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Handicap dans l’Antiquité : l’aide de la technologie, des animaux et des hommes

Christian Laes
p. 21-24

Résumés

Cet article relate la façon dont les instruments, les animaux ou les membres du foyer (esclaves ou famille) contribuaient à assurer le bien-être et la santé des personnes confrontées aux défis du handicap. Des questions « spontanées », auxquelles il est difficile de répondre peuvent être envisagées : les fauteuils roulants, les chiens-guides d’aveugle et les prothèses auditives étaient-ils utilisés dans l'Antiquité ? Dans quelle mesure les individus s'identifiaient-ils à ces aides et les reconnaissaient-ils comme faisant intégrante « parties d'eux-mêmes » ?

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Texte intégral

1Commençons par deux questions simples mais fondamentales : « quels termes l’opinion publique contemporaine associe-t-elle le plus souvent au mot “handicap” ? » Selon une enquête récente, le syndrome de Down (trisomie 21) et le fauteuil roulant arrivent en tête de liste. Et « quelles sont les questions que l’on vous pose le plus souvent lorsque vous vous présentez comme un historien du handicap ? » Réponse : « de quand datent la première chaise roulante, l’utilisation de lunettes, les premiers appareils auditifs, les chiens d’aveugle et les prothèses ? » Chacun semble être presque naturellement porté à s’interroger sur l’étiologie des choses – la prima causa.

2Comme historien des mentalités, il est nécessaire de prendre en considération ces réactions spontanées qui sont révélatrices d’un cadre de pensée largement partagé. Il semble que la technologie, les inventions et les instruments viennent d’abord à l’esprit des contemporains lorsqu’ils réfléchissent aux moyens d’améliorer la situation des personnes handicapées. Pourtant, de telles réflexions sont relativement récentes. S’agissant d’un terme désignant une aide médicale, la « prothèse » est un concept moderne introduit pour la première fois en Angleterre en 1704. Les auteurs de l’Antiquité préféraient évoquer « une jambe de bois » plutôt qu’une « jambe prosthétique », ce qui montre peut-être qu’ils considéraient la partie du corps plutôt que son remplacement par quelque chose de différent (Draycott 2018 : 3). En tant que sujet, la « re-validation » des corps était largement absente de la médecine antique bien que, dans la pratique, certains médecins y aient pensé en considérant, notamment, l’aide apportée aux patients ayant subi des fractures des membres (Horstmanshoff 2012).

3À plus d’un titre, l’approche des anciens était moins « instrumentale ». Cela signifie qu’à côté de l’aide qui était effectivement apportée par les objets, il fallait aussi tenir compte de la façon dont les êtres humains (esclaves et membres de la famille) et les animaux offraient un essentiel « coup de main ».

4Je mettrai tout d’abord en évidence le rôle des esclaves et des animaux, puis j’adopterai une approche a capite ad calcem (de la tête aux pieds), en examinant comment les instruments étaient utilisés pour offrir cette aide pouvant rendre la vie plus confortable. Je me limiterai aux solutions « fonctionnelles », laissant de côté le domaine des « prothèses esthétiques » (appareils dentaires, prothèses capillaires, ongles…) qui font l’objet d’une recherche complémentaire.

Les esclaves comme instrumenta vocalia

5La correspondance de Pline le Jeune (vers 61-62 – 113-115) relate un témoignage assez unique sur la mort de Domitius Tullus, dont le décès fut sujet à tous les commérages. Extrêmement riche, il avait légué son immense héritage à la fille de son frère, qu’il avait adoptée. Sa femme, très dévouée, l’avait épousé alors qu’il était déjà un riche vieillard, diminué par la maladie et dont les soins sont ainsi détaillés :

Car déformé et perclus de tous les membres, il ne parcourait plus que des yeux ses immenses richesses et même sur son lit ne pouvait faire un mouvement sans le secours d’autrui. C’est peu dire : il lui fallait (comble d’humiliation et de misère) se faire laver et brosser les dents. On l’entendit souvent dire lui-même, quand il déplorait les déchéances de sa santé, qu’il en était réduit à lécher tous les jours les doigts de ses esclaves.
Pline le Jeune, Lettres, VIII, 18, 9 (trad. A.-M. Guillemin).

