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Le développement de l’archéologie urbaine à Marseille et à Nice

Marc Bouiron
p. 40-45

Résumés

La région Provence-Alpes-Côte d’Azur est forte de deux grandes métropoles, Marseille et Nice, liées par leur origine puisque la seconde a été fondée par la première. Mais pour autant, l’archéologie de ces villes n’a pas suivi le même développement. À Marseille, les fouilles de la place de la Bourse ont fait émerger dès la fin des années 1960 l’archéologie de sauvetage. S’en est suivi, progressivement, une prise de conscience archéologique qui s’est confirmée depuis. Le territoire de Nice, à l’inverse, présentait des vestiges importants de la cité romaine de Cemenelum mais, à l’exception de quelques fouilles de faible importance, quasiment aucun vestige de l’ancienne colonie massaliète ni de la ville médiévale n’était connu avant le début du xxie siècle. En une décennie, la création d’un véritable service a permis à la métropole niçoise de rattraper son retard.

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Texte intégral

1La région Provence-Alpes-Côte d’Azur est forte de deux grandes métropoles situées à l’ouest et à l’est de son rivage méditerranéen, Marseille et Nice, liées par leur origine puisque la seconde a été fondée par la première. Mais pour autant, l’archéologie de ces villes n’a pas suivi le même développement. On sait le rôle majeur qu’ont joué les fouilles de la place de la Bourse à Marseille dans l’émergence de l’archéologie de sauvetage. S’en est suivi, nous le verrons, une prise de conscience archéologique qui n’a pas cessé depuis dans une ville longtemps qualifiée de « ville antique sans antiquités ». La formule est due à Louis Méry (1800-1883), archiviste et bibliothécaire, qui l’emploie dans une communication à l’Académie de Marseille le 6 septembre 1846 intitulée Marseille ville antique, sans antiquité (Bouiron 2013a : 42-45). Le constat serait de nos jours plus nuancé, mais il est exact que, avant les fouilles de la Bourse, la ville n’avait conservé qu’un seul monument antique en élévation (et encore partiellement) : les caves Saint-Sauveur. Le territoire de Nice, à l’inverse, présentait des vestiges importants de l’ancienne Cemenelum mais, à l’exception de quelques fouilles de faible importance, quasiment rien de l’ancienne colonie massaliète ou de la ville médiévale n’était connu avant le début du xxie siècle. Ayant travaillé comme archéologue municipal à Marseille pendant dix ans, puis à Nice, où nous avons pu, en une décennie, créer un véritable service d’une douzaine de personnes, il nous a semblé intéressant de mettre en évidence la manière dont l’archéologie urbaine a pu se structurer pour contribuer à écrire l’histoire de ces deux grandes villes.

La naissance de l’archéologie urbaine à Marseille (1946-1980)

2À Marseille, les prémices de l’archéologie urbaine sont nées des travaux de reconstruction du quartier de la rive nord du Vieux-Port (fig. 1). Démoli durant l’occupation allemande, ce quartier fut l’objet d’une campagne de sondages engagée par Fernand Benoit (1892-1969), alors directeur des Antiquités pour la Provence. De 1946 à 1963, il réalisa un maillage quasi systématique de petites fouilles préalables à la reconstruction des immeubles. Bien que mal documentées, les archives qui en subsistent ont fait l’objet d’une analyse détaillée d’Henri Tréziny lors du colloque international d’archéologie organisé à Marseille en 1999, pour le 2 600e anniversaire de la fondation de la ville, et, plus encore, à l’occasion de la rédaction de la Carte archéologique de la Gaule (Rothé & Tréziny 2005 : 105-106). Fernand Benoit put sauvegarder une partie des docks romains, aujourd’hui transformés en musée, et quelques gradins du théâtre visibles dans la cour du Collège Vieux-Port. Il tenta en vain d’empêcher la destruction des caves Saint-Sauveur, seul monument antique souterrain de Marseille conservé sous la place de Lenche. Il permit à une nouvelle génération d’archéologues de se former à l’étude des mobiliers en contexte : François Villard (1924-2013) pour la céramique grecque, Jacques Gourvest (1933-1984) pour la sigillée claire, Jacqueline et Yves Rigoir (1926-2020) pour la dérivée des sigillées paléochrétiennes.

