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Le différent, l’infirme et le marginal en Égypte ancienne

Bénédicte Lhoyer
p. 15-20

Résumés

L’étude du handicap en Égypte ancienne est un sujet encore marginal en égyptologie, mais il recèle des informations cruciales pour comprendre la société égyptienne sous son meilleur jour comme dans ses travers. Notre article propose d’étudier les traces du handicap, principalement à travers les textes de toutes les époques qui les évoque. Nous chercherons ainsi à retrouver non seulement la perception de ces populations fragiles aux yeux de leurs contemporains, mais aussi à identifier les raisons de leur infirmité. Ainsi, conjugué aux observations sur le terrain, le domaine de la différence devient un révélateur de comportements antiques.

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Texte intégral

1On dit souvent que la valeur d’une civilisation se mesure à la façon dont elle traite ses membres les plus vulnérables. Si ce critère était utilisé pour comparer les sociétés antiques, alors l’Égypte serait sans doute sur les premières marches du podium. Car si l’eugénisme fut longtemps pratiqué par les Grecs et les Romains – et l’archéologie le prouve – les Égyptiens avaient une tout autre conception de la vie et de l’attitude à adopter face à un être jugé physiquement ou mentalement différent.

2Contrairement à une idée répandue, l’art égyptien n’a pas ignoré ni caché les corps anormaux et il ne les a pas non plus cantonnés à la représentation des humbles. Au contraire, les parois des tombes abritent nombre de personnages bedonnants, chauves, bossus, nains, estropiés ou malades, qui appartiennent à toutes les strates de la société et se fondent avec brio dans les scènes (fig. 1 et 2). De même, depuis les hautes époques, des sculptures en ronde bosse et des monuments témoignent du rang atteint par certains infirmes, les nains étant la catégorie la plus figurée (Dasen 1999).

3Puisqu’une étude iconographique mériterait un article à elle seule, nous avons choisi ici de nous concentrer sur les sources écrites qui évoquent les êtres hors normes, sources issues soit de l’Égypte pharaonique, soit élaborées plus tardivement par les observateurs du monde classique.

Fig. 1. Le monarque Baqet Ier accompagné par son bureau et par un nain, un double pied-bot et un bossu. Peinture issue de sa tombe rupestre à Béni Hassan, Moyenne Égypte (Moyen Empire, XIe dynastie, vers 2000 av. J.-C.).

Fig. 1. Le monarque Baqet Ier accompagné par son bureau et par un nain, un double pied-bot et un bossu. Peinture issue de sa tombe rupestre à Béni Hassan, Moyenne Égypte (Moyen Empire, XIe dynastie, vers 2000 av. J.-C.).

Source : Newberry P. E., 1893, pl. XXXII.

Fig. 2. Le porteur de sceau Itchi avec un chien, personnage bossu de la tombe de Nikaouisesi à Saqqarah (Ancien Empire, Ve dynastie, vers 2300 av. J.-C.).

Fig. 2. Le porteur de sceau Itchi avec un chien, personnage bossu de la tombe de Nikaouisesi à Saqqarah (Ancien Empire, Ve dynastie, vers 2300 av. J.-C.).

© Dominique Farout.

Les traces de la différence en Égypte dans les textes grecs et romains

4Les textes produits par les civilisations voisines de l’Égypte, surtout grecque et romaine, sont particulièrement intéressants afin de mesurer l’ampleur des différences conceptuelles. Il est vrai que certaines remarques éloquentes d’Hérodote dans son Enquête trahissent des émotions telles que l’étonnement, la consternation et parfois la déférence envers ce pays si exotique. Même si ce dernier est vu par le prisme de la mentalité de l’auteur, ces écrits tardifs ne sont pas dénués d’intérêt, tant ils rapportent certains faits avérés ou déformés en lien avec le handicap.