6Cette description est très proche de celle de Pline l’Ancien (23-79), oncle érudit de Pline le Jeune, homme asthmatique et au fort embonpoint, qui était lavé après son bain de soleil, gratté et essuyé. Pline le Jeune mentionne la présence, à ses côtés, d’un sténographe prenant des notes et il souligne le fait que son oncle était transporté sur une chaise. Il faut noter que, dans cette description, les formes littéraires passives abondent, tant la présence et l’action des esclaves étaient considérées comme évidentes (Pline le Jeune, Lettres, III, 5, 10-16). Il en est de même pour le descriptif de sa mort vertueuse : curieux des merveilles de la nature et bien trop proche du Vésuve, il avait été asphyxié par ses fumées denses, le 25 août (ou octobre), en 79 ap. J.-C. Pline le Jeune ne prend même pas la peine de mentionner le sort des deux jeunes esclaves qui l’accompagnaient et qui encore, pendant toute la soirée, avaient procuré de l’eau et une serviette à leur maître (Pline le Jeune, Lettres, VI, 16, 18-20). Ont-ils survécu en l’abandonnant ? Sont-ils morts ? Les esclaves n’étaient alors qu’un élément fondamental, un prolongement, du corps du maître romain. En tant qu’objets muets et inanimés (cf. le terme latin instrumentum vocale), les esclaves pouvaient ainsi jouer de nombreux rôles pour aider leurs maîtres handicapés. À ce tite, ils pouvaient même être considérés comme des « prothèses vivantes », même si ces rôles n’étaient pas admis par les esclavagistes eux-mêmes (Horsfall 1995 ; Blake 2012 ; Van Schaik 2018 ; Draycott 2022). Il est d’ailleurs légitime de s’interroger sur la part réelle (écriture, recherches…) que ces hommes d’État effectuaient par eux-mêmes !

L’assistance des animaux

  • 1 Voir, par exemple, Pline le Jeune, sur l’amitié entre un garçon et un dauphin (Lettres 9, 33) ou Hé (...)
  • 2 Homère (Odyssée, 9 : 440-445). Voir Pseudo-Hérodote, Vie d’Homère : 20-22 (Chios) et 32-33 (Homère (...)

7Les auteurs de l’Antiquité envisageaient-ils les animaux dressés comme susceptibles d’aider les êtres humains ? Dans sa Nature des Animaux (7, 19), Élien (vers 175-235) reconnaît les capacités mimétiques du singe sans toutefois en faire l’éloge, comme en témoigne l’anecdote de celui qui voulait imiter la nourrice mais brûla et tua un bébé en le plongeant dans une baignoire d’eau chaude (Vespa & Zucker 2020). Il existe de nombreux récits attestant de l’amitié entre l’homme et le dauphin, mais jamais la portée thérapeutique d’un tel contact est mentionnée1. Néanmoins, dans les Vies d’Homère, le poète aveugle n’est pas seulement accompagné par des enfants, mais il trouve aussi son chemin à Chios grâce au bêlement des chèvres. Mais peut-être était-ce là une réminiscence du cyclope aveugle Polyphème touchant le dos de toutes ses brebis afin de retrouver sa route pour sortir de sa caverne (Laes 2018 : 80-85) ?2. La compagnie et l’assistance d’un chien semblent suggérées sur une fresque pompéienne, malheureusement en très mauvais état, interprétée comme la première représentation d’un chien d’aveugle (Saglio 1877 ; Fishman 2003). S’il est difficile d’affirmer que le personnage de gauche est malvoyant, il semble certain qu’il s’agit d’un mendiant, la compagnie et la protection d’un chien devant être cruciales pour sa survie. De même, une épigramme de Martial (40-104) évoque la compagnie d’un chien pour un mendiant, mais là, non plus, rien n’est dit de possibles difficultés visuelles (Martial, Épigrammes, 14, 81).

Comment aider les aveugles ?

  • 3 Sénèque (Épîtres morales : 50) : « Caeci tamen ducem quaerunt, nos sine duce erramus » (les aveugle (...)

8Selon les auteurs antiques, les aveugles ont besoin, en premier lieu, d’un guide (ducem)3. Lorsque Pyrrhus d’Épire (vers 378-272 av. J.-C.) offrit des conditions de paix aux Romains, le très respecté Appius Claudius, qui avait abandonné ses fonctions publiques à cause de sa vieillesse et de sa cécité, demanda à ses assistants de le porter sur une civière jusqu’à la curia. Là, ses fils et ses gendres le prirent dans leurs bras et le firent entrer. Le philosophe Asclépiade de Bithynie se vantait d’être accompagné par plusieurs jeunes garçons après être devenu aveugle, le stoïcien Diodote se faisait lire des livres à haute voix (Cicéron, Tusculanes, 5, 113), tout comme le théologien alexandrin du ivsiècle, Didymus l’Aveugle (Palladius, Histoire lausiaque, 4, 1).

