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Archéologie du handicap et inégalités sociales au couvent des Jacobins de Rennes (xiiie-xviiie siècles)

Rozenn Colleter
p. 56-61

Résumés

L’état de santé d’une population et le handicap ne relèvent pas uniquement des questions de pathologie et de biologie, mais aussi des interactions des hommes avec leur environnement et de leur situation économique et sociale. L’archéologie a du mal à identifier et à caractériser les situations de handicaps qu’ont pu connaître les sociétés du passé. Néanmoins, en se fondant sur l’impact fonctionnel d’une série de douze lésions handicapantes aisément reconnaissables en archéologie, l’étude d’individus inhumés au couvent des Jacobins de Rennes montre des prévalences comparables à celles enregistrées de nos jours, de même que des inégalités entre les hommes et les femmes ou les groupes socio-économiques, selon les périodes envisagées. Même s’il s’agit davantage d’une position de curseur que de réelles différences significatives, cette approche est encourageante pour l’histoire des handicaps et des inégalités.

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Texte intégral

Les données du couvent des Jacobins de Rennes proviennent de la fouille archéologique menée par l’Inrap sous la direction de Gaétan Le Cloirec, que je remercie (fouille n° 35/2011-011). Je suis reconnaissante également à mes collègues archéoanthropologues et paléopathologistes du Centre d’anthropobiologie et de génomique de Toulouse (Umr 5288), Sylvie Duchesne, Henri Dabernat et Éric Crubézy, pour les déterminations des pathologies. La problématique de l’archéologie des handicaps est développée dans le cadre d’une action de recherche collective de l’Inrap dirigée par Valérie Delattre. Ce travail fait également partie du projet Archaeology, Inequalities and DiET, financé par une bourse individuelle européenne Marie Sklodowska-Curie (subvention 897565). Cet article a bénéficié de corrections et remarques constructives d’un relecteur anonyme que je remercie également.

1Selon la définition de l’Organisation mondiale de la santé (Oms), un « bon état de santé » est « un état de complet bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en l’absence de maladies ou d’infirmités », au contraire du handicap, qui serait, pour ce même organisme, « une déficience qui provoque l’incapacité » (Officer & Posarac 2012). Cette définition assez restrictive ne tient pas compte de tous les niveaux d’expérience du sujet : les plans fonctionnels (incapacités), lésionnels (déficiences) mais aussi situationnels (désavantages) (Inserm & WHO 1988). Dès lors, si ces concepts n’impliquent pas uniquement des questions de pathologies, de soins et/ou d’héritage génétique, ils doivent également tenir compte des paramètres liés au mode de vie du sujet, à ses interactions avec son environnement immédiat et à sa situation économique et sociale. Dans ces conditions, l’état sanitaire d’une population est très difficile à estimer puisqu’il faut considérer à la fois des paramètres biologiques et culturels ; il en va de même pour l’évaluation des situations de handicap, à l’interface des sujets avec leur environnement. Pour ces deux notions, aucun indicateur global et simple à mettre en œuvre n’existe.

2Pour les populations du passé, la situation semble encore plus désespérée. Sans témoignage direct, les données sont de fait bien souvent lacunaires pour établir des diagnostics rétrospectifs précis (conservation partielle des squelettes, atteintes seulement sur les os et reproductibilité des résultats difficile). En se fondant sur les seuls restes humains et les artefacts conservés dans les sols, l’archéologie ne peut s’appuyer que sur les informations liées à la mortalité, à la paléopathologie ou à la culture matérielle. Les renseignements relatifs aux handicaps du passé s’appuient quant à eux sur la reconnaissance de stigmates d’une atteinte invalidante, associée à des preuves de survie du sujet porteur. L’objectif est alors de montrer que la personne a survécu malgré tout, sans doute accompagnée par sa communauté qui lui a prodigué des soins continus.

