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Prescrire en milieu urbain

L’exemple de la Seine-Saint-Denis
Hélène Djema
p. 26-33

Résumé

Prescrire en milieu urbain n’est pas chose aisée. La notion même d’archéologie urbaine est vite interrogée. Au-delà des questions terminologiques, l’auteur s’emploie à considérer la diversité des données à maitriser et les outils à notre disposition pour enrichir notre connaissance fine d’un territoire urbanisé. Le cadre réglementaire de la prescription est aussi évoqué. Si la prescription est une prérogative de l’État, prescrire en milieu urbanisé nécessite des échanges indispensables avec des acteurs locaux territorialement bien implantés. Le département de la Seine-Saint-Denis (93) est pris comme sujet d’étude.

Prescribing in an urban environment is not an easy task. The notion of urban archaeology is quickly questioned. Beyond terminological questions, the author considers the diversity of data to be mastered and the tools that we have to enrich our knowledge of an urbanized territory. The regulatory framework of the prescription is also evoked. If prescription is a prerogative of the Préfet de région, prescribing in an urbanized environment requires indispensable exchanges with local actors who are well established in the area. The department of Seine-Saint-Denis (93) is taken as a subject of study.

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Texte intégral

1Qu’est-ce que l’archéologie urbaine ? Est-ce l’archéologie du phénomène urbain, autrement dit de la ville, de sa genèse et de son évolution ? Le cas échéant, cette question pose celle des choix qui ont prévalu à son implantation, des modalités de son extension et des relations entretenues avec sa périphérie (Collectif 2004 ; Lorans & Rodier 2013). Ou est-ce tout simplement l’archéologie en milieu urbanisé avec les contraintes inhérentes à la mise en œuvre de ses opérations, liées à la densité et à la proximité des habitations, aux pollutions, etc. ? Cette interrogation n’est pas révolutionnaire, elle fait toujours débat. Pour preuve, la détection de sites antérieurs à la genèse de la ville, « la ville avant la ville », fait désormais partie intégrante des problématiques du phénomène urbain (axe 9 de la programmation nationale de la recherche archéologique), même si elle échappe encore trop souvent aux outils de l’archéologie urbaine.

2Nous n’engagerons pas une étude épistémologique sur le sujet, n’étant pas spécialiste de la question. Nous observons cependant que si l’objet de recherche n’est pas le même selon la définition considérée, les contraintes qui pèsent sur lui sont en partie semblables. Aussi, nous avons choisi de n’en traiter qu’un aspect en prenant pour exemple la politique de prescription en milieu urbain, tout en sachant combien les politiques de prescription varient d’un territoire à un autre, d’un agent à un autre.

3Le département de la Seine-Saint-Denis (93) est le cadre géographique de notre étude. Les informations et interventions archéologiques y sont nombreuses en raison du développement d’importants projets structurants pour le territoire local et national (aéroport Charles-de-Gaulle à Tremblay-en-France, Stade de France à Saint-Denis pour la coupe du monde de football en 1998, création de nouvelles infrastructures pour l’accueil des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024). L’intégration de l’archéologie dans ce tissu urbain dense et aux enjeux sociaux importants en fait donc un très bon sujet d’étude.

4Le point de vue ici présenté, qui est celui d’une conservatrice du patrimoine, responsable territoriale chargée des dossiers archéologiques au service régional de l’archéologie (Sra) de la direction régionale des affaires culturelles (Drac) Île-de-France, aurait pu être croisé avec celui des deux opérateurs territoriaux intervenant en Seine-Saint-Denis : l’Unité archéologique de Saint-Denis (Uasd) et le Bureau départemental d’archéologie (Bpa93). Cependant, la prescription est une prérogative de l’État et des paramètres autres que ceux relatifs à l’intérêt scientifique se doivent d’être pris en compte. Bien que restrictif, notre discours vise à montrer toute la difficulté et la diversité de cet exercice en milieu urbanisé.

Le cadre réglementaire relatif aux prescriptions de diagnostic en milieu urbain

5Le fait générateur de la prescription archéologique préventive est le projet d’aménagement (livre V du code du patrimoine). De manière générale, quatre types de dossier doivent systématiquement être examinés (article R. 523-1) : les dossiers d’urbanisme, les zones d’aménagement concerté (Zac), les lotissements et les projets soumis à étude d’impact.

