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Pathologies et traumatismes professionnels au Néolithique : des mineurs de silex à Chouilly « La Grifaine » (Marne) ?

Denis Bouquin et Nicolas Garmond
p. 50-55

Résumés

La fouille réalisée en 2016 par le service archéologique de Reims Métropole sur le site de Chouilly « La Grifaine » a été l’occasion de compléter nos connaissances sur les hypogées de la Marne. L’examen détaillé de l’état sanitaire des sujets issus de l’hypogée F10 a mis en exergue la récurrence de différents traumatismes et de lésions dégénératives qui plaident en faveur d’une activité spécifique qui pourrait être en lien avec l’extraction du silex. Les indices ostéologiques concernent essentiellement les individus inhumés dans les niveaux les plus récents et témoignent, soit d’une modification du recrutement des individus inhumés, soit d’une évolution des activités au cours du temps.

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Entrées d’index

Index géographique :

Marne (département)

Index chronologique :

Néolithique
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Texte intégral

1Depuis la fouille fondatrice du monument II des Mournouards en 1960 (Leroi-Gourhan et al. 1962), rares sont les hypogées de la Marne à avoir bénéficié d’une fouille fine et exhaustive. La fouille préventive de deux hypogées néolithiques sur le site de « La Grifaine » à Chouilly, réalisée par le service archéologique du Grand Reims en 2016, a offert une occasion unique d’aborder, parmi bien d’autres, les questions relatives au recrutement des défunts dans ces monuments funéraires de la fin du Néolithique (Garmond & Bouquin 2021). Cet article se propose d’interroger la nature de la population des deux derniers niveaux d’inhumation de l’hypogée F10 de « La Grifaine », qui présente diverses anomalies nous incitant à envisager une activité spécifique.

La nécropole à hypogées de Chouilly « La Grifaine » (Marne)

2La nécropole de « La Grifaine » à Chouilly est implantée sur le versant oriental de la butte de Saran, butte-témoin de la cuesta d’Île-de-France. Les monuments funéraires qui dominent la vallée de la Marne sont installés sur la partie haute de la pente, entre 175 et 185 m NGF.

3En l’état de nos connaissances, la nécropole de « La Grifaine » est constituée d’au moins neuf hypogées, dont huit sont bien localisés. Si les premières découvertes sur le site remontent à 1806, les données sur les populations néolithiques inhumées souffrent comme souvent de l’ancienneté des fouilles (Martineau et al. 2016).

4La réalisation d’une fouille préventive en 2016 a mis au jour deux hypogées dont un, le monument F10, était resté intact depuis sa condamnation à la fin du Néolithique. La fouille fine, minutieuse et intégrale de ce monument funéraire a permis de recueillir de nombreuses données sur les pratiques funéraires spécifiques à ces monuments et de caractériser la population inhumée.

L’hypogée F10

Architecture

5Le monument F10 est un hypogée à chambre simple (fig. 1). Il est constitué d’un couloir de 2,6 m de longueur qui débouche sur une chambre funéraire souterraine de 3,4 x 3,3 m, dotée de deux loges avec banquettes. L’accès se fait classiquement par une chatière. La dalle-hublot a été retrouvée en place lors de la fouille, scellée par un niveau de condamnation volontaire. La voûte de l’hypogée avait entièrement disparu lors de sa mise au jour. L’analyse a démontré qu’elle s’était effondrée à plusieurs reprises durant le Néolithique récent, venant artificiellement scander les inhumations en trois niveaux distincts et successifs. Les datations situent les premières inhumations entre 3400 et 3300 av. J.-C., tandis que le couloir d’accès est définitivement scellé vers 2900 av. J.-C., après le dépôt et la manipulation du dernier défunt.

Fig. 1. Relevé d’ensemble de l’hypogée F10 de Chouilly « La Grifaine » (Marne).

Fig. 1. Relevé d’ensemble de l’hypogée F10 de Chouilly « La Grifaine » (Marne).

