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Dossier

Documenter et observer : la place de la photographie dans les archives de fouille d’Alain Schnapp

L’exemple du Montedoro à Eboli, 1973-1984
Lucas Aniceto
p. 54-60

Texte intégral

L’exploration archéologique du Montedoro : de la fouille aux archives1

  • 1 . Je remercie chaleureusement Anissa Yelles de l’opportunité qu’elle m’a offert de présenter cette (...)
  • 2 . Le dépouillement de la documentation ancienne a été effectué par Marina Cipriani et les contextes (...)

1La colline du Montedoro et ses oliveraies surplombent le centre moderne d’Eboli, offrant un beau panorama sur la vallée du Sélé. Le toponyme apparaît déjà dans la littérature du xixe siècle qui y place la « première ville » d’Eboli : un établissement fortifié italique. Ainsi, le voyageur français François Lenormant (1837-1883) écrit que « l’Eburum lucanien et romain n’était pas située exactement où Eboli se trouve depuis le Moyen Âge, dans une situation plus forte que celle qui avait été adoptée par les anciens. Les ruines de la ville antique se voient sur la colline appelée Monte d’Oro, entre Eboli et la rive droite du Sele » (Lenormant 1883, 2 : 159). Dès 1836, les deux érudits italiens Girolamo Matta (1778-1844) et Antonio Romano (1770-1847) y avaient repéré des tronçons de « mura massicce di poligonia costruzione, che è detta altrimenti pelasgica o ciclopea » (Matta & Romano 1836 : 103), et signalaient des contextes funéraires au pied de la colline2.

  • 3 . La synthèse la plus complète reste Cipriani 1990, actualisée dans Di Michele 2008 pour la documen (...)

2Depuis, le site a fait l’objet de recherches archéologiques qui ont permis de retracer son occupation à partir de l’âge du Bronze jusqu’à la période impériale et de clarifier ses relations avec l’agglomération romaine qui se développe, dès le iiie siècle av. J.-C., sous l’actuelle Eboli. On ne se s’attachera pas à restituer les grandes phases de développement du site ni l’histoire de sa redécouverte par l’archéologie. Ces synthèses existent et les refaire ici n’apporterait que peu de chose au sujet qui nous occupe3. On ne peut certes en faire totalement l’économie, mais nous nous intéresserons essentiellement aux aspects qui éclairent l’histoire de la constitution d’un fonds d’archives spécifique : celui des fouilles menées par Alain Schnapp entre 1973 et 1984 au sommet du Montedoro.

  • 4 . Il s’agit là de l’interprétation traditionnelle (cf. Cipriani 1990 : 137-138), discutable.

3Pour cela, il faut remonter un peu dans le temps, puisque la première exploration archéologique de la colline date des années 1950. Elle est due à l’organisation culturelle locale ARCI qui a effectué une fouille à l’extrémité méridionale de la colline. Le principal résultat fut la découverte d’un « dépôt votif »4, fouillé partiellement et largement inédit, dont les objets sont conservés et exposés au musée de la moyenne vallée du Sélé (Eboli). Mais cette fouille confidentielle n’a fourni aucune documentation technique.

  • 5 . L’horizon protohistorique d’Eboli est le seul à avoir fait l’objet d’une publication détaillée da (...)

4Au début des années 1970, l’inspecteur de la Surintendance de Salerne, Bruno D’Agostino, encouragea une exploration plus systématique du site. Selon une tradition alors bien établie des études magno-grecques, il confia en 1973 à Alain Schnapp, alors maître-assistant à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’exploration de la colline où s’entrevoyaient encore, à travers l’épaisse végétation, quelques tronçons des murs en appareil polygonal, comme l’attestent les photographies d’époque. Ces fouilles s’étalèrent sur six campagnes (1973-1975, 1977, 1981 et 1984). Elles visaient à comprendre les formes et la chronologie de l’occupation sur la colline en repartant des fortifications et de la zone cultuelle précédemment fouillée. Ces intentions, exposées dans le premier rapport annuel de 1973, ont largement conditionné la méthodologie de fouille, qui privilégia une exploration par tranchées et sondages Wheeler dans pas moins de quatre secteurs différents : la zone des fortifications en polygonal, celle de l’enceinte pseudo-isodome, celle du complexe cultuel et celle du plateau central (fig. 1). Le démarrage d’un nouveau projet de recherche à Moio della Civitella (Campanie) en 1976, co-dirigé par Emanuele Greco et Alain Schnapp, ainsi que le manque de moyens pour poursuivre la fouille entraînèrent l’abandon progressif des recherches à Eboli. Après trois campagnes successives, seules des fouilles ciblées furent menées, à trois reprises, sous la direction d’Annie Schnapp-Gourbeillon, afin de compléter l’exploration d’un four en terre cuite et d’un fond de cabane découverts en 19755. La présence de tessons de céramique d’imitation mycénienne, en place dans les niveaux protohistoriques, avait en effet motivé la poursuite des fouilles après le grand tremblement de terre de 1980.

