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Incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris

Déblaiement, tri et inventaire des vestiges : une archéologie de l’urgence
Aurélia Azéma, Béatrice Bouet, Dorothée Chaoui-Derieux, Alexis Komenda, Catherine Lavier, Lise Leroux, Maxime L’Héritier, Emmanuel Maurin, Florence Mousset, Olivier Puaux, Delphine Syvilay et Thierry Zimmer
p. 59-63

Texte intégral

1Au lendemain de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019, la communauté scientifique française et internationale se mobilise pour tenter de sauvegarder toutes les données historiques, patrimoniales et archéologiques de cet édifice dont une partie vient de partir en fumée et une autre de s’écrouler. Outre les opérations de tri et de sélection des vestiges, qui vont permettre à nombre de chercheurs d’initier des programmes de recherche sur le long terme, le chantier de sécurisation/restauration représente une occasion unique d’observer dans le détail des parties de l’édifice jusqu’alors inaccessibles.

Déblaiement, tri et inventaire : la première étape d’une chaîne opératoire

2En étroite collaboration, le Laboratoire de recherche des monuments historiques (Lrmh), la Direction régionale des affaires culturelles/Service régional de l’archéologie (DRAC/Sra) et le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2rmf) mettent ainsi sur pied un protocole de tri, de prélèvement et d’inventaire des éléments effondrés au sol et écroulés sur les voûtes, avant leur évacuation prévue. Le déblaiement est bien l’objectif premier de tous, car ce n’est qu’une fois tous ces « décombres » (« gravats » pour les uns, « vestiges » pour les autres) évacués que la mise en sécurité de l’édifice peut être totalement assurée. Les trois services du ministère de la Culture, jusque-là peu habitués à travailler ensemble sur de tels sujets, se mettent en ordre de marche et, dès fin avril 2019, rédigent à destination de la maîtrise d’ouvrage (alors la DRAC) et de la maîtrise d’œuvre (une équipe d’architectes en chef des monuments historiques, sous la responsabilité de Philippe Villeneuve) un protocole aisément applicable, explicitant les critères de choix quant à la sélection des vestiges à conserver. Au sol, on dénombre alors trois principaux amas : quelques voussoirs provenant des voûtains effondrés dans le bras nord du transept ; des vestiges de la voûte et de l’anneau de compression de la croisée du transept ainsi que de la charpente et de la flèche, le tout datant des travaux de Viollet-le-Duc au xixe siècle, effondrés au niveau de la croisée ; des vestiges de voûtains et de l’arc doubleau oriental de la nef (fin du xiie – début du xiiie siècle), de la charpente médiévale et la pointe de la flèche dans la partie est de la nef.

3Le travail de déblaiement débute dans le bras nord du transept quelques jours après le sinistre, et les équipes se relayent aux côtés de celle du Laboratoire central de la préfecture de police (Lcpp), s’affairant sans relâche pour prélever, trier et conserver tout ce qui, selon les critères préalablement définis, peut avoir un intérêt scientifique ou patrimonial. Les conditions d’intervention sont très strictes en raison de la pollution au plomb et de la dangerosité de la zone, interdite d’accès. Le prélèvement des vestiges est réalisé par deux robots télécommandés (fig. 1) qui les déposent délicatement sur une table de tri improvisée dans le bas-côté nord de la cathédrale, où ils font ensuite l’objet d’un examen rapide mais attentif par les scientifiques équipés de combinaisons et d’appareils de protection respiratoire. Les blocs destinés à être conservés sont alors déposés sur une palette portant un numéro d’inventaire : « TN (transept nord) », « CR (croisée du transept) » et « N (nef) », numérotés de 1 à ∞. Chaque étape de cette chaîne opératoire fait l’objet d’une documentation photographique : plus de vingt mille clichés sont alors réalisés par les trieurs et le photographe du C2rmf. Les blocs trop fragmentaires ne sont pas inventoriés, mais stockés dans des bigbags de rebuts qui sont transférés et conservés dans des entrepôts placés sous la responsabilité du maître d’ouvrage, l’Établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris (Eprndp) depuis le 1er décembre 2019.

