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Dossier

Photographier et documenter les Antiquités nationales

Du terrain à l’image
Laurent Olivier
p. 41-46

Résumés

Cet article présente les origines de la photographie archéologique française, liées notamment à l’action de Jean-Baptiste Auguste Verchères de Reffye (1821-1880) au sein de la Commission de Topographie des Gaules et du Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye.

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Texte intégral

  • 1 . Le décret impérial du 8 mars 1962 décide la création d’un « musée d’antiquités celtique et gallo- (...)

1Dans toute l’Europe, les années 1860 sont la « décennie prodigieuse » de l’archéologie, qui voit se multiplier les fouilles et les découvertes, révélant la profondeur et la diversité d’un nouveau domaine des sciences historiques : les Antiquités nationales. En France, sont révélées alors les lointaines origines de la Préhistoire – notamment grâce aux travaux de Jacques Boucher de Perthes (1788-1868) dans la Somme, d’Édouard Lartet (1801-1871) et de Henry Christy (1810-1865) dans les grottes de Dordogne –, comme la culture matérielle des âges des métaux jusqu’à la période gauloise. Créé en 1862, le musée des Antiquités nationales (MAN) de Saint-Germain-en-Laye – aujourd’hui musée d’Archéologie nationale1 – joue alors un rôle de premier plan dans la constitution de cette nouvelle archéologie des archives matérielles de l’histoire de l’humanité, qui précèdent les sources traditionnelles de l’Histoire.

2Comment représenter ces « archives du sol » exhumées par les fouilles et les découvertes ? L’illustration occupe alors une place centrale dans la transcription, la diffusion et la discussion de ces nouveaux matériaux historiques que sont les vestiges archéologiques. Dès la fin des années 1850, la photographie documentaire s’impose, aux côtés du dessin et du relevé graphique, grâce au développement d’un nouveau procédé : le négatif-verre au collodion humide. Cette « nouvelle photographie », qui s’émancipe de la sphère des Beaux-Arts pour devenir le langage visuel des scientifiques, favorise l’éclosion d’un nouveau mode de représentation propre à l’archéologie des Antiquités nationales.

3Ainsi, la photographie permet-elle de suivre les transformations des connaissances de cette nouvelle branche du savoir archéologique : on voit comment les chercheurs de cette fin du xixe siècle s’emploient à tenter de déchiffrer les sites et les vestiges archéologiques afin d’en donner une représentation visuelle adéquate.

Une brève histoire des origines de la « nouvelle photographie »

  • 2 . Le « collodion photographique » est produit à partir de « coton-poudre » dissous dans un mélange (...)

4Les années 1850 voient l’essor d’un nouveau procédé photographique : l’obtention de plaques au collodion humide, dont l’invention est introduite en 1851 par l’Anglais Frederick Scott Archer (1813-1857). Ce nouveau procédé est néanmoins encore délicat à mettre en œuvre. Il nécessite de produire des plaques enduites de « collodion photographique », puis de les exposer encore humides sur un châssis spécial à l’intérieur de la chambre de l’appareil de prise de vue2. Pour sortir de l’atelier et se transporter sur le terrain, le photographe doit emporter avec lui un important équipement de produits chimiques, d’eau et de plaques de verre. En revanche, le temps de pose est réduit à moins d’une minute : on peut réaliser ainsi des prises de vue quasi instantanées. Après lavage et fixage de la plaque, que l’on recouvre en fin d’opération d’un vernis protecteur, on obtient des épreuves positives par contact avec un papier albuminé préalablement sensibilisé au chlorure d’argent (Gautrand 1994).

5La diffusion de ce nouveau procédé entraîne l’adoption presque générale du négatif-verre à partir du milieu des années 1850 et le déclin généralisé des autres procédés photographiques que sont le daguerréotype et le calotype. Or, cette transformation n’est pas seulement technique : elle affecte l’apparence de l’image photographique, rendue plus nette et plus lisible. Elle se distingue ainsi des autres modes de rendu visuel – et en particulier du calotype – qui donnaient à la photographie l’aspect d’une interprétation graphique du réel, finalement assez proche des productions des Beaux-Arts, telles que le dessin ou la peinture. La « nouvelle photographie » des années 1850 s’impose donc comme un nouveau médium, directement adapté à l’objectivité scientifique. De création, la photographie devient document.