Fig. 1. Marseille : plan des fouilles archéologiques, classées par phase de réalisation.

Fig. 1. Marseille : plan des fouilles archéologiques, classées par phase de réalisation.

© M. Bouiron/Inrap.

3À la fin des années 1960, la construction d’un centre commercial, décidée par la municipalité de Gaston Deferre (1910-1986), sur l’emprise de l’ancien quartier de la Bourse détruit au début du xxe siècle, fit prendre conscience du rôle de l’archéologie dans la connaissance du passé d’une ville. On savait par les textes antiques que, fondée par des marins phocéens en 600 av. J.-C., Marseille (Massalia) avait constitué pendant plusieurs siècles un îlot de culture grecque au sein d’un territoire gaulois. Alliée de Rome, qui l’aida à étendre son territoire lors des Guerres puniques, la cité fit appel aux légions romaines pour la défendre des peuples environnants devenus menaçants au iie siècle av. J.-C. L’implantation qui suivit aboutit à la création de la province de Transalpine, devenue plus tard Narbonnaise. Restée cité fédérée après sa capitulation devant Jules César (100-44 av. J.-C.) lors de la guerre civile en 49 av. J.-C., elle devint une cité pleinement intégrée à l’Empire, où les élites romaines allaient apprendre le grec.

4Le rempart grec avait été dégagé en 1914 et sa position était donc connue. Sa « redécouverte », en 1967, fut l’occasion d’un véritable bras de fer entre un maire décidé à construire un centre commercial coûte que coûte et une opinion publique, relayée par la presse, soucieuse de conserver son patrimoine. Il fallut l’intervention d’André Malraux (1901-1976), alors ministre des Affaires culturelles, pour que le chantier soit interrompu et que des fouilles archéologiques soient réalisées sous la direction conjointe de Maurice Euzennat (1926-2004) et de François Salviat. Elles se poursuivirent de façon quasiment continue jusqu’en 1976, puis reprirent de façon ponctuelle jusqu’au milieu des années 1990 (Euzennat 1976 ; Tréziny 1996). Le projet, modifié, a donné naissance au Centre Bourse et au jardin archéologique connu, de nos jours, sous le nom de Port antique.

Le développement de l’archéologie urbaine à Marseille (1980-1990)

5Les fouilles du quartier de la Bourse furent suivies d’une série d’opérations accompagnant la requalification urbaine de la butte des Carmes. Moins spectaculaires, les chantiers archéologiques enclenchés alors ont favorisé l’émergence d’une génération d’archéologues marseillais – Guy Bertucchi, déjà présent sur le site de la Bourse, Michel Bonifay, Lucien-François Gantès ou Martine Wuillaume – qui ont œuvré, sur la base de techniques développées à Saint-Denis, à l’adoption de la méthode Harris pour l’enregistrement des fouilles stratigraphiques (Rothé & Tréziny 2005 : 510-531).

6Le début des années 1980 constitue la période clef de développement de l’archéologie marseillaise, dans un premier temps exclusivement urbaine. La création des services régionaux de l’archéologie (Sra), en remplacement des directions des Antiquités, puis des directions régionales des affaires culturelles (Drac), assure les conditions d’un suivi renforcé de la part des services de l’État. En 1985, la volonté de la mairie de renforcer le suivi archéologique amène le recrutement de deux archéologues au sein de l’Atelier du patrimoine, structure municipale rattachée au Secrétariat général – équivalent d’une actuelle direction générale des services – et dirigée par l’architecte urbaniste Daniel Drocourt. Le premier, Lucien-François Gantès, est spécialiste des céramiques grecques. Il a participé aux fouilles de la Bourse et de la butte des Carmes et effectue les surveillances archéologiques à Marseille en lien avec la direction des Antiquités. Membre des équipes formées dans le Var autour de Christian Goudineau (1939-2018), Manuel Moliner a participé aux débuts des opérations archéologiques de l’autoroute des Alpes aux environs d’Aix-en-Provence.