Fig. 1. Prélèvement des vestiges à la croisée du transept par les engins télécommandés (© C2rmf/A. Komenda).

Fig. 1. Prélèvement des vestiges à la croisée du transept par les engins télécommandés (© C2rmf/A. Komenda).

4Une fois l’amas du bras nord du transept trié, les équipes s’attaquent à celui de la croisée, où la flèche, la charpente et la voûte se sont effondrées sur l’autel et sur une partie du mobilier liturgique en place dans la cathédrale au moment de l’incendie. Au milieu de ces décombres se trouvent également des éléments provenant de l’échafaudage calciné, qu’il faut aussi évacuer. Aidés par des compagnons tailleurs de pierre présents sur le chantier (entreprise Pierrenoël) et par des collègues de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), les scientifiques du ministère de la Culture et du Lcpp réitèrent les opérations de tri, dans des conditions toujours aussi compliquées en matière de sécurité et de pollution au plomb, et dans le contexte d’un calendrier extrêmement contraint… Car il faut faire vite. L’articulation entre chercheurs issus d’institutions, mais surtout de formations différentes, avec des domaines d’expertise complémentaires, permet une collaboration extrêmement fructueuse autour de la table de tri : spécialistes du bois, de la pierre, du vitrail, du métal et archéologues mettent en commun leurs compétences afin que, de ce sinistre, puissent être littéralement sauvés, conservés – et in fine valorisés – le maximum d’informations directes et de nombreux vestiges. L’objectif est multiple : mieux comprendre la cathédrale dans son contexte, ses matériaux et son chantier de construction, dans le but ultime d’aider à sa restauration avec, en filigrane, l’éventualité de remployer certains éléments des voûtes, de la flèche ou de la toiture. C’est pourquoi, par exemple, le plomb fondu « récolté » lors de ces opérations a soigneusement été conservé dans des bigbags dédiés, en vue d’une refonte et d’un réemploi ultérieur éventuel, une fois débarrassé de ses impuretés.

5Les spécialistes du bois décident de conserver l’intégralité des bois de section supérieure à cinq centimètres, qu’ils soient datés de la période médiévale ou du xixe siècle, qu’ils proviennent de la flèche ou de la charpente de la nef et du chœur, qu’ils mesurent quelques centimètres ou plusieurs mètres. Chaque prélèvement fait l’objet d’une documentation photographique en amont, afin de ne perdre aucune information quant à son contexte. Une fois sur la table de tri ou extraits des amas, les bois sont étiquetés, numérotés (fig. 2), et font l’objet de premières observations in situ, avant d’être transférés – comme le reste des vestiges conservés – dans des barnums installés sur le parvis de la cathédrale. Pour la pierre, de nombreux critères de tri ont été définis et les spécialistes n’hésitent pas à conseiller leurs collègues en cas de doute : blocs dont au moins trois faces sont conservées, présence de polychromie ou de décor sculpté, marque lapidaire, présence de mortier, etc. Nombreuses sont les pistes qui permettront à terme de mener des études relatives à l’approvisionnement du chantier et aux modes de construction de la cathédrale ainsi qu’à son contexte économique, ou qui serviront à procéder au diagnostic d’endommagement des voûtes non effondrées ou encore des parties hautes soumises au feu. Les premières identifications et évaluations se font d’ailleurs au fil de l’eau, durant le tri, car ce dernier est l’occasion d’observations attentives et répétées, statistiquement représentatives. Là encore, chacun des blocs prélevés fait l’objet d’un reportage photographique en amont, puis est déposé sur des palettes portant un numéro d’inventaire (voir supra) avant d’être transféré dans les barnums. Concernant le métal, la distinction est immédiatement faite entre plomb fondu (généralement isolé, nous l’avons précisé supra, dans des bigbags, mais parfois prélevé pour évaluer la nature des mélanges générés par l’incendie), fer provenant de la flèche ou de la charpente, cuivre des chéneaux, et bien évidemment éléments calcinés de l’échafaudage en acier galvanisé. Le même travail de mise en contexte, d’isolation et d’inventaire est réalisé, toujours dans l’urgence. Restent enfin les très nombreux charbons, dont la plupart finiront en bigbags au même titre que les « rebuts » précédemment cités.

