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Dossier

Nomadiser au passé

Nejma Goutas, Claudine Karlin, Aline Averbouh et Carole Ferret
p. 5-8

Texte intégral

  • 1 . Cet ouvrage, coordonné par A. Averbouh, N. Goutas et S. Méry, réunit environ 35 contributions en (...)

1Objet d’une réactualisation dans les sciences humaines et sociales, le nomadisme désigne des registres de mobilité d’une grande diversité, attestés dans le monde entier à toutes les époques. L’ouvrage pluridisciplinaire Nomad lives from prehistoric Times to the Present Day (Averbouh et al. 2021)1 en est une illustration. Des contributions émergent en effet des appréciations sensiblement différentes de ce que signifie « être nomade » selon le point de vue de qui observe, décrit et analyse ce mode de vie. Raison pour laquelle, en conclusion, S. Bahuchet, ethnologue, J.-P. Demoule, archéologue, et S. Mazzella, sociologue, confrontent leur regard sur cette question (Bahuchet et al. 2021).

  • 2 . https://archeozoo-archeobota.mnhn.fr/fr/actualites/captation-du-colloque-nomade-9059 ; https://um (...)

2Pour poursuivre cette réflexion, le colloque « Qu’est-ce qu’être nomade au fil des temps passés, présents et futurs ? » s’est tenu en novembre 2021 au Museum national d’histoire naturelle, sous la direction de A. Averbouh, S. Bahuchet, N. Goutas et S. Mazzella2. Il a été pensé avec le souci de faire dialoguer plus avant archéologues, ethnologues, sociologues, historiens, géographes et économistes.

3Du nomade paléolithique aux néo-nomades d’aujourd’hui, nous agrégeons sous un vocable commun des réalités très disparates. Nomade ou nomadisme, de quoi parlons-nous concrètement ? Comment ces termes sont-ils définis selon les champs disciplinaires qui les mobilisent ? Comment les populations catégorisées « nomades » se considèrent-elles ? Nomadiser se décline-t-il de manière analogue au passé et au présent ? En quoi la mobilité façonne-t-elle un rapport singulier à l’espace et au temps ? Les relations entre sociétés sédentaires et nomades ont-elles toujours été conflictuelles ? Est-il pertinent de conserver la dichotomie entre nomades et sédentaires plutôt que de constater une variété de formes de mobilité ? Le mode de vie nomade, hier dévalué comme contraire à la modernité et aujourd’hui encensé comme un modèle d’adaptabilité, n’en est-il pas moins voué à disparaître ?

4Débattre de ces questions et aboutir, peut-être, à des éclairages communs ou a minima convergents afin de favoriser pleinement la transdisciplinarité dans les recherches en sciences humaines et sociales était l’un des objectifs de ce colloque. La démarche ayant été initiée par des préhistoriennes, un constat et une aspiration en lien avec leur objet d’étude en sont les moteurs. Travaillant sur des populations disparues depuis longtemps, nous tentons de reconstituer et de comprendre leurs façons de vivre. Les outils d’analyse très performants, aujourd’hui à notre disposition, apportent sans conteste des données tout à fait inédites mais leur usage tend parfois à occulter l’enracinement de notre discipline dans les sciences humaines. Nous souhaitions réactiver la dimension vivante de notre objet d’étude, à savoir des femmes, des hommes et des enfants, avec leurs occupations, leurs préoccupations, les relations qu’ils entretiennent entre eux et avec leur environnement. Si les préhistoriens sont limités aux seuls vestiges matériels, les autres archéologues et les historiens ont accès à l’écrit ; les anthropologues, économistes ou géographes peuvent, eux, échanger directement avec les vivants qu’ils étudient, observant la vie dans toute sa complexité. À ce titre, leur participation à la réflexion nous a paru essentielle pour appréhender de concert la vie des nomades disparus, subactuels et actuels, en confrontant les approches. Discuter ensemble et de vive voix, c’est redonner du sens à notre métier de chercheur qui ne peut véritablement s’épanouir que dans le collectif, le partage, l’échange ! C’est aussi réaffirmer la place essentielle des sciences humaines et sociales à l’université comme au Cnrs, mais aussi dans notre quotidien de citoyens.