Fig. 1. Début de l’exploration dans la zone du « sanctuaire ». © Archives A. Schnapp 1973.

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  • 6 . Il faut citer cependant une étude ponctuelle portant sur la typologie du matériel découvert dans (...)
  • 7 . Certains documents conservés dans ce fonds n’appartiennent pas directement à la fouille, comme c’ (...)

6L’étude des différents contextes archéologiques, en cours d’exploitation à l’époque, ne put être menée à terme. Alain Schnapp conserva toute sa documentation de terrain qui, inédite pour la plupart et non consignée à la Surintendance, fut réouverte seulement en 2014, dans la perspective d’un projet de publication6. Le réexamen de ces documents, doublé de brefs séjours sur le terrain, a donné lieu à une série de travaux préliminaires : une présentation générale du fonds a été faite au colloque, tenu au Collège de France, « Archives de fouilles. Modes d’emploi », organisé par Jean-Pierre Brun et Sandra Zanella (Aniceto 2017), tandis que les premiers résultats de l’étude ont été présentés lors du colloque international « La Lucanie entre deux mers. Archéologie et patrimoine », organisé par Olivier de Cazanove et Alain Duplouy (Aniceto 2019). Ce riche corpus regroupe l’essentiel de la documentation produite lors des fouilles, malgré quelques pertes (notamment pour l’année 1974, incomplète). Outre les carnets de fouilles et autres minutes de terrain, qui côtoient l’abondante documentation graphique et photographique, on y retrouve également tout un travail préparatoire à la publication : dessins des formes typologiques du matériel sous divers supports (papier calque, papier millimétré, encrage) ; nombreux tirages et doublons des photographies de fouilles et du matériel7. Ces archives forment par conséquent un ensemble d’une grande importance qui nous renseigne autant sur la fouille elle-même que sur les pratiques documentaires de l’époque et sur le déroulement d’un chantier archéologique au cours des années 1970-1980. Cette documentation est désormais numérisée et inventoriée. L’étude est en cours.

7On s’intéressera ici exclusivement au riche corpus photographique, dont les logiques internes s’éclairent par la mise en perspective des pratiques de l’époque, observées à travers le prisme des archives. Deux grands types de photographies s’y côtoient – les Polaroids et la photo argentique – qui témoignent d’une multiplicité de pratiques et répondent à des temps et des objectifs différents, que nous chercherons à mettre en lumière.

Dans l’intimité des carnets : autopsie d’une pratique photographique

  • 8 . Dans le cadre des campagnes de numérisation du projet de recherche Cardo – Carnets de fouilles. L (...)
  • 9 . À Eboli, au contraire, le terme de Polaroid est utilisé régulièrement dans les carnets, et A. Sch (...)

8Nous voudrions entamer ce périple photographique en nous intéressant à une catégorie particulière : la photographie instantanée, par Polaroid, dont la pratique est exclusivement liée à l’élaboration des carnets de fouilles. On s’étonnera un peu que cette habitude d’illustrer abondamment les carnets par la photographie ne soit absolument pas discutée dans l’ouvrage d’Antoine Chéné, Philippe Foliot et Gérard Réveillac (1999) qui constitue l’une des principales références sur l’usage de la photo en archéologie. Elle n’est pourtant ni singulière ni nouvelle dans l’archéologie française et italienne de l’époque. Et, bien que son usage soit encore rare dans les carnets de l’entre-deux guerres, ces clichés trouvent désormais pleinement leur place dans les carnets des archéologues au cours des années 1970. On en voudra pour preuve les journaux des fouilles 1969-1971 de Michel Mangin à Alésia (Alise-Sainte-Reine, Côte d’Or), ou encore le carnet de la fouille 1972 du sanctuaire de Fontana Buona di Ruoti en Basilicate8, tous richement illustrés. Dans ces cas-là toutefois, il ne s’agit pas de Polaroids mais simplement de petites photographies9.