5En effet, l’Égypte attisa la curiosité de savants qui n’ignoraient pas l’importance du savoir égyptien dont ils étaient tributaires. Mais, à bien des égards, cette contrée leur apparaissait étrange et merveilleuse, y compris concernant les naissances extraordinaires. Ainsi, au début du ive siècle av. J.-C., Aristote indique dans le chapitre III du livre IV de son Traité de la génération des animaux (§ 29) : « Dans les pays où les femmes sont très fécondes, comme en Égypte, les monstres sont bien plus fréquents ». Cette réputation faite aux dames égyptiennes est sans doute en relation avec les mœurs locales, mais aussi avec l’image très fertile du pays, connu pour ses forts rendements en blé grâce aux crues du Nil.

6Près de quatre siècles après Aristote, Pline l’Ancien fit part d’une autre naissance inhabituelle dans son Histoire naturelle (Livre VII, chapitre III, § 1-2) :

« Trogue Pompée rapporte qu’en Égypte il y a des accouchements de sept enfants à la fois. Il naît aussi des enfants qui ont les deux sexes : nous les appelons Hermaphrodites ; on les appelait autrefois Androgynes, et on les regardait comme des prodiges : aujourd’hui, on en fait un objet de délices […]. Les femmes produisent quelquefois des monstres qui réunissent plusieurs formes. L’empereur Claude décrit qu’un hippocentaure né en Thessalie mourut le même jour : nous aussi, sous son règne, nous en avons vu un qui lui fut apporté d’Égypte dans du miel ».

7L’hippocentaure dont il est question fait manifestement référence à une polymélie, c’est-à-dire à l’existence de membres surnuméraires (les jambes dans ce cas précis). Il peut s’agir d’un « jumeau parasite », une malformation qui touche un fœtus sur 500 000 environ. Lors de la gestation, les deux fœtus fusionnent et provoquent ainsi l’arrêt du développement de l’un des embryons. Les chances de survie du bébé après la naissance étaient peu élevées avant l’invention de la chirurgie moderne. De plus, la mention de conservation du corps dans le miel est un fait bien connu, puisque le même procédé passe pour avoir été utilisé pour la dépouille d’Alexandre le Grand. Utilisé ici comme peut l’être le formol à l’heure actuelle, le miel, réputé impérissable, est un excellent conservateur puisqu’il empêche la dégradation des éléments qui y sont plongés. Dans le même ouvrage de Pline, plus loin, on retrouve une nouvelle histoire rapportée : « On s’est plu, en Égypte, à nourrir un monstre humain qui avait deux yeux surnuméraires à la partie postérieure de la tête, lesquels d’ailleurs ne voyaient pas ». Le diagnostic avancé par Philippe Charlier est celle de jumeaux syncéphale, soit deux êtres « fusionnés moitié par moitié de part et d’autre d’une unique tête, avec un seul corps et deux faces » (Charlier 2003 : 59), ce qui semble bien correspondre à la description ci-dessus. D’autre part, l’attitude de l’entourage du nouveau-né n’est guère étonnante, quoique le terme placuit (plaire, être agréable) ne fut probablement pas le terme choisi par les personnes faisant face à une telle situation… Il est possible que les parents aient décidé de maintenir leur enfant en vie par pitié – sachant pourtant que cela ne changerait en rien l’issue fatale – par appât du gain ou par désir de notoriété. Par contre, Pline reste silencieux sur les explications qui purent être avancées par les Égyptiens au sujet de cet être malformé : mauvais présage ? Courroux divin ? Quoi qu’il en soit, la nouvelle fut jugée suffisamment exceptionnelle pour dépasser le cadre du pays et parvenir jusqu’à Rome. Et l’observation directe de l’hippocentaure atteste de l’intérêt tératologique des premiers naturalistes.