  • 3 . Louis-Cyrus Macaire, « Note relative à la création d’une section de photographie au Ministère d’É (...)

6À ce titre, ce nouveau procédé intéresse désormais les scientifiques et les militaires. La photographie sur négatif-
verre est utilisée notamment pour l’illustration scientifique en vue de la publication, comme en témoignent les premières tentatives de Louis Rousseau (1787-1856), aide-naturaliste, et de Jacques-Philippe Potteau (1807-1876), préparateur et photographe au Muséum d’Histoire naturelle de Paris (Potteau 1854). De même, l’armée saisit très vite l’intérêt de cette photographie objective, dénuée de toute interprétation du réel. Aussi, en 1855, le photographe Louis-Cyrus Macaire (1807-1871) recommande la création d’une « section de photographie au ministère d’État », qui aurait pour but de réaliser, par la prise de vues photographiques, un « relevé universel » des lieux et des territoires3. Il s’agit, en l’occurrence, d’exploiter les qualités de captation de la prise de vue photographique pour réaliser des levers topographiques sur site. Dans l’esprit de Macaire, on pourra enregistrer ainsi autant de points stratégiques que constituent les ports et les côtes, ou encore les sites fortifiés et les reliefs – à un niveau de précision qui inclue, précise-t-il, les « types d’hommes d’animaux (et) de plantes ». Autant dire l’intégralité du réel.

Capter les lieux : la photographie panoramique

7Le caractère « instantané » des clichés sur négatif-verre au collodion permet en effet de multiplier les prises de vue depuis un même point – et par conséquent d’agrandir l’ouverture visuelle sur le sujet –, ce que ne permettaient guère les procédés antérieurs. L’adoption du négatif-verre au collodion permet ainsi le développement de la photographie panoramique, particulièrement utile pour la captation des paysages, des sites ou des monuments. Ainsi, dès 1851, le photographe Édouard Baldus (1913-1889) produit-il des images panoramiques en assemblant des séries de prises de vues, à l’occasion d’une campagne d’inventaire photographique du patrimoine national commandée par la mission héliographique de la Commission des Monuments historiques. La technique de prise de vue panoramique a également été mise en œuvre en 1859 par le photographe Louis de Clerc (1837-1901), lors de sa mission de relevé archéologique en Syrie.

8La recherche militaire travaille sur l’exploitation de la photographie panoramique à des fins stratégiques. En 1861, le colonel Aimé Laussédat (1819-1907) parvient à réaliser un lever topographique du Mont Valérien, grâce à une chambre photographique équipée d’un dispositif permettant des mesures angulaires, adapté des modes de relevé topographique à la planchette. Cette nouvelle technique de levé, qui repose sur l’emploi de négatifs-verre au collodion, ne porte pas encore de nom. Laussédat propose de l’appeler « photogrammétrie », « métrophotographie » ou encore « phototopographie » (Meyer-Pajou 2012). Mais l’idée est là : la photographie peut constituer le nouveau support de la topographie militaire – et remplacer ainsi les levers graphiques traditionnels, en réduisant considérablement les temps d’exécution des rendus.

Alise-Sainte-Reine et Gergovie : premiers panoramas archéologiques

9Au début des années 1860, Jean-Baptiste Auguste Verchère de Reffye (1821-1880), l’ingénieur militaire et officier d’ordonnance de l’empereur Napoléon III (1808-1873), introduit la photographie pour documenter l’archéologie du site d’Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or). De 1861 à 1862, les environs du plateau du Mont-Auxois, où l’on situe l’ancienne Alésia de la Guerre des Gaules, font alors l’objet d’un programme de fouille coordonné par la Commission de la Topographie des Gaules (CTG) pour le compte du souverain, lequel a entrepris la rédaction d’un livre consacré à l’Histoire de Jules César (Napoléon III 1865-1866 ; Rafowicz 2017 ; Coll. 2020).

  • 4 . Dossier personnel d’Auguste Verchère de Reffye, feuille de notation pour l’année 1858 (Vincennes, (...)