9Une autre tradition semble associer la cécité à la canne et ce dès le viisiècle (Isidore de Séville, Origines, 18, 2, 5). Jocaste, mère et épouse d’Œdipe, est appelée « ta femme, qui a peiné pour prendre soin de toi et qui, comme un bâton, a soigné tes pas aveugles » (Euripide, Phéniciennes, 1548-1549), tandis que les mains de sa fille Antigone sont comparées à des étais (Sophocle, Œdipe à Colone, 848-849). La mosaïque du Mime provenant de la Plaza de la Corredera à Cordoue (Espagne) et datant du iie siècle de notre ère représente Œdipe muni d’un bâton et tentant de trouver son chemin en tâtonnant.

10Les affections oculaires sont fréquentes en Grèce et à Rome mais rien ne semble se rapprocher des lunettes. « Mettre quelque chose de noir devant les yeux » pour se protéger de la réflexion du soleil dans la neige d’Arménie n’équivaut guère à des lunettes de soleil (Xénophon, Anabase, 4, 5, 12-13). Dans sa discussion sur l’émeraude, Pline l’Ancien indique qu’elle est taillée en forme concave « afin de concentrer la vision » (ut visum colligant) et mentionne sa couleur agréable qui apaise l’œil fatigué. Il ajoute :

Lorsque les émeraudes, de forme tabulaire, sont posées à plat, elles reflètent les objets comme le font les miroirs. L’empereur Néron avait l’habitude de regarder les combats de gladiateurs dans une émeraude réfléchissante.
Pline l’Ancien, Histoire naturelle, 37, 64.

11Ce passage reste toutefois ambigu. Pline suggère que l’empereur utilisait cette pierre pour soulager ses yeux malades alors qu’elle le protégeait peut-être simplement d’un fort éblouissement lié au soleil (Horsfall 1995). Une telle pierre transformée en lunettes n’aurait guère fait montre d’efficacité !

12Quelques objets en forme de lentille ont d’ailleurs été mis au jour dans des sites datant de l’âge du Bronze jusqu’à l’Antiquité romaine. S’ils témoignent de la grande habileté et de l’expérience des artisans, on ignore leur finalité réelle : ces lentilles peuvent être des pierres décoratives ou votives, ou encore des pions de jeu. Elles ont également pu être utilisées comme outils de grossissement et soulager temporairement des problèmes oculaires, même si l’ophtalmologie antique méconnaissait le fonctionnement précis de l’œil (Laes 2018 : 88-93). Toutefois, ce n’est qu’au xiiie siècle que les premières lunettes furent mises au point en Italie et en Chine, et leur généralisation mit plusieurs siècles (Plantzos 1997).

Aides et signes pour les « malentendants »

13Alors que les cornets acoustiques ne remontent qu’au xviie siècle et que la langue des signes n’a été mise au point par Jacob Rodrigues Pereira (1715-1780) qu’au siècle suivant, il semble que l’on ne puisse guère parler d’aides auditives pour l’Antiquité. D’ailleurs, les auteurs portent peu d’attention à la question de la surdité. Le passage le plus explicite sur les esclaves aidant un maître mal entendant apparaît dans la dixième satire de Juvénal, dans une série de lamentations relatives aux affres de la vieillesse :

Peu lui chaut la place où il s’asseoit dans le vaste théâtre, puisque c’est à peine s’il entend les cors et les trompettes. Il faut hurler pour qu’il perçoive le nom du visiteur que l’esclave lui annonce, ou l’heure qu’il lui indique. 
Juvénal, Satires, 10, 213-216 (trad. P. de Labriolle et F. Villeneuve).

14Les langues des signes n’existaient probablement qu’à un niveau rudimentaire. Saint Augustin (354-430) suggère l’idée d’une communication un peu plus sophistiquée avec des gestes, en se référant à l’analogie des mimes et de la danse dans les pièces de théâtre (Le Maître 3, 5). On néglige souvent, en raison de leur date relativement tardive, deux récits de miracles relatés par Grégoire de Tours (vers 538-539 – 594), qui fait état d’une communication s’effectuant grâce à trois tablettes de bois reliées entre elles (Les virtues de Saint-Martin 2, 26 ; 3, 23).

