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Du Sig au Système D : collecter la donnée archéologique en milieu urbain ou l’archéologie en eaux troubles, l’exemple du département de l’Eure

Pierre Wech
p. 15-25

Résumés

Si les centres urbains, quelle que soit leur taille, constituent des enjeux archéologiques importants, comment l’archéologie contemporaine permet-elle de les aborder ? À travers des exemples vécus dans le département de l’Eure (27), nous proposons quelques retours d’expérience sur des cas concrets, des montages administratifs délicats, des situations alambiquées ou des collaborations difficiles. Ces exemples concernent aussi bien l’agglomération d’Évreux, le chef-lieu, que des bourgs plus modestes (Brionne, Pîtres…), tous ayant en commun de livrer des stratigraphies complexes.
Nous examinerons plusieurs cas de figure et essaierons de faire émerger les aspects négatifs comme les points positifs de chacune des situations rencontrées, du point de vue, bien sûr, de l’archéologue de terrain. Nous détaillerons pour cela la nature des prescriptions et les conditions d’intervention qui en ont découlé. Cela nous permettra de questionner les pratiques actuelles dans le domaine de l’archéologie urbaine.

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Texte intégral

1Depuis dix ans, la pratique de multiples terrains de jeu urbains dans le département de l’Eure a nourri une expérience riche et variée, faite de belles réussites et de souvenirs moins glorieux. Très concrètement, ce sont ces expériences de terrain, ces années passées « les mains dans le cambouis », ces montages d’opérations parfois alambiqués et ces sauvetages « acrobatiques » que je souhaite évoquer ici en toute liberté, afin de transmettre un ressenti, dresser un bilan d’une pratique archéologique urbaine par celui qui agit ou subit, selon les cas. Ceci me conduit à dresser un état des lieux des pratiques actuelles de l’archéologie en milieu urbain dans l’Eure, en évoquant les conditions à la fois légales et techniques dans lesquelles il nous est aujourd’hui permis (ou non) de collecter les données archéologiques.

2Il n’est bien évidemment question ni de critiquer qui que ce soit ni de mettre en doute le bien fondé de quelque décision que ce soit, car les choses ont toujours été faites en toute bonne foi et avec la meilleure volonté du monde, dans le respect des dispositions légales. Cependant, il ne semble pas inutile, de temps à autre, de jeter un œil dans le rétroviseur et de questionner a posteriori les choix stratégiques qui ont été les nôtres. C’est, me semble-t-il, une habitude salutaire et la meilleure façon de progresser.

3Nous examinerons donc, dans les lignes qui vont suivre, les différents leviers et situations qui, dans le département de l’Eure, permettent aux archéologues urbanistes d’acquérir la donnée. On notera qu’il sera surtout question ici d’archéologie préventive, voire de découvertes fortuites. Il ne s’agit bien évidemment pas d’effectuer une distinction qualitative entre les différents types d’intervention. Cependant, la nature même des opérations programmées, et les conditions dans lesquelles elles s’effectuent généralement, les soustraient de facto à la plupart des contingences qui seront évoquées ici.

Diagnostics en contexte urbain

4L’une des premières opportunités offertes à l’archéologue pour collecter la donnée est le diagnostic. Nous ne nous étendrons pas ici sur l’une des principales difficultés que rencontrent les opérateurs quant à sa réalisation, à savoir le manque cruel de financements qui résulte de l’inadéquation entre les barèmes permettant le calcul des subventions afférentes et la réalité des moyens mis en œuvre. Ces contingences financières ont bien sûr un impact direct sur la réalisation des interventions et il serait naïf de prétendre que cela n’influe pas sur les moyens techniques déployés ou certains choix stratégiques – quel que soit l’opérateur.

Évolutions techniques ?

5Concrètement, la pratique du diagnostic en milieu urbain n’a pas évolué de façon significative depuis les années 2000. Si l’on exclut la question spécifique des travaux de réseaux, sur laquelle je reviendrai plus en détail par la suite, la réalisation d’un diagnostic urbain s’effectue dans le respect de contraintes désormais bien connues des archéologues : manque d’espace, présence de constructions mitoyennes, pollutions diverses, profondeurs excessives, réseaux en tous sens…

6Bien sûr, les progrès technologiques et l’apparition de nouveaux outils ont fait évoluer certaines pratiques, en optimisant, par exemple, le travail de relevé par l’usage de la photogrammétrie ou en s’affranchissant de certaines contraintes spatiales par celui de godets rotatifs. Ces points techniques ne sont cependant pas l’objet de mon propos ici.

Zonages archéologiques

  • 1 La plupart de ces Zppa a été mise en place en 2004. Un petit nombre a été ajouté en 2009, puis plus (...)

7Fondamentalement, la principale nouveauté en matière de gestion des contextes urbains dans le cadre de l’instruction des dossiers, au moins dans le département de l’Eure (585 communes), est la mise en place et l’application d’une douzaine de zonages archéologiques (zones de présomption de prescription archéologique ou Zppa)1. Certaines regroupent plusieurs communes limitrophes et leurs modalités peuvent varier d’un site à l’autre (seuils de surface et de profondeur, importance de la zone considérée, etc.).

8On notera que ces zonages ne portent plus exclusivement sur les principales agglomérations mais aussi sur des bourgs plus modestes, qui n’avaient jusqu’alors fait l’objet d’aucune veille archéologique tangible, sauf cas spécifique de bonnes volontés locales et associatives, voire d’initiatives individuelles, mais toujours sans cadre juridique clairement établi.

9À titre d’exemple, on peut citer le cas de la ville de Brionne dont le passé antique, aujourd’hui bien établi, a principalement été mis en évidence dans les années 1980, grâce à l’action bénévole et opiniâtre des membres de l’association Archéo 27 (Wech 2015a, 1 : 38-43). En multipliant les suivis de travaux, allant même jusqu’à trier en décharge les déblais issus de terrassements afin de collecter les marqueurs chronologiques indispensables, ces passionnés ont dévoilé le potentiel archéologique du site et confirmé la présence d’une agglomération antique. Celle-ci, jusqu’alors insoupçonnée, est aujourd’hui unanimement identifiée au Breviodurum mentionné sur la Table de Peutinger (Lepert 2009 ; Wech 2015b). Depuis 2004, un zonage archéologique garantit un meilleur suivi des travaux sur l’agglomération et sur le bourg médiéval qui lui a succédé.