6En milieu urbain, les dossiers prioritaires sont pour la plupart des demandes d’autorisation soumises au code de l’urbanisme (permis de construire, permis de démolir, permis d’aménager, certificat d’urbanisme, déclaration de travaux), susceptibles de porter atteinte au patrimoine archéologique au sein de zones de saisine mentionnées dans le cadre des plans locaux d’urbanisme (Plu), délimitées par arrêté du préfet de région dans le cadre des zonages archéologiques. Plus rarement, elles font l’objet d’une saisine volontaire du service instructeur. Parmi ces dossiers, les certificats d’urbanisme sont assez rares et ne donnent pas lieu à prescription mais à un simple courrier renseignant la sensibilité archéologique des terrains.

7Les projets de Zac et de lotissement d’une emprise supérieure à trois hectares concernent le plus souvent les zones périphériques et permettent de traiter des surfaces importantes. Mais, quand il s’agit de centres-villes très urbanisés en cours de restructuration, le traitement a priori est impossible et les dossiers se gèrent au fur et à mesure des autorisations d’urbanisme. Cependant, les aménagements qui atteignent aujourd’hui le seuil des trois hectares sont rares et tous ne sont pas transmis au Sra, qui doit donc tenter de s’en saisir en se tenant informé, par exemple, des projets à venir. Enfin, une quatrième catégorie de dossier soumis à étude d’impact car susceptible d’affecter le sous-sol (carrières, stockages de déchets, etc.) est peu fréquente en milieu urbain.

8Les études préalables prescrites en cas de travaux sur les monuments historiques font parfois l’objet d’une instruction au titre de l’archéologie préventive (R. 523-5). La transmission des affouillements, en revanche, n’est pas systématique car elle relève du régime déclaratif. En milieu urbain, ce type de travaux relève des concessionnaires des réseaux d’eaux usées ou pluviales, d’électricité, de gaz, des plantations d’arbres ou de l’assainissement de la voierie, etc. Les prescriptions édictées, quand il y en a, sont alors chirurgicales. Leur mise en œuvre requiert une grande adaptabilité des opérateurs aux calendriers de travaux et s’accompagnent souvent d’une coactivité. Malgré ces contraintes, l’intérêt de telles interventions, parfois très ponctuelles, confiées aux opérateurs a été démontré, par exemple rue des Mastraits à Noisy-le-Grand (Cyrille Le Forestier, en cours) ou à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois à Pantin (Erwan Bergot, en cours) (fig. 1).

Fig. 1. Découverte d’un ossuaire au cours d’une surveillance archéologique de travaux (fouille Inrap en cours). Église Saint-Germain L’Auxerrois à Pantin. Responsable : E. Bergot.

Fig. 1. Découverte d’un ossuaire au cours d’une surveillance archéologique de travaux (fouille Inrap en cours). Église Saint-Germain L’Auxerrois à Pantin. Responsable : E. Bergot.

Cliché H. Djema, Drac-Sra Île-de-France.

9Le code du patrimoine facilite tout de même la transmission de ces dossiers grâce aux Plu, aux consultations préalables par l’aménageur au titre de l’article R. 523-12, à l’auto-saisine et aux zones de présomption de prescription archéologique (Zppa). Si les trois premiers « leviers » sont conditionnés à une demande extérieure émanant de la commune, de l’aménageur ou d’un relais territorial signalant l’existence d’un permis de construire non déclaré, les Zppa, établies par le préfet de région à la demande du Sra, sont un outil essentiel de protection.

10Les Zppa, plus connues sous le terme de « zonage », complètent en l’affinant le dispositif général du code du patrimoine. Elles doivent être motivées selon différents critères qui peuvent être scientifiques, logistiques ou politiques. Elles prennent la forme d’un arrêté préfectoral précisant le ou les seuils à partir desquels tous les dossiers d’aménagement les concernant doivent être transmis au Sra, arrêté auquel est annexée une carte sur laquelle est dessiné un polygone de la zone de sensibilité sans limite de seuil jusqu’à 3 000 m² de terrain d’assiette pour la ville de Saint-Denis et 5 000 m² pour le reste du département (fig. 2). Les seuils peuvent répondre à des préoccupations diverses : filtrer le nombre de dossiers à instruire, répondre à des problématiques spécifiques, étendre les reconnaissances à des zones moins connues, etc. Ainsi, grâce aux Zppa, certaines catégories de travaux non soumis à des procédures de demande d’autorisation, par exemple les affouillements, doivent faire l’objet d’une transmission.