8Tous ces témoignages semblent corroborer cette remarque édifiante relevée dans la Géographie (Livre XVII, chapitre II, § 1-2) de Strabon (ier siècle) : « Un autre usage spécial aux Égyptiens, et l’un de ceux auxquels ils tiennent le plus, consiste à élever scrupuleusement tous les enfants qui leur naissent ». Bien sûr, il est évident que des drames ont pu avoir lieu, de l’abandon délibéré jusqu’au meurtre de sang-froid, mais aucun témoignage ne nous est encore parvenu à ce sujet. Aussi, il est nécessaire de se défaire du préjugé tenace qui voudrait que les Égyptiens aient rejeté tout être jugé difforme ou retardé.

Les traces de la différence dans les textes égyptiens

9Le climat très sec de l’Égypte a permis la conservation de milliers de papyrus, qui sont des sources irremplaçables pour comprendre la mentalité égyptienne, bien différente de la nôtre. Les documents qui nous parlent du handicap ne sont pas très nombreux. Souvent, nous avons quelques remarques dans un texte plus général, des maximes appelant à bien traiter le vieillard et l’infirme, ou encore un conte dont le héros subit une blessure en guise d’épreuve. Cependant, quelques traductions récentes modifient notre regard sur le traitement du handicap dans l’Égypte ancienne, que ce soit dans une optique d’aide ou au contraire de rejet.

10Le domaine dans lequel le handicap apparaît en filigrane est celui de la médecine, notamment dans les papyrus médicaux. Ces derniers énumèrent toutes les maladies ou blessures connues et les traitements pour les guérir. Hélas, le vocabulaire employé est d’une grande obscurité et l’identification des nombreux ingrédients employés comme remèdes nous échappent encore (Bardinet 1995). On retrouve aussi bien des problèmes oculaires et des maladies cutanées, des infections ou des plaies, mais aussi des descriptions de maux invisibles comme les maux de tête, les douleurs de poitrine ou les pathologies de l’appareil génital. Cependant, il faut marquer une distance avec nos propres pratiques : l’Égyptien voit dans la maladie l’expression d’un élément pathogène extérieur qu’il convient de faire sortir du corps par le biais de la magie. L’observation est souvent pragmatique et fait preuve d’une grande logique, en revanche les moyens de traitement par le biais de formules magiques et de quelques ingrédients parfois déroutants nous éloignent de la pratique moderne. Quoi qu’il en soit, cette liste de maux permet de rétablir mentalement une réalité absente de la grande majorité des images : il faudrait rajouter rides, cals, cicatrices, bourrelets et plaies sur une bonne partie de nos personnages dépeints.

11Dans les contes, plusieurs héros sont frappés d’infirmité au cours du récit, la blessure étant un passage presque obligé afin de souligner la grandeur du personnage qui surmonte cette épreuve traumatique ou l’injustice de la situation. Dans Vérité et Mensonge (papyrus Chester Beatty II, British Museum), Vérité se voit accusé de vol par son frère Mensonge et subit un châtiment terrible : il est rendu aveugle et se retrouve livré à lui-même. Il est recueilli par une femme qui profite de ses charmes la nuit venue, avant de l’humilier en lui confiant le rôle de portier de sa demeure. Il faudra attendre que le fils conçu lors de cette nuit d’amour apprenne l’identité de son père pour que celui-ci soit honoré et que justice lui soit rendue. Dans la même veine, le héros Bata du Conte des deux frères (papyrus d’Orbiney, British Museum), au départ simple bouvier, est trahi par sa belle-sœur qui cherche à le séduire et il s’émascule afin de prouver à son frère Anubis qu’il dit la vérité (Grandet 2005 : 111-116). L’infirmité est ici révélatrice du caractère grandiose du héros.