10Au-delà de l’établissement de nouvelles Zppa, on soulignera surtout une application plus rigoureuse des dispositifs existants, application liée à des échanges plus soutenus entre communes ou communautés de communes et services de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac). Les premières ont globalement assimilé les procédures afférentes et accepté de se prêter au jeu, tandis que les seconds ont, au gré des échanges à long terme, su faire preuve de beaucoup de pédagogie incitative. Ce dispositif et les prescriptions plus régulières et plus ciblées permettent le réel suivi archéologique d’un contexte urbain, même si des ratés se produisent encore.

Multiplication des observations

11Si les prescriptions sont plus nombreuses, elles concernent souvent des emprises plus modestes. D’une façon générale, à quelques notables exceptions près, l’époque n’est plus aux grands travaux urbains. Il convient donc d’aller chercher les données là où elles se trouvent en mettant à profit ces « petites » opérations. Dans les faits, il est littéralement arrivé à certains collègues de creuser la piscine d’un particulier à Évreux (Jimenez 2019) ou encore de pré-terrasser l’emplacement du futur garage d’un pavillon à Pîtres (Lourdeau 2015).

12La qualité de l’information ne relève plus dès lors de l’extension d’une fouille ou d’un diagnostic mais de la multiplication des fenêtres d’observation qui en résultent. Aussi modestes soient-elles, elles contribuent à la création d’un maillage plus dense et porteur d’informations nombreuses et variées qui, au-delà de leur valeur intrinsèque, valent surtout par leur répétition.

  • 2 Travaux en cours notamment à Évreux, sous la direction de Philippe Fajon (Drac/Sra Normandie) et Pi (...)

13Dans la mesure où, comme nous le verrons par la suite, les fouilles tendent non seulement à se raréfier mais aussi à se réduire, en plan comme en profondeur, les diagnostics constituent dorénavant une source d’informations non négligeable, parfois la seule, qu’il convient donc d’exploiter pleinement. Ainsi, l’ensemble des données qui en est issu doit ensuite être exploité dans le cadre d’un système d’information géographique (Sig) afin, par exemple, d’aborder des problématiques paléotopographiques par le biais de modèles numériques de terrain (Mnt)2.

Cotes de fond de fouille

  • 3 La cote des travaux fournie par l’aménageur intéresse avant tout le prescripteur qui, sur cette bas (...)

14On peut estimer que l’approche précédente repose principalement sur une vision stratigraphique, au détriment d’une compréhension planimétrique. C’est sans doute vrai. Il convient également de noter ici que la qualité de l’information stratigraphique peut elle-même être fortement limitée par un paramètre récurrent et bien connu des archéologues : les cotes de fond de fouille3.

  • 4 Le ministère de la Culture la définit ainsi : « L’archéologie préventive a pour objet d’assurer, à (...)

15Ce facteur contribue lui aussi largement à limiter l’accès à la donnée archéologique en restreignant le champ d’investigation potentiel. La logique est toutefois parfaitement compréhensible : puisque l’archéologie préventive ne s’intéresse qu’aux vestiges menacés de destruction (c’est l’essence même de la discipline)4, et sous réserve que le projet d’aménagement soit clairement défini en amont, il arrive que la profondeur des sondages soit limitée à la demande expresse et conjointe de l’aménageur et du Sra.

16Mais les diagnostics doivent-ils pour autant se conformer strictement à cette idée ? Quel motif impérieux nous empêche de diagnostiquer « intégralement » une séquence stratigraphique ? C’est pourtant la raison d’être du diagnostic… Dans le département de l’Eure, il n’y a encore jamais eu, à ma connaissance, de « ré-investigation » sur un terrain déjà diagnostiqué à faible profondeur et sur lequel aucune suite n’avait été donnée. Que se passerait-il dans ce cas ? Même si le nouvel aménagement était plus destructeur, le risque me semble fort que le terrain en question soit considéré comme libre de toute contrainte, en particulier si le collègue de la Drac en charge du secteur a changé entre les deux opérations… Y a-t-il des précédents en la matière en France ? Je ne saurais le dire.

  • 5 Cette découverte, initialement fortuite, a été requalifiée par la suite en « opération de fouille n (...)
  • 6 En dehors de quelques fosses mises au jour en 1992-1993 lors de la fouille du square Georges-Brasse (...)

17Mais il n’est pas nécessaire d’évoquer des changements de personnel au sein des services de l’État pour imaginer des « ratés » en la matière. Prenons le cas récent de la construction d’un pavillon à Évreux, au 7, rue du Capitaine-Herriot (Théolas & Wech 2019). Bien que situé dans le périmètre d’une Zppa, ce projet n’a pas été transmis à la Drac par les services instructeurs de la ville et de l’agglomération. Pourquoi ? Parce que cette construction en remplace une autre, en s’y superposant approximativement, et que les services concernés ont estimé qu’il ne devait plus y avoir de vestige. Problème : les terrassements ont mis au jour des ossements humains, ce qui a entraîné la pose de scellés judiciaires. Une fois la nature archéologique du gisement établie, cette découverte fortuite a pu être traitée sommairement par les archéologues5 et a révélé un four de potier (fig. 1) et une rue antique inédite, ainsi qu’une portion de cimetière carolingien – pour l’anecdote, ce sont les premiers vestiges de cette période attestés in situ à Évreux6. Pour un exemple récupéré in extremis par un heureux hasard, combien de sites purement détruits ?

Fig. 1. Four de potier antique mis au jour à Évreux, rue du Capitaine-Herriot.

Fig. 1. Four de potier antique mis au jour à Évreux, rue du Capitaine-Herriot.

© Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Cliché Pierre Wech.

Diagnostic destructif

18Quand bien même un nouveau diagnostic serait prescrit, il ne faut pas oublier que toute opération archéologique « consomme » du vestige. Qui dit nouveau diagnostic dit destructions supplémentaires. Quel que soit le fait générateur, un diagnostic unique mais exhaustif, c’est-à-dire prescrit jusqu’au substrat géologique, limiterait ces destructions au strict nécessaire.

19C’est le choix qui a été fait en 2011 lorsque la ville d’Évreux a acquis le site de l’ancien hôpital Saint-Louis, soit un peu plus de 4 hectares en plein cœur de ville. En l’absence de projet bien défini, il a été demandé aux archéologues de procéder à une évaluation complète du potentiel archéologique du site. Les informations collectées devaient, a posteriori, permettre d’adapter en conséquence les projets à venir pour limiter l’atteinte aux vestiges et donc le volume de fouilles.