Fig. 2. Numérotation individuelle de chacun des bois prélevés (© C2rmf/A. Komenda).

Fig. 2. Numérotation individuelle de chacun des bois prélevés (© C2rmf/A. Komenda).

6À cette première phase de documentation photographique s’ajoute une campagne de prises de vue orthophotographiques spécifiquement dédiée à l’amas de la partie orientale de la nef : c’est en effet ici, comme nous l’avons précisé plus haut, que s’est effondré un des arcs doubleaux médiévaux de la cathédrale. Un ensemble de huit capteurs photographiques, installés sur les tailloirs des chapiteaux et reliés à une tablette, permet de déclencher à la demande des prises de vue documentant presque en temps réel l’état d’avancement de la phase de déblaiement, mettant ainsi en évidence une véritable stratigraphie de l’amas effondré. Les photos reçues sur tablette permettent des annotations en direct et une numérotation plus fine des vestiges prélevés (« N [nef] 1 à ∞ »).

7Cette période de déblaiement/tri/sélection à l’intérieur de la cathédrale se déroule de fin avril à mi-novembre 2019, en comptant l’interruption du chantier pour la mise aux normes liée au contexte de pollution par le plomb. Une fois terminée, il s’ensuit une première phase d’inventaire plus détaillé des palettes alors conservées sur le parvis de la cathédrale, dans des barnums. Car, outre leur localisation au sol, la typologie de chaque type de vestige – claveaux de pierre, chevilles de fer ou décors de plomb – est une donnée fondamentale pour leur identification. Une base de données est spécifiquement créée, permettant un premier récolement de ces vestiges sauvés dans l’urgence. En raison des conditions physiques de travail très contraignantes (masque, moteur, gants…) et de la composition changeante de la petite équipe dans les barnums, des fiches d’inventaire de terrain sont mises en place rapidement pour éviter les erreurs de saisie. La mise à jour dans la base de données s’effectue à l’aide de ces fiches collectées et des clichés des palettes numérotées. Cette première phase d’inventaire permet également la mise en œuvre d’un second tri, cette fois-ci à destination de la maîtrise d’œuvre : Philippe Villeneuve décide en effet de mettre de côté tous les éléments lapidaires et métalliques qui pourraient être utiles aux architectes dans le cadre de la restauration – que ce soit pour être directement remployés ou bien pour servir de modèles/témoins. Chaque palette est ainsi triée une seconde fois et de nouvelles palettes étiquetées « MOE » (maîtrise d’œuvre) sont constituées et isolées dans un barnum dédié.

8Pour autant, les opérations de sécurisation de l’édifice ne sont pas terminées, et il faut engager en même temps le tri et le prélèvement de tous les éléments de charpente effondrés, non plus à l’intérieur de l’édifice mais sur les voûtes. Là encore, pour des questions de sécurité, les scientifiques n’ont pas accès directement aux décombres mais sont aidés dans cette tâche par des cordistes de l’entreprise Jarnias qu’ils forment à la « pédagogie du vestige ». À partir de photographies prises par drone juste après l’incendie, un carroyage est mis en œuvre sur les voûtes du chœur, de la nef et des deux bras du transept. Le suivi de ces opérations est également effectué par le biais d’une acquisition photogrammétrique par scanner laser 3D, ainsi que par un dispositif conçu spécifiquement par le laboratoire MAP (Modèles et simulations pour l’Architecture et le Patrimoine) du Cnrs : ce système de caméras mobiles sur câble (« cable-cams »), installé le long de rails au-dessus des voûtes, permet d’obtenir automatiquement des centaines de photographies, et enregistre très rapidement, en 2D et en 3D, toutes les étapes de prélèvement1. Les grands bois sont numérotés individuellement sur les clichés puis étiquetés in situ par les cordistes, lesquels vont ensuite les prélever avant de les redescendre dans les barnums où ils font l’objet de premières observations par les spécialistes. Outre ces éléments individualisés de la charpente, ce sont des quantités phénoménales de cendres et charbons de bois qui sont ramassées (avec localisation) dans des bigbags numérotés, descendus pleins puis vidés et triés (fig. 3) par des équipes plus restreintes du Lrmh, du Sra et du C2rmf aidées par les entreprises présentes sur le site, qui mettent de côté tous les vestiges archéologiques : clous et chevilles forgés, éléments de crête de faîtage de la couverture (plomb/armatures internes en fer), fragments de cloche, d’engrenages de l’horloge, ainsi que les gros charbons de bois. L’ensemble a vocation à être mis ensuite à disposition de la communauté scientifique qui n’a qu’une hâte : pouvoir enfin lancer des études sur les différents matériaux.