7D’emblée, les opérations de terrain respectent les standards scientifiques mis au point dans ces mêmes années par l’équipe archéologique de Saint-Denis. L’enregistrement se fait sur des fiches normalisées, issues des fouilles de Saint-Denis et progressivement adaptées aux contextes archéologiques marseillais. La gestion du mobilier intervient à l’issue des opérations qui restent encore mal financées. Toutefois, les équipes recrutées par l’Association pour les fouilles archéologiques nationales (Afan) sont de plus en plus professionnelles et correctement payées. Durant les cinq premières années, les opérations sont nombreuses et touchent le centre historique de la cité, dans l’emprise de la fortification antique. Toutes les périodes sont fouillées et analysées. En 1990, une première exposition, organisée au musée d’Histoire de Marseille et dotée d’un catalogue, fait le bilan de ces chantiers (Gantès & Moliner 1990). L’Atelier du patrimoine est à cette date déjà doté d’un système informatisé des données géographiques (Sig). C’est pour alimenter une carte archéologique, structurée à l’image de ce que proposent les Sig de nos jours, que nous intégrons le service municipal.

Le développement de l’archéologie urbaine (1990-1999)

8De 1989 à 1995, les opérations archéologiques changent d’échelle et commencent à aborder des espaces un peu périphériques par rapport à la ville antique et médiévale. C’est d’abord la fouille mixte du parc Sainte-Barbe, où interviennent des chercheurs du Cnrs sur un quartier médiéval de potiers (Marchesi et al. 1997) et un archéologue municipal sur la nécropole grecque et romaine (Moliner 2003). Simultanément, un projet municipal de création de quatre parkings entraîne le recrutement temporaire d’un chargé de mission (Pascal Marrou). Les discussions avec la direction des Antiquités prévoient que le parking prévu place Jules-Verne fera l’objet d’une fouille d’importance, ceux envisagés places Général-de-Gaulle et Jean-Jaurès d’un diagnostic et le quatrième, place de la Préfecture, d’une simple surveillance de travaux.

  • 1 Directrice de recherche du Cnrs, spécialiste des ports antiques, rattachée à l’Umr 7299/Ccj « Centr (...)
  • 2 Alors ingénieur au ministère de la Culture, il est aujourd’hui conservateur en chef du patrimoine e (...)

9Place du Général-de-Gaulle, le diagnostic révèle une densité de vestiges importante et motive une fouille, sous la direction de Marc Bouiron, qui entraîne un arrêt de chantier. Au même moment, se met en place une opération importante pour la suite de l’archéologie marseillaise, celle de la place Jules-Verne. Confiée par le service régional de l’archéologie à Antoinette Hesnard (1948-2018)1, secondée par Michel Pasqualini2, elle voit intervenir de nombreux spécialistes du paléoenvironnement et de la géomorphologie. Les deux chantiers deviennent complémentaires : la fouille de la place Jules-Verne (3 500 m²) se concentre surtout sur les niveaux antiques, au détriment des périodes plus récentes (Hesnard 1994), tandis que celle de la place Général-de-Gaulle (2 400 m²) dégage un faubourg médiéval et du bâti moderne et contemporain (Bouiron 2001).

10Les nécessités de conservation du mobilier changeant totalement d’échelle, il faut trouver un local suffisamment vaste pour pouvoir y travailler et stocker l’ensemble des mobiliers. Grâce à un chargé de mission au sein du secrétariat général, l’ancienne savonnerie du Fer à Cheval est acquise par la ville et mise à la disposition des archéologues. Elle devient le dépôt archéologique Salengro, qui sert encore actuellement aux collections de l’État et de la ville de Marseille. Quatre grandes fouilles complètent ensuite les données archéologiques dans le périmètre de la ville antique et de ses abords immédiats : la rue Leca, la place Villeneuve-Bargemon, l’Alcazar et le tunnel de la Major (Rothé & Tréziny 2005).

Une phase de maturité (2000-2020)

11Durant toutes ces années, la professionnalisation des équipes aboutit à une capacité opérationnelle pour la fouille de tout ensemble archéologique, de la fondation de la cité au xxe siècle. Les archéologues de l’Afan interviennent en leur nom propre ou sous la responsabilité d’un archéologue du Cnrs ou du service municipal. Parallèlement à cette montée en compétences, les données archéologiques acquises en moins de deux décennies renouvellent largement la connaissance de la ville grecque et romaine mais aussi médiévale et moderne. Cette ouverture sur des périodes plus récentes, soutenue par le Sra, constitue dès lors une perspective scientifique très importante, comme l’atteste le thème du colloque international d’archéologie organisé en 1999, qui s’attache aux « Trames et paysages urbains de Marseille de Gyptis au roi René » (Bouiron & Tréziny 2001).