10En tant que militaire, Reffye s’intéresse à la photographie depuis au moins l’année 18584 ; il fréquente ainsi certainement l’atelier photographique créé en 1859 au Dépôt central de l’Artillerie, dont la mission première s’oriente alors vers la photographie topographique. Dans ce contexte, il est vraisemblable qu’il a directement inspiré les prises de vue panoramiques des sites d’Alise-Sainte-Reine, réalisées entre 1859 et 1861, puis de Gergovie, effectuées entre 1861 et 1862 (fig. 1).

11L’auteur du panorama d’Alésia nous est inconnu, mais celui de Gergovie a été exécuté par Jean-Baptiste Malchaussé, dit Bérubet (1804-1887), opticien-photographe à Clermont-Ferrand. Les deux opérateurs ont opté pour un assemblage de clichés, tirés sur papier albuminé, à partir de négatifs sur plaques de verre au collodion humide. Dans les deux cas, il est frappant de constater combien ces prises de vue s’inscrivent dans une perspective de topographie militaire, qui sous-tend les recherches menées à Alise comme à Gergovie. En l’occurrence, l’usage des panoramas permet d’estimer les reliefs et les distances, dans la situation d’un siège de ces places, c’est-à-dire du point de vue de Jules César.

12Reffye s’est par ailleurs vraisemblablement essayé lui-même à la photographie de terrain. Il a notamment fait réaliser plusieurs plaques de verre représentant des prises de vue des portions des dispositifs de fortification établis par César à Alésia, restitués en grandeur naturelle dans son « atelier d’étude » de Meudon (fig. 2). Ces images des toutes premières restitutions d’archéologie expérimentale, qui doivent dater des environs de 1862, portent sa signature. Ici, la photographie ne vise pas seulement à documenter : son instantanéité est mise en œuvre pour enregistrer l’image d’une création éphémère – faite de branchages et d’accumulations de mottes de gazon – qui ne pourra pas être longtemps conservée en l’état.

Fig. 1. 1859-1861 ? Élément de la vue panoramique du site d’Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Fig. 1. 1859-1861 ? Élément de la vue panoramique du site d’Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Fig. 2. 1862 ? Reconstitution d’une portion de fortification césarienne d’Alésia à l’atelier d’étude de Meudon. © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Fig. 2. 1862 ? Reconstitution d’une portion de fortification césarienne d’Alésia à l’atelier d’étude de Meudon. © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Documenter les découvertes par la photographie

13Reffye est impliqué dans le programme de fouille de la CTG à Alise pour ce qui concerne plus particulièrement l’étude des restes d’armement découverts dans les fossés appartenant au dispositif de siège mis en place par César. En collaboration avec le musée romain-germanique de Mayence, il développe en particulier des méthodes de dégagement et de conservation des éléments en fer (Reffye 1865). Concepteur d’artillerie – on lui doit notamment le développement du « canon à balles » ou mitrailleuse Reffye, en 1866 –, il produit également des reconstitutions de pièces d’artillerie romaine dans son atelier d’étude de Meudon.

14C’est à l’occasion de la publication de l’étude des pièces d’armement issues de fouilles de 1861-1862 à Alise que Reffye en fait réaliser une couverture photographique, pour son article de septembre 1864 dans la Revue archéologique (Reffye 1864b ; fig. 3). La technique de reproduction des photographies n’est pas encore au point et les clichés, tirés individuellement sur papier albuminé, sont collés sur les pages de la revue. Les prises de vue ont vraisemblablement été réalisées à Meudon, où ces objets avaient été restaurés en attendant leur transfert au musée de Saint-Germain, où ils ne seront inventoriés qu’en 1869.

  • 5 . Une partie des objets photographiés en 1864 y sont reproduits dans un nouvel arrangement et ont d (...)

15Les tirages sont signés par le photographe A. Villeneuve (s. d.), mais un jeu d’épreuves préparatoires à la publication, conservé aux archives du Musée de Saint-Germain, porte le cachet-signature de Paul Augustin Gueuvin (1809-1889). Propriétaire d’un atelier photographique situé à Paris, 20 rue Cassette, Gueuvin a été employé par Napoléon III au Louvre ; il a manifestement travaillé spécialement sur le mobilier d’Alise pour Reffye. Une seconde série de trois planches, dont les tirages portent à nouveau la signature de Villeneuve, est d’ailleurs réalisée en 18655.