Fig. 3. Dans les barnums, tri épuisant des bigbags de charbons prélevés sur l’extrados des voûtes, tâche qui a laissé le surnom de « forçats des bigbags » à la poignée de participants (© C2rmf/A. Komenda).

Fig. 3. Dans les barnums, tri épuisant des bigbags de charbons prélevés sur l’extrados des voûtes, tâche qui a laissé le surnom de « forçats des bigbags » à la poignée de participants (© C2rmf/A. Komenda).

La mise en place d’un chantier scientifique

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9Car, en-dehors du chantier de sécurisation à proprement parler, huit groupes de travail se sont constitués dès juin 2019 dans le cadre du chantier scientifique coordonné par le ministère de la Culture et le Centre national de la recherche scientifique (Cnrs)2, rassemblant près de cent soixante-quinze chercheurs du monde entier dans les domaines suivants : bois et charpente, acoustique, pierre, métal, verre, structure et génie civil, émotions/mobilisations, données numériques (un neuvième groupe sur le décor monumental s’est ajouté en 2021). Les groupes qui s’intéressent plus spécifiquement aux matériaux souhaitent ainsi pouvoir accéder rapidement aux vestiges, afin non seulement de répondre à certaines interrogations des architectes en charge du projet de conservation/restauration de l’édifice ou de la maîtrise d’ouvrage, mais aussi de lancer des programmes de recherche. Mais il faut pour cela achever le tri – le déblaiement de l’extrados des voûtes, y compris sous l’échafaudage calciné, ne prenant fin qu’en mars 2021, là encore retardé non par le plomb mais par les conséquences de la pandémie liée à la Covid-19 – et terminer les opérations d’inventaire.

10Au terme de ces opérations menées sur le chantier, près de dix mille bois ont été prélevés, plus de six cent cinquante palettes d’éléments lapidaires, dont près de deux cents initialement mises de côté pour la maîtrise d’œuvre, et près de trois cent cinquante palettes de métal. L’ensemble de ces vestiges est aujourd’hui conservé dans des entrepôts loués spécifiquement par l’Eprndp au nord de l’Île-de-France, et placé sous la responsabilité de la DRAC, tant en raison de leur classement au titre des monuments historiques (ils sont en effet devenus de fait, au regard de la loi, des objets mobiliers classés) que de leur régime de « biens archéologiques mobiliers » (fig. 4). L’inventaire de gestion de ces vestiges est aujourd’hui finalisé, et les matériaux peuvent désormais être mis à disposition des chercheurs. Une convention signée entre la DRAC et le Cnrs régule toute demande d’accès aux vestiges et de prélèvement (parfois destructif) soumis à accord préalable de la DRAC. Il faudra à terme engager une réflexion sur le devenir de ces vestiges qui ne pourront pas tous être conservés. Une nouvelle sélection devra en effet être entreprise, qui conduira à l’établissement de trois catégories : une collection d’étude pour les chercheurs, une collection patrimoniale ayant vocation à rejoindre musées et lieux d’exposition, et un ensemble à éliminer après rédaction des actes administratifs idoines.

Fig. 4. Stockage des bois dans les locaux loués par l’Établissement public Notre-Dame (© DRAC Île-de-France, service régional de l’archéologie/D. Chaoui-Derieux).