  • 3 Le laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe Afrique (Lampea), le Centre Camille-Jullian (Ccj(...)

12À partir de l’an 2000, la grande majorité des opérations est réalisée par les équipes de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), intégrées par des archéologues formés sur les grandes fouilles marseillaises. Le suivi régulier du service régional de l’archéologie, assuré par Bruno Bizot et, plus ponctuellement, Stéfan Tzortzis, garantit une politique de prescription régulière qui permet notamment la fouille de plusieurs ensembles néolithiques entre la gare et la porte d’Aix ou sur le territoire de la cité. Les publications se poursuivent au rythme des disponibilités des chercheurs de tous les horizons. Car ce qui fait la force de l’archéologie marseillaise, ce sont les collaborations nouées entre l’université d’Aix-Marseille, qui a formé des générations d’étudiants, les laboratoires spécialisés dans tout le spectre chronologique3, une équipe municipale, qui prend en charge toute la chaîne de la conservation (dépôt archéologique, musée, cabinet des médailles, archives, etc.), et des archéologues de terrain très expérimentés, rattachés à l’Afan puis à l’Inrap ou, désormais, aux opérateurs privés. Les publications sont le reflet de cette émulation entre des chercheurs travaillant pour beaucoup de manière diachronique.

13Le musée d’Histoire, entièrement repensé par son conservateur Laurent Védrine, est inauguré en 2013 pour « Marseille, capitale européenne de la Culture ». Le parcours intègre beaucoup de découvertes archéologiques récentes, des bateaux grecs retrouvés dans les fouilles de la place Jules-Verne aux fours de potiers médiévaux dégagés dans celles du parc Sainte-Barbe, du chœur de la basilique de Malaval aux céramiques de l’époque moderne. Le service archéologique municipal, dont Catherine Dureuil prend la direction, se voit chargé de la gestion du site gaulois du Verduron et de l’oppidum indigène des Baous de Saint-Marcel. Enfin, dernière étape de cette transformation, il intègre le musée d’Histoire dont le nouveau directeur est Fabrice Denise.

Le lent développement de l’archéologie niçoise (1951-2000)

  • 4 Sur les différents sites archéologiques de Cimiez et l’historique de leur découverte, voir les noti (...)

14À Nice, le processus est un peu différent, même s’il débute aussi sous l’impulsion de Fernand Benoit, directeur des Antiquités historiques de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Médiéviste formé à l’école des Chartes et spécialiste de l’hellénisation du Midi, il s’intéresse très vite aux premières découvertes faites à l’emplacement de l’ancienne cathédrale de Nice, dans les fouilles de la colline du château. Les opérations de dégagement, dès 1949, sont l’œuvre de l’archiviste municipale Armance Royer (1907-1981), accompagnée par deux jeunes chartistes niçois, Jacques Thirion (1924-2007) et Paul-Albert Février (1931-1991), ainsi que par quelques collaborateurs bénévoles (Bouiron 2013b). Fernand Benoit incite alors la municipalité à formuler une demande de subvention qu’il accorde et reconduit chaque année. Dans la foulée, à partir de 1954, il entreprend lui-même des fouilles sur le site de Cimiez, reprenant ainsi celles réalisées en 1943 par son collègue italien Nino Lamboglia (1912-1977)4. Les vestiges antiques des thermes du Nord et l’amphithéâtre présentent encore des élévations assez bien conservées. De tout temps, le terrain autour de la villa Garin de Cocconato (actuel musée Matisse) a livré des vestiges laissant présager l’extension de la ville antique. Jusqu’en 1963, Benoit et son équipe explorent les deux sites en parallèle, cherchant sur la colline du château les traces de la fondation marseillaise, non datée, et, autour de la villa, la ville romaine de Cemenelum.

