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Texte intégral

1L’archéologie est probablement l’une des rares sciences à posséder cette particularité de détruire son propre objet d’étude. André Leroi-Gourhan, dans son essai « Sur les méthodes de fouille » (1963) compare ainsi l’exploration du sol à une dissection et souligne à juste titre l’importance de la phase de documentation qui pallie en quelque sorte la nécessaire amputation de chaque unité stratigraphique. « L’enregistrement, en réalité, n’est que l’autre face de la dissection, car s’il est un fait que la pratique montre constant, c’est qu’une dissection archéologique n’est bonne que si l’on a conservé à tout instant le désir de la rendre exprimable graphiquement, par le secours du croquis, du plan, des coupes, de la photographie, du cinéma, de la maquette » (Courbin 1963 : 53).

2Une fouille n’est donc scientifiquement rigoureuse qu’à la condition que celle-ci soit parfaitement bien documentée, et pour cause ce qui est fouillé ne peut l’être de nouveau, sauf par l’intermédiaire de la production de preuves figuratives échantillonnées permettant un retour en arrière et ainsi une redécouverte visuelle des vestiges par immersion. Ces archives du sol identifient par ailleurs une matérialisation du fait archéologique (Boissinot 2015), Wheeler soulignant dans son ouvrage Archeology from the Earth qu’« une découverte n’existe qu’à partir du moment où elle a été enregistrée et non du moment où on l’a faite » (Wheeler 1989 : 209). Parmi l’ensemble des techniques de documentation citées par André Leroi Gourhan, le dessin demeure le premier compagnon naturel de l’archéologue, pour autant l’apparition de la photographie consacre de nouvelles normes en matière de protocole de relevé, bouleversant la pratique du terrain, en particulier pour ce qui concerne l’enregistrement de la stratigraphie et le traitement typologique du matériel exhumé. La possibilité d’une production immédiate et mécanique de vues en séries frontales, panoramiques, ou encore obliques, de chaque étape de la fouille facilite considérablement le travail du terrain et encourage la production d’archives davantage tournées vers ce procédé.

3Ainsi, tout comme le dessin et le carnet de notes, la photographie accompagne le cheminement intellectuel de l’archéologue dans sa chaine opératoire. Comprenant la nécessité de se former à ce médium, les archéologues procèdent à une mise en place progressive de normes documentaires de plus en plus rigoureuses, de façon à produire des images de plus en plus épurées. Ces règles ont notamment pour objectif d’abolir une mise en scène de la découverte trop longtemps pratiquée sur les chantiers. En effet, si l’utilisation de la photographie va promouvoir une technicité des méthodes de fouille, elle va paradoxalement encourager des usages que l’on pourrait juger aujourd’hui hors du champ scientifique. Ainsi pour exemple, en archéologie romaine et gallo-romaine les relevés photographiques se faisaient le plus souvent a posteriori, parfois avec des ajouts d’artéfacts n’appartenant pas à la strate d’origine, voire même au secteur documenté. Ces méthodes sont notamment observées dans les fouilles d’Émile Espérandieu à Alésia. Dans le même ordre d’idée, Wheeler dénonce le détournement de la figure humaine à but esthétique sensé, à l’origine, donner l’échelle mais qui sert en réalité bien trop souvent d’auto-promotion :

« Comme j’écris un rapport monumental sur une fouille en Palestine, j’ai devant moi une illustration représentant un bâtiment en cours de fouille, qui montre au centre la silhouette du directeur face à l’appareil avec une expression non déguisée d’autosatisfaction, le chapeau à la main de sorte qu’aucun détail intéressant ne peut échapper à ses admirateurs. L’illustration de la Pl.24.b, prise en Orient, fournit un autre exemple encore plus grotesque de la mauvaise utilisation de l’échelle humaine, le fautif étant, ici encore, le directeur lui-même. On utilisera l’échelle humaine selon deux principes : 1) la silhouette ne doit pas occuper une place disproportionnée dans la photo (faute de quoi il faut lui substituer une échelle linéaire), et 2) elle ne doit pas regarder l’appareil mais être ostensiblement employée de façon aussi impersonnelle que possible » (Wheeler 1989 : 75).

4Le métier d’archéologue est donc centré sur la notion d’« image-enregistrement » (Ginouvès & Guimier-Sorbets 1992), puisqu’il nécessite un protocole spécifique, reposant sur l’enregistrement figuratif de chaque indice matériel et unité stratigraphique. En tant que premier producteur et récepteur de documents illustrés (dessins, plans, photographies…), l’archéologue n’est pas qu’un simple observateur, mais producteur d’un discours scientifique qui s’appuie sur une chaine raisonnée de médias. Il est donc, selon Laurent Olivier (2008 : 169), avant tout un « chercheur d’images ». Et pourtant, on note une méfiance récurrente des acteurs de cette discipline envers les champs d’études qui s’appuieraient sur les techniques de documentation. Ainsi, Raymond Chevalier rapporte les réserves émises envers l’archéologie aérienne dans les années 1960 :

« … dans les milieux savants, sont encore répandues des notions imprécises ou fausses concernant les conditions et les possibilités d’emploi de la nouvelle méthode : ou bien l’on en fait la panacée de l’archéologie, position évidemment insoutenable, ou bien l’on en sous-estime l’apport réel : il ne s’agirait que d’une technique curieuse ou amusante, tout au plus capable d’apporter des révélations de détails, sources de nouveaux problèmes (et l’archéologie n’en pose-t-elle pas déjà suffisamment ?) plus que de solutions […]. La raison de ces réticences est que quelques utilisateurs ne voient dans la photographie aérienne qu’une illustration de vestiges déjà repérés au sol, et non ce qu’elle doit être, c’est-à-dire un véritable moyen de découverte. » (Courbin 1963 : 33-34).