9Les fouilles d’Eboli sont consignées dans deux carnets où 71 clichés sont répartis de manière assez égale au fil des pages et des campagnes : le premier carnet (1973-1974) contient 26 photographies, le second (1975 ; 1977 ; 1981 et 1984) 55 (fig. 2). Il convient de s’interroger sur la valeur à attribuer à ces clichés : vis-à-vis du panorama photographique global, de l’exploration archéologique du site ou encore des carnets eux-mêmes en tant que documents d’archives. Par bien des aspects, cette documentation présente une certaine originalité. La pratique se veut clairement documentaire et c’est la grande liberté qu’elle offre – notamment la capacité à disposer immédiatement des clichés et à juger de leur qualité – qui en fait un outil très utile et particulièrement adapté au suivi de la fouille et à la rédaction des carnets, puisqu’il permet de dépasser certaines limites de la photographie traditionnelle. Au niveau des prises de vue, les sujets représentés vont de la vue générale à la photo d’ambiance, avec une majorité de clichés archéologiques enregistrant divers états de dégagement des structures, des niveaux d’effondrement, des accumulations de pierres, etc. La documentation relative à l’exploration du four de terre cuite est édifiante quant à l’importance de ces photos. La structure, identifiée sur le plateau central, a été fouillée sur quatre ans, de 1975 à 1984, moyennant plusieurs dégagements successifs. Les polaroids permettent de suivre au jour le jour les différentes étapes de sa découverte (fig. 3).

Fig. 2. Les Polaroids des carnets. À gauche : Éboulis, 30 septembre 1981. Au centre : secteur AAZ 48-49 après orage, 2 octobre 1981. À droite : cliché annoté du secteur A 49 V, 6 octobre 1984. © Archives A. Schnapp.

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Fig. 3. Série de 7 Polaroids du four de terre cuite. De gauche à droite et de haut en bas : 1 et 2. 22 sept. 75 ; 3. 9 sept. 81 ; 4. 22 sept. 81 ; 5. 2 oct. 75 ; 6 et 7. 24 sept. 84. © Archives A. Schnapp, Carnet 1975-1984.

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12Sont-ils uniquement des doublons de la photographie « classique » ? Ils capturent certes le même sujet, dans des angles de vue similaires et à des moments très proches (ainsi, nous ne possédons pas moins de 35 clichés du four, hors Polaroids). Il ne s’agit pourtant jamais tout à fait de la même photo, et ce dossier conforte l’idée selon laquelle il est préférable en archéologie de multiplier les prises de vue, la mauvaise photo étant d’abord « celle qu’on n’a pas prise » (Desprès-Lonnet 2013 : §13) : 10 photos fournissent autant de clichés différents, chacun susceptible d’apporter une information supplémentaire. Mais leur originalité tient surtout dans l’intention de ces Polaroids, qui ont une finalité bien particulière dans le processus de recherche puisqu’ils sont indissociables des carnets de fouilles. Ils participent à l’illustration des notes et des observations enregistrées par les fouilleurs, aux côtés des croquis et autres relevés manuscrits. Ils sont placés en vis-à-vis du texte et légendés afin de lier au mieux les deux types d’informations. Il semble même, par moments, que les photographies se substituent tout bonnement au croquis et au texte. C’est le cas par exemple des photos attestant les conditions météorologiques de la fouille, qui se suffisent à elles-mêmes : on retrouve alors jusqu’à quatre clichés par double page de carnet. Mais c’est aussi le cas, à la fin de la campagne 1974, de plusieurs clichés qui documentent une curieuse structure en terre cuite dans le carré G6, et sur laquelle les fouilleurs ne font aucun commentaire. Plus encore qu’à une illustration des données, la pratique du Polaroid s’apparente plus que jamais à une activité de prise de notes, d’ailleurs assez informelle – l’ardoise est souvent omise, la mire parfois remplacée par un simple kutch, l’ombre du photographe visible çà et là (toutes choses que l’on cherche justement à éviter dans les photos argentiques) – faite par le chercheur pour lui-même.