15À partir de 1962, il associe à la direction des fouilles Danièle Mouchot (1936-2020), avant qu’elle ne lui succède et ne devienne conservatrice du musée archéologique de Cimiez. L’université de Nice ne formant pas d’archéologues dans les années 1970 et 1980, on n’observe pas ici le développement d’une archéologie professionnelle analogue à celui qu’a connu Marseille. Durant cette période, Danièle Mouchot s’efforce de fouiller dans des conditions difficiles, avec l’équipe réduite du musée, le quartier qui s’urbanise rapidement autour du terrain racheté par la municipalité. Le travail important mené sur ce site permet la redécouverte d’une partie de la ville romaine et les fouilles conduites à Cimiez sauvent une documentation qui risquait d’être irrémédiablement perdue.

16En 1966, le professeur Henri de Lumley intervient sur le site de Terra Amata, menacé par un projet de construction. Ces fouilles de sauvetage, parmi les premières en France, ont un très fort impact. L’équipe formée par de Lumley investit ensuite largement Nice (grotte du Lazaret) et le département des Alpes-Maritimes, dans les domaines de la Préhistoire ancienne et de la Protohistoire (vallée des Merveilles).

17Dans les années 1980, la direction des Antiquités puis le service régional de l’archéologie essaient de faire réaliser des fouilles à Nice et dans le département mais la gestion de ce territoire, éloigné du siège administratif, situé à Aix-en-Provence, est souvent attribuée à des conservateurs peu expérimentés. Seule exception notable, Martine Wuillaume, déjà rencontrée à Marseille sur la butte des Carmes, amorce l’archéologie « préventive » en imposant la réalisation, en 1988, d’une fouille préalable à la construction d’un parking place du palais de Justice. Après son départ du poste, l’expérience reste malheureusement sans lendemain, la municipalité demeurant insensible au patrimoine archéologique autre que préhistorique. Parmi les facteurs qui ont joué dans cette absence de reconnaissance, le fait que la ville médiévale soit comme fossilisée par le parc de la colline du Château et le secteur sauvegardé du Vieux-Nice semble avoir été prépondérant. Hormis quelques rares interventions rapides, les seuls ensembles révélateurs de la richesse du patrimoine archéologique sont à Cimiez.

La mise en place d’une archéologie urbaine (2000-2009)

18Le projet de création d’un tramway urbain va être le déclencheur d’une véritable archéologie préventive sur le territoire de la ville. L’arrivée d’un conservateur formé à ces natures d’intervention, Franck Suméra, explique ce changement majeur. Ayant travaillé longtemps en région parisienne dans des contextes de tout type, il comprend rapidement que ce projet d’aménagement peut être l’occasion de mieux connaître la Nice médiévale ou moderne. Le dossier prend un peu de retard, à la fois en raison des difficultés rencontrées pour recruter des équipes qualifiées et du fait de la promulgation de la loi sur l’archéologie préventive (janvier 2001), qui renforce la capacité d’intervention du service régional de l’archéologie. À son initiative, l’Inrap réalise une première série d’études afin de récolter une documentation qui jusque-là n’avait jamais été analysée d’un point de vue archéologique. Le dossier ainsi constitué comprend des transcriptions de textes d’archives et un recueil de type carte archéologique, facilité pour la partie médiévale et moderne de Nice par les recherches iconographiques alors récentes de Luc Thévenon (1999). Le tout permet d’établir des cartes géomorphologiques et un premier zonage archéologique qui vont guider l’implantation des sondages.

19En fonction des fortes contraintes liées aux réseaux, le diagnostic archéologique, conduit par Marc Bouiron, consiste à implanter plusieurs fenêtres d’observation le long du boulevard Jean-Jaurès qui longe la vieille ville du côté du fleuve Paillon, permettant pour la première fois de retrouver des éléments de la fortification détruite en 1706 sur ordre de Louis XIV. S’en suit un travail précis de recalage des plans modernes sur celui de la ville contemporaine, qui renseigne enfin précisément le cadre urbain ancien (fig. 2). La fouille conduite par l’Inrap en 2006-2007, sous la direction de Marc Bouiron, devenu entre-temps archéologue municipal, est l’occasion d’élaborer une démarche patrimoniale pour intégrer les vestiges mis au jour, qui s’avèrent particulièrement bien conservés grâce aux remblaiements successifs intervenus pendant le Petit Âge glaciaire, entre le xive et le xixe siècle, pour se protéger des crues du fleuve durant cette période. La volonté affirmée du Sra, de son conservateur régional Xavier Delestre et du conservateur en charge du département, Franck Suméra, conjuguée avec la connaissance sur l’évolution des milieux urbains accumulée au terme d’une décennie de sondages et fouilles à Marseille, favorisent cette prise en compte des résultats de l’archéologie préventive qui reste quasiment unique en France (Bouiron & Suméra 2014).