Fig. 2. Zones de présomption de prescription archéologique en Seine-Saint-Denis.

Fig. 2. Zones de présomption de prescription archéologique en Seine-Saint-Denis.

© O. Puaux, Drac-Sra Île-de-France.

11De la qualité et précision des données enregistrées dans la « carte archéologique » au sens large dépendent la précision et la pertinence de ces zonages. En milieu urbain, la richesse de la documentation historique, la continuité et la densité des occupations archéologiques, l’imprécision des cartes et les données sur l’état de remaniement du sous-sol publiées dans les rapports de sol du Bureau d’études géologiques et minières (Brgm) rendent difficile l’instruction des dossiers (Gleizes 2003 ; Héron 2018).

12Les Documents d’évaluation du patrimoine archéologique des villes de France (Depavf) qui ont succédé aux Documents d’évaluation du patrimoine archéologique urbain édités par le Centre national d’archéologie urbaine (Cnau) ont été abandonnés depuis sa fermeture. Ils font cruellement défaut pour qui veut lister, commune par commune, les éléments potentiellement conservés et les problématiques qui restent à traiter. Le projet Synthèse archéologique urbaine (Sau) de l’Umr 7041 ArScAn, « Archéologies et sciences de l’Antiquité », s’inscrit dans la lignée des Depavf (Borderie et al. 2013). Il proposera une version actualisée de la documentation en cartographiant de manière synthétique l’ensemble d’un espace urbanisé ancien, en appréhendant de manière diachronique, par grandes phases urbaines, la topographie historique du site et en développant une approche prospective tenant compte du potentiel estimé afin de guider les choix de recherches ultérieurs.

13En attendant, les zonages archéologiques en milieu urbain consistent le plus souvent, en Île-de-France en tout cas, à englober le(s) centre(s) ancien(s), les faubourgs, hameaux, nécropoles et fondations religieuses périurbaines, etc., dans des tracés facilement identifiables sur les plans fournis aux services instructeurs.

Les prescriptions de diagnostic en milieu urbain : motivations, procédures et limites du système

14Conformément au code du patrimoine, les prescriptions de diagnostic doivent être motivées par des critères qui sont à la fois d’ordre qualitatif ou quantitatif.

15Les critères « qualitatifs » sont les critères scientifiques qui dépendent de la qualité des informations accessibles sur le terrain concerné et de la sensibilité du responsable territorial en la matière. La mémoire des opérations passées permet également de faire les choix les plus objectifs possibles.

16Les critères dits « quantitatifs », comme la surface au sol ou encore l’état du sous-sol, ne sont pas plus simples à appliquer. Une intervention dans un espace de quelques mètres carrés peut être pertinente dans un milieu densément occupé si elle peut apporter une information exploitable. De même, dans un secteur très perturbé, une zone bien conservée, même restreinte, peut inciter à une reconnaissance de principe pour obtenir une ultime fenêtre d’observation. Cumulées, ces informations, même non suivies de fouilles, peuvent offrir une image complète de l’occupation. Le diagnostic archéologique devient alors un outil scientifique (Flotté & Marcigny 2017). L’analyse des rapports de sol du Brgm (pollution, géotechnique) est à ce stade également essentielle, bien que ces documents règlementaires ne soient pas obligatoires au titre de l’article R. 523-12 et soient très rarement inclus dans les dossiers d’urbanisme. Bien souvent, des informations complémentaires indispensables aux opérations urbaines sont apportées lors de discussions entre l’aménageur et l’opérateur désigné. Ces informations peuvent entraîner une modification voire une annulation des prescriptions, cas relativement fréquents dans le cadre des opérations en milieu urbain. En Seine-Saint-Denis, par exemple, elles sont en moyenne à l’origine de 19 % des prescriptions abrogées.

17Quoi qu’il en soit, arrive toujours un moment où l’archéologue du Sra responsable du territoire mettra en regard la lourdeur de l’intervention et l’intérêt scientifique de l’opération, et se trouvera confronté(e) à un choix qui peut avoir de lourdes conséquences. À ce stade, ses échanges avec ses collègues des services de l’État et des collectivités seront déterminants : leur expertise, notamment dans le cadre de travaux d’affouillement ou d’études du bâti, est particulièrement précieuse pour le traitement des dossiers quand les données sont quasi inexistantes au Sra.