3Cette archéologie du handicap doit alors chercher à identifier : 1. les impacts fonctionnels des lésions, 2. les défis sanitaires possibles, et 3. la nature de l’aide dispensée pour maintenir la personne en vie (Tilley & Oxenham 2011). C’est sur cette base qu’un premier indice des soins (Index of Care) a été développé dans une application en ligne. L’objectif est de prendre en compte les preuves biologiques et archéologiques relatives à l’apport de soins (Tilley & Cameron 2014). Toutefois, la complexité de l’enregistrement ne permet pas d’y avoir recours pour l’ensemble des sujets d’un ou plusieurs sites archéologiques. C’est pourquoi, une nouvelle méthodologie a été mise en place par un groupe de travail au sein de l’Inrap pour inventorier les pathologies invalidantes les plus communes documentées par l’archéologie.

4Notre article s’appuie sur cette liste d’occurrences, même si nous savons bien qu’une déficience physique observée sur leurs os ne renseigne pas forcément sur la qualité de vie de personnes handicapées (Dettwyler 1991 ; Doat 2016). Si les répercussions biologiques des inégalités sociales actuelles sont bien réelles sur la santé des personnes (Leclerc et al. 2000 ; Wilkinson & Marmot 2004), cette observation vaut-elle pour les sociétés du passé ? D’un côté, les données biologiques révélées grâce à l’archéologie constituent d’extraordinaires sources de première main pour discuter de leur hiérarchisation dynamique. De l’autre, l’absence d’estimateurs simples pour caractériser les inégalités dans le monde actuel pouvant être transposables à l’archéologie rend l’exercice périlleux. L’objectif de cet article est de croiser les données relatives aux sujets handicapés dont l’appartenance sociale peut être déduite d’une collection archéologique au sein de laquelle une hiérarchisation de groupes socio-économiques est observable (Colleter et al. 2016 ; Colleter 2018 ; Jaouen et al. 2018 ; Colleter et al. 2019a et b).

Corpus

5Le couvent des Jacobins a été fondé hors des murs de la ville de Rennes en 1369 par les Dominicains de Dinan, sous la protection du duc Jean IV de Bretagne (dit aussi Jean III de Montfort, 1339-1399). Entre le xve et le xviiie siècle, les élites locales ont élu sépulture dans cet établissement de frères prêcheurs, qui était aussi un lieu de pèlerinage marial. Le Livre pour les religieux du couvent de Bonne Nouvelle de Rennes portant table des fondations leur faittes, daté de 1710 et conservé aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine (18 H 1) renseigne une liste de 137 fondateurs inhumés dans différentes parties du couvent dont l’essentiel correspond aux élites urbaines nobles et bourgeoises. Si l’intégralité du couvent a fait l’objet d’une fouille archéologique préventive entre 2011 et 2013, qui a permis d’étudier son implantation, son fonctionnement et son évolution (Le Cloirec 2016), seules 605 des 1 400 sépultures estimées (43 %) ont pu être intégralement étudiées (Colleter & Le Cloirec 2018). Sur le plan funéraire, une densification des inhumations dans les différents cimetières conventuels (église, chapelles, salle capitulaire) est perceptible au cours de la première moitié du xviie siècle, alors que les espaces extérieurs (jardin du cloître et cour ouest) sont peu à peu abandonnés.

6Trois phases d’inhumation ont pu être différenciées. La première, antérieure à la construction du couvent, est datée autour du xiiie siècle et ne concerne que 12 sujets. La deuxième, qui s’inscrit entre la fin du xivsiècle et le xvie siècle, regroupe 137 sujets dont 115 adultes (66 hommes et 23 femmes) et 22 enfants de moins de 20 ans. Ils sont pour l’essentiel enterrés en dehors des murs, où une grande fosse commune contenait plus de 28 squelettes masculins (Colleter et al. 2021). La dernière phase couvre les xviie et xviiie siècles. Elle correspond aux 456 sépultures – 383 adultes de plus de 20 ans et 73 enfants et grands adolescents (451 squelettes, un corps momifié et 4 cœurs isolés dans des cardiotaphes) – réparties à l’intérieur des bâtiments conventuels. Ici, seuls les vestiges osseux sont pris en compte.