Fig. 2. Nice : superposition des tracés de la fortification, restituée lors de l’étude documentaire du tramway. En noir période médiévale ; en grisé période moderne ; en vert, restitution recalée à l’issue des découvertes du diagnostic et de la fouille du tramway.

Fig. 2. Nice : superposition des tracés de la fortification, restituée lors de l’étude documentaire du tramway. En noir période médiévale ; en grisé période moderne ; en vert, restitution recalée à l’issue des découvertes du diagnostic et de la fouille du tramway.

© M. Bouiron/Inrap, sur fond photographique de la ville de Nice.

20Du point de vue de la méthodologie de fouille, la compétence des agents Inrap et du responsable d’opération permet d’adopter d’emblée des critères d’enregistrement scientifique identiques à ceux appliqués sur tous les chantiers archéologiques de la région. Les données sont enregistrées sur des bases informatiques, les levés topographiques enrichissent le plan d’ensemble quasiment en temps réel et les vestiges sont scannés au laser en 3D, à l’initiative du Sra. Parallèlement, des projets collectifs de recherche (Pcr) sont mis en œuvre. Sur le site de Cimiez, Monique Jannet-Vallat, nommée en 2009 conservatrice du musée et du site archéologiques de Nice-Cemenelum, entreprend ainsi l’étude des thermes de l’Ouest et leur transformation en groupe épiscopal.

Vers la création d’un service à l’échelle de la métropole (2009-2020)

21Dans le cœur de Nice, le Pcr portant sur la colline du château justifie la reprise des fouilles autour de la cathédrale, sous la direction de Marc Bouiron, et, en différents points de la fortification, sous celle d’Éric Guilloteau, qui a consacré sa thèse à son évolution du xiiie au xviiie siècle, du château des comtes de Provence à la place-forte des ducs de Savoie (bilan du Pcr dans Bouiron 2016).

22Le changement de la majorité, après les élections municipales de 2008, modifie la perception de l’archéologie au sein de la collectivité, qui crée un vrai service aujourd’hui fort de treize personnes et l’intègre à la direction du patrimoine historique, avec le Centre du patrimoine et les Archives municipales. Les travaux d’aménagement de la crypte (fig. 3) et les visites organisées des fouilles de la colline du Château permettent de mieux valoriser les recherches archéologiques.

Fig. 3. Nice : vue de la crypte à l’issue de la fouille archéologique de la porte Pairolière. Les grandes poutres en béton supportent la plateforme du tramway. Noter la découpe dans la maçonnerie du ravelin du xve siècle.

Fig. 3. Nice : vue de la crypte à l’issue de la fouille archéologique de la porte Pairolière. Les grandes poutres en béton supportent la plateforme du tramway. Noter la découpe dans la maçonnerie du ravelin du xve siècle.

© M. Bouiron/Inrap.

23Dans les années 2013-2014, les compétences du service s’élargissent à l’échelle de la métropole Nice Côte d’Azur mise en place en 2011. En effet, le projet d’une deuxième ligne de tramway concerne les alentours de la place Garibaldi, proches de la crypte archéologique. Les services en charge de cette réalisation sont métropolitains, ce qui empêche de réaliser les fouilles en régie directe, sans appel d’offres. La décision est donc prise de mutualiser les compétences en créant un service d’archéologie commun à la ville de Nice et à la métropole. Depuis que Fabien Blanc-Garidel en a pris la direction en 2016, cette organisation s’est renforcée et le service a continué à se développer.
Il est désormais doté de nouveaux locaux et d’un Centre de conservation et d’études (Cce) conventionné avec la Drac. Enfin, il travaille en synergie avec les autres établissements rattachés à la direction des patrimoines – les musées archéologiques de Cimiez et de Terra Amata, le Muséum d’histoire naturelle, la cellule des biens patrimoniaux et la bibliothèque patrimoniale de Cessole.