  • 10 . Mais qui est en revanche tout à fait commune dans les carnets des archéologues de cette époque, c (...)
  • 11 . De telles annotations sont attestées dans le carnet n° 2, aux pages 59, 60, 63, 65, 67, 71 et 72.

13Un indice fort de leur usage comme outils de travail réside dans la présence d’annotations manuscrites sur un certain nombre d’entre eux (fig. 2, à droite). Les informations rédigées s’ajoutent à la légende et permettent de mieux décrire les différents éléments de la prise de vue : des légendes et des numéros identifient les strates, des commentaires fléchés sont ajoutés en marge, des délimitations en pointillés marquent la fin d’un sol ou la transition entre deux niveaux stratigraphiques. Il s’agit là d’une pratique totalement absente des tirages traditionnels10. Dans les carnets, ces annotations sont rarissimes durant les premières campagnes, et toujours très succinctes. Elles deviennent fréquentes et plus riches dans les dernières années11. Ces campagnes d’appoint, menées après le séisme de 1980, étaient dirigées par Annie Schnapp-Gourbeillon et c’est justement en 1981 et plus encore en 1984 qu’on assiste à l’explosion de cette pratique. L’importance croissante accordée aux Polaroids confirme qu’ils sont désormais devenus un véritable support de l’information scientifique.

14Par leur intermédiaire, on enregistre et on illustre le quotidien de la fouille, sa progression ainsi que toute découverte notable. Tout en étant de qualité moindre et moins susceptibles de se conserver dans le temps (ils sont non reproductibles), ces clichés ont obtenu, principalement du fait de leur rapidité d’acquisition, une place à part entière dans le processus d’enregistrement de la fouille. Ils participent à l’étude du site en tant qu’outils de lecture du sol et supports du raisonnement archéologique. Ces Polaroids constituent par conséquent une documentation importante et originale, répondant à des objectifs précis, à lire en parallèle de la photographie traditionnelle.

La pratique photographique : une pièce à conviction de l’archéologie

15Les fouilles d’Eboli nous ramènent à l’ère de l’argentique, quand la pratique de la photographie requérait d’un archéologue davantage de maîtrise que n’en exige aujourd’hui le numérique.

  • 12 . La pratique d’Alain Schnapp est aussi nourrie d’influences plus personnelles, plusieurs des solut (...)

16Pour appréhender pleinement cette pratique, il faut la replacer dans l’intérêt accru de l’époque pour les méthodes de fouille, lequel se développe, dans l’archéologie française, surtout dans le sillon des études préhistoriques menées par André Leroi-Gourhan (1911-1986) à Arcy-sur-Cure (Yonne) et Pincevent (La Grande-Paroisse, Seine-et-Marne) dans les années 1950-1960, mais également sous l’influence de l’archéologie anglo-saxonne et de ladite « méthode Wheeler ». Toutes ces références transparaissent dans le travail d’Alain Schnapp à Eboli. Sa pratique photographique est tout à la fois pensée, personnelle et en même temps nourrie des normes théoriques et techniques de son époque. Parmi les influences qui lui sont chères on retiendra le séminaire de Paul Courbin (1922-1994) à l’École Pratique des Hautes Études sur les techniques de l’archéologie. Quelques années plus tard, Alain Schnapp animera lui-même, avec d’autres, le séminaire des techniques de fouilles créé à la Sorbonne en 1969. Dans les deux lieux, la pratique de la photographie est abordée12. Par ailleurs, tout un chapitre est consacré à la question dans le manuel qui fait alors autorité en la matière : Archaeology from the Earth (Wheeler 1954 : 174-181). Dans les Études archéologiques publiées sous la direction de Courbin, Albert France-Lanord (1915-1993) y reconnaît même la compétence qu’un archéologue se doit d’« acquérir en premier » (France-Lanord 1963 : 107). Cela tient, dit-il, de la conscience qu’une photo est l’image la plus fidèle que l’on conserve d’un contexte archéologique, que le fouilleur détruit nécessairement au cours de son activité. Selon lui, « un matériel photographique très complet est toujours nécessaire » sur la fouille. Il encourage à privilégier des appareils de grand format au « matériel classique des amateurs» et note l’importance d’un bon éclairage qu’il juge toujours insuffisant : « L’expérience montre qu’il est souvent indispensable de pallier la médiocrité de la lumière naturelle par un éclairage artificiel. Le flash est généralement à prohiber, sauf pour les très grands ensembles, pour lesquels il est nécessaire de disposer de plusieurs flashes synchronisés. C’est pourquoi je demande en général, sur tout chantier de fouille organisé, un branchement électrique de 10 ampères au minimum ; cela me permet en outre de pouvoir utiliser, à tout moment, des lampes spéciales et des éclairages particulier » (France-Lanord 1963 : 106).