5Le colloque a bénéficié de l’aide précieuse de son comité scientifique – H. Boubakri, A.-M. Brisebarre, J.-P. Demoule, C. Ferret, M.-F. Guedon, M. Mashkour, L. Mevel, O. Pliez, J. Streiff-Fenart et Ch. Verna – et de nos deux collègues coorganisateurs, S. Mazzella et S. Bahuchet, qui, faute de temps, n’ont pu s’engager dans la publication des actes.

6Pour que ceux-ci paraissent rapidement, nous avons décidé de distribuer les articles en deux dossiers complémentaires. Les textes faisant référence à un nomadisme du passé sont publiés dans ce numéro des Nouvelles de l’archéologie, ceux traitant d’un nomadisme contemporain le sont dans un numéro des Cahiers d’anthropologie sociale. Ces deux dossiers n’ont nullement vocation à embrasser la diversité des cas ni celle des perspectives épistémologiques que la thématique pourrait susciter dans chacun des champs disciplinaires sollicités. Ce sont des fragments de vies de nomades que nous souhaitons illustrer – et, par la même occasion, des fragments de vies de chercheurs. Le lecteur pourra les parcourir comme autant d’invitations à découvrir différentes formes d’altérité : ces « autres » que sont les peuples nomades passés et actuels pour les scientifiques et, au-delà, les sédentaires du xxie siècle (et réciproquement) ; ces « autres » encore que sont les ethnologues pour les archéologues (et réciproquement). Cet « autre » que nous sommes tous à un moment donné, toujours singulier et partageant néanmoins une même humanité.

7Que le lecteur ne se méprenne toutefois pas sur nos intentions : nous ne postulons aucunement que les nomadismes passés et présents sont des phénomènes équivalents, ni qu’ils conditionnent pareillement une seule et même organisation sociale, ou un seul et même rapport au monde.

8Neuf articles constituent ce dossier des Nouvelles de l’archéologie. Nous avons regroupé dans une première partie, « Alors que tous étaient nomades », ceux qui portent sur les périodes pré et protohistoriques, dans une seconde ceux qui traitent des relations « Entre nomades et sédentaires », tout en évoquant, lorsque cela nous a paru justifié, des textes publiés dans le volume jumeau des Cahiers d’anthropologie sociale (Cas).

Alors que tous étaient nomades

9Les premiers articles abordent le nomadisme en des temps où la sédentarité n’existait pas, sauf peut-être à l’état embryonnaire. Alors que pour de nombreux ethnologues, dont J.-P. Digard (Cas, à paraître), le nomadisme est par définition pastoral, les préhistoriens, avec J.-P. Demoule, parlent d’un « nomadisme originel » pour désigner une mobilité antérieure au Néolithique et liée, entre autres, à la faune sauvage, unique source d’alimentation carnée (Bahuchet et al., 2021). Avant la domestication des animaux et des plantes, les groupes humains circulaient en fonction de l’accès à des ressources variées. Tout au long du Paléolithique, de nombreuses traces, souvent fugaces, d’implantations humaines temporaires plaident pour une mobilité dont les rythmes diffèrent selon les régions, les cultures. Parfois, on relève une succession de retours sur le même site, à la même saison ou non.

10En archéologie, l’expérimentation permet d’identifier l’emploi de certaines techniques ou d’en éclairer le fonctionnement, mais elle est impossible à mener sur tout un mode de vie. N. Goutas discute ainsi de la triple distance – temporelle, culturelle et biologique – qui s’impose au préhistorien, et de comment celui-ci sollicite alors d’autres disciplines par un recours à la bibliographie, par le regard que quelques anthropologues posent sur des données archéologiques ou par des enquêtes ethnographiques conduites par les archéologues eux-mêmes. Mais le recours à l’ethnographie pour renseigner le mode de vie des nomades préhistoriques suppose un certain nombre de garde-fous analysés par l’autrice.