18Une fois l’instruction faite, et si l’intention de prescrire est confirmée, trois mesures conservatoires sont envisageables : le diagnostic archéologique, la fouille directe ou la modification de consistance de projet (Mcp). Si le contenu des prescriptions de diagnostic est très normé (motivation, surface, objectifs scientifiques, méthodologie d’étude, taux d’ouverture et qualification du responsable scientifique) et défini uniquement à partir des pièces constitutives du dossier d’urbanisme, ces prescriptions sont aussi très contraignantes. Les surveillances de travaux par exemple, pourtant utiles en contexte urbain, rentrent rarement dans le cadre de l’archéologie préventive ou bien, quand elles le font, c’est par le biais d’un « bricolage » du système (diagnostic ou fouille prenant la forme d’une surveillance de travaux dans le sens du titre II du code du patrimoine, ou bien décision de sondage au sens du titre III). Par ailleurs, la décision de les mettre en œuvre ne peut se faire qu’en concertation avec une équipe locale (bien souvent les services de collectivité) souhaitant s’y investir. Car dans les deux cas, les compensations versées par l’État en dédommagement des travaux engagés, que ce soit au titre de l’article L. 524-11 du code du patrimoine ou du titre III, sont faibles voire inexistantes, sauf s’il s’agit de fouilles. Quant à l’opérateur national (Inrap), son mode de fonctionnement interne et le coût généré par une telle opération rend très contraignante sa prise en charge.

Le territoire de la Seine-Saint-Denis : un espace très urbanisé à la lecture complexe

19Situé au nord-est de Paris, la Seine-Saint-Denis est le troisième plus petit département de France (236 km²). Il accueille près de 2,5 % de la population nationale, ce qui fait de lui le sixième département le plus peuplé de la métropole et le troisième en termes de densité (6 631 hab./km²). Créé en 1964, à la suite du redécoupage de la région parisienne décidé par le préfet Paul Delouvrier (1914-1995), ses limites territoriales sont purement administratives et ne coïncident avec aucune réalité historique.

20L’urbanisation y est très intense et l’évolution de son paysage est difficilement compréhensible. Deux « temps » historiques bien marqués s’entremêlent :

  • les formes héritées des habitats médiévaux et modernes sont encore lisibles dans les centres bourgs. Elles s’expriment encore, dans l’ordre de l’architecture, par des fermes seigneuriales comme celle de Tremblay-en-France (Lafarge 2019) et par des espaces de culture qui sont aujourd’hui au cœur d’une problématique complexe de conservation-rénovation (murs à pêches de Montreuil, jardins ouvriers d’Aubervilliers) ;
  • les formes héritées de l’histoire industrielle et urbaine qui a marqué le territoire depuis le milieu du xixe siècle.

Les zonages en Seine-Saint-Denis et leur impact sur les prescriptions

21En Seine-Saint-Denis comme ailleurs en Île-de-France, les arrêtés de zonages datent de 2004. Ils ne tiennent donc pas compte des découvertes récentes qui peuvent réorienter la définition des seuils ou redéfinir les périmètres de sensibilité. Ils ont été établis en concertation étroite avec les archéologues territoriaux et, exception régionale, concernent toutes les communes, ce qui explique peut-être leur caractère encore opérant. Ils s’appuient principalement sur les espaces densément urbanisés et les centres-villes.

22Si cette politique de zonage a permis d’investir des zones jusqu’alors mal documentées, comme la commune de Gagny, elle a eu pour conséquence une augmentation difficilement gérable des dossiers reçus. Le département de la Seine-Saint-Denis est le territoire francilien qui fait l’objet du plus grand nombre de saisines (urbanisme, consultation préalable, etc.), soit environ 430 dossiers en moyenne par an, ce qui représente 20 % des dossiers soumis à instruction. Entre 2018 et 2020, le taux de prescription moyen a été de 13 %, soit trois points de plus que la moyenne nationale.

23Ce fort taux de prescription s’explique par l’importance des dossiers situés dans les périmètres de zones hautement sensibles (27 % des dossiers) et par la rareté, voire l’absence de projets sans incidence archéologique (du type véranda ou abri de jardin) dans les zones de consultation systématique où il n’y a pas de seuil de surface minimale. Les services instructeurs sont donc toujours en capacité d’effectuer un tri préalable. Les zonages, malgré leur ancienneté, semblent toujours aussi efficaces.