12Les documents les plus intéressants pour notre propos sont sans conteste les textes de sagesse, des recueils d’enseignement ou d’instruction servant de codes moraux destinés à la jeune génération. Forcément, l’attitude envers les plus faibles est évoquée par des maximes dont le propos résonne des millénaires plus tard comme dans l’Enseignement d’Aménémopé (P. BM 10474) :

« Ne ris pas de l’aveugle,
Ne te moque pas du nain,
N’aggrave pas la condition de l’infirme.
Ne te moque pas de l’homme qui est “dans la main du dieu”
Ni ne le dévisage s’il fait une extravagance. »

13L’expression énigmatique « dans la main du dieu » peut aussi bien suggérer un handicap physique que mental, en tout cas un état qui indiquerait que l’individu est à la merci de la divinité. L’ostracon Petrie 11 (recto 2) renchérit : « Ne te moque pas d’un vieillard ou d’une vieillarde parce qu’ils toussent » (Gardiner 1957 : 43-45) (fig. 3). À l’époque romaine, entre le ier et le iie siècle, le papyrus Insiger insiste sur la place que tiennent les infirmes auprès des dieux : « L’aveugle que le dieu bénit, sa voie est ouverte ; le paralytique dont le cœur est sur la voie du dieu, sa voie est plane ». Ainsi, rien d’étonnant à retrouver dans la Bible, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, de nombreuses similitudes avec les sagesses du passé. Les premiers textes chrétiens, comme cette maxime de Théodore, disciple de Pachôme, fondateur du cénobitisme chrétien entre la fin du iiie siècle et le début du ive siècle, en sont les héritiers :

« Quand un homme sage et craignant réellement Dieu voit un aveugle, ou un boiteux, ou un muet, ou un possédé du démon, est-ce que son cœur ne réagira pas, du moins s’il est un homme de bon sens ? “Moi, qui suis-je, pour que Dieu m’ait laissé mon corps en bon état ! Ceux-là ne sont-ils pas des hommes qui auraient pu produire beaucoup de choses !” » (Laisné 2007 : 213-214).

Fig. 3. Statuette d’un vieil homme en bois (Moyen Empire, 2050-1710 av. J.-C.), collection privée.

Fig. 3. Statuette d’un vieil homme en bois (Moyen Empire, 2050-1710 av. J.-C.), collection privée.

Source : Hall H. R., 1923, pl. XX, fig. 2.

14Si ces écrits exhortent le lecteur à adopter une attitude respectueuse et positive, était-ce vraiment le cas ? Il faut se garder d’imaginer l’Égypte ancienne comme une civilisation sans travers ni défaillance. L’évocation de ce type de comportement indique à tout le moins son caractère répandu. De plus, il existait des lieux dont les personnes frappées d’infirmité étaient de facto exclues : les temples. Points d’ancrage du divin sur terre, ces espaces devaient être protégés de toute souillure, d’où les règles strictes imposées aux prêtres en exercice. Un texte d’époque romaine, surnommé le « Manuel du Temple », établit la liste des personnes interdites d’entrée :

« Connaître le groupe d’hommes qui ne doivent pas être introduits auprès du dieu. Cela concerne : tout homme qui se distingue des [autres] hommes par son apparence, par la grandeur [excessive] de ses membres ou [dont un des membres est trop ?] petit ; avec un membre souffrant sur lui [...] tout, comme les hommes que l’on n’aime pas voir, avec des taches blanches sur toute la peau, ou avec des rougeurs sur toute la peau, avec [...] des dents qui branlent [?], avec [...] au bout des ongles ; avec des pustules (sur) la chair, avec un membre [souffrant ?], avec un corps qui va dans le mauvais sens, et qui n’est jamais doux, comme sous le coup de la [maladie…] ; avec les yeux qui coulent [?][...] Quelqu’un qui a un visage affreux à voir, [...] Tout homme qui a la marque de Seth ou d’Apophis, ou de ce vil dieu contre lequel le bras sera levé dans Hout-ka-Ptah (Memphis). Tout homme qui transgresse : c’est un véritable interdit-bw.t du temple : il ne doit pas être introduit auprès du dieu ! [...] » (Volokhine 2014 : 138-139).