Méthodes

7Les méthodes anthropologiques utilisées pour l’étude des restes archéologiques retrouvés au couvent des Jacobins sont classiques. La détermination des pratiques funéraires est fondée sur des observations archéothanatologiques enregistrées sur le terrain. En laboratoire, la détermination du sexe a été réalisée à partir de l’observation et de mesures effectuées sur les os coxaux (Bruzek 2002 ; Murail et al. 2005). L’âge au décès des adultes a été estimé à partir des reliefs visibles sur la surface sacropelvienne des coxaux (Schmitt 2005), et celui des adolescents et des enfants à partir des stades d’éruption dentaire ou de la maturation osseuse (Birkner 1980 ; Fazekas & Kosa 1978 ; Moorrees et al. 1963a et b). L’étude paléopathologique a été réalisée sur la base d’un examen osseux macroscopique classique par l’identification des lésions et de leurs interprétations possibles suivant les principaux manuels de paléopathologie (Aufderheide & Rodríguez-Martín 1998 ; Ortner 2003 ; Pinhasi & Mays 2008 ; Waldron 2009).

8Des groupes socio-économiques différents ont été établis à partir de la situation des tombes dans le couvent. En effet, selon le lieu de repos éternel, la sociologie des fidèles diffère (Vovelle 2000). Ainsi, l’identification de lieux privilégiés (chœur de l’église et chapelles attenantes), caractérisés par un recrutement sélectif et des attributs ostentatoires (marquage, situation, etc.), nous a permis d’identifier un groupe A de 319 sujets plutôt favorisés (276 adultes et 43 jeunes de moins de 20 ans) (Colleter 2018 ; Croix 1981 : 1023).

9À l’opposé, le groupe B rassemble 188 individus (141 adultes et 47 jeunes de moins de 20 ans) inhumés dans les secteurs les moins privilégiés, qui n’apparaissent pas dans la documentation historique ou relèvent d’une tarification funéraire plus basse. Ils sont enterrés dans la nef de l’église ou à l’extérieur des bâtiments conventuels, dans l’aître cimétérial. En effet, contrairement à ce que l’on pourrait attendre (Lauwers & Treffort 2009), la différenciation des sujets provenant de la nef et ceux de l’aître cimetérial n’est pas évidente d’un point de vue biologique (Colleter 2018).

10Le groupe C concerne les 66 sujets (62 adultes et 4 jeunes de moins de 20 ans) enterrés dans la salle capitulaire, qui semble plutôt réservée aux membres du clergé d’après les archives. Le groupe D, enfin, correspond à des soldats armés ensevelis ensemble, sans doute au cours du siège de Rennes de 1491 (32 sujets dont 29 adultes) (Colleter et al. 2021).

11Pour tenter de répondre à notre question, il convenait de mettre au point une définition archéologique du handicap. Celle-ci a été proposée au sein d’un groupe de travail de l’Inrap, dirigé par Valérie Delattre, notamment sur la base d’une série de douze occurrences reconnaissables sur les restes humains anciens1. Ces affections témoignent d’un empêchement dont a découlé une incapacité, souvent motrice. La liste des lésions comprend donc : 1. les trépanations, 2. les édentements complets, 3. les atteintes neurales et notamment les spina bifida, attestées par des vertèbres soudées ou déformées, 4. les scolioses sévères avec déviation importante du rachis, 5. les ostéites déformantes comme la maladie de Paget, 6. les maladies hyperostosiques ou Diffuse Idiopathic Skeletal Hyperostosis (DISH), 7. les déformations osseuses liées au rachitisme, 8. le nanisme, 9. les pathologies infectieuses telles la lèpre, la syphilis ou la variole, 10. les fractures non réduites et entraînant une gêne fonctionnelle, 11. les amputations et 12. les pathologies dégénératives sévères. Une dernière occurrence regroupe d’autres affections rares comme le rachitisme, la luxation congénitale des hanches ou la polyarthrite rhumatoïde.