20Dans cette optique, la trentaine de sondages réalisés a volontairement été menée, dans la mesure du possible, jusqu’au substrat, afin de documenter le plus régulièrement possible l’intégralité de la séquence stratigraphique (Wech 2013). Bien conscients du caractère fortement destructeur de cette approche, nous avions alors choisi d’exploiter au maximum les zones déjà altérées (talus, fronts de taille anciens, etc.) pour limiter le plus possible l’impact sur les vestiges. Cet opportunisme est, je pense, une qualité essentielle dont doit savoir faire preuve l’archéologue urbaniste.

Fouilles en milieu urbain

21Si aux diagnostics succèdent logiquement les fouilles préventives, l’époque n’est toutefois plus aux grands travaux urbains et rares sont les fouilles d’ampleur à pouvoir désormais être réalisées en centre-ville. Même si de grands projets voyaient le jour, il existe une autre raison limitant sensiblement l’ampleur des interventions archéologiques : les aménageurs, qu’ils soient publics ou privés, ont désormais pleinement intégré les règles du jeu et ont compris l’essence même de l’archéologie préventive : ne fouiller que ce qui est menacé de destruction. Leur nouvelle arme ? La modification de consistance de projet ou Mcp.

Modification de consistance de projet

22Partant de ce principe, les porteurs de projet font dorénavant une lecture beaucoup plus fine et attentive des rapports de diagnostic, avec l’aide d’assistants à maîtrise d’ouvrage spécialisés qui sont parfois des archéologues reconvertis. Le but, plus ou moins avoué, est évidemment de limiter les fouilles au strict minimum, en adaptant les projets à la présence des vestiges et en obtenant, en conséquence, des arrêtés de modification de consistance de projet. Derrière tout cela, on retrouve bien évidemment des motivations économiques.

23Très récemment, j’ai pris conscience que les échanges avec certains maîtres d’ouvrage, en amont même d’éventuelles demandes d’arrêtés de Mcp, pouvaient dorénavant se résumer à des discussions sur les cotes de fond de fouille et les volumes menacés. Les archéologues sont donc invités à négocier un volume de fouille comme on négocierait des carreaux de plâtre : au mètre carré ou au mètre cube. Or, chiffrer le coût de la fouille manuelle d’un mètre cube de niveau archéologique sans tenir compte des spécificités du site, voire du secteur, constitue à mon avis un non-sens total.

24Dans ces conditions, comment faire comprendre à un maître d’ouvrage que l’archéologie ne se résume pas à enlever un volume défini de sédiments, mais que réaliser une fouille « en dentelle » induit un geste technique nettement plus complexe, chronophage et donc coûteux ? Et je ne parle même pas de l’hérésie scientifique que cela représente.

25Le Code du patrimoine préconisant de concilier les impératifs économiques et la conservation du patrimoine, il n’est pas anormal d’avoir de telles discussions. Mais la conservation du patrimoine suppose un minimum de cohérence scientifique. Or ces « négociations », quand elles sont validées par la Drac sous la pression de puissants aménageurs, peuvent aboutir à la mise en place d’emprises biscornues et de cotes de fond de fouille hétérogènes qui, au final, tiennent avant tout compte de leurs desiderata et s’affranchissent très largement des problématiques archéologiques et scientifiques.

26Entre autres exemples, citons le cas du réaménagement des abords de la cathédrale d’Évreux. Une partie de la prescription portait sur la réalisation d’une fouille partielle du parvis occidental, qui devait s’effectuer dans le respect d’une cote inférieure fixée dans le cahier des charges scientifique (Wech 2018). Il est rapidement apparu que cette cote correspondait à peu de chose près à la base des remblais contemporains, déjà atteinte lors du diagnostic. Le travail des archéologues se résumait dès lors à réaliser les terrassements préparatoires. À quoi servions-nous donc ?

27Dans ce contexte, il a fallu faire preuve d’opportunisme et mettre à profit les occasions quand elles se présentaient, sur proposition de l’opérateur validée par le Sra : quoi de mieux qu’une tranchée de réseau large et profonde recoupant perpendiculairement le rempart antique et les occupations qui s’y sont appuyées ? Faciles et rapides à creuser, il s’agissait en outre de terrains déjà décompactés dont le terrassement ne pouvait pas engendrer de désordre dans le futur aménagement. Faute de fouille en bonne et due forme, nous avons malgré tout pu documenter en coupe une importante séquence stratigraphique en saisissant la chance qui s’offrait à nous à ce moment, grâce à cette tranchée facilement accessible (fig. 2).

Fig. 2. Stratigraphie antique adossée au rempart (en arrière-plan) exploitée dans les bermes d’une tranchée de réseau à Évreux.

Fig. 2. Stratigraphie antique adossée au rempart (en arrière-plan) exploitée dans les bermes d’une tranchée de réseau à Évreux.

© Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Cliché Pierre Wech.

Mcp et consommation de vestiges

28Plusieurs opérations récentes à Évreux m’ont amené à m’interroger sur la pertinence à long terme de ces fameuses Mcp et, surtout, sur le manque de recul quant à cette méthodologie.

29Le projet de construction d’un immeuble le long du boulevard Janin a ainsi été amendé afin de bénéficier d’un arrêté de Mcp tenant compte de la surélévation du futur bâtiment et de sa fondation sur micropieux. De ce fait, la fouille malgré tout mise en œuvre s’est effectuée selon les paramètres suivants :

  • réalisation de multiples sondages de 4 m² correspondant à l’emplacement de certains des futurs micropieux ;
  • dans chacun de ces sondages, cote de fond de fouille fixée selon l’altitude prévue du recépage des têtes de pieux.

30Ces dispositions répondent évidemment a priori à la définition de l’archéologie préventive, qui n’entend fouiller que ce qui est menacé. On comprend aussi la logique qui consiste à ne pas faire supporter le coût d’une fouille exhaustive à un aménageur qui fait montre par ailleurs de bonne volonté en adaptant son projet. On comprend également qu’une fouille plus étendue aurait pu entraîner l’abandon pur et simple du projet en question. Cependant, la réalisation de pieux reste un acte destructeur et aveugle d’un point de vue archéologique. Et que se passera-t-il dans 20 ou 30 ans quand un autre projet verra le jour au même emplacement et s’établira lui aussi sur micropieux ? À conditions équivalentes, on ne pourra légitimement pas imposer davantage de fouille à un nouvel aménageur. Pourtant, les nouveaux pieux détruiront eux aussi leur quota de vestiges enfouis. Au final, c’est une parcelle entière qui sera plus ou moins détruite sans investigation et avec la « bénédiction » des archéologues. C’est la loi, mais celle-ci semble ne tenir aucun compte des dégâts à long terme et accepter tacitement ce « mitage progressif » des vestiges à grands coups de Mcp. Nous manquons en tout cas cruellement de recul sur ces pratiques et sur leur impact à long terme.