15Ce paragraphe qui détaille les tares physiques expose clairement les règles de la physiognomonie en vigueur, ce que Youri Volokhine analyse avec justesse comme un « délit de faciès ». Ces défauts sont perçus comme une déviance qui peut présenter un risque pour le dieu. En effet, dans l’espace du temple où règnent l’ordre et la règle, l’intrusion d’une anormalité met en péril l’équilibre en jeu en son sein et, plus largement, celui du pays. Il s’agit donc d’une impureté cultuelle qui rend inapte le porteur de stigmates à l’exercice du culte ou à la résidence dans ce lieu pur, par crainte de contagion. De même, il est exclu aussi du fait de son incapacité à répondre physiquement aux exigences du culte : le dysfonctionnement d’une ou de plusieurs parties du corps pouvait entraîner des problèmes dans la réalisation et le respect du déroulement du cérémonial. Dans cette optique, les pathologies dentaires, par exemple, peuvent rendre les paroles du locuteur impures puisqu’une bouche présentant une irrégularité risque de « souiller » symboliquement le discours sacré qu’il prononce. De même, la perte de dents peut entraîner une difficulté d’élocution qui, là encore, peut tordre les paroles et déclencher contresens, bafouilles ou bégaiement. Connaissant la toute-puissance du verbe dans l’Égypte ancienne, une telle situation était inenvisageable. La claudication ne permet pas non plus de suivre les processions en rythme ni de porter les offrandes sans risque de trébucher (fig. 4). Quant aux yeux, difficile d’effectuer les bons gestes au bon moment sans voir les instruments du culte ou les actions des autres prêtres…

Fig. 4. Un bouvier infirme (genu recurvatum) dans la tombe de Niânkhkhnoum et Khnoumhotep à Saqqarah (Ancien Empire, Ve dynastie, vers 2400 av. J.-C.).

Fig. 4. Un bouvier infirme (genu recurvatum) dans la tombe de Niânkhkhnoum et Khnoumhotep à Saqqarah (Ancien Empire, Ve dynastie, vers 2400 av. J.-C.).

© Dominique Farout.

Des mesures de soutien officielles ou coutumières ?

16La question des mécanismes de solidarité au sein de la société égyptienne est indissociable de celle du handicap. Il est évident que, face à un groupe de personnes éprouvés dans leur chair, des stratégies ont été mises en place afin de les intégrer au mieux, hormis, comme nous l’avons déjà vu, dans certains endroits spécifiques comme les temples. Là encore, les textes sont riches en renseignements. Ainsi, d’après la lettre au scribe Nékhouem-Mout, l’usage voulait qu’une personne aisée sans enfant adoptât un orphelin pour l’élever. Mais existait-il des mesures prises par l’État, une « solidarité officielle » organisée et supervisée par le pouvoir central ? Manifestement, à certains moments, les instances étatiques ont proposé une aide concrète ou édicté des règlements visant à protéger les plus faibles. Un papyrus conservé à Turin stipule qu’un officier ne peut pas faire appel à des travailleurs malades ou faibles. De même, pour la catégorie aisée des scribes, on retrouve une mesure qui s’apparente à notre « congé maladie ». En effet, dans le papyrus Anastasi IV, un employeur parle de l’un de ses collaborateurs en ces termes : « Chaque muscle de son visage danse, la maladie s’est mise dans son œil et un ver ronge ses dents. Je ne peux le laisser au nombre de mon personnel ; qu’on lui verse ici ses rations de blé et qu’il se repose dans la région de Kenkentaouy » (Erman 1927 : 126). Les rations de blé étant l’étalon utilisé pour le salaire, il est notable qu’elles aient été versées en avance de façon à ce que la personne puisse vivre sa convalescence sans craindre une perte financière. Dans la même veine, une sorte « d’assurance maladie » se dévoile sur un ostracon daté de l’an 20 de Ptolémée II Philadelphe (309-246 avant J.-C.). Il s’agit d’une demande de remboursement de frais médicaux émanant d’un portier du temple de Karnak devenu aveugle. Dans ce document, il insiste sur ses états de service conséquents (une trentaine d’années au service du dieu Amon) et supplie que « la Maison paie le traitement médical qui m’a été fait ». Malheureusement, nous ne connaissons pas la suite de l’histoire (Malinine 1961 : 250-255).