16Ces clichés sont exceptionnels, non pas tant en ce qu’ils apportent la confirmation de l’emplacement du site d’Alésia à Alise que par les pièces d’armement qui y ont été retrouvées, la photographie jouant ici le rôle d’élément de preuve matérielle (Yelles 2020a). Ces prises de vues sont singulières parce que la photographie ne sert pas ici à reproduire des éléments mobiliers remarquables, mais en l’occurrence des débris de fer habituellement dédaignés par les musées et les collectionneurs d’antiquités. Car, comme le souligne Reffye, « qui mieux que cet humble et utile métal peut nous initier aux mystères de la vie de nos ancêtres ? » (Reffye 1865 : 392). Ainsi, comme les panoramas d’Alise et de Gergovie, les planches de mobilier d’Alise portent l’empreinte intellectuelle de Reffye ; elles témoignent de son ambition, à savoir que « les collections doivent avant tout servir à la vulgarisation de la science » (Reffye 1865 : 397 ; Proust 2020 : 50-62).

  • 6 . Faut-il lire ici plutôt des « estampages » ? Spécialiste d’épigraphie latine, Casimir Creuly sera (...)

17Gueuvin, qui apparaît derrière les prises de vue des objets de fouille d’Alise, est semble-t-il un habitué du musée de Saint-Germain. En tout cas, son nom est recommandé le 6 janvier 1866 par Philibert Beaune (1905-1867), attaché de conservation au MAN, au général Casimir Creuly (1795-1879), qui participe au programme des fouilles de la CTG à Alise, pour la photographie de ses « estampilles » (Beaune s. d. : 69 n° 168)6. Il n’est sans doute pas anodin de relever que Gueuvin réalise, aux alentours de 1862, plusieurs clichés panoramiques de Paris, pris depuis la Tour Saint-Jacques. La technique utilisée est la même que celle employée pour le panorama d’Alise : les prises de vue ont été réalisées sur plaques au collodion humide, puis des tirages d’épreuves ont été effectués sur papier albuminé, lesquelles ont ensuite été contrecollées sur carton. On peut se demander alors si Gueuvin n’a pas contribué, directement ou indirectement, à la production des vues panoramiques d’Alise.

Fig. 3. 1864 ? Planche de mobilier archéologique des fouilles d’Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Fig. 3. 1864 ? Planche de mobilier archéologique des fouilles d’Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Une photographie archéologique ?

18Reffye a compris que, bien qu’encore chère et lourde à mettre en œuvre, la photographie est destinée à devenir une pratique routinière pour la documentation des collections archéologiques. Face à leur afflux continu, il n’est plus question de faire appel ponctuellement à un photographe extérieur. Aussi, en juillet 1864, Reffye demande-t-il qu’un photographe – dont il évoque l’existence dans un courrier au premier conservateur du MAN, Claude Rossignol (1805-1886) – soit affecté auprès de lui à Meudon pour ses prises de vue archéologiques (Reffye 1864a).

19Encore timidement, la photographie commence à être utilisée pour illustrer les découvertes archéologiques marquantes. Ainsi, plusieurs clichés sont-ils pris vers 1863 de l’extraordinaire ensemble de parures en or d’époque celtique découvertes lors des fouilles du tumulus à tombe à char de la Butte à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or), sous la direction d’Eugène Stoffel (1821-1907), également officier d’ordonnance de Napoléon III. Nous ignorons qui a réalisé ces prises de vue, dont ont été tirées des épreuves sur papier albuminé ; elles ont été déposées au musée de Saint-Germain sans doute au moment de l’entrée en collection de ce mobilier (fig. 4).

20De manière révélatrice, ces premières prises de vue archéologiques détaillent régulièrement des pièces d’antiquités remarquables, ou des ruines monumentales, mais la chambre photographique se détourne des fouilles elles-mêmes – comme s’il n’y avait rien à y voir, que ce qui est destiné à en être dégagé, ou extrait : des substructions, ou des objets exemplaires. Nous ne disposons ainsi d’aucune photographie de terrain des recherches impériales entreprises à Alésia, Gergovie (La Roche-Blanche, Puy-de-Dôme), Uxellodunum (Le Puy-d’Issolud à Vayrac, Lot) ou encore à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or).