Politique de prescriptions préventives

24En ce qui concerne la politique de prescription en contexte urbain au sein de la Seine-Saint-Denis, deux villes retiendront particulièrement notre attention en raison du grand nombre d’opérations réalisées et de la quantité d’informations collectées. Il s’agit de Saint-Denis et de Tremblay-en-France, objets d’étude de services archéologiques bien implantés territorialement (l’Uasd et le Bpa93) et dont l’activité ne relève pas uniquement de l’archéologie préventive.

25Limitrophe de Paris, Saint-Denis est une ville dont la trame urbaine masque la ville ancienne (Amand-Chamousset & Rodrigues 2014). Le seul vestige encore visible de la ville médiévale est la basilique autour de laquelle s’est développé le bourg carolingien, qui a fait l’objet de toutes les attentions. Les problématiques scientifiques se sont par la suite intéressées à l’ensemble du territoire de la commune, élargissant ainsi le champ chronologique des interventions.

26La commune de Tremblay-en-France est située sur le plateau de la Plaine de France, à l’extrémité nord du département. Ce plateau de faible amplitude est entaillé, à l’endroit même du village, par le ru du Sausset sur environ sept kilomètres. Les interventions archéologiques renseignent sur l’occupation du territoire entre l’Antiquité et le Moyen Âge. Aujourd’hui, Tremblay-en-France constitue un terrain propice à l’étude des villages.

27La topographie et le potentiel archéologique de ces deux communes sont bien connus. La digitalisation des éléments identifiés sur des fonds parcellaires ou des cartes géologiques est en cours, notamment à Tremblay-en-France (Gonçalves 2020).

28Que ce soit à Saint-Denis ou à Tremblay-en-France, tous les dossiers situés sur l’emprise de la ville médiévale ou du Vieux-Pays doivent faire l’objet d’une transmission systématique sans limite de seuil (fig. 3 et 4). Les zones où se posent des questions particulières, comme le long de la Seine ou des anciens rus et affluents (Croult, Rouillon, Montfort…) ne sont pas en reste et font l’objet d’une attention spécifique en raison de leur potentiel archéologique.

Fig. 3. Zones de présomption de prescription archéologique de la ville de Saint-Denis.

Fig. 3. Zones de présomption de prescription archéologique de la ville de Saint-Denis.

© O. Puaux, Drac-Sra Île-de-France.

Fig. 4. Zones de présomption de prescription archéologique de la ville de Tremblay-en-France.

Fig. 4. Zones de présomption de prescription archéologique de la ville de Tremblay-en-France.

© O. Puaux, Drac-Sra Île-de-France.

29Les prescriptions effectuées depuis trois ans à Saint-Denis et à Tremblay-en-France donnent un aperçu de la politique scientifique actuelle. Le bilan qui suit ne porte que sur les nouveaux dossiers et n’intègre pas les dossiers anciens toujours en cours.

30De 2018 à 2020, 74 dossiers ont été instruits pour la ville de Tremblay-en-France et 146 pour celle de Saint-Denis, soit respectivement environ 5 et 10 % de l’ensemble des dossiers reçus pour le département. Ce sont majoritairement des dossiers d’urbanisme provenant des services instructeurs qui, pour moins d’un cinquième, relèvent d’une saisine anticipée.

31À Saint-Denis, 17 des 146 dossiers instruits (soit près de 12 %) ont été précédés de diagnostics archéologiques : 8 portaient sur le centre-ville, 4 sur la périphérie et 5 sur la Plaine Saint-Denis. Les autres n’ont pas entraîné de prescriptions parce que leur impact sur le sous-sol était faible ou nul, qu’ils concernaient des terrains déjà diagnostiqués ou présentant des problématiques de pollution (présence de métaux lourds, etc.) et de remblais rapportés de très grosse épaisseur rendant impossibles les diagnostics (Rosé 2012).

32Malgré ces contraintes, il est envisageable de mieux cibler les interventions en fonction des observations déjà effectuées à proximité. Trois diagnostics prenant la forme d’une surveillance de travaux ont ainsi été prescrits. Les interventions sur Saint-Denis concernent donc aujourd’hui principalement le centre-ville, où les cœurs d’îlots sont investis pour accroître la densité urbaine. Les zones périphériques, comme la Plaine, sont également touchées en raison de projets structurants à venir, comme le Village olympique et le centre aquatique qui génèrent leur lot d’aménagements connexes.