  • 13 . Un appareil de moyen format Rolleiflex a aussi été utilisé mais il a été rapidement abandonné car (...)
  • 14 . Selon la classification de Desprès-Lonnet 2013, une bonne photo est, pour un archéologue, une pho (...)

17Ses prescriptions se révèlent toutefois difficilement applicables dès lors qu’on les confronte à nombre de terrains d’opérations de l’archéologie. Ainsi, le Montedoro d’Eboli est une colline située à 1 km de la ville, sur un terrain accidenté, où il était tout simplement impensable d’envisager un tel système d’éclairage. La photo se faisait d’ordinaire dans les conditions météorologiques du moment, en cherchant autant que possible à éviter les ombres et à profiter de la luminosité naturelle. Sur le chantier, deux appareils, de format 24 x 36 et de marques Canon et Nikon, étaient utilisés en remplacement des plus vieux appareils à chambre13. On retrouve là l’équipement recommandé pour les photographes amateurs mais également prisés des archéologues : peu encombrant, il permettait de répondre à la plupart des problèmes de documentation (France-Lanord 1963 : 107 ; Chéné et al. 1999 : 27). L’intérêt premier était de disposer simultanément d’une pellicule N&B et d’une pellicule couleur, cette dernière utilisée dès 1973 ; le second de pallier tout imprévu, toute panne de matériel ou mauvais rendu des clichés. Les photos étaient prises par les deux responsables du chantier. Alain Schnapp et Annie Schnapp-Gourbeillon tenaient au jour le jour, selon l’usage, un carnet-photo où étaient reportés l’indication du secteur de fouille et du sujet ainsi que l’axe de prise de vue. On y reconnaît aisément leurs deux écritures. Quant au développement des clichés, il se faisait auprès d’un photographe local, au rythme d’un à deux tirages par semaine. On peut légitimement se demander si ces photographies étaient des documents vivants au moment de la fouille, au sens d’outils utiles au quotidien du fouilleur. Le rythme des tirages étant différent de celui de la fouille, les fouilleurs n’avaient pas accès immédiatement à cette documentation. Et les prises de vue en argentique étant limitées, ils n’étaient jamais assurés de disposer d’une « bonne photo »14. Le risque de la rater, de perdre de l’information, était donc réel. Pourtant la fouille, conditionnée par des impératifs de temps, ne pouvait s’arrêter ni même caler parfaitement son rythme sur celui du photographe. À cet égard, les Polaroids servaient en quelque sorte à exercer en amont un certain contrôle sur la production photographique : une photo était ainsi validée directement sur le terrain, tout comme on s’assurait qu’aucun obstacle indésirable n’en contaminait le cadre.

  • 15 . Parmi les tirages-papiers, on trouve peu de photos couleurs, sinon une série de clichés grand for (...)
  • 16 . Inversement, on regrette par moments l’absence de photos couleurs, notamment pour le pavement de (...)
  • 17 . Elles sont aussi des « souvenirs » revêtant une dimension plus personnelle.