© N. Garmond.

Les défunts

6Les 91 individus dénombrés dans cet hypogée se répartissent au sein de trois niveaux d’inhumation. Le premier, c’est-à-dire le plus ancien, est le plus volumineux, avec 72 défunts pour respectivement 9 et 10 dans les deux suivants.

7La population se compose de 59 sujets adultes (plus de 20 ans), 31 immatures sociaux (Alduc le Bagousse 1994 : 33 ; Depierre 2014 : 199) et un individu crématisé. La détermination du sexe a pu être réalisée pour 31 sujets (18 hommes et 13 femmes), effectif insuffisant pour envisager un éventuel recrutement spécifique en fonction du sexe à l’échelle de l’hypogée. Toutefois, la répartition des individus en fonction des niveaux montre, dans le dernier, une prépondérance des sujets masculins (5 pour 2 femmes). Cette tendance pourrait suggérer un recrutement spécifique lié au sexe, mais le nombre d’individus est trop faible et peut biaiser la perception archéologique du recrutement.

8L’âge au décès n’a pu être estimé que pour 30 défunts adultes. Toutes les classes d’âge sont représentées, mais le nombre d’individus pour lesquels cette donnée est restituable est trop faible pour émettre des hypothèses. L’âge au décès des immatures sociaux a pu être estimé pour 27 sujets et montre un net déficit d’enfants morts avant l’âge de un an (un seul), observation fréquente dans ce type de structures (Chambon 2003 ; Blin 2011). Les deux sujets juvenis (15-20 ans) témoignent également d’une lacune de cette tranche d’âge et pourraient suggérer un traitement différentiel.

Le mobilier d’accompagnement

9Les défunts ont été, classiquement, inhumés avec du mobilier lithique (dont 152 pointes de flèche), des objets de parure et de l’industrie osseuse. Le mobilier d’accompagnement est nettement plus nombreux au sein du premier niveau d’inhumation, qui concentre à lui seul 91 % de l’industrie lithique. L’analyse spatiale a démontré que plusieurs défunts ont sans doute été déposés dans ce niveau avec leurs carquois de flèches (et, possiblement, un arc, bien que celui-ci ne soit naturellement pas conservé). En revanche, les défunts des deuxième et troisième niveaux, s’ils portaient sur eux quelques objets, n’en étaient vraisemblablement pas dotés. Autre élément intéressant directement notre discussion : seuls deux pics en silex ont été retrouvés au sein du premier niveau et l’analyse tracéologique (F. Pichon in Garmond & Bouquin 2021) n’a pas révélé de traces relatives à une activité minière sur les rares outils déposés avec les défunts des deuxième et troisième niveaux.

État sanitaire de la population

Les lésions arthrosiques

  • 1 Étude réalisée en collaboration avec G. Depierre (ministère de la Culture, Umr 6298 Artehis), J.-P. (...)

10L’examen paléopathologique des squelettes adultes sociaux (N = 59) révèle une prévalence des lésions dégénératives de type arthrose et des traumatismes1. Les lésions arthrosiques se concentrent essentiellement sur les poignets, notamment l’extrémité distale du radius (28,8 %), le rachis thoraco-lombal (25,4 %), le rachis cervical (22 %), les épaules et les genoux (20,3 %). Enfin, des stigmates sont perceptibles moins fréquemment sur les relations costovertébrales, les coudes, les hanches, les chevilles et les pieds (entre 3 et 6 % de la population). Autrement formulé, à l’échelle de la population, ces lésions touchent un individu sur cinq, et un quart de l’effectif pour la colonne vertébrale et les poignets. La répartition de ces anomalies en fonction des niveaux d’inhumation montre qu’elles sont quantitativement moins importantes pour le premier niveau que pour les deux autres (fig. 2). Bien que le nombre de défunts soit plus élevé dans le premier niveau (46) que dans les deux derniers (13), la différence statistique est significative. Le test exact de Fisher réalisé avec le logiciel XlStat® donne les résultats suivants : pour le rachis cervical p = 0.027, le rachis thoraco-lombaire p = 0.013, les épaules p = 0.002, les poignets p = 0.006, les hanches p = 0.030 et les pieds p = 0.030.