Fig. 4. Stockage des bois dans les locaux loués par l’Établissement public Notre-Dame (© DRAC Île-de-France, service régional de l’archéologie/D. Chaoui-Derieux).

11Sans ce travail de tri réalisé dans l’urgence et dans des conditions difficiles, mais selon une méthodologie la plus rigoureuse possible compte tenu du contexte, l’ensemble des vestiges prélevés n’aurait aujourd’hui plus aucune valeur scientifique. Il constitue donc en soi la première étape de la chaîne opératoire, et va désormais pouvoir alimenter un grand nombre de questionnements de recherche.

12Outre les opérations de tri et de sélection des vestiges, le chantier de sécurisation qui vient de s’achever et le chantier de restauration qui débute représentent, pour nombre de chercheurs, une occasion unique d’observer dans le détail des parties de l’édifice jusqu’alors inaccessibles. Ainsi, par exemple, l’effondrement de la charpente a mis au jour des agrafes de fer sur les murs gouttereaux, inconnues avant l’incendie. Après une phase de relevés et de mesures in situ, nécessitant d’être encordé sur les lignes de vie ou suspendu sous la toiture provisoire, certaines de ces agrafes déposées et non remises en œuvre font l’objet d’une série d’études qui alimentent la réflexion sur l’usage de ce matériau dans la construction de la cathédrale dès la période médiévale et, dans l’optique de sa restauration, permettent l’évaluation de la qualité et du comportement mécanique de ces alliages ferreux, l’étude de leur provenance pour reconstituer l’approvisionnement du chantier au fil du temps ou encore la datation par radiocarbone qui éclaire les campagnes de construction de l’édifice…

13De même, la présence d’échafaudages à l’intérieur de l’édifice permet aux spécialistes de la pierre d’accéder à la voûte et d’y effectuer prélèvements et carottages, notamment sur les mortiers. C’est le même principe qui a prévalu pour le remontage à blanc, au sol, de l’arc doubleau effondré de la nef (fig. 5). L’observation fine des claveaux de l’arc, sous chaque face, permet des constatations qui n’avaient jamais pu être réalisées auparavant : localisation des carrières, marques lapidaires indiquant le sens de la pose, encoches des cintres ayant servi à la mise en œuvre des voûtains, présence ou non d’un léger clavage, etc.

Fig. 5. Opération de remontage à blanc de l’arc doubleau de la nef à partir des claveaux récupérés au sol (© C2rmf/A. Komenda).

Fig. 5. Opération de remontage à blanc de l’arc doubleau de la nef à partir des claveaux récupérés au sol (© C2rmf/A. Komenda).

14À ces indications sur les techniques de construction utilisées s’ajoute la possibilité de caractérisations physique et mécanique de la pierre, ce qui débouche sur les calculs de modélisation structurelle ou l’évaluation de la dégradation des blocs effondrés et de ceux restés en place dans les voûtes. La diversité des intérêts scientifiques se mêle : comprendre pour connaître, conserver et restaurer.

15En ce qui concerne les bois de la cathédrale Notre-Dame, trois projets peuvent être évoqués. En premier lieu, le projet Casimodo, financé par l’Agence nationale de la recherche (Anr), regroupe les thématiques « charpente », « forêt » et « climat » du xie au xiiie siècles, le tout contextualisé par les archives historiques, paléoenvironnementales et bioarchéologiques : il doit permettre entre autres la datation (relative, absolue), l’estimation de la provenance ou encore l’analyse des traces d’outils encore discernables. Le deuxième projet porte sur l’évaluation des propriétés du bois sous le front de carbonisation permettant de confirmer que, sous quelques centimètres (3 à 4 cm) de charbon, elles ne sont pas modifiées et que les bois récupérés, purgés de leur circonférence, peuvent donc être considérés comme « non altérés par le feu » ; dans ce contexte, une étude sur l’impact du vieillissement sur les propriétés mécaniques du bois va donc pouvoir être entreprise sur les éléments récupérés. Enfin, à partir des relevés de la charpente médiévale menés en 2014-2015 et des observations faites sur les assemblages retrouvés dans les décombres, une proposition de géométrie de la charpente a pu être établie ; elle a notamment été utilisée pour la conception d’une reproduction à l’échelle 1 d’une travée de la charpente de la nef à Felletin (Creuse). Le troisième projet en cours consiste donc en l’étude de cette structure construite en bois vert et dans les travaux de recherche afférents ainsi que dans la réalisation d’une thèse.