  • 7 Pour des raisons trop longues à développer ici, la prescription de fouille archéologique préventive (...)

31À plus court terme, ces négociations serrées présentent d’autres dangers plus pernicieux : étant donné la complexité des plans d’exécution (et leurs fréquentes modifications en cours de projet), comment admettre l’infaillibilité des archéologues dans l’établissement des cotes de fond de fouille ? Il y a quelques années, dans le cadre de travaux d’extension des locaux de la Caisse d’allocations familiales à Évreux7, les cotes indiquées dans le cahier des charges scientifique n’ont pas tenu compte du recépage des têtes de pieux. Après avoir scrupuleusement respecté la cote qui m’était imposée, j’ai constaté dès le lendemain, et en totale impuissance, que les terrassiers éventraient très largement le site en deçà de ladite cote et au mépris des vestiges, mais en toute légalité. La fouille superficielle que nous venions de mener laissait pourtant présager la présence d’une domus particulièrement cossue – enduits peints, fûts de colonnes, sols maçonnés… (Groetembril & Wech à paraître).

32S’il s’agit là d’une erreur humaine bien compréhensible, je ne peux m’empêcher de penser que la volonté d’ajuster les cotes au plus près des projets induit la multiplication des risques d’oubli ou d’erreur dans la lecture des documents techniques. Il est malheureusement probable que les cas similaires se multiplient dans les années à venir.

33Ce point particulier m’amène à en évoquer un autre : la nécessité pour l’archéologue de s’adapter à un langage technique qui lui est intrinsèquement étranger. En effet, pour dialoguer avec des entrepreneurs ou des aménageurs il est impératif de parler leur langage. La qualité des échanges en dépend très fortement. On pourrait même aller jusqu’à penser qu’il s’agit là d’un enjeu de crédibilité des archéologues au sein du monde des travaux publics. La solution pourrait-elle résider dans la mise en place de formations adaptées, notamment sur les techniques de fondation en usage, et principalement à destination des collègues des Sra ?

Faire confiance aux aménageurs ?

34Autre talon d’Achille : le fait de mettre en place des cotes de fond de fouille suppose qu’elles seront respectées quand les archéologues auront libéré les lieux. À ma connaissance, aucun contrôle strict n’est jamais réalisé à l’issue des fouilles, alors que la bonne foi des aménageurs n’est pas toujours un fait acquis.

35Sans aller jusqu’à les mettre en cause, force est d’admettre qu’ils ne sont pas compétents en matière d’archéologie et peuvent donc commettre des impairs plus ou moins dommageables dans la mise en œuvre des mesures conservatoires. Car, de même qu’un archéologue peut avoir du mal à comprendre le détail d’un plan d’exécution, un aménageur peut avoir des difficultés à saisir le sens de notre jargon archéologique. Ceci explique que des erreurs puissent être commises de façon involontaire, particulièrement lorsque les prestations sont déléguées à des entrepreneurs qui, bien souvent, n’ont même pas connaissance de ces contraintes. C’est donc bien souvent un problème de transmission de l’information qui transparaît.

36Ce fut le cas très récemment sur la commune d’Ivry-la-Bataille, dans la vallée de l’Eure, pour la réalisation d’un espace de stationnement. Le diagnostic avait mis en évidence la présence d’une occupation assez structurée et datée du Moyen Âge classique, recouvrant des traces d’occupations plus anciennes, antiques et néolithiques, stratifiées sur près de 1,5 m d’épaisseur (Godener 2019). Ces vestiges se trouvaient toutefois recouverts par d’importants apports de sédiments qui semblaient les mettre à l’abri des terrassements. S’ensuivirent un arrêté de Mcp et la prescription d’une fouille portant seulement sur une petite partie de l’emprise. Pour le reste, les travaux devaient respecter une cote inférieure. Surprise : lors de la préparation de la fouille, une visite sur le site révéla que les terrassiers n’avaient pas eu connaissance de l’existence d’une cote à respecter et s’apprêtaient à terrasser en pleine masse dans la zone « protégée ». Le chantier a été bloqué in extremis.

37Ce type d’opération soulève à mon sens un paradoxe assez intrigant : les archéologues de terrain, dont on peut supposer qu’ils ont un réel intérêt pour les vestiges qu’ils fouillent, sont étroitement encadrés (c’est un euphémisme), alors que les engagements pris par les aménageurs et leurs entrepreneurs ne sont jamais contrôlés après le départ des fouilleurs. Dès lors, comment garantir que les vestiges ne subiront pas de dégâts dès que les archéologues auront le dos tourné ? Comment s’assurer que les plans d’exécution ne seront pas modifiés et adaptés en cours de chantier, comme c’est souvent le cas ? Cette confiance aveugle, sans « aucun » contrôle, me semble révélatrice, a minima, d’une certaine naïveté coupable.

Suivis de travaux

38De plus en plus d’opérations de fouille préventive prennent la forme de suivis de travaux. La prescription est bien une prescription de fouille, mais le cahier des charges scientifique indique le plus souvent : « la fouille prendra la forme d’un suivi de travaux ». Une même opération peut d’ailleurs comporter plusieurs volets, certains de fouille classique et d’autres de suivi de travaux. Ce type de prescription est généralement mis en place quand les travaux sont censés n’avoir qu’un faible impact sur les vestiges. En conséquence, les moyens généralement alloués sont peu importants.

Difficultés des suivis de travaux

39Les suivis de travaux posent d’emblée plusieurs questions méthodologiques dont celle des rythmes de chantier. Qui fait quoi et selon quel rythme ? Les archéologues doivent-ils être présents en permanence et dans quelle mesure peuvent-ils interférer avec le déroulé du chantier ?

40Une présence archéologique constante suppose une grande disponibilité. On sait par expérience que les arrêts de chantier sont nombreux et que, à défaut d’être là sans relâche, les archéologues peuvent être sollicités à tout moment, souvent du jour au lendemain. Pour un opérateur, cela revient à immobiliser un ou plusieurs agents durant toute la durée du chantier. Au-delà des implications financières, on soulignera ce que cela peut avoir de contraignant pour de petites structures de collectivités dont les ressources humaines sont limitées.