Fig. 2. Graphique comparatif de la répartition des lésions arthrosiques en fonction des niveaux d’inhumation.

Fig. 2. Graphique comparatif de la répartition des lésions arthrosiques en fonction des niveaux d’inhumation.

© D. Bouquin et S. Munoz.

Les enthésopathies et les insertions musculaires

11Les anomalies observées ci-dessus nous ont conduits à porter une attention particulière aux insertions musculaires et tendineuses, comme l’ont fait d’autres auteurs (Bailly-Maître et al. 1996 ; Pany & Teschler-Nicola 2007 ; Baker et al. 2011) et ce, pour tenter d’apporter des éléments supplémentaires à la caractérisation de la population.

  • 2 . Dans le cadre de la présente étude, nous avons limité les segments anatomiques et leur enregistre (...)

12Ainsi, nous avons enregistré les aspects des zones d’insertions ligamentaires et musculaires des os suivants2 :

  • clavicule : ligament costo-claviculaire, ligament conoïde, muscle deltoïde, muscle du grand pectoral ;
  • humérus : muscle du grand pectoral, muscle deltoïde, muscle long extenseur du carpe, muscle grand rond, muscle rond pronateur ;
  • radius : muscle du biceps brachial, muscle rond pro-nateur ;
  • ulna : muscle carré pronateur, ligament collatéral ulnaire, muscle extenseur ulnaire ;
  • phalange proximale et moyenne : muscle fléchisseur ;
  • fémur : muscle du grand fessier, muscle ilio-psoas, muscle du petit fessier, muscle plantaire ;
  • patella : muscle quadriceps fémoral ;
  • calcanéus : muscle triceps sural.

13Le degré d’observation moyen des insertions concernées est de 50,8 ± 10,6 %. L’insertion la plus fréquemment observable est celle du muscle quadriceps fémoral sur la face antérieure de la patella (86,4 %) et la plus faible, celle du muscle carré pronateur de l’ulna (29,7 %). Les squelettes des deux derniers niveaux sont mieux conservés que ceux du premier (57,1 % en moyenne contre 49,1 %), ce qui peut notamment s’expliquer par un plus faible effectif mais aussi par moins de manipulations anthropiques, qui contribuent à la fragmentation et la dégradation des ossements.

14Le calcanéus et la patella sont les os qui présentent le plus fréquemment des lésions enthésopathiques, avec respectivement une moyenne de 38,1 et 31,4 %. Les autres os présentent une moyenne d’atteinte comprise entre 20,1 % (fémur) et 26,3 % (phalanges). Enfin, l’ulna présente le taux le plus faible avec 16,6 %.

Le membre supérieur

15Les lésions enthésopathiques et les remaniements des insertions musculaires les plus marqués et les plus fréquemment observés sont ceux concernant les insertions du muscle grand pectoral (39,8 %), du ligament conoïde (35,6 %), du muscle long extenseur radial du carpe (33,9 %), du muscle fléchisseur des phalanges proximales (31,4 %) et du muscle deltoïde (30,5 %). Dans une moindre mesure, le muscle extenseur ulnaire (25,4 %), le ligament rond pronateur (23,7 %), le ligament costo-claviculaire (23,7 %), l’insertion du muscle biceps radial (22 %) et le muscle fléchisseur des phalanges moyennes de la main (21,2 %) présentent des insertions musculaires marquées ou des lésions enthésopathiques qui concernent au moins un os sur cinq.

Le membre inférieur

16L’insertion du muscle grand fessier est marquée dans 44,9 % des cas, puis viennent le calcanéus avec 38,1 % de lésions et la patella avec 31,4 %.