16Le travail accompli durant deux ans, dans un contexte d’urgence avec souvent les seuls « moyens du bord », a été mené avec toutes les précautions scientifiques possibles dans un environnement dangereux, physiquement éprouvant, et le souci de ne pas mettre en danger la vie des personnels. Sans doute, dans d’autres circonstances aurait-il été possible de faire encore mieux, mais nous avons heureusement pu éviter de nous confronter à « l’ennemi du bien » et une aventure humaine est sortie grandie de cette catastrophe matérielle. C’est grâce à cette collaboration interservices et interstructures que l’étude renouvelée de la cathédrale pourra occuper plusieurs générations de chercheurs.

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Notes

1 .https://youtu.be/qK7eeXXu0EI.

2 .https://www.notre-dame.science/.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Prélèvement des vestiges à la croisée du transept par les engins télécommandés (© C2rmf/A. Komenda).
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Titre Fig. 2. Numérotation individuelle de chacun des bois prélevés (© C2rmf/A. Komenda).
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Titre Fig. 3. Dans les barnums, tri épuisant des bigbags de charbons prélevés sur l’extrados des voûtes, tâche qui a laissé le surnom de « forçats des bigbags » à la poignée de participants (© C2rmf/A. Komenda).
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Titre Fig. 4. Stockage des bois dans les locaux loués par l’Établissement public Notre-Dame (© DRAC Île-de-France, service régional de l’archéologie/D. Chaoui-Derieux).
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Titre Fig. 5. Opération de remontage à blanc de l’arc doubleau de la nef à partir des claveaux récupérés au sol (© C2rmf/A. Komenda).
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Pour citer cet article

Référence papier

Aurélia Azéma, Béatrice Bouet, Dorothée Chaoui-Derieux, Alexis Komenda, Catherine Lavier, Lise Leroux, Maxime L’Héritier, Emmanuel Maurin, Florence Mousset, Olivier Puaux, Delphine Syvilay et Thierry Zimmer, « Incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris »Les nouvelles de l'archéologie, 167 | 2022, 59-63.

Référence électronique

Aurélia Azéma, Béatrice Bouet, Dorothée Chaoui-Derieux, Alexis Komenda, Catherine Lavier, Lise Leroux, Maxime L’Héritier, Emmanuel Maurin, Florence Mousset, Olivier Puaux, Delphine Syvilay et Thierry Zimmer, « Incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 167 | 2022, mis en ligne le , consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/13804 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.13804

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Auteurs

Aurélia Azéma

ingénieure de recherche, Laboratoire de Recherche des Monuments historiques

Béatrice Bouet

ingénieure d’études, Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France / service régional de l’archéologie

Dorothée Chaoui-Derieux

conservatrice en chef du patrimoine, Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France / service régional de l’archéologie

Articles du même auteur

Alexis Komenda

photographe, Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France

Catherine Lavier

ingénieure de recherche, Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France

Lise Leroux

ingénieure de recherche, Laboratoire de Recherche des Monuments historiques

Maxime L’Héritier

maître de conférences en histoire médiévale, Université Paris 8

Emmanuel Maurin

ingénieur de recherche, Laboratoire de Recherche des Monuments historiques

Florence Mousset

ingénieure d’études, Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France / service régional de l’archéologie

Olivier Puaux

ingénieur de recherche, Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France / service régional de l’archéologie

Articles du même auteur

Delphine Syvilay

ingénieure de recherche sous contrat au Laboratoire de Recherche des Monuments historiques

Thierry Zimmer

conservateur général du patrimoine, directeur adjoint, Laboratoire de Recherche des Monuments historiques

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Droits d’auteur

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