  • 2 Éburnation (lat. ebur, ivoire) : augmentation anormale de la densité de l’os caractérisée par un as (...)

12Pour la série des Jacobins, les traumatismes avec création de cal sur les os du tronc (notamment les côtes), des clavicules et des mains n’ont pas été prises en compte. La mise en évidence de plusieurs cas d’entorses ou luxations n’apparaît pas ici, pas plus que les exostoses ou réactions périostées enregistrées, qui peuvent résulter d’un handicap passager. Les lésions dégénératives ont été diagnostiquées sévères quand au moins trois segments anatomiques étaient touchés (membres, thorax, etc.) ou quand l’atteinte se traduisait par une éburnation2 et des développements de nombreux ostéophytes. Les enthésopahies et pathologies dentaires n’ont pas été retenues dans cet inventaire.

Les handicaps au couvent des Jacobins de Rennes

  • 3 Différence entre les adultes (71/508) et les sujets de moins de 20 ans (2/97) significative au seui (...)
  • 4 Différence entre les femmes (24/113) et les hommes (32/204) significative au seuil p = 0,3021 (khi² (...)

13Quatre-vingt-cinq atteintes invalidantes avec séquelles sont enregistrées sur 73 des 605 sujets, soit 12 % des effectifs étudiés. Douze d’entre eux possèdent plusieurs lésions (tableau 1). Les adultes sont les plus atteints (14 %)3, les femmes (21 %) plus souvent que les hommes (16 %) mais l’écart observé n’est pas significatif4. Chronologiquement, les sujets inhumés pendant la dernière phase d’occupation du site (13 % des effectifs) présentent un peu plus de handicaps que ceux inhumés au Moyen Âge (9,5 %) et au xiiie siècle (8 %) avant la construction du couvent (fig. 1). Ces résultats rapportés aux hypothèses d’un recrutement funéraire différencié selon l’appartenance socio-économique des défunts font apparaître des inégalités qui ne sont pas statistiquement significatives. Ainsi, les sujets atteints de handicap appartiennent d’abord au groupe A (13,5 %) et, dans des proportions moindres, aux ensembles B (11 %) et C (11 %) puis D (6 %).

Tableau 1. Inventaire des lésions invalidantes enregistrées (en nombre de sujets).

Tableau 1. Inventaire des lésions invalidantes enregistrées (en nombre de sujets).

Fig. 1. Concentration des individus porteurs de handicaps (Heatmap, en jaune) et répartition des sujets (en noir) selon les phases chronologiques.

Fig. 1. Concentration des individus porteurs de handicaps (Heatmap, en jaune) et répartition des sujets (en noir) selon les phases chronologiques.

© R. Colleter.

  • 5 Différence entre les sujets de plus de 50 ans atteints de pathologies dégénératives sévères (10/30) (...)
  • 6 Différence entre les femmes atteintes de pathologies dégénératives sévères (13/113) et les hommes ( (...)

14Avec 30 sujets impactés et 102 segments articulaires touchés, les atteintes les plus nombreuses concernent des lésions dégénératives sévères (fig. 2). Elles touchent près de 5 % des effectifs globaux, mais représentent un peu plus de 55 % des membres pathologiques (102/185 membres touchés). Puisque l’arthrose est causée par une usure des cartilages articulaires, il n’est pas étonnant qu’un lien avec l’âge soit noté dans la série. En effet, 10 sujets sont décédés après 50 ans : 4 dans le groupe A, 5 dans le groupe B et un dans le groupe C5. Les 13 femmes dénombrées (11,5 % de la série, dont 10 en A, 2 en B et une en C) sont plus sévèrement atteintes que les 12 hommes (5,9 %, dont 4 en A, 6 en B et 2 en C6). Globalement, 6,1 % des sujets ont été inhumés dans le chapitre (groupe C), 5,3 % dans la nef et le cimetière du couvent (groupe B), 5 % dans le chœur et les chapelles de l’église (groupe A). Aucun ne se rattache à l’ensemble D. Celui-ci se caractérisant par un âge au décès relativement jeune par rapport aux autres, l’absence de pathologie dégénérative n’est pas étonnante.