17Une autre mention, découverte il y a une quarantaine d’années par Pascal Vernus, porte sur un décret relatif à la santé publique établi sous le règne de Thoutmosis III (xviiie dynastie, vers 1450 av. J.-C.). En très mauvais état, ce papyrus conservé à Berlin nous indique :

« Décret royal de l’Horus qui renouvelle les naissances à l’intention des notables et des courtisans dans leur totalité, pour faire ce qui satisfait les dieux dans ce pays, pour protéger les aveugles [?], pour chasser les éléments pathogènes, pour guérir celui qui [souffre] physiquement de son mal, après que Sa Majesté eut vu un livre de protection du [temps] des ancêtres [...] à cause de la souffrance des pauvres [...] Le roi [...], ceux de la salle-dryt l’initièrent [aux carac]téristiques de ce pays [?][...] ce pays sera-t-il donc exempt de maladie à cause de cela ? [...] Sa Majesté adora le dieu dans son entrée, comme [...] le palais royal après qu’elle eut vu [...] » (Vernus 1979 : 176-184).

18Ce passage suit la trame typique des actions royales de la Königsnovelle, le « roman royal », qui est un genre littéraire dont l’origine remonte à la Ve dynastie, vers 2400 av. J.-C. (Farout 2012). La redécouverte d’un écrit ancestral, généralement perdu ou oublié dans la bibliothèque d’un temple, est le fait exclusif du roi, seul être capable de réaliser des exploits ou d’entreprendre des actions extraordinaires. Ainsi, retrouver la mémoire du passé – surtout si l’Égypte est confrontée au même type de problème –, est une tactique destinée à donner plus de poids au texte officiel mis au point. Ce dernier concerne les aveugles (fig. 5), bien que le terme employé soit manifestement un hapax, sans le traditionnel déterminatif de l’œil. Selon Pascal Vernus, le sens pourrait ainsi concerner une pathologie plus générale, ce que semble confirmer l’étude de Lise Manniche qui reconnaît dans le mot kmn le concept d’œil mutilé, physiquement détruit, ou bien la perte du sens (Manniche 1978 : 13-21). Les mesures prises par les autorités n’ont malheureusement pas été conservées mais, comme l’avance Thierry Bardinet, ce pourrait être un soutien médical (avec le recensement et la réunion des patients en un ou plusieurs lieux adaptés), ou des mesures de mise à l’écart par crainte de contagion, comme le laisse imaginer la mention des « éléments pathogènes » (Bardinet 1988 : 32).

Fig. 5. Fragment d’un relief en calcaire présentant un groupe de musiciens aveugles à la cour égyptienne (Nouvel Empire, XVIIIe dynastie, vers 1350 av. J.-C.), musée d’Israël (IMJ 66.33.11).

Fig. 5. Fragment d’un relief en calcaire présentant un groupe de musiciens aveugles à la cour égyptienne (Nouvel Empire, XVIIIe dynastie, vers 1350 av. J.-C.), musée d’Israël (IMJ 66.33.11).

© Bénédicte Lhoyer.

Le plaidoyer et l’admiration du scribe Hori

  • 1 Traduction Bernard Mathieu.