21Des impératifs logistiques entravent certes encore la réalisation de prises de vue de chantier : il est difficile de faire arriver sur les lieux de fouilles, souvent reculés, le lourd et encombrant matériel nécessaire à la prise de vue photographique. Mais les archéologues eux-mêmes ne maîtrisent pas encore la lecture stratigraphique du terrain, ni par conséquent l’observation des contextes archéologiques. Dans ce cas, c’est toujours le dessin qui continue à se substituer à la photographie, lorsqu’il s’agit de relever des profils de fossés – comme à Alise – ou des plans de tombes, comme à Saint-Étienne-au-Temple (Marne) : en mai 1865, Alexandre Bertrand (1820-1902), directeur du musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, y observe alors les premières sépultures gauloises (Olivier 2010).

Fig. 4. 1863 ? Parures en or de la sépulture à tombe à char du tumulus de La Butte à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Fig. 4. 1863 ? Parures en or de la sépulture à tombe à char du tumulus de La Butte à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Documenter les contextes archéologiques

  • 7 . Par terrain archéologique, nous entendons un lieu de découverte archéologique, souvent fortuite, (...)

22Le premier cliché d’un terrain archéologique est sans nul doute celui pris le 17 avril 1859 à l’instigation du géologue anglais Joseph Prestwich (1812-1896) dans la carrière de Saint-Acheul à Amiens (Somme), où Jacques Boucher de Perthes découvre les outils taillés en silex d’une civilisation préhistorique qu’il pense antérieure au déluge biblique (Boucher de Perthes, 1847-1864). On y voit un ouvrier poser, le doigt sur la partie du front de taille d’où provient une « hache antédiluvienne » (reproduit in Cohen et Hublin, 1989 : 185). Mais le premier cliché de fouille est, à notre connaissance, une prise de vue effectuée sans doute en 1867 sur le rempart à poutrage de type murus gallicus mis au jour à l’oppidum de Murcens (Lot) par l’agent voyer Étienne Castagné (1823-1890 ; Castagné 1874)7. Dans l’Album des fouilles, réalisé pour la Commission de Topographie des Gaules, la « vue de détail de la fouille B » montre en effet une section de la masse du rempart, qui permet d’identifier pour la première fois le type de rempart gaulois à poutrage interne mentionné par César à propos de la forteresse d’Avaricum (Bourges, Cher) (fig. 5).

23Le terrain a été préparé pour la prise de vue. Les fouilleurs ont nettoyé le profil du rempart, en le débarrassant de ses éboulis ; ils ont vidé en outre les dix alvéoles réparties en deux rangs de cinq assises du poutrage, aujourd’hui disparu suite à la décomposition du bois des madriers. Dans une perspective pédagogique, Castagné a replacé, dans chacune des alvéoles des clous de murus en fer placés verticalement. Ici, la photographie archéologique fait plus que montrer : elle enseigne ; elle démontre, en restituant un mode d’assemblage des éléments du poutrage du rempart gaulois.

24Ce cliché du Puy d’Issolud est un élément précurseur. Il faudra attendre en effet la période de l’entre-deux-guerres pour que la pratique de la prise de vue de chantier archéologique se popularise en France. Des raisons diverses expliquent sans doute ce développement à retardement de la photographie archéologique de terrain.

25À partir des années 1920, les appareils de prises de vue seront devenus financièrement plus accessibles et surtout plus maniables, grâce à la généralisation de la pellicule photographique. Tout un chacun, pourvu qu’il en ait les moyens, pourra désormais prendre des photos – de sa famille, de ses amis, de son cadre de vie. Les archéologues photographieront aussi leurs fouilles. Mais surtout, l’essor de la photographie de fouille accompagnera la présence plus régulière des archéologues sur le terrain. Désormais capables d’observer des structures archéologiques, des stratigraphies et des assemblages de mobilier archéologique qu’il convient de documenter in situ, avant que la poursuite de la fouille ne les fasse disparaître, ils abandonneront la pratique de confier à des dessinateurs le soin de représenter les contextes de fouille a posteriori, comme des reconstructions. Combinant ponctualité et instantanéité, la photographie de fouille pourra dès lors se substituer au dessin, tant que le souci premier ne sera pas d’interpréter mais de documenter le terrain archéologique. Mais ceci est une autre histoire.