Fig. 2. Exemple de lésions handicapantes au couvent des Jacobins. De gauche à droite : pathologie dégénérative sévère du genou ; pathologie infectieuse avec déformation bilatérale des coudes liée à une osteomyelitis variolosa et fracture non réduite d’une jambe gauche.

Fig. 2. Exemple de lésions handicapantes au couvent des Jacobins. De gauche à droite : pathologie dégénérative sévère du genou ; pathologie infectieuse avec déformation bilatérale des coudes liée à une osteomyelitis variolosa et fracture non réduite d’une jambe gauche.

© R. Colleter.

15Dans la grande majorité, ces lésions arthrosiques sont multiples avec de nombreux sites d’arthrose, des éburnations, pitting, des destructions des surfaces articulaires, parfois accompagnées de réactions périostées. Leur gravité et leurs conséquences fonctionnelles sont difficiles à évaluer mais leur accumulation constituait sans aucun doute un empêchement à certaines activités. Quand les lésions touchent plusieurs segments articulaires, le rachis et la ceinture pelvienne sont presque systématiquement impactés (28 cas sur 30) puis les membres inférieurs, quel que soit leur côté (20 cas sur 30), les membres supérieurs (13 cas à droite et 12 à gauche) et enfin l’articulation temporo-mandibulaire (9 cas sur 30). Un quart des sujets (8) cumule des pathologies dégénératives sévères avec d’autres lésions handicapantes : une fracture non réduite avec cal vicieux, raccourcissement et chevauchement sur l’humérus gauche, une hernie inguinale, une atteinte neurale (spina bifida), un syndrome de Klippel-Feil, deux pathologies infectieuses (une syphilis tertiaire et une inflammation pleuropulmonaire) et deux sujets complètement édentés.

16Les pathologies infectieuses concernent 21 sujets, soit 3,5 % des effectifs du couvent et 29 % des sujets atteints de handicap. Un individu de la phase I en est atteint. Qu’ils soient hommes ou femmes et quels que soient leurs groupes d’appartenance socio-économique, les individus victimes de pathologies infectieuses le sont dans des proportions similaires – entre 4,4 et 5,4 % des effectifs selon les sexes, entre 3,3 et 3,6 % pour les phases et autour de 3 % pour les groupes. Il apparaît qu’avant la révolution pasteurienne, aucune classe sociale n’était épargnée par des affections contagieuses. On dénombre 11 cas de syphilis, 4 tuberculoses, une variole osseuse (osteomyelitis variolosa), un ostéome sur une jambe et des atteintes non-spécifiques caractérisées par des réactions périostées avec des remaniements ou déformations des os. Il s’agit au final d’un inventaire presque complet des grandes maladies infectieuses de l’histoire provoquant des lésions osseuses handicapantes et dont seule la lèpre est absente. Les sujets sont tous adultes, à l’exception d’un adolescent décédé entre 15 et 19 ans, touché par des réactions périostées remaniées non-spécifiques et unilatérales sur une jambe. Il est également intéressant de noter que l’osteomyelitis variolosa, observé chez une femme décédée entre 20 et 49 ans, est une manifestation osseuse de la variole survenant chez l’enfant et dont les séquelles restent handicapantes à l’âge adulte en raison de la déformation, voire de la destruction de certaines articulations (coudes, poignets, chevilles, fig. 2) (Khurana et al. 2019).