18La photographie occupe donc sans surprise une place non négligeable dans les archives d’Alain Schnapp. Celles-ci, scellées en 1984, peuvent être considérées comme un ensemble clos qui rend compte assez fidèlement de la pratique archéologique et des différentes étapes du processus scientifique. Le fonds contient près de 550 photos de fouille différentes, majoritairement en noir et blanc, réparties sur les six campagnes (fig. 4). Ces clichés nous sont parvenus sous forme de négatifs, dans une grande variété de formats (principalement en pellicules de 35 mm mais aussi grands formats), ainsi que sous la forme de nombreux tirages-papier (parfois en double ou triple exemplaire) et, comme nous le verrons plus tard, de diapositives. Il n’est pas inintéressant de se pencher sur les spécificités de cette documentation qui offre une image complète de la pratique photographique sur un chantier français des années 1970-1980. Cette pratique accompagne l’exploration du site pour en documenter les différents aspects et les nombreuses découvertes. Les sujets des prises de vue sont donc les structures, les strates, les coupes, en un mot l’ensemble des données produites sur le terrain, que l’on peut organiser de manière suivante : les vues générales (du site, de l’environnement, des sondages) ; les vues archéologiques (détails des structures, des niveaux d’effondrement, des couches de remblai, positionnement du matériel avant prélèvement, etc.) ; enfin les vues anecdotiques qui témoignent des conditions de la fouille. À ce panorama photographique s’ajoutent deux prises de vue zénithales en couleur de la zone du « sanctuaire », effectuées en 1973 au moyen d’un ballon captif (à l’initiative de Bruno D’Agostino). Si la photo aérienne était bien répandue en Italie du sud dans ces années, notamment dans la région voisine de Basilicate (Adamesteanu 1978), elle ne fut pas davantage sollicitée à Eboli où elle resta marginale : ce sont les seules photos de ce type qui furent réalisées sur la fouille, afin d’illustrer la principale zone explorée. Enfin, le fonds conserve un ensemble de 80 diapositives en couleur, complément direct et précieux à la documentation en noir et blanc15. Curieusement, on ne note pas de spécificité très nette dans le choix des sujets : tous les aspects de la fouille semblent représentés. Cette documentation répond toutefois à deux objectifs principaux. Il s’agissait d’une part de saisir les aspects que ne pouvait pas rendre la photographie en noir et blanc : celle-ci permettait des clichés plus nets et au grain plus fin, mais les photographies couleurs montraient leur supériorité dès lors qu’il s’agissait de saisir des nuances de teintes et de clarifier des détails archéologiques, par exemple pour les stratigraphies mais aussi pour les niveaux protohistoriques où le matériel céramique et la faune ont été photographiés en place16. D’autre part, la présence de plusieurs vues anecdotiques, dont l’intérêt scientifique est souvent moindre (mais pas inexistant), nous rappelle que ces photographies contribuaient aussi à la mise en valeur de la fouille : elles étaient utilisées lors des conférences faites annuellement à Eboli pour illustrer l’activité archéologique autant que les découvertes. La présence de photos en couleur des prises des repas ou des ouvriers au travail ne doit donc pas surprendre17. Ces deux destinations des clichés ont eu un impact sur la pratique de terrain.

19Cette documentation est complétée par tout un corpus photographique du matériel archéologique, soit quelque 300 clichés des formes diagnostiques, réalisés dans le cadre de la post-fouille. Les photos sont pré-normées avec l’indication du contexte de provenance (carré de fouille et US) et la présence d’une échelle graphique. On suit aisément à travers elles la progression du travail des chercheurs. Les photos existent souvent en plusieurs exemplaires correspondant à autant de tirages-papier. La plupart du temps, à un cliché correspond un seul objet mais des séries typologiques ont également été réalisées (pour les pesons, la céramique protohistorique, le petit mobilier, etc.), dans une phase plus avancée de l’étude. Dans une telle phase, 277 fiches-objets ont été renseignées avec la description de l’objet, l’indication du contexte de découverte, l’ajout de parallèles bibliographiques, etc. Et, dans un grand nombre de cas, un document iconographique a été collé sur la fiche. Il peut s’agir d’une simple photo mais on retrouve souvent un photomontage plus complexe : une voire deux photographies présentant l’objet sous différents angles sont mises en vis-à-vis du profil dessiné à l’échelle 1. C’est là une pratique bien normalisée en archéologie (Desprès-Lonnet 2013 : §34), et une seconde finalité pour ces clichés.

