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Recension

Aux origines de la photographie archéologique, de Rome en Afrique

p. 61-63

Texte intégral

1Anissa Yelles, Éditions Mergoil, AHA 3, 2020, 231 p.

2Dans sa thèse de doctorat (Yelles 2017), dont cet ouvrage est issu, l’autrice nous propose une lecture historiographique et originale du rapport entre les débuts de la photographie et une science encore en devenir, l’archéologie.

3L’ouvrage de 231 pages est structuré en cinq chapitres dont l’enchaînement nous amène à appréhender progressivement et habilement plusieurs sujets a priori assez distincts : depuis la ruine en tant qu’objet de contemplation et de représentation jusqu’au rôle politique et idéologique de l’image dans son usage patrimonial ou encore colonial.

4Après une préface d’Alain Schnapp, l’un de ses directeurs de recherche (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne), Anissa Yelles présente son sujet et pose le cadre de son propos dans l’introduction. Deux questions centrales émergent très rapidement : « comment définir [la] photographie de ruines ? Et en quoi est-elle un élément de connaissance de l’archéologie du xixe siècle ? » (Yelles 2020: 16).

5C’est par une méthode comparatiste que l’autrice aborde ces questions, grâce à la façon dont les voyageurs photographes construisent leurs pratiques de la photographie de ruines en Méditerranée au xixe siècle, avec d’un côté la représentation des vestiges antiques italiens, en particulier à Rome, et de l’autre l’approche plus complexe des vestiges archéologiques algériens.

6Pour traiter des usages de la photographie dans son rapport à l’activité archéologique en Méditerranée et à la mise en scène du passé, un important corpus de photographies, d’archives et de sources historiques du xixe siècle ainsi qu’un riche ensemble bibliographique sont ici mobilisés. Le corpus photographique et documentaire, majoritairement français, est réparti en trois périodes définies par l’évolution des usages de la photographie au xixe siècle : de 1840 à 1860, avec les débuts de la technique et les premières approches photographiques ; de 1860 à 1870, pendant le Second Empire, notamment dans le cadre de la mise en œuvre des premiers programmes d’envergure d’archéologie antique ; et enfin de 1870 à 1900, avec l’appropriation de la photographie par les amateurs et la multiplication des chantiers de fouilles archéologiques.

7Les choix iconographiques de l’ouvrage sont pertinents et illustrent le récit au fil du texte. La plupart des phototypes présentés sont analysés dans leurs compositions, leurs sujets et leurs mises en scène, ce qui offre un réel outil de compréhension de la démonstration réalisée. Les illustrations sont présentées en couleur, ce qui restitue agréablement les nuances et la patine des photos anciennes. Au vu du sujet traité, on aurait peut-être apprécié plus encore de figures, le rôle de l’image étant central dans cette étude. À ce titre, une table des illustrations aurait été un atout supplémentaire pour le lecteur avisé, notamment pour avoir une vision d’ensemble des lieux de conservation des archives photographiques, et éventuellement préciser le mode de reproduction des différentes illustrations.

8De très nombreuses citations et transcriptions, finement sélectionnées, sont présentées de façon visible et viennent enrichir le discours. Une bibliographie de 14 pages en fin de l’ouvrage précède un « Glossaire des noms propres » (nb=28), et un « Index des noms propres et des lieux », outils efficaces et bienvenus pour tout type de lecteur. La table des matières clôt l’ouvrage.

9Dans le premier chapitre intitulé « Pourquoi la ruine ? », la présentation de l’évolution du rapport à la ruine et sa place dans la société depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne pose et détaille le sujet d’étude, ou plutôt l’objet de la représentation étudiée. On y perçoit l’évolution de l’intérêt pour le passé et sa représentation, notamment avec les premiers relevés de Pompéi ou encore l’apparition du dessin analytique dès la Renaissance. La diversité des sources combinées, dont des sources historiques, des textes variés, littéraires, officiels comme religieux, ou encore la peinture et le dessin, forment ici un ensemble riche qui vient replacer le sujet dans son contexte.

10Suivant une logique chronologique, le deuxième chapitre « Pourquoi photographier les vestiges romains ? » dresse un historique de l’usage de la photographie naissante au sein de la communauté savante avec, notamment et dès le départ, le rôle influent de Daguerre, inventeur du daguerréotype. Les sujets « archéologiques » alors utilisés pour pratiquer la photographie sont principalement les collections antiques conservées dans des musées. Tout en décrivant la pratique et l’exercice de cette nouvelle technique, c’est bien l’évolution du rapport à la photographie qui est traitée, autant sur le versant institutionnel (musées) que pour les photographes. De façon interdépendante, ces nouvelles pratiques entretiennent et intensifient les relations à la ruine et au passé, dont l’importance s’accroît comme patrimoine à conserver et comme source de connaissance archéologique.