17Huit sujets présentent des fractures non réduites. Ce sont des adultes, plutôt des hommes de la deuxième phase d’occupation et appartenant au groupe D, celui des soldats. Les traumatismes n’entraînent pas les mêmes complications fonctionnelles selon l’endroit où ils sont inventoriés. Pourtant, que ce soit au niveau du crâne, où un cas d’arrachement osseux cicatrisé est noté, ou au niveau des membres, ces sujets ont tous été pris en charge par la communauté le temps de leur guérison (fig. 2). Seuls les sujets du groupe C sont exempts de ce type de lésions. Les individus supposés favorisés du groupe A sont rarement touchés (0,9 %), ceux des groupes B et D y sont plus exposés (2 et 3 %). Les accidents domestiques ou professionnels peuvent expliquer ces atteintes qui affectent davantage les membres inférieurs que le reste du squelette.

  • 7 Différence entre les femmes édentées (3/113) et les hommes (0/204) significative au seuil p = 0,047 (...)

18Les sujets édentés sont rares (moins de 1 % des effectifs). Quand le sexe a pu être déterminé (3 %), il s’agit le plus souvent de femmes7 des groupes A (0,9 %) ou B (1 %), un peu plus nombreuses à la phase III (0,9 %) qu’à la phase II (0,7 %). À l’inverse, les sujets porteurs d’atteinte neurale sont tous masculins, davantage issus du groupe B (1 %) que du groupe A (0,6 %), et plus nombreux à la phase II (1,5 %) qu’à la phase III (0,4 %). Ces atteintes se caractérisent par des séries de vertèbres et côtes soudées ou au contraire par un défaut de fermeture des arcs vertébraux au niveau des cervicales (spina bifida atlantis) ou des sacrées (spina bifida). De même, les maladies hyperostosiques (DISH) ne touchent que des hommes, tous rattachés à la phase III et aux groupes A ou C. Cette forte prévalence (3 %), sans doute liée à un mode de vie particulier, a déjà été signalée dans le milieu ecclésiastique (Verlaan et al. 2007).

19Les autres lésions handicapantes (maladie de Paget, rachitisme, luxation congénitale des hanches, polyarthrite rhumatoïde, hernie inguinale, syndrome de Klippel-Feil) sont anecdotiques (moins de 0,5 % des effectifs) et ne touchent que des sujets inhumés à partir du xviie siècle. Un individu retrouvé dans la salle capitulaire portait un bandage à ressort présumant l’existence d’une hernie inguinale (fig. 3). Ce dispositif paramédical permet d’exercer une pression constante sur l’orifice herniaire et un ajustement optimal grâce à une ceinture de cuir. Il souffrait également de multiples lésions arthrosiques, avec ankylose du pied droit et du tarse du pied gauche, et une sacro-iliite à droite qui évoque une éventuelle arthropathie inflammatoire. Son médiocre état de santé fait qu’il a été pris en charge par la communauté.

Fig. 3. Ceinture de compression sur le sujet 745, retrouvé dans le chapitre.

Fig. 3. Ceinture de compression sur le sujet 745, retrouvé dans le chapitre.

© R. Colleter.

Conclusion

20Le taux de sujets handicapés au couvent des Jacobins de Rennes (12 %) est assez proche du taux actuel, estimé aujourd’hui par l’Oms à une personne sur sept dans le monde. Si ce dernier décompte tient compte des handicaps moteurs, sensoriels, psychiques, mentaux et des maladies invalidantes, les lésions enregistrées aux Jacobins ne concernent quant à elles qu’une petite partie des handicaps de l’époque, ceux impactant le squelette et le placement d’une orthèse ayant seuls été pris en compte. Le vécu et les empêchements des sujets sont toujours difficiles à caractériser, même si les occurrences sélectionnées laissent présumer qu’ils entretenaient des relations compliquées avec leur environnement immédiat.