41La plupart du temps, la nature même des suivis impose que les terrassements soient assurés par l’entreprise mandatée à cet effet, les archéologues n’étant présents qu’à titre d’observateurs, sans forcément pouvoir interférer ni dans le rythme ni sur les cotes. Si le cahier des charges scientifique précise généralement les conditions dans lesquelles le chantier est censé se dérouler, la réalité est souvent bien différente car contrainte par nombre de facteurs techniques face auxquels les arguments archéologiques ne valent guère. Comment empêcher par exemple l’usage d’un godet à dents quand c’est la seule façon de terrasser sous un réseau ? Comment intervenir au fond des tranchées quand les profondeurs exigent l’installation de blindages ? Comment entretenir une relation de confiance avec l’entreprise quand les interruptions qu’on lui impose lui font régulièrement perdre du temps et de l’argent ? Dans ces conditions, comment s’étonner du fait que l’absence ponctuelle des archéologues soit mise à profit pour réaliser des terrassements « clandestins » ? Ainsi, la marge de manœuvre des archéologues est souvent ténue.

42Pour autant, suivis et surveillances, malgré les péripéties qui les émaillent, constituent aujourd’hui une source de données incontournable et non négligeable. Se pose toutefois la question de la qualité de ces données et de la façon de les exploiter. Il s’agit bien souvent d’informations très ponctuelles et localisées, généralement partielles, voire potentiellement biaisées par de multiples phénomènes. On ne saurait donc faire parler de la même façon un suivi de travaux et une fouille extensive. C’est là un fait dont il faut impérativement tenir compte dans le cadre de l’exploitation des données.

Le cas de la démolition de l’ancien hôpital d’Évreux

43Suite au diagnostic, il était avéré que le site de l’ancien hôpital Saint-Louis, à Évreux, recelait encore de très nombreux vestiges que le projet de démolition menaçait directement (Wech 2013). Comment imaginer en effet que l’entreprise de démolition allait se limiter aux seules maçonneries contemporaines ? Après tout, un mur est un mur, qu’il ait été construit au xixe ou au iie siècle, et les ouvriers du bâtiment ne sont pas formés pour savoir faire la distinction, en particulier dans un cadre aussi chaotique qu’un chantier de démolition.

44Le permis de démolir, en tant que fait générateur, a motivé la prescription d’une fouille adoptant la forme de suivi de travaux. Ceux-ci ont été réalisés en 2020 (fig. 3) et avaient pour but d’accompagner systématiquement l’entreprise et de limiter ainsi les démolitions aux seuls bâtiments contemporains. La présence permanente des archéologues devait en outre permettre de documenter à l’avancement les structures et les niveaux qui pourraient être mis au jour lors des travaux, voire de procéder à leur fouille si celle-ci ne pouvait pas être évitée et si cela n’impliquait pas la mise en œuvre de moyens supplémentaires (auquel cas, il aurait fallu convenir d’autres modalités d’intervention, en accord avec la Drac).

Fig. 3. Suivi de travaux de la démolition de l’ancien hôpital Saint-Louis à Évreux. A. Structures fossoyées antiques vues sous l’aile sud. B. Structures fossoyées antiques vues sous l’aile nord. C. Terrassement en cours sous les sous-sols de l’aile nord. D. Maçonneries apparues dans les « fronts de taille » de la démolition.

Fig. 3. Suivi de travaux de la démolition de l’ancien hôpital Saint-Louis à Évreux. A. Structures fossoyées antiques vues sous l’aile sud. B. Structures fossoyées antiques vues sous l’aile nord. C. Terrassement en cours sous les sous-sols de l’aile nord. D. Maçonneries apparues dans les « fronts de taille » de la démolition.

© Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Clichés Benoît Vinot-Battistoni.

45À l’exception des zones polluées aux hydrocarbures ou à l’amiante, tous les secteurs ont ainsi été surveillés, ce qui a permis de mettre au jour d’importants vestiges venant utilement compléter les données du diagnostic. Entre autres choses, il a été possible de confirmer la présence de la palestre des thermes antiques et d’identifier le cimetière conventuel attenant à l’ancienne église Saint-Louis (Vinot-Battistoni 2021). Les efforts consentis n’ont donc pas été vains.

Des niveaux de « risque archéologique » à Vernon

46Je souhaite évoquer ici une expérimentation en cours sur la commune de Vernon, où la municipalité a initié un projet de requalification de l’ensemble du centre-ville. À la suite du diagnostic qui a confirmé le potentiel archéologique du secteur, notamment pour les périodes médiévale et moderne, la Drac a établi une prescription de fouille consistant essentiellement en suivis de travaux.

47Compte tenu de la nature des vestiges, de leur état de conservation, de leur niveau d’apparition et des éléments du plan d’exécution des travaux fourni par la maîtrise d’ouvrage, plusieurs secteurs ont été définis selon un niveau de « risque archéologique » de 0 à 3. Le risque 0 concerne les secteurs peu impactés pour lesquels aucun suivi n’est demandé, les archéologues pouvant toutefois être sollicités en cas de besoin. Les risques de niveau 1 et 2 impliquent une présence permanente des archéologues en plus ou moins grand nombre, afin de suivre les terrassements qui demeurent sous la conduite de l’entreprise de travaux publics. Cette présence permanente permet de documenter les découvertes à l’avancement, voire de procéder à la fouille partielle de certains niveaux ou vestiges ne pouvant être conservés. Dans le cas d’un risque de niveau 2, les archéologues peuvent demander l’interruption des travaux le temps de réaliser les observations nécessaires. Le risque de niveau 3 correspond quant à lui aux secteurs devant être fouillés préalablement aux travaux. Le cahier des charges scientifique laisse en outre la porte ouverte à l’évolution de chacun de ces secteurs, d’un niveau de risque à un autre, selon les découvertes qui seraient réalisées durant les terrassements.

48Afin de répondre à ce cahier des charges spécifique, la maîtrise d’ouvrage n’a demandé de chiffrage forfaitaire que pour les secteurs relevant d’un risque de niveau 3. Pour les autres zones, seul un chiffrage à la journée a été demandé et les commandes seront passées à l’avancement et en conséquence. Le chantier venant à peine de démarrer à l’heure où nous écrivons ces lignes, il n’est pas encore possible de proposer un bilan de la méthode. Si celle-ci semble a priori satisfaire à la fois l’aménageur (qui ne paiera que le réel) et les archéologues (qui sont assurés d’être financés à hauteur des jours engagés), il faut cependant se garder de conclusions hâtives.