Animaux, instruments et aides pour les personnes à mobilité réduite

15Dans le deuxième livre de sa correspondance, Pline le Jeune décrit le spectacle extraordinaire et inoubliable des funérailles de Verginius Rufus. Cet homme politique célèbre avait atteint l’âge de 83 ans en n’éprouvant qu’un faible tremblement de mains. Seuls les derniers mois de sa vie furent difficiles, suite à une chute qu’il avait faite en voulant ramasser un manuscrit :

En se baissant pour le ramasser, son pied manquant sur le pavé uni et glissant, il tomba et se brisa la cuisse qui fut mal remise et à cause de sa vieillesse ne se guérit pas complètement.
Pline le Jeune, Lettres, II, 1, 5 ; trad. A.-M. Guillemin.

16Le récit de Pline n’est pas sans intérêt. Les médecins de l’Antiquité étaient capables de réduire une fracture et de rétablir la mobilité de leurs patients sauf dans certains cas, concernant notamment les enfants, ce qui entraînait une mobilité réduite définitive.

17Lysias (vers 440-378 av. J.-C.) mentionne un invalide accusé de réclamer injustement une pension alors qu’il monte régulièrement à cheval et aurait dû se servir d’une mule sellée. Pour sa défense, l’invalide affirme que, par pauvreté, il a été contraint d’utiliser les chevaux d’autres hommes. Dans son cas, monter à cheval était donc plutôt un signe de malchance (Lysias, Discours, 24, 11-12).

18L’histoire des bâtons, des béquilles et des cannes dans l’Antiquité devrait prendre en compte l’iconographie de personnages mythologiques âgés ou handicapés tels qu’Anchise, Geras le voûté, Héphaïstos, Nestor, Philoctète et Priam, qui sont régulièrement représentés avec leurs aides à la mobilité mentionnées dans les sources : la curva senectus ayant besoin d’une canne est un topos qui se retrouve aussi bien dans la littérature grecque de l’époque classique que dans les textes de l’Antiquité tardive (Saglio 1877 ; Parkin 2003 : 247). L’utilisation de deux cannes, quand certains n’en utilisent qu’une, est citée comme preuve de l’incapacité à se déplacer (Lysias, Discours, 24, 12).

19Outre les béquilles, l’emploi de civières nécessitant l’aide d’amis ou de serviteurs est également attesté. Nous pouvons imaginer un tel scénario dans le cas du paralytique de Capharnaüm (Mt. 9, 2-8). Quatre hommes ont dû porter son lit, descendu par une ouverture du toit, jusqu’à Jésus (Mc. 2, 1-12). Le corpus romain des Douze Tables, fixé vers 450 av. J.-C., prévoit l’usage d’un chariot ou d’une litière pour assurer aux pauvres et aux nécessiteux, mais aussi à ceux qui, en raison d’une maladie des pieds ou pour d’autres raisons, ne pouvaient pas marcher, l’accès à la cour (Aulu-Gelle, Nuits attiques, 20, 1, 30). Les rampes des sanctuaires d’Æsculape dans le Péloponnèse auraient pu être destinées aux visiteurs avec mobilité réduite (Sneed 2020).

20Avant l’Antiquité tardive, les textes mentionnent au moins cinq cas de prothèses de pied et sept de prothèses de jambe, auxquelles on peut ajouter celle de Capoue, aujourd’hui disparue, mais dont le fac similé conservé exprime les savoir-faire prothétiques romain (Draycott 2022, Laes 2020 pour le dossier mérovingien).

21Le plus ancien exemple littéraire, fourni par Hérodote est celui d’Hégésistrate, ennemi perpétuel des Spartiates :

Cet Hégésistrate avait fait autrefois beaucoup de mal aux Spartiates, et ceux-ci l’avaient arrêté et mis aux fers pour le punir de mort […]. Il avait les pieds dans des entraves de bois garnies de fer. Un fer tranchant ayant été porté par hasard dans sa prison, il s’en saisit, et aussitôt il imagina l’action la plus courageuse dont nous ayons jamais ouï parler ; car il se coupa la partie du pied qui est avant les doigts, après avoir examiné s’il pourrait tirer des entraves le reste du pied. Cela fait, comme la prison était gardée, il fit un trou à la muraille, et se sauva à Tégée, ne marchant que la nuit, et se cachant pendant le jour dans les bois. […] Lorsqu’il fut guéri, il se fit faire un pied de bois, et devint ennemi déclaré des Lacédémoniens.
Hérodote, Histoires, 9, 37 (trad. P. Larcher).