11Les deux dernières parties de ce chapitre sont consacrées à l’Algérie puis à l’Italie, avec l’amorce d’une comparaison entre les deux destinations, en proposant d’abord une lecture historique et politique de la lente prise de conscience du patrimoine culturel algérien, et du rôle de l’archéologie au sein de des positions politiques et coloniales. D’autre part, du côté italien, la démonstration fait état d’une tout autre histoire : pour des raisons artistiques et patrimoniales, mais aussi commerciales et touristiques, la pratique de documentation de l’Antiquité est déjà bien ancrée.

12Le chapitre suivant, « La fabrique des images archéologiques », s’intéresse au développement de la photographie appliquée au patrimoine archéologique, dans sa technique aussi bien que dans son rapport à l’objet. Les enseignements de Gustave Le Gray aux photographes voyageurs et amateurs d’archéologie façonnent ce qui deviendra les pionniers de la représentation de l’objet archéologique. Les analyses de leur production photographique, des procédés, de l’univers esthétique, des styles et des approches de Le Gray et de ses élèves permettent la mise en évidence de la relation et de la complexité de deux notions antagonistes qui nous animent encore aujourd’hui en sciences humaines et sociales, et qui plus est en archéologie : l’objectif et le subjectif. À propos de leurs approches, il s’agit bien de partis pris photographiques oscillant entre esthétisme et clarté de l’information enregistrée, entre abstraction et souci pédagogique, entre effet romantique et témoin archéologique.

13L’outil photographique est par ailleurs le procédé idéal pour exprimer l’ambivalence entre objectivité et subjectivité, partagé entre un enregistrement réaliste et l’indispensable intervention du photographe (Chéné et al. 1999). La pratique photographique est ici replacée dans son contexte historique et culturel, pour accentuer son rôle dans la construction d’un rapport au monde, dans l’exploration de la ruine et du passé, exposant ainsi la genèse du regard archéologique.

14Le chapitre 4 « À la recherche d’une nouvelle Rome en Afrique » est dédié à l’Afrique du Nord, et plus particulièrement à l’Algérie. Les rares sources historiques et littéraires consacrées à l’Algérie y sont présentées, mettant en évidence la méconnaissance culturelle et a fortiori celle de son passé antique et de son patrimoine archéologique. Au travers de la description de la situation géopolitique de l’Algérie, les usages de la photographie et les rôles des photographes voyageurs semblent dans un premier temps détournés du passé antique de cette région. À la différence de la pratique photographique en Italie, celle-ci se positionne d’abord dans un objectif ethnographique voire exotique. Cependant, l’analyse des travaux de Jacques Antoine Moulin, qui apparaît comme le pionnier de la photographie de voyage en Algérie, expose la richesse de ces témoignages photographiques portant sur des sites encore intacts (fouille, réaménagement, voire destruction), malgré le fait que sa démarche soit finalement plutôt commerciale.

15Les années 1870 marquent un tournant dans les pratiques avec de plus en plus de témoignages photographiques dans le cadre d’expéditions scientifiques, notamment en Afrique du Nord. Par ailleurs, les réappropriations du patrimoine ancien au sein de la vie quotidienne, dans un objectif de documentation et de protection du patrimoine, s’inscrivent également dans une démarche toujours axée sur les ruines elles-mêmes et ce qu’elles traduisent.

16Les premiers témoignages de suivi photographique de fouilles archéologiques sont présentés avec les travaux de John Beasley Green, entre 1850 et 1860, en Égypte puis en Algérie. La démarche documentaire de suivi de chantier est ici mise en évidence avec la multiplication des plans d’un même sujet, le légendage systématique des phototypes, un souci du détail et de la lisibilité ex-situ. Il s’agit finalement de la mise en place des approches documentaires exhaustives que l’on connaît aujourd’hui.

17Le début du dernier chapitre « La photographie, outil d’une archéologie identitaire ? » offre quant à lui une mise perspective critique. Il s’attache à la remise en question du rôle de la photographie, notamment à travers l’analyse des travaux de J. A. Moulin, ses relations avec le Second Empire, et le contexte géopolitique empreint de colonialisme auquel il participe. L’usage de la photographie et les activités archéologiques en Algérie et en Italie s’inscrivent dans « une stratégie politique et idéologique de réappropriation historique et identitaire » (Yelles 2020 : 145). Les expéditions menées sous et pour Napoléon III, ou encore le rôle militaire de l’exploration archéologique et photographique de l’Algérie, à travers l’analyse de nombreuses images et albums, dans leur composition, leur cadrage ou la présence significative de personnages, en sont la démonstration.