Difficiles interactions avec les entreprises

49Par le passé, j’ai connu quelques expériences de suivi de travaux peu encourageantes. Ce fut le cas notamment entre 2012 et 2014 lors des travaux de réaménagement des abords de la cathédrale d’Évreux, où tous les secteurs étaient censés faire l’objet de suivis archéologiques avec une consigne simple : qui dit terrassement dit archéologue(s) présent(s) ou au moins prévenu(s). Ayant été désigné responsable scientifique pour cette opération, il m’est arrivé à plusieurs reprises de passer sur le chantier pour des motifs divers et de découvrir des creusements, parfois d’envergure, réalisés sans surveillance archéologique (fig. 4). Le discours des représentants de l’entreprise était alors généralement le suivant : « de toute façon, il n’y avait rien ! » ou bien « vous avez déjà fait un trou juste à côté ! ». Peu importe : la consigne était claire et n’a pas été respectée, les destructions n’ont pas été documentées.

Fig. 4. Creusement « clandestin » réalisé lors du chantier de réaménagement des abords de la cathédrale d’Évreux (noter la stratigraphie complexe, notamment sur la gauche du cliché).

Fig. 4. Creusement « clandestin » réalisé lors du chantier de réaménagement des abords de la cathédrale d’Évreux (noter la stratigraphie complexe, notamment sur la gauche du cliché).

© Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Cliché Pierre Wech.

50En dehors de ces ratés (récupérés avec les moyens du bord quand il y avait encore de l’information à sauver), ce chantier nous a permis de surveiller le creusement de dizaines de mètres de tranchées de réseaux ainsi que près d’une vingtaine de fosses de plantation (carrés de 3 x 3 m pour 1,5 m de profondeur). Faute de pouvoir identifier les niveaux à l’avancement (l’usage du godet à dents reste un handicap notable pour l’archéologue), il a été possible de renseigner d’importantes séquences stratigraphiques couvrant près de 2 000 ans d’histoire urbaine : rempart tardo-antique, tour médiévale, cimetière paroissial, quartier canonial ou encore fondations de la cathédrale (Wech 2018). Les efforts n’ont donc pas été vains là non plus.

Heureuses exceptions

51D’autres chantiers se sont beaucoup mieux déroulés. Prenons l’exemple d’une parcelle située sur la commune de Brionne, mitoyenne d’un emplacement précédemment fouillé qui avait livré les vestiges d’un quartier artisanal occupé durant les deux premiers siècles de notre ère. Très logiquement, le diagnostic de la parcelle voisine s’est révélé positif. Le projet de logements a été modifié en conséquence et le Sra a émis un arrêté de Mcp. Un suivi archéologique des terrassements a cependant été maintenu par le biais d’une prescription de fouille. L’ensemble des terrassements a donc fait l’objet d’une surveillance afin de s’assurer que les cotes définies étaient respectées et, le cas échéant, de traiter les vestiges qui pourraient être mis au jour. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une opération de ce type, d’un point de vue intellectuel et scientifique, est peu gratifiante pour l’archéologue qui en a la charge. Elle a néanmoins permis d’attester globalement le respect des protocoles définis, et donc la préservation des vestiges, mais aussi, là où les cotes ont été outrepassées, de mettre en évidence les premières traces d’occupation de La Tène ancienne sur la commune de Brionne (Wech 2019).

Suivis de travaux par la Drac ?

52Un autre cas particulier nous semble mériter quelques lignes ici : la fouille de la place Sepmanville à Évreux. Située juste à l’arrière de l’Hôtel de Ville, la place en question était occupée par un parking goudronné aménagé au-dessus de nombreux vestiges des fortifications médiévales que la municipalité souhaitait dégager et restaurer dans le cadre d’un important projet de mise en valeur du centre-ville : barbacane, Porte Peinte et son châtelet, courtine… Pourtant, seule une partie de la surface impactée a fait l’objet d’une prescription de fouille préventive (sous la forme d’un suivi de travaux), le reste faisant l’objet d’un suivi placé directement sous la responsabilité de la Drac. D’un point de vue théorique, l’ensemble du projet était ainsi « couvert » archéologiquement. Le montage proposé est cependant à l’origine d’une situation complexe, à la fois administrativement et techniquement.

53Dans les faits, s’il est exact que le collègue de la Drac en charge du dossier a suivi nombre de terrassements, il est tout aussi vrai qu’une part de la surface pourtant non prescrite l’a été par mes soins. Plusieurs raisons à cela : une plus grande disponibilité de ma part et le fait que, pour un aménageur ou un entrepreneur, un archéologue est un archéologue quelle que soit son instance de tutelle. Bien sûr, la nature du découpage entre les zones prescrites et le reste du chantier n’y est pas non plus totalement étrangère : l’une des limites était la berge contemporaine de la rivière d’Iton, aménagée dans les années 1950. Comme on pouvait s’y attendre, cette délimitation ne renvoyait à aucune réalité sous-jacente et, une fois détruite, il devenait impossible pour tout un chacun de déterminer s’il convenait d’appeler la Drac ou bien l’opérateur d’archéologie préventive.

54De ce fait, quand des terrassements impromptus devaient être réalisés dans les secteurs tangents, contact était systématiquement pris avec moi. Il est même arrivé que l’entreprise, sans prévenir, anticipe des terrassements pourtant planifiés avec la Drac. Pour les raisons évoquées précédemment, il a souvent fallu agir dans des conditions compliquées et en dehors du cadre préventif, faute de quoi les vestiges auraient été purement et simplement détruits sans aucun suivi.

  • 8 La rédaction du rapport n’étant pas achevée, ces informations sont inédites et nous ne pouvons prop (...)

55Entre autres choses, il a ainsi été possible de documenter la dynamique de comblement d’un étang médiéval et de collecter un remarquable ensemble d’objets en cuir datés des xive et xve siècles : chaussures, ceintures, gants, cuirasses, ainsi qu’une nasse en osier complète et parfaitement conservée au fond de l’étang (fig. 5). Et encore, il faut imaginer que les conditions « dantesques » dans lesquelles ce « suivi » a été réalisé, sans moyen ni délai et les pieds dans l’eau (et voici venir les « eaux troubles » du titre), n’ont permis qu’une collecte minimale et très approximative8. Si cela peut prêter à sourire, il se pose maintenant très concrètement la question du traitement et de l’étude de tout ce mobilier mis au jour dans le cadre d’un chantier incomplètement prescrit et dont le statut n’est toujours pas clarifié.