Fig. 4. La documentation photographique. En haut : Tronçon du mur en appareil polygonal visible avant les fouilles. En bas : secteur de fouille dudit « sanctuaire ». À droite : Photographie en cours d’une petite lampe de terre cuite. © Archives A. Schnapp.

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Conclusion

  • 18 . Une sélection des photos de fouille et de mobilier était montée en planches pour servir d’annexes (...)

21L’analyse de l’ensemble du corpus met en lumière une pratique photo cohérente et multiforme qui jalonne les différentes étapes de la recherche archéologique avec des objectifs bien distincts : la photographie enregistre les résultats et l’avancée des travaux sur le terrain, elle fait partie intégrante du processus de post-fouille et de l’élaboration du rapport annuel rendu à la Surintendance18. C’est donc d’abord une documentation de travail, prise par les chercheurs pour eux-mêmes – comme mémoire visuelle de leur activité – et comme support de leur réflexion, outil pour la reconstruction d’un contexte et preuve pour l’interprétation des faits et l’élaboration d’un discours historique. En ce sens, la pratique photographique observée à Eboli est bien assimilable à une opération de « prise de notes » (Desprès-Lonnet 2013 : §23) ou encore à une « pièce à conviction » (Chéné et al. 1999 : 12). Sous cet angle, elle est comparable à l’usage fait des Polaroids qui, comme nous l’avons montré, s’apparente fondamentalement à une opération de prise de notes informelle. Mais elle est aussi un instrument essentiel à la valorisation de la fouille, de sorte que les clichés doivent être conservés, reproduits, publiés, etc. Leur finalité est par conséquent tout à la fois de montrer, de démontrer et d’illustrer la réalité et les résultats de la recherche archéologique. Par sa richesse et sa diversité, la photographie est sans nul doute par excellence la mémoire de la fouille qui s’est déroulée il y a maintenant quarante ans au sommet de la colline du Montedoro.

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Bibliographie

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Aniceto L. 2019. « Un site lucanien au nord du Sélé. L’exploration archéologique de la colline du Montedoro à Eboli (1973-1981) ». In : O. de Cazanove & A. Duplouy (dir.), La Lucanie entre deux mers. Archéologie et patrimoine : Actes du Colloque International, 5-7 novembre 2015, Naples- Paris, Centre Jean Bérard : 193-207.

Chéné A., Foliot P. & Réveillac M. 1999. La pratique de la photographie en archéologie. Aix-en-Provence, Édisud.

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Courbin P. (éd.). 1963. Études archéologiques. Paris, SEVPEN.

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Desprès-Lonnet M. 2013. « La photographie de travail dans les recherches en archéologie : un objet hybride entre prise de note informelle et compte rendu normé », Sciences de la société, 89 [En ligne] : 74-94.

France-Lanord A. 1963. « Intérêt et limites des méthodes scientifiques en archéologie ». In : P. Courbin (dir.). Études archéologiques. Paris, SEVPEN : 105-116.

Lenormant F. 1883. À travers l’Apulie et la Lucanie : notes de voyage, 2. Paris, Lévy.

Matta G. & Romano A. 1836. « Antico castello di Eboli e mura ciclopee scoperte presso quella città », BdI : 102-103.

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Wheeler M. 1954. Archaeology from the Earth. Harmondsworth, Penguin Book.

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Notes

1 . Je remercie chaleureusement Anissa Yelles de l’opportunité qu’elle m’a offert de présenter cette étude dans son séminaire doctoral puis de la publier. Tous mes remerciements vont naturellement à Alain Schnapp, sans qui la reprise du dossier n’aurait pas été possible. Cet article cherche à faire dialoguer un retour d’expérience issu de mes échanges réguliers avec lui et de l’étude de ses archives personnelles, que je mène depuis 2014.

2 . Le dépouillement de la documentation ancienne a été effectué par Marina Cipriani et les contextes en question sont parmi les moins bien attestés d’Eboli : les tombes sont démantelées, le matériel perdu.

3 . La synthèse la plus complète reste Cipriani 1990, actualisée dans Di Michele 2008 pour la documentation protohistorique. Plus récemment, ce panorama a été rediscuté en deux occasions (Aniceto 2017 ; 2019).