18Progressivement, avec la professionnalisation du métier d’archéologue, la prise de conscience des fonctions de communication de la photographie de fouilles permet de témoigner, de justifier, de légitimer la recherche archéologique de terrain auprès des pairs. C’est en somme l’émergence de la photo comme pièce à conviction (Chéné et al. 1999). L’amélioration incessante des modes de transports entraîne peu à peu l’essor du tourisme archéologique. Cette réalité amène à une nouvelle tendance photographique, usant de plans très larges et cette fois sans figurant, favorisant une meilleure lisibilité des sites dans leur ensemble, mettant en évidence l’accessibilité touristique. La conclusion propose ensuite la synthèse des grandes idées développées au sein de l’étude.

19Si l’on pousse au-delà du cadre chronologique de cet ouvrage, la photographie appliquée à l’archéologie s’est par la suite intensifiée au gré du développement de la technique et de la discipline durant le xxe siècle, suivant différentes pratiques qui découlent des périodes étudiées et de leurs besoins spécifiques. Aujourd’hui, on peut bel et bien parler d’archéophotographie (Lesvignes 2014), puisqu’il s’agit d’une pratique combinée voire même intégrée, au sein de laquelle la ou les problématiques scientifiques déterminent la démarche et les choix photographiques. Inversement, l’approche documentaire par la photographie peut mener à de nouveaux questionnements et de nouvelles façons de percevoir l’objet archéologique (au sens large), ce qui sous-entend un renouvellement des raisonnements. De façon intrinsèque, l’archivage des phototypes suit les stratégies de terrain ou le classement des collections. Qui plus est, l’enregistrement du hors-champ, comme par exemple le déroulement d’un chantier, d’une analyse de laboratoire, la réalisation d’un relevé, la précision d’un geste technique, etc., amène à une meilleure connaissance de nos pratiques actuelles qui seront, sous peu, parties prenante des archives.

20Cet ouvrage apporte un point de vue très original sur l’histoire conjointe de la photographie et de l’archéologie en Méditerranée au xixe siècle, en appuyant sur l’importance du nouveau procédé de représentation et sur le rôle du photographe dans la construction scientifique et technique de la discipline. En retraçant l’imaginaire de la photographie de ruines et l’évolution des relations aux vestiges et traces du passé, Anissa Yelles nous donne à voir tout un pan de l’histoire des sciences tout à fait innovant. La ruine en tant qu’objet, finalement assez essentielle dans notre quotidien et dans notre rapport au passé, est rarement autant considérée et analysée qu’au sein de cette étude.

21Les dimensions géopolitiques et culturelles, guère mises en évidence lorsqu’il s’agit du rôle de la photographie appliquée aux sciences, sont également d’une grande richesse historiographique. On y découvre les rouages coloniaux utilisant le patrimoine et sa représentation comme objet de possession territoriale et de construction identitaire.

22L’ouvrage est d’autant plus réussi qu’il s’adresse à un large public, dont les intérêts peuvent être nombreux, mais aussi aux spécialistes, photographes, archéologues, historiens, qui y trouveront une riche matière pour leurs recherches.

23Quant à la dernière proposition de l’auteure « Et pourquoi ne pas espérer qu’un jour l’image accède dans la discipline, au statut de document archéologique au même titre que l’objet » (Yelles 2020 : 192), à laquelle nous souscrivons, nous pourrions y ajouter que le rôle du photographe lui-même, ou des personnes en charge de la documentation quelle qu’elle soit, puissent elles aussi être réinsérées et réhabilitées dans le processus de recherche archéologique, à commencer par leur statut, auquel cet ouvrage rend hommage.

Bibliographie

24Chéné A., Foliot P., Réveillac G. 1999. La pratique de la photographie en archéologie. Aix-en-Provence, Éditions Édisud.

25Lesvignes E. 2014. « Usages et apports de la photographie en archéologie », Archéo-Situla, CEDARC, 34 : 3-32.

26Yelles A. 2017. « Reproduire les ruines au xixe siècle. Pour une approche comparative de la représentation photographique des sites archéologiques en Méditerranée. L’exemple de l’Algérie et de l’Italie. » Thèse de doctorat, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

27Emilie Lesvignes

28Archéophotographe, UMR TEMPS 8068

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Pour citer cet article

Référence papier

« Aux origines de la photographie archéologique, de Rome en Afrique »Les nouvelles de l'archéologie, 170 | 2023, 61-63.

Référence électronique

« Aux origines de la photographie archéologique, de Rome en Afrique »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 170 | 2023, mis en ligne le 23 février 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/14434 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.14434

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