Fig. 5. Suivi de travaux place Sepmanville à Évreux. A. Terrassement dans les niveaux de comblement médiévaux de l’étang du moulin. B. Nasse en osier complète découverte dans les premiers niveaux de comblement de l’étang. C. Mise au jour d’un probable dos de vêtement en cuir dans les mêmes contextes.

Fig. 5. Suivi de travaux place Sepmanville à Évreux. A. Terrassement dans les niveaux de comblement médiévaux de l’étang du moulin. B. Nasse en osier complète découverte dans les premiers niveaux de comblement de l’étang. C. Mise au jour d’un probable dos de vêtement en cuir dans les mêmes contextes.

© Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Clichés Pierre Wech.

56Ce cas pose par ailleurs la question du rôle actif des agents des Drac sur le terrain des opérations d’archéologie préventive. Grâce aux lois de 2001 et de 2003, la France s’est dotée d’un arsenal unique au monde, qui génère un nombre toujours croissant de dossiers à traiter par les collègues des Sra. Dès lors, il est difficile de concevoir qu’ils puissent assumer en parallèle un suivi de travaux digne de ce nom qui, d’ailleurs, ne relève plus de leurs missions. Ce type de montage se traduit bien souvent soit par des destructions incontrôlées soit par une sur-sollicitation des opérateurs de bonne volonté, en dehors de tout cadre légal.

Le cas particulier des travaux de réseau

57L’une des grandes thématiques actuelles est la prise en compte des travaux de pose ou de réfection de réseaux dans les centres urbains, quelle que soit leur taille. Jusqu’alors, ce genre de travaux, bien que très destructeur, passait souvent « sous les radars » archéologiques et ne faisait l’objet d’aucune surveillance, sans doute parce que l’on considérait que les fenêtres d’observation étaient trop réduites et posaient trop de difficultés techniques pour être exploitables par les archéologues. Si l’on peut s’accorder sur les difficultés techniques, il convient en revanche de reconsidérer l’intérêt de ces interventions et d’affirmer avec force à quel point elles peuvent être porteuses d’informations.

58Les expériences menées récemment à Lille et à Évreux, dans le cadre de l’installation de réseaux de chauffage urbain, confirment tout l’intérêt de ces interventions qui sillonnent littéralement le sous-sol des agglomérations. À ce titre, elles offrent la possibilité de réaliser de véritables transects à travers la ville et de documenter une dynamique stratigraphique d’ensemble. Les informations disponibles sont donc nombreuses et ne peuvent pas être négligées.

59Pendant longtemps, ces travaux n’ont quasiment fait l’objet d’aucun suivi, sinon dans quelques collectivités disposant d’un archéologue municipal suffisamment disponible. Depuis peu, l’archéologie préventive s’en saisit mais selon des modalités qui varient d’une région à l’autre. À Lille, ils ont fait l’objet d’une prescription de diagnostic, ce qui n’a pas été sans poser problème quant au financement. À Évreux, il s’agit d’une prescription de fouille. À ce titre, les moyens ont été estimés en fonction de la durée prévue du chantier, afin de maintenir une présence permanente des archéologues comme le demandait le cahier des charges scientifique.

60Le cas échéant, il est possible de négocier un coût à la journée avec l’aménageur et de fonctionner ensuite par un système de bons de commande, à l’exemple de la fouille en cours à Vernon (cf. supra). Un tel dispositif suppose néanmoins une grande disponibilité du responsable scientifique qui, pendant la durée du chantier et malgré ses nombreuses interruptions, ne peut pas être affecté durablement à d’autres tâches. Ces suivis de travaux, en dépit de financements plus conséquents, demeurent fortement chronophages et difficiles à planifier. Techniquement, ils imposent également une grande souplesse, en nécessitant par exemple le passage régulier d’un topographe pour relever des éléments ne pouvant être conservés. Faute de pouvoir disposer du spécialiste concerné de façon pérenne, le responsable scientifique peut être amené soit à diversifier ses compétences en réalisant lui-même ces relevés soit à improviser en mettant en œuvre des solutions palliatives (triangulation manuelle, mesures relatives, etc.). Faculté d’adaptation et capacité à opérer rapidement des choix stratégiques et méthodologiques sont ici les maîtres mots.

61Les archéologues peuvent être confrontés à d’autres difficultés. Selon les profondeurs atteintes ou l’instabilité des parois, le recours à des techniques de blindage peut s’avérer indispensable. Or, celles-ci empêchent l’observation de pans entiers de la stratigraphie. Les informations collectées dans le cadre des suivis de travaux sont donc nécessairement de qualité très inégale, voire réduites à leur plus simple expression. On distingue ainsi deux catégories principales :

  • les informations portant sur la dynamique stratigraphique globale (informations altimétriques sur l’épaisseur des grandes séquences chronologiques, par exemple) ;
  • les informations précisant la localisation d’éléments ponctuels (caves, éléments de fortification, voiries, sépultures, maçonneries, etc.).

62Ces deux catégories sont complémentaires mais ne peuvent pas toujours être enregistrées simultanément. Seule leur étude combinée est porteuse de sens.

63D’une façon générale, on notera que les suivis de travaux de toute nature ne se prêtent guère à la réalisation d’observations stratigraphiques très détaillées tant les biais possibles sont nombreux, en particulier quand on ne dispose que d’une vision en coupe (la vision en plan est généralement compromise par la nature même des terrassements).

Étudier la ville

64Les pratiques actuelles en matière d’archéologie urbaine tendent vers une réduction des surfaces d’investigation et une multiplication des petites fenêtres d’observation. Ne pouvant plus guère compter sur de grandes fouilles extensives, l’archéologue qui étudie la ville doit donc faire preuve d’opportunisme et saisir chacune des possibilités qui s’offrent à lui : diagnostics, fouilles limitées en plan comme en profondeur et suivis de travaux.

65L’essentiel du travail consiste dès lors à collecter ces nombreuses données éparses, de nature et de valeur inégales, aussi insignifiantes qu’elles paraissent, pour en tirer une information synthétique et à plus grande échelle. Ces approches multiples, en proposant un maillage d’observations assez dense, permettent néanmoins de compléter la connaissance du fait urbain. De façon peut-être paradoxale, cette véritable « veille » exercée sur les villes offre la possibilité d’aborder des secteurs qui, sans cela, n’auraient peut-être jamais été investigués. Opportuniste par essence, l’archéologue urbaniste se doit donc d’être à l’affût de la moindre donnée qui viendra compléter son puzzle tridimensionnel.