24En conclusion, malgré les grandes différences qui subsistent entre le service archéologique de Marseille, aujourd’hui intégré au grand musée d’archéologie de la ville, et celui de Nice, tardivement constitué, ce dernier dispose de compétences scientifiques beaucoup plus importantes qu’il exerce au sein d’une direction du patrimoine historique.

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Bibliographie

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—. 2013b. « Des fouilles d’Hilarion de Cessole (début xixe siècle) aux fouilles actuelles (depuis 2006) ». In : M. Bouiron (dir.), Nice. La colline du Château. Histoire millénaire d’une place forte. Nice : Éditions Mémoires millénaires : 17-24.

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Bouiron, M. & Suméra, F. 2014. « Nice, sur le tracé du tramway. Création d’une crypte archéologique ». In : G. Aubin & B. Mandy (éd.), L’archéologie préventive : une démarche responsable. Actes des Rencontres autour de l’archéologie préventive, 21 au 22 novembre 2012. Paris : 203-211.

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Euzennat, M. 1976. « Les fouilles de la Bourse à Marseille », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 120-3 : 529-552.

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Hesnard, A. 1994. « Une nouvelle fouille du port de Marseille, place Jules-Verne », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 138-1 : 195-217.

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Marchesi, H., Thiriot, J. & Vallauri, L. 1997. Marseille, les ateliers de potiers du xiiie siècle et le quartier Sainte-Barbe : ve-xviie siècle. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme (coll. « Documents d’archéologie française », 65).

Moliner, M. (dir.) 2003. La nécropole de Sainte-Barbe à Marseille (ive s. av. J.-C. – ier s. ap. J.-C.). Aix-en-Provence, Édisud, Centre Camille-Jullian (coll. « Études massaliètes », 8).

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Notes

1 Directrice de recherche du Cnrs, spécialiste des ports antiques, rattachée à l’Umr 7299/Ccj « Centre Camille-Jullian ».

2 Alors ingénieur au ministère de la Culture, il est aujourd’hui conservateur en chef du patrimoine et chercheur associé à l’Umr 7264/Cepam « Cultures et environnements Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge ».

3 Le laboratoire méditerranéen de préhistoire Europe Afrique (Lampea), le Centre Camille-Jullian (Ccj), l’Institut de recherche sur l’architecture antique (Iraa), le laboratoire d’Archéologie médiévale et moderne en Méditerranée (La3m) et, plus à la marge, le laboratoire Temps, espaces, langages, Europe méridionale, Méditerranée (TELEMMe).

4 Sur les différents sites archéologiques de Cimiez et l’historique de leur découverte, voir les notices de Sandrine Ardisson, Alain Grandieux et Monique Jannet dans Lautier et al. 2010.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Marseille : plan des fouilles archéologiques, classées par phase de réalisation.
Crédits © M. Bouiron/Inrap.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12269/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 2,0M
Titre Fig. 2. Nice : superposition des tracés de la fortification, restituée lors de l’étude documentaire du tramway. En noir période médiévale ; en grisé période moderne ; en vert, restitution recalée à l’issue des découvertes du diagnostic et de la fouille du tramway.
Crédits © M. Bouiron/Inrap, sur fond photographique de la ville de Nice.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12269/img-2.jpg
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Titre Fig. 3. Nice : vue de la crypte à l’issue de la fouille archéologique de la porte Pairolière. Les grandes poutres en béton supportent la plateforme du tramway. Noter la découpe dans la maçonnerie du ravelin du xve siècle.
Crédits © M. Bouiron/Inrap.
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Fichier image/jpeg, 991k
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Pour citer cet article

Référence papier

Marc Bouiron, « Le développement de l’archéologie urbaine à Marseille et à Nice »Les nouvelles de l'archéologie, 164 | 2021, 40-45.

Référence électronique

Marc Bouiron, « Le développement de l’archéologie urbaine à Marseille et à Nice »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 164 | 2021, mis en ligne le , consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/12269 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.12269

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Auteur

Marc Bouiron

Directeur scientifique et technique à l’Inrap. UMR 7264 CEPAM « Cultures et Environnements Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge ». marc.bouiron@inrap.fr

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