Fig. 5. 1867 ? « Vue de détail de la fouille B » à l’oppidum de Murcens (commune de Cras, Lot). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Fig. 5. 1867 ? « Vue de détail de la fouille B » à l’oppidum de Murcens (commune de Cras, Lot). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.

Conclusion : une anthropologie de l’archéologie photographiée ?

26Ces premières images photographiques de l’archéologie des Antiquités nationales, mise en chantier dès la fin des années 1850 par la Commission de Topographie des Gaules, puis par le musée des Antiquités nationales à partir du courant des années 1860, nous entraînent dans une véritable « archéologie de l’image », ainsi que nous y incite Anissa Yelles (2019 : 18). Cependant, ces précieux et délicats tirages sur papier albuminé ne font pas seulement que nous projeter face à l’environnement matériel des premières recherches archéologiques françaises entreprises à la fin du xixe siècle : ils nous donnent à voir également comment ces premiers chercheurs, qui jettent alors les bases de l’archéologie nationale, approchent le matériau archéologique constitué par les sites et les vestiges matériels.

27À ce titre, l’« archéologie de la photographie archéologique » ouvre sur une véritable perspective d’anthropologie de l’archéologie, comme le souligne à nouveau Anissa Yelles : en effet, « il s’agit d’observer le comportement des hommes face aux ruines, d’étudier les imaginaires qui s’y rattachent, le rapport des archéologues du passé eux-mêmes aux vestiges » (Yelles 2020b : 191). Qu’y a-t-il dans l’image ; qu’est-ce qui reste hors champ ? Quelles barrières les innovations de la technique photographique permettent-elles de lever ; quels domaines nouveaux de la visualisation du réel ouvrent-elles ainsi, mais à quelles limites se trouvent-elles également confrontées ? Voici quelques-unes des questions qu’offre d’explorer ce nouveau champ de l’histoire et de l’épistémologie de l’archéologie.

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Bibliographie

Archives

Beaune P. (s. d.). Journal des collections du musée de Saint-Germain. Saint-Germain-en-Laye, archives du Musée d’Archéologie nationale.

Reffye J.-B. A. de 1864a. Courrier manuscrit du 29 juillet 1864, adressé à Claude Rossignol, conservateur du musée de Saint-Germain. Saint-Germain-en-Laye, archives du Musée d’Archéologie nationale.

Reffye J.-B. A. de 1866b. Courrier manuscrit du 10 janvier 1866, adressé à Claude Rossignol, conservateur du musée de Saint-Germain. Saint-Germain-en-Laye, archives du Musée d’Archéologie nationale.

Publications

Boucher de Perthes J. 1847-1864. Antiquités celtiques et antédiluviennes. Paris, Treuttel et Würtz, 3 vol.

Castagné É. 1874. « Mémoire sur la découverte d’un oppidum avec muraille et emplacement d’habitations gauloises à Murcens, commune de Cras, département du Lot », Congrès archéologique de France, XLI : 427-538.

Cohen C. & Hublin J.-J. 1989. Boucher de Perthes. Les origines romantiques de la préhistoire. Paris, Belin.

Coll. 2020. D’Alésia à Rome. L’aventure archéologique de Napoléon III (1861-1870). Catalogue de l’exposition du musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye (28 mars au 15 juillet 2020). Paris, Éditions de la réunion des Musées nationaux.

Gautrand J.-C. 1994. « Le collodion ». In: M. Frizot. Nouvelle histoire de la photographie. Paris, Bordas : 96.

Meyer-Pajou M. 2012. « La pratique photographique au ministère de la Guerre, 1850-1900 ». In: M. Galinier & M. Cadé (dir.). Images de guerre, guerre des images, paix en images. Perpignan, Presses universitaires de Perpignan : 189-214.

Napoléon III 1865-1866. Histoire de Jules César. Paris, Henri Plon, 2 vol.

Olivier L. 2010. « Les fouilles d’Alexandre Bertrand à Saint-Étienne-au-Temple (Marne) et les origines de l’archéologie gauloise en France », Antiquités nationales, 41 :161-190.

Potteau J.-P. 1854. Photographie zoologique. Paris, Muséum d’Histoire naturelle.

Proust C. 2020. L’archéologie à l’atelier. Paris, Hermann.