33À Tremblay-en-France, 15 des 74 dossiers instruits (soit 20 %) ont été précédés de prescriptions de diagnostic – un chiffre élevé qui s’explique par l’urbanisation accélérée de nouveaux secteurs sensibles de la ville (vallon du Sausset par exemple). Une dizaine de ces dossiers a été transmise par les services instructeurs. La moitié a fait l’objet d’une prescription de sondage afin de suivre les travaux d’aménagement de réseaux dans le Vieux-Pays et de documenter les occupations médiévales proches du Sausset.

L’exercice de la prescription en milieu urbain : bilan et perspectives

34Vingt ans après un premier bilan des prescriptions édictées en milieu urbain dans la région francilienne (Gleizes 2003), force est de constater que la politique reste globalement inchangée. Les diagnostics en milieu urbain sont prescrits en majorité sur des dossiers d’urbanisme. Si les dossiers soumis à étude d’impact se sont fortement développés ces dernières années en raison des projets à venir, ils restent un phénomène conjoncturel. Les saisines anticipées par les aménageurs occupent quant à elles une part toujours aussi importante.

35Les procédures de prescription posées dans le code du patrimoine ne sont pas toujours adaptées au milieu urbain. Les raisons sont les mêmes que celles invoquées il y a vingt ans : difficultés à mettre en place des surveillances de travaux ou des opérations de simple vérification, connaissance partielle, voire nulle, du potentiel archéologique du sous-sol... Il est par ailleurs souvent compliqué d’envisager des opérations de reconnaissance par sondages profonds (tas de terre à gérer, surface restreinte) ou d’obtenir un diagnostic fiable dans un milieu extrêmement contraint.

36L’archéologie du bâti reste extrêmement limitée. En trois ans, trois prescriptions sur le bâti ont été édictées en Seine-Saint-Denis dont une annulée. Il n’est pas plus simple de prescrire des opérations de simple vérification du type surveillance de travaux, qui peuvent être riches en informations et permettent parfois de reconsidérer la prescription, son intérêt ou sa problématique.

37Enfin, prescrire en milieux urbains nécessite la compilation de nombreuses informations, parfois essentielles et pourtant non reportées sur la carte archéologique, faute de moyens et de temps. Dès lors, la collaboration avec les opérateurs territoriaux, qui ont une bonne connaissance du territoire, s’avère indispensable pour traiter la richesse de la documentation et vérifier sur le terrain les informations. La question qui se pose est donc la suivante : sans acteurs archéologiques territoriaux (l’Uasd à Saint-Denis, le Bpa93 à Tremblay-en-France, les bénévoles et les responsables d’opération, etc.), l’archéologie urbaine, qu’elle soit celle du phénomène urbain ou celle réalisée en milieu urbanisé, serait-elle possible ?

38Les chiffres présentés pour la Seine-Saint-Denis sont issus de trois années d’exercice, dont une année (2020) perturbée par la situation sanitaire. Ils ne prennent pas en compte les mesures post-diagnostics qui ont été définies et qui recouvrent une diversité de situations allant de la modification de consistance du projet (Mcp) à son abandon ou à une prescription des fouilles. Quelques points forts peuvent toutefois être dégagés. Ils marquent un changement par rapport au dernier bilan inhérent à la politique volontariste de l’État (Grenelle II). À Saint-Denis, l’essentiel de l’activité porte désormais sur deux secteurs : le centre-ville et les cœurs d’îlots d’une part, les opérations à l’extérieur de l’enceinte médiévale d’autre part. À Tremblay-en-France, le redéploiement urbanistique touche maintenant le vallon du Sausset où des occupations médiévales étaient connues en prospection. Les diagnostics se multiplient et révèlent des niveaux d’occupation riches, de grande ampleur et bien conservés, ainsi que des occupations anciennes jusqu’ici peu connues.

39Quoi qu’il en soit, depuis vingt ans, les interventions en milieu urbain en Seine-Saint-Denis portent majoritairement sur des zones récemment urbanisées et historiquement périurbaines. Ces champs d’intervention permettent de considérer les périodes plus anciennes, jusqu’ici souvent délaissées, et de replacer la ville dans un terroir élargi. Il suffit d’évoquer à cet égard le nouveau programme collectif de recherche relatif à l’évolution du terroir à Tremblay-en-France entre le ve et le xiisiècle, qui tient compte des occupations extramuros (Gonçalves 2020).