17La comparaison de la répartition de ces anomalies en fonction du niveau d’inhumation montre une prépondérance dans les deux derniers niveaux avec une différence pouvant aller de 0,9 % pour le muscle long extenseur radial du carpe à 47,6 % pour l’insertion du muscle grand pectoral de l’humérus (fig. 3). Dans la très grande majorité des segments anatomiques pris en considération, les lésions sont plus nombreuses dans les deux derniers niveaux (exception faite du muscle extenseur ulnaire et du muscle triceps sural qui montrent une tendance inverse). Cette observation est confirmée par une différence statistique significative entre les deux échantillons dans dix cas (l. costo-claviculaire p = 0.001 ; m. grand pectoral p < 0.0001 ; m. deltoïde p = 0.000 ; m. grand rond p = 0.041 ; m. rond pronateur p = 0.001 ; m. carré pronateur p = 0.037 ; m. fléchisseur p = 0.001 et 0.041 ; m. ilio-psoas p = 0.000 ; m. petit fessier p = 0.026).

Fig. 3. Graphique comparatif des lésions enthésopathiques et des insertions musculaires enregistrées entre le premier et les deux derniers niveaux d’inhumation.

Fig. 3. Graphique comparatif des lésions enthésopathiques et des insertions musculaires enregistrées entre le premier et les deux derniers niveaux d’inhumation.

© D. Bouquin et S. Munoz.

Les traumatismes

18Dix individus au moins présentent des séquelles d’un ou plusieurs traumatismes (soit 17 % des adultes sociaux). Les fractures concernent principalement les os de l’avant-bras (quatre occurrences). Trois individus montrent les stigmates de fractures de type Poutteau-Colles, pouvant être le résultat d’une chute avec réception sur la paume de la main. Dans cette configuration, le radius accuse la pression et se fracture, entraînant généralement un décalage latéral de son extrémité distale (fig. 4A). Le dernier cas se traduit par une fracture du tiers distal du radius gauche de l’extérieur vers l’intérieur. Alors que la diaphyse radiale vient se souder à l’ulna, l’extrémité distale du radius se décale vers l’extérieur (fig. 4B). La fracture n’a donc pas été réduite et génère sans doute des problèmes articulaires sur les os du poignet. Les deux os sont lacunaires et isolés, ce qui empêche d’évaluer les potentielles origines de cette fracture et ses conséquences sur le reste du membre supérieur. Enfin, un fragment de corps de côte isolé et une phalange proximale et moyenne de pied entièrement synostosées présentent des cals osseux consécutifs à une fracture pouvant tout aussi bien être liée à une chute dans le premier cas qu’à la chute d’un objet lourd dans le second.

Fig. 4. Exemples de fractures de l’avant-bras : A. Fracture de Poutteau-Colles (radius gauche, vue antérieure) ; B. Fracture non réduite d’un radius gauche dont la diaphyse vient se souder à l’ulna (vue antérieure).

Fig. 4. Exemples de fractures de l’avant-bras : A. Fracture de Poutteau-Colles (radius gauche, vue antérieure) ; B. Fracture non réduite d’un radius gauche dont la diaphyse vient se souder à l’ulna (vue antérieure).

© D. Bouquin.

19Deux individus ont également subi une chute provoquant de sérieuses lésions articulaires. Tout d’abord le sujet 3, qui témoigne d’un volumineux remaniement arthrosique des os des deux poignets et particulièrement de la tête du capitatum. Ce dernier montre la formation d’une nouvelle surface articulaire au niveau de la région postéromédiale associée à un polissage articulaire. L’une des hypothèses qui peut être avancée est celle d’une chute ayant entraîné la réception sur la paume des mains, ce qui a engendré un tassement des tissus articulaires et une déstabilisation des ossements. Le second sujet (sujet 6) présente un remaniement de la face dorsale du calcanéus et de l’extrémité distale du tibia (le talus est absent), associé à un polissage articulaire des deux surfaces. Dans cette configuration, l’une des hypothèses envisageables est une réception sur le calcanéus qui aurait également favorisé le tassement des tissus articulaires, aboutissant progressivement au développement de lésions arthrosiques.