11C. Karlin et J.-Ph. Rigaud abordent la mobilité au Paléolithique supérieur en s’inspirant d’enquêtes ethnographiques qu’ils ont conduites chez des nomades vivant en milieu périglaciaire d’Alaska et de Sibérie. Selon eux, la similarité des milieux a pu induire des réponses matérielles, voire sociales, proches. Ils analysent les modalités possibles d’une occupation de l’espace/temps et s’interrogent sur l’existence de rythmes variables de nomadisme : habitations légères corrélées à une forte mobilité, ou habitations plus stables suggérant une fixité résidentielle temporaire. Le propos est illustré par l’exemple d’un campement de chasseurs de rennes magdaléniens sur le site de Pincevent (La Grande-Paroisse, Seine-et-Marne).

12Après avoir aussi traité de la coexistence probable de différents rythmes de nomadisme au Paléolithique, N. Goutas examine l’hypothèse ancienne, réactivée dans des publications récentes, d’un mode de vie non nomade au Paléolithique supérieur. Elle analyse la fiabilité de cette proposition en s’appuyant notamment sur le cas des sites gravettiens de la plaine russe.

13G. Marchand et ses collègues discutent de la navigation comme un des moyens de mobilité des groupes mésolithiques. Sur les rivages de l’Atlantique se pratiquaient une mobilité terrestre tout autant qu’un cabotage. Cette mobilité maritime suppose une connaissance du monde marin et un savoir-faire permettant la fabrication d’embarcations. Les techniques de navigation et les rythmes d’occupation de ces habitats liés à l’exploitation de ressources terrestres et océaniques sont abordés en mettant en convergence plusieurs disciplines.

14J.-D. Vigne, qui traite du même sujet entre l’Épipaléo-lithique et le Néolithique, propose une intensification de la navigation entre le continent et les îles méditerranéennes. De nombreux indices, en particulier la faune introduite dans ces îles, posent les questions de la multiplication des traversées et de la nature des embarcations susceptibles de transporter différentes espèces animales. Mais, si la mobilité maritime est attestée, il est plus difficile de mettre en évidence un nomadisme maritime.

Entre nomades et sédentaires

15La deuxième partie du volume est consacrée à la mobilité de groupes nomades qui côtoient des sédentaires selon des modalités complexes. Les zones tempérées, aux terres riches, ont eu tendance à favoriser la sédentarisation, tandis que les déserts sont restés majoritairement habités par des nomades. Dans les régions désertiques, les chercheurs peinent à repérer et identifier leurs campements en raison de la fugacité des traces. Aussi s’appuient-ils sur des textes pour donner corps aux relations entre nomades et sédentaires, faites à la fois de dépendance politique (dans un sens ou dans l’autre), de complémentarité économique et de conflits guerriers.

16Travaillant sur la complexité de ces relations au Proche-Orient au cours de la néolithisation, F. Abbès montre une évolution de l’outillage, d’abord différencié puis tendant à s’uniformiser. Il observe, à travers deux exemples, la fixité de certaines structures : elle relève autant des nomades, qui associent mobilité pastorale et agriculture, que des sédentaires (cf. Hashemi, Cas, à paraître). L’auteur croise l’histoire reconstituée par les archéologues, qui tentent de donner du sens aux vestiges mis au jour, et l’interprétation qu’en font les ouvriers, villageois de cette même région où nomadisaient leurs ancêtres. Si les scientifiques s’étonnent de l’association de traits de nomadisme et de sédentarité, les villageois la comprennent aisément, familiers des lieux et de leurs usages.

17C’est à la relation entre les sociétés agricoles égyptiennes du iiie millénaire avant notre ère, installées le long du Nil, et les groupes circulant dans le désert oriental que s’intéressent Q. Cecillon et ses collègues. Ces deux populations, aux territoires, aux modes de vie et aux structures sociales dissemblables, sont liées par des rapports de complémentarité et d’antagonisme. Le recours aux nomades est indispensable dans la traversée du désert et l’hypothèse de leur implication directe dans l’exploitation de ses ressources minières est plus que vraisemblable. Ces stratégies perdurent au fil des siècles, alors même que subsiste chez les sédentaires une peur des raids nomades.