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Bibliographie

Amand-Chamousset, C. & Rodrigues, N. 2014. « Saint-Denis, une lecture archéologique entre visible et invisible », Les nouvelles de l’archéologie, 136 : 52-56. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.2539.

Bergot, E. En cours. Église de Pantin, fouille d’archéologie préventive. Paris, Inrap Centre Île-de-France, Drac–Sra île-de-France.

Borderie, Q., Delahaye, J., Desachy, B., Gravier, J. & Pinhède, A. 2013. « Les synthèses archéologiques urbaines, un projet en cours ». In : Lorans, E. & Rodier, X. (dir.), Archéologie de l’espace urbain. Tours, Paris, Presses universitaires François-Rabelais – Comité des travaux historiques et scientifiques : 263-276.

Collectif. 2004. Diagnostics archéologiques et milieu urbain : objectifs, méthodes et résultats. Actes de la table ronde organisée par la sous-direction de l’archéologie et le Centre national d’archéologie urbaine à Tours les 6 et 7 octobre 2003. Tours, Centre national d’archéologie urbaine.

Collectif. 2016. « Axe 9 : le phénomène urbain ». In : Programmation nationale de la recherche archéologique. Paris, ministère de la Culture, sous-direction de l’archéologie, Conseil national de la recherche archéologique : 121-135.

Collectif. 2019. Code du patrimoine et autres textes relatifs aux biens culturels. Paris, Dalloz (Codes Dalloz universitaires et professionnels), 3e édition.

Gleize, M.-F. 2003. « La prescription et la mise en œuvre de diagnostics urbains aujourd’hui ». In : Collectif, Diagnostics archéologiques et milieu urbain. Objectifs, méthodes et résultats. Actes de la table ronde organisée par la sous-direction de l’Archéologie et le Centre national d’archéologie urbaine à Tours les 6 et 7 octobre 2003. Tours, Centre national d’archéologie urbaine : 15-27.

Héron, C. 2018. Carte archéologique de la Gaule : 93, Seine-Saint-Denis. Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme (coll. « Carte archéologique de la Gaule »).

Lafarge, I. 2019. Ferme du Château à Tremblay-en-France, origine et évolution : rapport de fouille programmée annuelle, première campagne 2018. Saint-Denis, Bureau du patrimoine archéologique de la Seine-Saint-Denis, Drac-Sra Île-de-France.

Le Forestier, C. En cours. Rue des Mastraits, fouille d’une nécropole mérovingienne. Paris, Drac-Sra Île-de-France.

Flotté, D. & Marcigny, C. 2017. Le diagnostic comme outil de recherche : séminaire scientifique et technique de l’Inrap, Caen 28 au 29 septembre 2017. https://www.inrap.fr/sites/inrap.fr/files/atoms/files/sst-caen-2017_resumes-communications_0.pdf.

Gonçalves, C. 2020. Évolution du terroir de Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis) du ve au xiie siècle : rapport d’activités 2020. Épinay-sur-Seine, Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, Drac-Sra Île-de-France (Projet collectif de recherche).

Rosé, C. 2012. Remblais anthropiques en Seine-Saint-Denis. Paris, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Master « Archéologie & Environnement »).

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Découverte d’un ossuaire au cours d’une surveillance archéologique de travaux (fouille Inrap en cours). Église Saint-Germain L’Auxerrois à Pantin. Responsable : E. Bergot.
Crédits Cliché H. Djema, Drac-Sra Île-de-France.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12174/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 2,0M
Titre Fig. 2. Zones de présomption de prescription archéologique en Seine-Saint-Denis.
Crédits © O. Puaux, Drac-Sra Île-de-France.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12174/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 750k
Titre Fig. 3. Zones de présomption de prescription archéologique de la ville de Saint-Denis.
Crédits © O. Puaux, Drac-Sra Île-de-France.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12174/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 3,6M
Titre Fig. 4. Zones de présomption de prescription archéologique de la ville de Tremblay-en-France.
Crédits © O. Puaux, Drac-Sra Île-de-France.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12174/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 3,5M
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Pour citer cet article

Référence papier

Hélène Djema, « Prescrire en milieu urbain »Les nouvelles de l'archéologie, 164 | 2021, 26-33.

Référence électronique

Hélène Djema, « Prescrire en milieu urbain »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 164 | 2021, mis en ligne le , consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/12174 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.12174

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Auteur

Hélène Djema

Conservatrice du patrimoine, Drac, SRA Île-de-France. helene.djema@culture.gouv.fr

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