20On signalera également le sujet 2, qui présente diverses lésions arthrosiques sur la colonne vertébrale, associées à des nodules de Schmörl pouvant être la conséquence de microtraumatismes à répétition.

21Le crâne du sujet 12 témoigne d’une blessure située au niveau de l’os pariétal droit (fig. 5). La lésion s’étend depuis le bord de la suture coronale en direction de la suture lambdoïde. Elle se traduit par une perte de matière de forme ovale (8,4 cm de long, 1,8 cm de large dans sa partie antérieure et 4,8 cm pour la zone postérieure). En vue zénithale, la lésion est orientée du haut vers le bas et de l’avant vers l’arrière. Les bords sont irréguliers et montrent des spicules osseux indiquant un début de cicatrisation. À la périphérie de la blessure, et en particulier sur la partie supérieure, la formation de cinq protubérances ovales, de quelques millimètres de diamètre pour la plus petite à 2 cm de longueur pour la plus postérieure, s’accompagnant, notamment dans la partie antérieure, d’une néoformation osseuse indiquant un processus de guérison. La partie postérieure de la blessure montre un léger aplanissement de la corticale qui peut être la conséquence de la pose d’un élément plus ou moins rigide maintenu sur la plaie et sur une longue durée. La cicatrisation des pourtours de la blessure limite nos possibilités de restituer le type d’objet employé. Son angle montre que le coup a été porté du haut vers le bas et en direction de l’extérieur.

Fig. 5. Lésion observée sur l’os pariétal droit du sujet 12 (vue latérale droite).

Fig. 5. Lésion observée sur l’os pariétal droit du sujet 12 (vue latérale droite).

© D. Bouquin.

22La répartition stratigraphique des traumatismes indique une augmentation de leur proportion au cours des deux derniers niveaux d’inhumation de l’hypogée, différence également statistiquement significative (p < 0.0001).

Discussion

23Le premier examen de l’état sanitaire de la population de l’hypogée F10 révèle qu’à partir du deuxième niveau d’inhumation le recrutement funéraire s’est modifié ou bien que les défunts ont pratiqué des activités laissant davantage de stigmates ostéologiques. Le dos, les épaules, les poignets, les hanches et les pieds témoignent d’une sollicitation accrue. Les mouvements semblent suffisamment répétitifs pour causer des lésions enthésopathiques ou encore des lésions dégénératives de type arthrose ciblées sur ces mêmes régions. Les différents traumatismes paraissent essentiellement liés à des chutes (même si d’autres causes ne peuvent être complètement exclues) et pourraient également être en relation avec les activités du groupe (exception faite peut-être de la lésion sur le crâne dont l’origine est difficilement restituable). Ces observations sont d’autant plus intéressantes qu’elles dissonnent avec les données préliminaires issues du second hypogée mis au jour (F11) ou encore d’autres structures de même nature, comme par exemple Les Mournouards II à Mesnil-sur-Oger (Leroi Gourhan et al. 1962), à ce jour l’étude la plus exhaustive d’un hypogée de la Marne. L’examen paléopathologique de la sépulture collective d’Essômes-sur-Marne (Aisne) a livré au moins 14 fractures et des lésions dégénératives concernant tous les segments anatomiques (Duday 1997). Cependant, l’absence d’étude exhaustive de la population ne permet pas de quantifier en termes de fréquences ces altérations.

