pour conclure : une sédentarité, non ! Et pourquoi pas une semi-sédentarité ?

13Les groupes kostienkiens n’étaient pas sédentaires. Si leurs campements étaient néanmoins occupés une grande partie de l’année, cela justifie-t-il de parler de semi-sédentarité ? N’y a-t-il pas là un biais ethnocentré des sédentaires que nous sommes ? En quoi ce terme serait-il plus adapté que celui de semi-nomadisme ? Comment les définir et les distinguer concrètement ? Qu’est-ce qui justifierait que l’on regarde d’un côté ou de l’autre du miroir alors même qu’on ne dispose d’aucune donnée, ni des moyens analytiques pour quantifier précisément le temps de cette fixité spatiale ? Le caractère inopérant de ces termes pour le registre paléolithique découle de notre incapacité à pouvoir archéologiquement définir une frontière autre qu’artificielle et subjective entre ces deux notions. S’affranchir de cette terminologie intermédiaire apparaît la solution la plus raisonnable. Sans résoudre la question, elle permet de pacifier le débat en se recentrant sur les seuls faits archéologiques et sur la poursuite des études faisant pour l’heure défaut. Aucune donnée ne permettant actuellement d’affirmer l’existence de pratiques de « stockage alimentaire de grande ampleur » au Paléolithique, pivot de la sédentarité des peuples non-agriculteurs, on en restera à ce constat… au moins pour le moment. Et s’il fallait qualifier la mobilité des groupes ayant occupé le site de Zaraysk en regard d’un « nomadisme strict » (Ferret in Stépanoff et al. 2013), peut-être pourrions-nous nous contenter de parler d’un « nomadisme non strict » ?

14À Pierre Bodu et Sandrine Costamagno pour leurs relectures précieuses. À ce titre, nous remercions aussi S. Lev ainsi que pour la documentation fournie.

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Notes

1 . Cette notion, implicite dans la théorie d’A. Testart, est essentielle. Il existe en effet chez les peuples du Grand Nord une mobilité intégrant, à différentes étapes de son parcours, des caches de stockage alimentaire, parfois à grande distance des campements. « Chaque chasseur esquimau a en tête une carte de son territoire, avec bien sûr ses lieux de chasse, mais aussi les lieux où il a « mis en cache » le produit de ses chasses les plus abondantes. Cette solution originale, qui résout le problème du transport du stock en constituant des réserves fixes, disséminées sur l’étendue du territoire parcouru, n’a pas été mentionnée dans les théories sur les chasseurs-cueilleurs » (Roué 1985 : 73).

2 . À comprendre ici comme une version abrégée de chasseurs/pêcheurs-cueilleurs/collecteurs.

3 . Mais aussi à un stockage « technique » de ressources minérales ou organiques. Par exemple, un stockage des bois de renne est notamment documenté en contextes magdaléniens (Averbouh 2000). La planification de la collecte saisonnière des bois permettait d’anticiper les périodes où cette ressource était non exploitable (phase de repousse) ou non disponible (chasse de rennes ayant perdu leurs bois). Sans répondre à un impératif physiologique, ce stockage n’en demeurait pas moins essentiel aux modes de vie des nomades paléolithiques (fabrication d’armes de chasse, d’outils, d’objets d’art mobilier).

4 . Des ateliers de taille, des haltes de chasse, un site d’agrégation temporaire, deux grottes ornées et un site d’exploitation de ressources périssables, végétales et animales.

5 . Alors que la période estivale était sans doute favorable à une certaine stabilité des troupeaux de mammouths sur de petits territoires, la raréfaction des ressources végétales en hiver devait nécessiter des migrations constantes sur de larges territoires. Du reste, le mammouth n’aurait pas été abondant partout et la densité de cette population animale ne devait pas excéder les 100 individus pour 1000 à 2000 m2 (Amirkhanov et al. 2009).

6 . Exemple : Kostienki 1/1 (fouilles Efimenko, années 1920-1930) et Avdeevo (fouilles Rogachev à partir des années 1940, se poursuivant sur plusieurs décennies par ses successeurs).

7 . Il s’agit du modèle de la « maison longue » proposé par Efimenko à partir de ses fouilles à Kostienki 1. Il fut remis en cause dès les années 1960, notamment par Grigoriev et Klein qui considéraient que les éléments de structuration de l’espace témoignaient de l’existence non pas d’une mais de plusieurs habitations (Hoeffecker 2002).

8 . Les ossements de mammouth étant majoritaires.

9 . Sur des restes de loup.

10 . À ce sujet, à Zaraysk A, au sein de la couche 3, ont été mises au jour des fosses allongées dont une comprenait un stock d’une trentaine de nucléus ou de préformes de nucléus (com. pers. S. Lev).

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Pour citer cet article

Référence papier

Nejma Goutas, « Mobile ou immobile : une sédentarité dès le Paléolithique ? »Les nouvelles de l'archéologie, 171 | 2023, 22-26.

Référence électronique

Nejma Goutas, « Mobile ou immobile : une sédentarité dès le Paléolithique ? »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 171 | 2023, mis en ligne le 12 mars 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/14612 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.14612

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Auteur

Nejma Goutas

Cnrs Umr 8068 TEMPS « Technologie et ethnologie des mondes préhistoriques », Maison René-Ginouvès

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