19La littérature ramesside (Nouvel Empire, 1550-1069 av. J.-C.) nous a livré plusieurs œuvres emblématiques qui furent maintes fois recopiées par les apprentis scribes. Parmi elles, la « Lettre de Hori » ou « Controverse des scribes » (Papyrus Anastasi I = P. BM EA 10247) appartient au genre que Bernard Mathieu désigne sous le titre des « Caractères », tant le descriptif des personnalités et des interactions sociales fait écho à l’œuvre du moraliste Jean de La Bruyère (1645-1696) (Mathieu 2018 : 301-332). Dans la cinquième section de ce long texte, Hori répond de façon cinglante à son collègue Aménémopé, qui l’a offensé dans une précédente missive en le traitant littéralement de « faible de bras », de « sans force physique » et d’ignorant. Dès sa première remarque, Hori s’emploie donc à démontrer l’ineptie de ces propos : « Je connais beaucoup de gens sans vigueur, des débiles, infirmes et invalides, qui sont si riches chez eux de nourritures et d’aliments qu’ils n’ont à exprimer aucun désir de rien ! ». S’en suit la liste de sept cas qui sont autant de preuves de réussite sociale, et probablement l’indice d’une certaine renommée acquise par ces personnes dont cinq appartiennent à l’administration. Toutefois, le scribe ne précise pas le handicap dont il est question. Ces personnes étaient-elles si connues qu’il était inutile de le faire ? Le premier exemple cité est Roÿ, surnommé « Le-Grillé-de-L’Enclos (à céréales) ». Depuis sa naissance, il ne pouvait s’activer ni se déplacer et le travail physique était pour lui une abomination dont il ne pouvait entendre parler. « [Aujourd’hui], il repose à l’Occident, avec l’intégrité de son corps, sans que la peur du dieu parfait ne l’atteigne ! »1. Le terme de « grillé », qui sous-entend l’idée de cuisson, pourrait indiquer qu’il restait statique près de l’unité de stockage de grains dont il avait la charge, sa peau devenant noire à force de bronzage. D’autre part, le fait qu’il soit maintenant décédé et qu’il repose avec un corps manifestement complet indique qu’il a pu souffrir d’une hémimélie l’ayant privé de quelques membres. Vu sa position de scribe, l’absence de jambes est la plus probable. Quant au second exemple, le dénommé Kasa était compteur de bétail et atteint d’une maladie appelée « hépet ». L’homophonie avec le terme « gouvernail » en égyptien ancien est sans doute intentionnelle, la métaphore du bateau servant à illustrer la conduite à tenir. Peut-être était-il affecté d’une maladie mentale ? Mais c’est le sixième exemple qui est sans doute le plus extraordinaire :

« Tu as entendu le nom de “Kyky La Poussière”,
qui marchait sur le sol sans [même] qu’on le remarque,
hirsute et vêtu de haillons raidis.
Si tu le voyais dans le soir ténébreux,
tu aurais dit que c’était un oiseau qui passait !
Place-le sur la pesette pour voir son poids :
il te ferait 20 dében,
voire [plus] léger [encore] !
Si tu soufflais près de lui, sur son passage, il allait se poser plus loin
comme une feuille d’un feuillage ! »

20Vingt dében correspond à un poids de 1,8 kg. Certes, il convient de se méfier de ce type d’indications, vu la propension des anciens Égyptiens à exagérer certaines informations. Toutefois, la description d’Hori n’est peut-être pas si éloignée de la réalité : l’une des plus petites femmes connues est la Mexicaine Lucía Zárate (1864-1890), qui mesurait 51 cm et pesait 2,1 kg. Ses photographies montrent une microcéphalie et une longue arête nasale nettement visibles, ce qui pourrait correspondre à un nanisme primordial microcéphalique ostéodysplasique (MOPD II), selon l’étude rétrospective de Frédéric Bauduer (2016 : 237-246).

21Enfin, la conclusion de la section prend la forme d’une remontrance à l’adresse d’Aménémopé, dont le comportement querelleur n’est pas digne d’un gentilhomme ni d’un scribe : « Tu es valide, et tu voudrais les démolir ! Mais tu devrais peser le pour et le contre ! “Je vais les battre de mes épaules et je vais [activer ?] mes bras !” Mipou, mon ami, qui ignore ce qu’il dit ! ». Ainsi, ce passage dénonce à juste titre un comportement dédaigneux, railleur, voire brutal envers les infirmes. Cela dénote aussi un réel souci empathique, preuve que cette civilisation avait réfléchi à l’attitude responsable à adopter, sorte de « charte de bon comportement » dont on ne peut que reconnaître le bien-fondé.