24Les lésions observées à Chouilly « La Grifaine » rappellent les observations faites par M.-C. Bailly-Maître et al. à propos de la population de Brandes (1996) ou encore par D. Pany et M. Teschler-Nicola pour celle de Hallstatt (2007). Les stigmates présentent de nombreuses similitudes (localisation ciblée des enthésopathies et des remaniements des insertions musculaires, pathologies traumatiques). Toutefois, les lésions arthrosiques sont nettement plus nombreuses à Chouilly que dans les deux autres contextes qui sont également plus récents (médiéval pour le premier et hallstattien pour le second). Malgré cette différence chronologique, le constat est similaire : on note une hypersollicitation des membres supérieurs (rotation, adduction de l’épaule, enserrement d’objet dans la main, etc.) et de certaines zones des membres inférieurs (cuisses, pieds), qui pourrait être mise en relation avec des activités minières. Néanmoins, comme l’ont précisé les auteurs de l’étude de la population de Brandes (1996) : « les exemples de gestes et attitudes correspondant aux enthésopathies observées ont seulement valeur d’illustration et il serait douteux de prétendre attribuer une fonction bien définie à la seule présence de traces d’activité musculaire » (Bailly-Maître et al. 1996 : 223). On ne peut donc certifier que toutes les observations ostéologiques sont strictement liées à ce type d’activité. En outre, le caractère polyfactoriel des lésions observées doit être discuté en profondeur pour confirmer l’hypothèse avancée (Villotte 2009 ; Villotte & Knusel, 2013).

Conclusion

25L’étude archéoanthropologique de l’hypogée F10 de Chouilly « La Grifaine » apporte des éléments nouveaux sur les populations du Néolithique récent de la Marne. Le recrutement funéraire s’est sans doute profondément modifié entre le premier niveau et les deux autres ou ce sont leurs activités qui ont évolué. Ainsi, à partir du deuxième niveau d’inhumation, les individus semblent en avoir exercé une ou plusieurs en rapport avec les mines de silex. Aussi séduisante soit-elle, cette hypothèse nécessite, pour être confortée et précisée, de plus amples analyses qui permettront d’observer d’éventuelles différences en fonction du sexe, mais aussi d’évaluer si les enfants sont concernés, comme l’ont suggéré les travaux conduits sur le site d’Hallstatt (Pany-Kucera, Kern & Reschreiter 2019).

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Bibliographie

Alduc-le-Bagousse, A. 1994. « Maturation osseuse – majorité légale : la place de l’adolescent en paléoanthropologie ». In :L. Buchet (dir.). La femme pendant le Moyen Âge et l’époque moderne : actes des sixièmes journées anthropologiques de Valbonne, 9-11 juin 1992. Paris, Cnrs éditions : 31-39.

Bailly-Maître, M.-C. & Simonel, B. 1996. « Travail et milieu ; incidences sur une population au Moyen Âge ». In : L. Buchet (dir.). L’identitié des populations archéologiques : actes des XVIe rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes. Sophia Antipolis, Éditions Apdca (Association pour la promotion et la diffusion des connaissances archéologiques) : 211-244.

Baker, O., Duday, H. & Dutour, O. 2012. « Marqueurs osseux d’activités physiques : étude du squelette appendiculaire d’une population nabatéo-romaine (Syrie du Sud) », Bulletins et mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, 24, 3-4 : 134-151.

Blin, A. 2011. La gestion des sépultures collectives du bassin parisien à la fin du Néolithique. Nanterre, Université de Paris Ouest (Thèse de doctorat en Préhistoire).

Chambon, P. 2003. Les morts dans les sépultures collectives néolithiques en France : du cadavre aux restes ultimes. Paris, Cnrs éditions.

Depierre, G. 2014. Crémation et archéologie : nouvelles alternatives méthodologiques en ostéologie humaine. Dijon, Éditions universitaires dijonnaises.

Garmond, N. & Bouquin, D. 2021. Chouilly « La Grifaine », secteur 3, Marne, Grand Est : rapport final d’opération. Reims, Communauté urbaine du Grand Reims.

Leroi-Gourhan, A., Bailloud G. & Brezillon, M. 1962. « L’hypogée II des Mournouards (Mesnil-sur-Oger, Marne) », Gallia Préhistoire, 5-1 : 23-133.