4 . Il s’agit là de l’interprétation traditionnelle (cf. Cipriani 1990 : 137-138), discutable.

5 . L’horizon protohistorique d’Eboli est le seul à avoir fait l’objet d’une publication détaillée dans Schnapp-Gourbeillon 1986.

6 . Il faut citer cependant une étude ponctuelle portant sur la typologie du matériel découvert dans l’édifice méridional, publiée dans D’Andrea 2002.

7 . Certains documents conservés dans ce fonds n’appartiennent pas directement à la fouille, comme c’est le cas d’une série de photos prises par Alain Schnapp au musée d’Eboli et relatives au matériel découvert lors de la fouille de 1950. Mais ces documents s’insèrent bien dans l’étude globale du site.

8 . Dans le cadre des campagnes de numérisation du projet de recherche Cardo – Carnets de fouilles. La documentation archéologique immergée (1898-1986), piloté par O. de Cazanove, j’ai eu l’opportunité d’étudier de près ces carnets, respectivement à Dijon et à Potenza. Un bilan préliminaire de ce travail peut être consulté sur le carnet Hypothèses du projet : https://cardo.hypotheses.org/350.

9 . À Eboli, au contraire, le terme de Polaroid est utilisé régulièrement dans les carnets, et A. Schnapp a confirmé l’usage d’un appareil Polaroid 330. Dans les mêmes années, le Polaroid est aussi employé par certains de nos collègues italiens : ainsi, Claude Albore Livadie l’utilise dans ses carnets de la fouille de la nécropole de Calatia (1979), toujours en Campanie (remarque de Ségolène Maudet, que je remercie chaleureusement).

10 . Mais qui est en revanche tout à fait commune dans les carnets des archéologues de cette époque, comme l’attestent de nouveau les journaux de fouilles d’Alésia.

11 . De telles annotations sont attestées dans le carnet n° 2, aux pages 59, 60, 63, 65, 67, 71 et 72.

12 . La pratique d’Alain Schnapp est aussi nourrie d’influences plus personnelles, plusieurs des solutions qu’il utilise à Eboli lui ayant été suggérées aux cours de discussions avec son frère, Jo Schnapp, photographe professionnel.

13 . Un appareil de moyen format Rolleiflex a aussi été utilisé mais il a été rapidement abandonné car il ne disposait pas d’un objectif interchangeable.

14 . Selon la classification de Desprès-Lonnet 2013, une bonne photo est, pour un archéologue, une photographie « lisible », qui « informe ».

15 . Parmi les tirages-papiers, on trouve peu de photos couleurs, sinon une série de clichés grand format (17x23) du fond de cabane. Cela s’explique pour des raisons économiques : les photos couleurs étaient obtenues à partir d’une pellicule Ektachrome qui permettait une révélation directe de la diapositive. Des tirages papiers ou agrandissements pouvaient ensuite être obtenus à la demande. Coûteux, ils ne l’ont été que pour les niveaux protohistoriques dont l’étude a été poussée jusqu’à publication (Schnapp-Gourbeillon 1986).

16 . Inversement, on regrette par moments l’absence de photos couleurs, notamment pour le pavement de cocciopesto rouge du « sanctuaire » tardo-républicain.

17 . Elles sont aussi des « souvenirs » revêtant une dimension plus personnelle.

18 . Une sélection des photos de fouille et de mobilier était montée en planches pour servir d’annexes à ces rapports. C’est là une autre finalité de ces photos et donc de la pratique photographique en archéologie.

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Pour citer cet article

Référence papier

Lucas Aniceto, « Documenter et observer : la place de la photographie dans les archives de fouille d’Alain Schnapp »Les nouvelles de l'archéologie, 170 | 2023, 54-60.

Référence électronique

Lucas Aniceto, « Documenter et observer : la place de la photographie dans les archives de fouille d’Alain Schnapp »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 170 | 2023, mis en ligne le , consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/14419 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.14419

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Auteur

Lucas Aniceto

Chercheur postdoctorant

Labex PASP « Les passés dans le présent »,

Umr 7041 ArScAn « Archéologie et sciences de l’Antiquité »

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Droits d’auteur

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