Rafowicz É. 2017. « La Commission de Topographie des Gaules (1858-1879) : structurer, encourager et contrôler le développement de l’archéologie nationale », Organon, 49 : 155-182.

Reffye J.-B. A. de. 1864b. « Les armes d’Alise. Lettre à M. le docteur Keller, Président de la Société des antiquaires de Zurich », Revue archéologique, X : 337-349.

Reffye J.-B. A. de. 1865. « Procédés pour le nettoyage et la conservation des objets en fer », Revue archéologique, XI, : 392-397.

Yelles A. 2019. « Les débuts de l’archéologie de l’image au xixe siècle. Jules de Laurière (1825-1894), pionnier du genre en France », Les nouvelles de l’archéologie, 155 : 18-22. DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.5665.

Yelles A. 2020a. « La photographie dans ses applications archéologiques au temps de Napoléon III ». In: D’Alésia à Rome. L’aventure archéologique de Napoléon III (1861-1870). Catalogue de l’exposition du musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye (28 mars au 15 juillet 2020). Paris, Éditions de la réunion des Musées nationaux : 99-101.

Yelles A. 2020b. Aux origines de la photographie archéologique. De Rome en Afrique. Préface d’Alain Schnapp. Montagnac, Éditions Mergoil.

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Notes

1 . Le décret impérial du 8 mars 1962 décide la création d’un « musée d’antiquités celtique et gallo-romaines » au Château de Saint-Germain-en-Laye.

2 . Le « collodion photographique » est produit à partir de « coton-poudre » dissous dans un mélange d’alcool et d’éther additionné d’iodure de potassium ou d’ammonium. On obtient un vernis sirupeux qui adhère à la plaque de verre pour former un film que l’on expose, après séchage, à un bain de nitrate d’argent. La pellicule de collodion prend alors un bel aspect blanc crémeux : égouttée et séchée, la plaque photographique est maintenant prête à l’emploi.

3 . Louis-Cyrus Macaire, « Note relative à la création d’une section de photographie au Ministère d’État » datée du 5 février 1855. Paris, Archives nationales, document F21 562.

4 . Dossier personnel d’Auguste Verchère de Reffye, feuille de notation pour l’année 1858 (Vincennes, archives du Service historique de la Défense, dossier Yd 4083).

5 . Une partie des objets photographiés en 1864 y sont reproduits dans un nouvel arrangement et ont dû être mis à disposition du photographe par la conservation du musée.

6 . Faut-il lire ici plutôt des « estampages » ? Spécialiste d’épigraphie latine, Casimir Creuly sera nommé en 1867 membre de la commission consultative du musée de Saint-Germain, où il sera chargé des « monuments épigraphiques ».

7 . Par terrain archéologique, nous entendons un lieu de découverte archéologique, souvent fortuite, où l’emplacement des trouvailles est visible ou clairement indiqué. Un cliché de fouille capte en revanche un dispositif d’exploration délibérée du terrain, visant à en faire apparaître les vestiges archéologiques – mobiliers ou immobiliers – qu’il contient.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. 1859-1861 ? Élément de la vue panoramique du site d’Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/14404/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 760k
Titre Fig. 2. 1862 ? Reconstitution d’une portion de fortification césarienne d’Alésia à l’atelier d’étude de Meudon. © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/14404/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 776k
Titre Fig. 3. 1864 ? Planche de mobilier archéologique des fouilles d’Alise-Sainte-Reine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/14404/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 350k
Titre Fig. 4. 1863 ? Parures en or de la sépulture à tombe à char du tumulus de La Butte à Sainte-Colombe-sur-Seine (Côte-d’Or). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/14404/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 994k
Titre Fig. 5. 1867 ? « Vue de détail de la fouille B » à l’oppidum de Murcens (commune de Cras, Lot). © Musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/14404/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 757k
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Pour citer cet article

Référence papier

Laurent Olivier, « Photographier et documenter les Antiquités nationales »Les nouvelles de l'archéologie, 170 | 2023, 41-46.

Référence électronique

Laurent Olivier, « Photographier et documenter les Antiquités nationales »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 170 | 2023, mis en ligne le , consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/14404 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.14404

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Auteur

Laurent Olivier

Conservateur général du Patrimoine

Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye

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CC-BY-NC-4.0

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