18Aux marges iranienne et centrasiatique de l’empire islamique du xe siècle, c’est à travers des textes de géographes arabes et persans contemporains que C. Rhoné-Quer étudie l’interdépendance des nomades et des sédentaires. Les premiers consomment des biens manufacturés par les seconds ; en retour, les produits dérivés de leur élevage jouent un rôle significatif dans l’économie de la région. Cette relation, qui fait fi des injonctions au jihad, est fondée sur l’élevage de chevaux, d’ovins et de chameaux. La prospérité pastorale s’appuie sur des nomadisations dans des régions riches en pâturages et l’abondance du cheptel évoquée dans les textes renverrait à un approvisionnement des sédentaires.

19C’est un véritable nomadisme maritime de populations vivant sur leurs bateaux en Asie du Sud-Est qu’étudient B. Bellina et J.-Ch. Galipaud. Favorisé par un réseau insulaire très dense, il remonterait au Paléolithique.  Il s’est développé au iie millénaire avec l’intensification des échanges, puis lors de l’émergence d’États marchands dans les derniers siècles avant notre ère. Les auteurs dressent un vaste panorama de ces communautés de « nomades de la mer » dont l’organisation économique et politique a varié au cours des millénaires et qui sont devenus, grâce à leur maîtrise de la navigation, des intermédiaires contrôlant les réseaux commerciaux sur de longues distances.

Diverses façons de nomadiser

20Les articles de ce dossier montrent que, si le nomadisme est un fil rouge de la longue histoire de l’humanité, il se manifeste dans une grande variété de styles de vie. De plus, certaines populations passent avec fluidité d’une forme de mobilité à une autre. Nous proposons, à partir des textes rassemblés ici et des échanges lors du colloque, quelques observations.

21Le nomadisme au Paléolithique supérieur est bien éloigné de l’image longtemps admise d’un groupe errant d’un point à un autre et peinant à trouver sa subsistance. La maîtrise de l’espace/temps permet aux groupes préhistoriques d’être au bon endroit au bon moment et, dès cette période, se mettent en place des rythmes de déplacement différents. Ces registres de mobilité se regroupent en deux grandes tendances non exclusives l’une de l’autre, que l’on pourrait qualifier de « nomadisme strict » et de « quasi-nomadisme » selon la typologie définie par C. Ferret (2014). Le premier renvoie à une mobilité régulière du groupe tout au long de l’année ; le deuxième implique une station prolongée à une saison donnée. À ces deux grandes formes de mobilité devaient correspondre des variations dans la morphologie sociale du campement.

22Pas plus que des stations prolongées en certains points du territoire, le nomadisme n’exclut la présence de structures fixes, par exemple des habitations du Paléolithique supérieur en os de mammouths occupées à certain(s) moment(s) de l’année ou, plus tard, des murets en pierres pour parquer le bétail à certaines saisons. La fixité des installations n’est donc pas incompatible avec la mobilité.

23Nous proposons de distinguer le nomadisme dans les régions tempérées, propices à la sédentarité, et le nomadisme dans les régions inhospitalières, aux marges desquelles se trouvent des sédentaires. La complémentarité économique entre nomades et sédentaires est toujours effective mais elle tend à se fonder sur des échanges de nature différente : dans le premier cas, ils portent davantage sur des biens (produits de l’élevage nomade contre produits manufacturés des sédentaires) et dans le second, plutôt sur des services, dispensés contre des biens par les nomades aux sédentaires qui maîtrisent mal les milieux désertiques ou maritimes.

24Ces rapports de dépendance mutuelle n’excluent pas une hostilité plus ou moins latente : les sédentaires craignent que les nomades, ces autres qui vivent différemment, ne s’emparent de leurs possessions. Les razzias des nomades du désert, décrites dès l’empire égyptien, trouvent un prolongement contemporain dans des circuits transfrontaliers de contrebande.

25Enfin, la mise en évidence du cabotage, et même d’une navigation en haute mer, incite à s’interroger sur une perception spécifiquement maritime de l’espace/temps par des populations pré et protohistoriques, mais aussi sur le nouveau registre de connaissances que cette mobilité implique. Le préhistorien se confronte alors à la difficulté de mettre en évidence, au-delà d’une mobilité naviguée, un nomadisme maritime.