Conclusion

22La littérature égyptienne nous apprend ainsi que le handicap n’était pas un sujet ignoré ou amoindri. Au contraire, il faisait partie de la vie quotidienne à l’instar de toutes les sociétés, et l’Égypte fait sans conteste partie des civilisations antiques l’ayant le plus représenté. Outre les images, les restes humains sont également essentiels pour déceler défauts, fractures (parfois mal soignées), malformations et maladies (Duchesne et al. 2009 : 45-48).

23Reste à évoquer un monument unique, emblématique du concept de l’altérité pour les Anciens Égyptiens : le « jardin botanique de Thoutmosis III », aménagé à Karnak au xve siècle avant notre ère. Sur les parois de ce sanctuaire, au cœur même du temple d’Amon, fut sculptée une série de cas tératologiques du monde animal et végétal, ainsi intégrés à l’univers connu et maîtrisé. Les éléments extraordinaires et anormaux font partie de la création au sens large, signe des capacités divines à susciter toutes sortes de formes. Celles-ci, même étranges et différentes, sont incluses dans la civilisation et la complètent. Il en est de même pour nos personnages singuliers qui, par leur ambivalence, demeurent les témoins remarquables d’une humanité plurielle (Beaux 1990).

24N’est-il pas rassurant de lire certaines de ces lignes séculaires dont le propos est si proche du nôtre ? Un lien qui traverse les siècles et qui nous rappelle du fond des âges que nous sommes, tout comme les Égyptiens, des êtres sensibles à cette question.

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Bibliographie

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−. 1995. Les papyrus médicaux de l’Égypte pharaonique. Paris, Fayard (coll. « Penser la médecine »).

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Notes

1 Traduction Bernard Mathieu.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Le monarque Baqet Ier accompagné par son bureau et par un nain, un double pied-bot et un bossu. Peinture issue de sa tombe rupestre à Béni Hassan, Moyenne Égypte (Moyen Empire, XIe dynastie, vers 2000 av. J.-C.).
Crédits Source : Newberry P. E., 1893, pl. XXXII.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12623/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 641k
Titre Fig. 2. Le porteur de sceau Itchi avec un chien, personnage bossu de la tombe de Nikaouisesi à Saqqarah (Ancien Empire, Ve dynastie, vers 2300 av. J.-C.).
Crédits © Dominique Farout.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12623/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 6,9M
Titre Fig. 3. Statuette d’un vieil homme en bois (Moyen Empire, 2050-1710 av. J.-C.), collection privée.
Crédits Source : Hall H. R., 1923, pl. XX, fig. 2.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12623/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,2M
Titre Fig. 4. Un bouvier infirme (genu recurvatum) dans la tombe de Niânkhkhnoum et Khnoumhotep à Saqqarah (Ancien Empire, Ve dynastie, vers 2400 av. J.-C.).
Crédits © Dominique Farout.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12623/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 6,0M
Titre Fig. 5. Fragment d’un relief en calcaire présentant un groupe de musiciens aveugles à la cour égyptienne (Nouvel Empire, XVIIIe dynastie, vers 1350 av. J.-C.), musée d’Israël (IMJ 66.33.11).
Crédits © Bénédicte Lhoyer.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12623/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 7,1M
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Pour citer cet article

Référence papier

Bénédicte Lhoyer, « Le différent, l’infirme et le marginal en Égypte ancienne »Les nouvelles de l'archéologie, 165 | 2021, 15-20.

Référence électronique

Bénédicte Lhoyer, « Le différent, l’infirme et le marginal en Égypte ancienne »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 165 | 2021, mis en ligne le , consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/12623 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.12623

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Auteur

Bénédicte Lhoyer

Docteur en égyptologie, Umr 8560, Centre Alexandre-Koyré (Cak), Cnrs, École des hautes études en sciences sociales (Ehess), Museum national d’histoire naturelle (Mnhn). benedicte.lhoyer@gmail.com

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