Martineau, R., Charpy, J.-J., Langry-François, F. & Polloni, A. 2016. « Les nécropoles d’hypogées de La Grifaine et Les Ronds Buissons à Chouilly (Marne) », Gallia Préhistoire, 56 : 127-193.

Pany, D. & Teschler-Nicola, M. 2007. « Working in a salt mine: everyday life for the Hallstatt females?  », Lunula, 15 : 88-97.

Pany-Kucera, D., Kern, A. & Reschreiter, H. 2019. « Children in the mines? Tracing potential childhood labour in salt mines form the early Iron Age in Hallstatt, Austria », Childhood in the past, 12 : 67-80.

Villotte, S. 2009. Enthésopathies et activités des hommes préhistoriques: recherche méthodologique et application aux fossicles européens du Paléolithique supérieur et du Mésolithique. Oxford, Archeopress.

Villotte, S. & Knusel, C. 2013. « Understanding enthesal changes: definition and life course changes », International Journal of Osteoarchaeology, 23-2 : 135-14.

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Notes

1 Étude réalisée en collaboration avec G. Depierre (ministère de la Culture, Umr 6298 Artehis), J.-P. Beauthier et P. Lefèvre (université libre de Bruxelles, Laboratoire d’anatomie, biomécanique et organogénèse) et C. Polet (université libre de Bruxelles, Institut royal des sciences naturelles de Belgique). Dans le cadre du rapport final d’opération, nous n’avons pu réaliser qu’une approche globale. Une étude plus aboutie nous permettrait d’évaluer la disparité des lésions en fonction de la latéralisation, de l’âge au décès ou du sexe.

2 . Dans le cadre de la présente étude, nous avons limité les segments anatomiques et leur enregistrement en termes de présence/absence.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Relevé d’ensemble de l’hypogée F10 de Chouilly « La Grifaine » (Marne).
Crédits © N. Garmond.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12968/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 2,4M
Titre Fig. 2. Graphique comparatif de la répartition des lésions arthrosiques en fonction des niveaux d’inhumation.
Crédits © D. Bouquin et S. Munoz.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12968/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 495k
Titre Fig. 3. Graphique comparatif des lésions enthésopathiques et des insertions musculaires enregistrées entre le premier et les deux derniers niveaux d’inhumation.
Crédits © D. Bouquin et S. Munoz.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12968/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 760k
Titre Fig. 4. Exemples de fractures de l’avant-bras : A. Fracture de Poutteau-Colles (radius gauche, vue antérieure) ; B. Fracture non réduite d’un radius gauche dont la diaphyse vient se souder à l’ulna (vue antérieure).
Crédits © D. Bouquin.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12968/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 1,0M
Titre Fig. 5. Lésion observée sur l’os pariétal droit du sujet 12 (vue latérale droite).
Crédits © D. Bouquin.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12968/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 1,4M
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Pour citer cet article

Référence papier

Denis Bouquin et Nicolas Garmond, « Pathologies et traumatismes professionnels au Néolithique : des mineurs de silex à Chouilly « La Grifaine » (Marne) ? »Les nouvelles de l'archéologie, 165 | 2021, 50-55.

Référence électronique

Denis Bouquin et Nicolas Garmond, « Pathologies et traumatismes professionnels au Néolithique : des mineurs de silex à Chouilly « La Grifaine » (Marne) ? »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 165 | 2021, mis en ligne le , consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/12968 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.12968

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Auteurs

Denis Bouquin

Archéoanthropologue au service archéologique du Grand Reims, Umr Artehis « Archéologie, terre, histoire et sociétés », université de Bourgogne – Franche-Comté, ministère de la Culture. denis.bouquin@grandreims.fr

Nicolas Garmond

Responsable scientifique d’opération au service archéologique du Grand Reims. Umr 8215 « Trajectoires. De la sédentarisation à l’État ». nicolas.garmond@grandreims.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

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