26La période contemporaine a vu s’intensifier l’abandon du mode de vie nomade sur l’ensemble de la planète (Stépanoff et al. 2013). De nombreux groupes, brutalement empêchés de circuler sur leur territoire par des autorités politiques ou à la suite de la perte de leurs troupeaux, ont été amenés à se fixer dans des zones urbaines. Les facteurs et les modalités de cette sédentarisation, forcée ou non, sont aussi multiples que les formes de nomadisme. Parfois, à l’inverse, l’effondrement d’un système politique ayant imposé la sédentarisation conduit à un retour vers une certaine forme de nomadisme.

27Bien des nomades sédentarisés continuent à entretenir une relation privilégiée avec les éléments naturels de leur milieu de vie antérieure qui a façonné leur vision du monde, et saisissent toute occasion d’y repartir, ne serait-ce que temporairement. B. Collignon (2003) remarquait que, chez les Inuits sédentarisés, à une immobilité contemporaine dans l’espace extérieur semblait répondre une mobilité intérieure de la maison en constante réorganisation, comme si la formule mobilité extérieure/stabilité intérieure était inversée.

28Le colloque s’est aussi tourné vers l’avenir des sociétés en cherchant à savoir comment le nomadisme se transforme, bascule ou se dilue dans d’autres formes d’appropriation des territoires et des ressources. Ainsi, dans une économie mondialisée, des bouleversements politiques, économiques ou écologiques poussent des populations sédentaires vers de nouvelles formes de mobilité (Bruder 2017).

29Les discussions terminologiques ne se tairont pas de sitôt. Dans nos rencontres initiales en vue de préparer le colloque, nos collègues du Comité scientifique s’accordaient pour remettre sérieusement en question le clivage nomade/sédentaire, débattu de longue date. Des auteurs ont d’ailleurs proposé de remplacer le terme « nomadisme » – forgé par des sédentaires et défini négativement, comme ce qui manquerait à autrui – par « mobilité » (Humphrey & Sneath 1999), susceptible de graduation (Marchand et al. infra). Mais les contextes anciens permettent rarement d’identifier avec précision des registres de mobilité, comme l’illustre l’hésitation entre « semi-sédentarité » et « semi-nomadisme » pour des sites kostienkiens du Paléolithique (Goutas infra). L. Gagnol (2011 : 95) propose quant à lui le terme « nomadité », pour mettre en avant les « potentialités que [ce genre de vie] permet d’actionner dans l’espace », soit une conception positive du nomadisme, opposée à sa vision soustractive.

30Au-delà des débats sur les mots, étudier le nomadisme en archéologie a ceci de particulier que le mouvement se dilue dans l’imprécision des instruments d’investigation spatiale et temporelle dont dispose le préhistorien. Il ne sait jamais exactement d’où vient et où est parti le groupe dont il étudie les traces, ni combien de temps précisément le séjour a duré (Karlin & Rigaud infra ; Goutas infra). En documentant la saisonnalité des occupations, les activités qui y ont été pratiquées et les marqueurs de la culture matérielle, il est néanmoins possible de mettre en évidence, sur un territoire, des réseaux de sites complémentaires (habitat de courte ou longue durée, atelier de taille, halte de chasse, site de boucherie, grotte ornée, gîte de matières premières, etc.) et supposés contemporains. Les variations constatées dans la nature et l’intensité des relations intersites permet alors de renseigner différents registres de mobilité selon les cultures et les environnements. La relation espace/temps accessible en archéologie ne permet certes pas de renseigner à coup sûr le degré de mobilité, pour autant il est possible de constater des tendances dont la répétition permet d’inférer des façons de nomadiser. Sans révéler la direction ni l’ampleur des mouvements, ces informations permettent de renseigner des parcours nomades, caractérisés par des cycles de déplacements saisonniers.

  • 3 . L’ichnologie est une branche de la paléontologie qui étudie les traces des animaux fossiles.

31En tout état de cause, ce sont toujours la découverte, la lecture et l’interprétation de traces qui animent les archéologues. En cela, nous, chercheurs, partageons un même destin avec notre objet. En effet, qu’ils soient chasseurs pistant le gibier ou pasteurs à la recherche de bétail perdu ou volé, les nomades sont, eux aussi, plongés dans l’étude des traces (Gagnol 2013). Les scientifiques ne pourraient-ils pas apprendre de leurs tactiques ichnologiques3 en se mettant à l’école des nomades, dans un retournement qui pourrait s’avérer fructueux ?