21Comme de nos jours, les défunts inhumés au couvent des Jacobins ne semblent pas avoir été égaux face aux handicaps. Ils sont un peu plus nombreux dans certains espaces funéraires, quelques affections touchent plus souvent un sexe que l’autre et les adultes sont davantage impactés. Bien que les liens statistiques ne soient pas toujours clairement établis pour la plupart des affections, il semble que les femmes, notamment celles inhumées dans des zones privilégiées, mouraient plus âgées que les hommes. C’est peut-être cet âge au décès plus tardif qui explique qu’elles soient plus touchées par des pathologies dégénératives sévères et significativement plus édentées. En avançant en âge, les sujets les plus favorisés des groupes A et C ont davantage été exposés au risque de handicap, notamment en termes de mobilité. Leur prise en charge par la communauté leur a toutefois permis de survivre à ces situations, comme le montre l’exemple de la personne touchée dans son enfance par une variole osseuse. Au contraire, il semble que dans les groupes B et D la plupart des handicaps soit la conséquence d’accidents de vie et de traumatismes mal consolidés.

22La mise en perspective des observations des séries archéologiques avec le paradoxe ostéologique est nécessaire pour éviter les contresens (Wood et al. 1992). En définissant uniquement les vivants à partir des morts, l’archéologue pourrait avoir tendance à oublier que ceux qui décèdent sont souvent les plus sensibles, les plus isolés, les plus mal soignés.

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Notes

1 https://archeohandi.hypotheses.org.

2 Éburnation (lat. ebur, ivoire) : augmentation anormale de la densité de l’os caractérisée par un aspect de polissage lui donnant une apparence proche de l’ivoire.

3 Différence entre les adultes (71/508) et les sujets de moins de 20 ans (2/97) significative au seuil p = 0,0023 (khi² d’indépendance = 9,23).

4 Différence entre les femmes (24/113) et les hommes (32/204) significative au seuil p = 0,3021 (khi² d’indépendance = 1,0648).

5 Différence entre les sujets de plus de 50 ans atteints de pathologies dégénératives sévères (10/30) et ceux inhumés dans le couvent des Jacobins (39/508) significative au seuil p = 0,0008 (test exact de Fischer).

6 Différence entre les femmes atteintes de pathologies dégénératives sévères (13/113) et les hommes (12/204) significative au seuil p = 0,1 (khi² d’indépendance = 2,66).

7 Différence entre les femmes édentées (3/113) et les hommes (0/204) significative au seuil p = 0,047 (Test exact de Fischer).

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Table des illustrations

Titre Tableau 1. Inventaire des lésions invalidantes enregistrées (en nombre de sujets).
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Fichier image/jpeg, 729k
Titre Fig. 1. Concentration des individus porteurs de handicaps (Heatmap, en jaune) et répartition des sujets (en noir) selon les phases chronologiques.
Crédits © R. Colleter.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/13013/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 884k
Titre Fig. 2. Exemple de lésions handicapantes au couvent des Jacobins. De gauche à droite : pathologie dégénérative sévère du genou ; pathologie infectieuse avec déformation bilatérale des coudes liée à une osteomyelitis variolosa et fracture non réduite d’une jambe gauche.
Crédits © R. Colleter.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/13013/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,5M
Titre Fig. 3. Ceinture de compression sur le sujet 745, retrouvé dans le chapitre.
Crédits © R. Colleter.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/13013/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 2,3M
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Pour citer cet article

Référence papier

Rozenn Colleter, « Archéologie du handicap et inégalités sociales au couvent des Jacobins de Rennes (xiiie-xviiie siècles) »Les nouvelles de l'archéologie, 165 | 2021, 56-61.

Référence électronique

Rozenn Colleter, « Archéologie du handicap et inégalités sociales au couvent des Jacobins de Rennes (xiiie-xviiie siècles) »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 165 | 2021, mis en ligne le , consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/13013 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.13013

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Auteur

Rozenn Colleter

Archéoanthropologue à l’Inrap Grand-Ouest, chercheuse associée à l’umr 5288 cagt « centre d’anthropobiologie et de génomique de toulouse » et au department of archaeology, simon fraser university, burnaby, british columbia, canada. rozenn.colleter@inrap.fr

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Droits d’auteur

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