5Ainsi, jusqu’à récemment, un chercheur qui choisissait de travailler sur des corpus documentaires produits en contextes archéologiques pouvait à certains égards difficilement justifier sa recherche puisque, dans la conscience collective et dans certaines traditions académiques, l’archéologue se conçoit avant tout comme un fouilleur, un professionnel pour qui le contact avec le terrain est indispensable à sa pratique. Il faut bien le dire, le premier conseil que donne un directeur de recherche à son étudiant est de gratter le sol pour acquérir l’expérience du terrain et non de dépouiller de vieux carnets. Si le terrain est évidemment au cœur de la recherche archéologique, il faut cependant noter ces dernières années une mutation de cette science. On observe de plus en plus d’archéologues réinvestir les archives de fouilles pour en faire un usage renouvelé, notamment en matière d’étude topographique de terrain. Les processus de numérisation intensive et les technologies numériques ont par ailleurs modifié considérablement les modes d’exploitation de ce type de matériel. Ces médias de l’archéologie, démultipliant les possibilités d’étude du terrain en proposant une fouille dite non destructrice, tout en apportant de nouvelles perspectives et angles d’approche pour l’étude des vestiges, renouvèlent les problématiques et les champs d’investigation de notre domaine.

6Si l’archéologie comprend déjà aujourd’hui une grande diversité de spécialités, on assiste récemment à l’émergence d’un nouveau champ d’études, dont les possibilités scientifiques commencent à peine à être effleurées et qui ne possède pourtant pas encore de terminologie propre le définissant. Les archives photographiques de fouilles ouvrent en effet des perspectives scientifiques passionnantes, aussi bien pour la recherche de terrain et l’historiographie que pour l’archéologie du bâti. Ainsi donc, puisqu’il existe une archéologie du numérique, une archéologie aérienne, ou même une archéologie de l’archéologie, ne pourrait-on concevoir l’existence d’une archéophotographie au même titre qu’il existe une archéologie du funéraire ou une archéogéographie ?

  • 1 École doctorale d’archéologie ED 112.
  • 2 https://archeophoto.hypotheses.org/.

7Le dernier numéro de revue scientifique francophone consacré à l’archéologie et la photographie remonte à 1975 (Dossiers de l’archéologie 1975), il était donc grand temps de remettre cette thématique à l’ordre du jour. L’objectif de ce numéro n’est pas de dresser une histoire de la photographie archéologique, mais bien de mettre en lumière l’utilité de cette typologie de corpus dans les pratiques scientifiques actuelles. Les contributions présentent la photographie archéologique en tant que spécialité qui, tout en étant ancrée sur le terrain, se propose de mettre au cœur de sa démarche réflexive les données photographiques anciennes dans le cadre de relectures historiographiques de sites archéologiques. Afin de cerner les contours de ce champ disciplinaire en émergence, ce dossier réunit des contributions d’archéologues qui, tous à leur manière, contribuent à penser la question de l’utilité de la photographie au sein de l’archéologie, tant du point de vue de l’épistémologie que sous l’angle plus pratique et technique du terrain, en tant que responsables de chantier. Certains articles sont tirés de communications proposées dans le cadre du séminaire doctoral de Paris 1/ED1121 « Archéologie et photographie »2.

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Bibliographie

Boissinot P. 2015. Qu’est qu’un fait archéologique ?, Paris, EHESS.

Chervalier R. 1963. « Méthodes, résultats, problèmes et perspectives de l’interprétation archéologique et photographies aériennes », Études archéologiques. Recueil de travaux, Paris, EPHE : 33-44.

Courbin P. (dir.). 1963. Études archéologiques. Recueil de travaux, Paris, EPHE.

Dossiers de l’archéologie 1975. « La photographie en archéologie », n° 13 - novembre/décembre 1975.

Ginouvès R. & Guimier-Sorbets A.-M. 1992. « L’image dans l’archéologie », Bulletin du CTHS. L’image et la science : 231-248.

Leroi-Gourhan A. 1963. « Sur les méthodes de fouilles », Études archéologiques. Recueil de travaux, Paris, EPHE : 49-57.

Olivier L. 2008. Le sombre abime du temps, Paris, Seuil.

Wheeler M. 1989. Archéologie : la voix de la terre, Paris, EDISUD.

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Notes

1 École doctorale d’archéologie ED 112.

2 https://archeophoto.hypotheses.org/.

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Pour citer cet article

Référence papier

Anissa Yelles, « Archéophotographie ? »Les nouvelles de l'archéologie, 170 | 2023, 4-5.

Référence électronique

Anissa Yelles, « Archéophotographie ? »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 170 | 2023, mis en ligne le , consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/14314 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.14314

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Auteur

Anissa Yelles

ATER, UNIVERSITÉ DE CAEN NORMANDIE

DOCTEURE EN ARCHÉOLOGIE ROMAINE

UMR 6273 CRAHAM « CENTRE DE RECHERCHES

ARCHÉOLOGIQUES ET HISTORIQUES ANCIENNES ET MÉDIÉVALES »

UMR 7041 ARSCAN – GAMA « ARCHÉOLOGIES ET SCIENCES DE L’ANTIQUITÉ » – « ARCHÉOLOGIE DE LA GAULE ET DU MONDE ANTIQUE »

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