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Bibliographie

Averbouh A., Goutas N. & Méry S. (dir.) 2021. Nomad Lives from Prehistoric Times to the Present Day. Dedicated to Claudine Karlin (CNRS). Paris, Museum national d’Histoire naturelle (Publications scientifiques du Museum, coll. Natures en Sociétés, 4), 671 p.

Bahuchet S., Demoule J.-P. & Mazzella S. 2021. « Nomads and nomadisms, comparative views of an archaeologist, a sociologist and an ethnologist ». In : A. Averbouh, N. Goutas & S. Méry (dir.). Nomad Lives from Prehistoric Times to the Present Day. Dedicated to Claudine Karlin (CNRS). Paris, Museum national d’Histoire naturelle (Publications scientifiques du Museum, coll. « Natures en Sociétés », 4) : 545-553.

Bruder J. 2020. Nomadland. Paris, Éditions J’ai lu : 448 p.

Collignon B. 2003. « Quelle géographie pour le territoire inuit ? ». In : P. Huret (dir.), Les Inuit de l’Arctique canadien. Québec (Canada), Université Laval (Cidef/Afi – Centre international de documentation et d’échanges de la francophonie / Agora francophone internationale, coll. « Francophonies ») : 35-48.

Ferret C. 2014. « Discontinuités spatiales et pastoralisme nomade en Asie intérieure au tournant des xixe et xxe siècles », Annales. Histoire, Sciences sociales, 69-4 : 957-996. https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-annales-2014-4-page-957.htm.

Gagnol L. 2011. « Le territoire peut-il être nomade ? Espaces et pouvoir au sein des sociétés fluides et mobiles ? », L’information géographique, 75-1 : 86-97. DOI : 10.3917/lig.751.0086.

Gagnol L. 2013. « Identifier, rechercher et surveiller par les traces. Éléments d’analyse d’un savoir-faire pastoral dans les sociétés saharo-sahéliennes », Techniques et culture, 61 : 166-187. DOI : 10.4000/tc.7296. 

Humphrey C. & Sneath D. 1999. The end of nomadism? Society, state and the environment in Inner Asia. Durham (États-Unis, Caroline du Nord), Duke University Press.

Stépanoff Ch., Ferret C., Lacaze G. & Thorez J. (éd.). 2013. Nomadismes d’Asie centrale et septentrionale. Paris, Armand Colin, 288 p.

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Notes

1 . Cet ouvrage, coordonné par A. Averbouh, N. Goutas et S. Méry, réunit environ 35 contributions en anglais autour de différentes études de cas de peuples nomades passés, actuels ou subactuels.

2 . https://archeozoo-archeobota.mnhn.fr/fr/actualites/captation-du-colloque-nomade-9059 ; https://umrtemps.cnrs.fr/quest-ce-quetre-nomade-au-fil-des-temps-passes-presents-et-futurs/.

3 . L’ichnologie est une branche de la paléontologie qui étudie les traces des animaux fossiles.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nejma Goutas, Claudine Karlin, Aline Averbouh et Carole Ferret, « Nomadiser au passé »Les nouvelles de l'archéologie, 171 | 2023, 5-8.

Référence électronique

Nejma Goutas, Claudine Karlin, Aline Averbouh et Carole Ferret, « Nomadiser au passé »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 171 | 2023, mis en ligne le 12 mars 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/14587 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.14587

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Auteurs

Nejma Goutas

CNRS UMR 8068 TEMPS « Technologie et Ethnologie des Mondes PréhistoriqueS », Maison René Ginouvès

Articles du même auteur

Claudine Karlin

CNRS UMR 8068 TEMPS « Technologie et Ethnologie des Mondes PréhistoriqueS », Maison René Ginouvès

Articles du même auteur

Aline Averbouh

CNRS UMR 7209 AASPE « Archéozoologie et Archéobotanique : Sociétés, pratiques, environnements », Muséum national d’Histoire naturelle

Articles du même auteur

Carole Ferret

CNRS UMR 7230 LAS « Laboratoire d’anthropologie sociale »

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