Conclusion

22Les questions liées aux aides et aux appareillages compensatoires révèlent deux présupposés, sinon des préjugés, à l’égard du passé et sur la façon dont les sociétés faisaient face aux handicaps. Elles témoignent également d’une vision occidentale contemporaine. Celle-ci met fortement l’accent sur ce que l’on appelle la prima causa (impliquant qu’avant une certaine découverte, les gens étaient beaucoup moins bien lotis) et sur la nécessité de généraliser la technologie pour améliorer les conditions des personnes reconnues comme handicapées. Aucun de ces points de vue n’existait dans l’Antiquité.

23Certes, l’état de la science et de la technique n’ont pas permis alors d’inventer les lunettes ou les implants cochléaires. Mais d’autres aides existaient bien. Sans être dressés au sens actuel du terme, les chiens ou d’autres animaux offraient un soutien et une aide aux aveugles et aux personnes à mobilité réduite. On imagine très bien des dispositifs se rapprochant d’un fauteuil roulant. Les béquilles et les bâtons de marche existaient, eux, sous différentes formes.

24Loin de n’être que des décorations esthétiques à des fins funéraires, les prothèses avaient une réelle fonction dans le processus de « revalidation » (Bliquez 1996). Une certaine forme de langage des signes, bien que ne pouvant suppléer la parole, a pu atteindre un réel degré d’efficacité. Combinés à l’aide offerte volontairement par les autres êtres humains ou imposée instrumentalement aux esclaves, tous ces remèdes, astuces et dispositifs témoignent de la volonté de faire au mieux, dans une situation qui amoindrissait ceux qui en étaient affectés (Laes à paraître 2023).

25Cette approche « désinvolte » du handicap et de l’aide n’est nulle part mieux exprimée que dans la fable universelle de l’aveugle et du boiteux. L’aveugle porte le boiteux sur ses épaules, tout en se laissant guider par lui. La parabole n’existe pas seulement dans la littérature grecque, mais aussi dans la sagesse rabbinique et dans les traditions indienne et islamique (Anthologie palatine, 9, 11-13b).

26Le déploiement massif de technologies et de prothèses n’a commencé qu’à la fin du xixe siècle. Alimentée par les progrès scientifiques et médicaux de la Renaissance et du long xviiie siècle, et par l’amélioration lentement progressive mais significative de la prospérité socio-économique après la révolution industrielle, cette évolution est intrinsèquement liée aux États-nations modernes qui avaient besoin de citoyens en bonne santé (Rose 2017). Tout cela est très éloigné des pensées et des pratiques du monde antique qui, par son approche concrète des déficiences et de l’aide offerte aux personnes handicapées, partage une très longue durée avec de nombreuses civilisations et cultures, avant qu’elles ne soient à leur tour intégrées dans l’approche médicale occidentale uniformisante.

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Bibliographie

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Notes

1 Voir, par exemple, Pline le Jeune, sur l’amitié entre un garçon et un dauphin (Lettres 9, 33) ou Hérodote (vers 48-425 av. J.-C.) sur Arion sauvé par un dauphin (Histoires, 1, 23-24).

2 Homère (Odyssée, 9 : 440-445). Voir Pseudo-Hérodote, Vie d’Homère : 20-22 (Chios) et 32-33 (Homère accompagné d’enfants à Chios).

3 Sénèque (Épîtres morales : 50) : « Caeci tamen ducem quaerunt, nos sine duce erramus » (les aveugles cherchent un guide, nous nous égarons sans guide).

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Pour citer cet article

Référence papier

Christian Laes, « Handicap dans l’Antiquité : l’aide de la technologie, des animaux et des hommes »Les nouvelles de l'archéologie, 165 | 2021, 21-24.

Référence électronique

Christian Laes, « Handicap dans l’Antiquité : l’aide de la technologie, des animaux et des hommes »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 165 | 2021, mis en ligne le , consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/12673 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.12673

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Auteur

Christian Laes

Professeur ordinaire d’histoire ancienne, université de Manchester. christian.laes@manchester.ac.uk

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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