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Bibliographie

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Godener, M. 2019. « Ivry-la-Bataille (27), 15 rue d’Ézy : rapport d’opération de diagnostic archéologique ». Le Vieil-Évreux, Département de l’Eure (inédit).

Groetembril, S. & Wech, P. À paraître. « Évreux (Eure), rue de l’Horloge : scène d’écriture ». In : Peintures et stucs d’époque romaine, études toichographologiques : actes du 31e colloque de l’Association française pour la peinture murale antique, Troyes, 23-24 novembre 2018, Pictor, 9. Bordeaux, Ausonius.

Jimenez, F. 2019. Normandie, Eure (27), Évreux, 48 rue Franklin-Delano-Roosevelt : rapport final d’opération de diagnostic archéologique. Rouen, Inrap (inédit).

Lepert, T. 2009. « Breviodurum, Eure ». In : C. Dorion-Peyronnet (dir.), Les Gaulois face à Rome. La Normandie entre deux mondes. Rouen, Éditions Points de vue : 70.

Lourdeau, C. 2015. Pîtres, 29 bis rue de l’Église (Eure, Haute-Normandie) : rapport de diagnostic. Rouen, Inrap (inédit).

Théolas, D. & Wech, P. 2019. « Découverte d’un four de potiers à Évreux (Eure), rue du Capitaine-Louis-Herriot ». In : L. Rivet (dir.), Société française d’étude de la céramique antique en Gaule : actes du congrès de Maubeuge-Bavay, 30 mai-2 juin 2019. Marseille, Sfecag : 601-611.

Vinot-Battistoni, B. 2021. « Évreux (Eure). Hôpital Saint-Louis : rapport final d’opération de fouille archéologique ». Le Vieil-Évreux, Département de l’Eure (inédit).

Wech, P. 2013. « Évreux (Eure), le diagnostic de l’ancien hôpital Saint-Louis : une fenêtre ouverte sur l’histoire de la ville ». In : M.-C. Lequoy (éd.), Haute-Normandie archéologique : actes des Journées archéologiques de Haute-Normandie, Rouen, 11-13 mai 2012. Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre : 157-182.

Wech, P. 2015a. « Brionne (27) – « Rue Émile-Neuville – Collège Pierre-Brossolette : rapport final d’opération de fouille archéologique ». Le Vieil-Évreux, Département de l’Eure.

—. 2015b. « Brionne, collège Pierre-Brossolette : un quartier artisanal des ier et iie siècles en périphérie de l’agglomération antique ». In : N. Bolo & F. Carré (dir.), Haute-Normandie archéologique : actes des Journées archéologiques de Haute-Normandie. Alizay, 20-22 juin 2014. Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre : 47-60.

—. 2018. « De la ville romaine à nos jours : fouille et surveillances de travaux aux abords de la cathédrale d’Évreux (Eure) entre 2012 et 2014 ». In : N. Bolo & F. Carré (dir.), Normandie archéologique : actes des Journées archéologiques de Normandie. Rouen, 30 septembre-1er octobre 2016. Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre : 145-157.

—. 2019. « Brionne (27), 18, rue du Général-de-Gaulle – rue Émile-Neuville : rapport d’opération de fouille archéologique ». Le Vieil-Évreux, Département de l’Eure.

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Notes

1 La plupart de ces Zppa a été mise en place en 2004. Un petit nombre a été ajouté en 2009, puis plus récemment en 2017, mais aucune n’a fait l’objet de révision depuis sa création.

2 Travaux en cours notamment à Évreux, sous la direction de Philippe Fajon (Drac/Sra Normandie) et Pierre Wech (département de l’Eure), mais aussi à Rouen, sous la direction de Bénédicte Guillot (Inrap Grand Ouest), et qui visent à restituer la configuration et l’évolution des paléosurfaces urbaines.

3 La cote des travaux fournie par l’aménageur intéresse avant tout le prescripteur qui, sur cette base, définit les modalités d’intervention dans le cahier des charges scientifique. Parmi ces modalités, il fixe une cote de fond de fouille, laquelle intéresse, elle, l’opérateur archéologique.

4 Le ministère de la Culture la définit ainsi : « L’archéologie préventive a pour objet d’assurer, à terre et sous les eaux […], la détection, la conservation ou la sauvegarde par l’étude scientifique des éléments du patrimoine archéologique affectés ou susceptibles d’être affectés par les travaux publics ou privés concourant à l’aménagement » (source : https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Archeologie/Sur-le-terrain/Archeologie-preventive).

5 Cette découverte, initialement fortuite, a été requalifiée par la suite en « opération de fouille nécessitée par l’urgence absolue » (arrêté n° 28-2020-352). Le financement a été assuré par la Drac Normandie et le département de l’Eure.

6 En dehors de quelques fosses mises au jour en 1992-1993 lors de la fouille du square Georges-Brassens (Gerber 1998, 1 : 118-119).

7 Pour des raisons trop longues à développer ici, la prescription de fouille archéologique préventive a été abrogée et l’opération est passée en régime « programmé ». Néanmoins, l’aménageur qui a mis les opérateurs en concurrence a conservé le cahier des charges scientifique émis précédemment par la Drac.

8 La rédaction du rapport n’étant pas achevée, ces informations sont inédites et nous ne pouvons proposer aucune référence bibliographique à ce sujet.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Four de potier antique mis au jour à Évreux, rue du Capitaine-Herriot.
Crédits © Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Cliché Pierre Wech.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12129/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 4,7M
Titre Fig. 2. Stratigraphie antique adossée au rempart (en arrière-plan) exploitée dans les bermes d’une tranchée de réseau à Évreux.
Crédits © Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Cliché Pierre Wech.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12129/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,7M
Titre Fig. 3. Suivi de travaux de la démolition de l’ancien hôpital Saint-Louis à Évreux. A. Structures fossoyées antiques vues sous l’aile sud. B. Structures fossoyées antiques vues sous l’aile nord. C. Terrassement en cours sous les sous-sols de l’aile nord. D. Maçonneries apparues dans les « fronts de taille » de la démolition.
Crédits © Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Clichés Benoît Vinot-Battistoni.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12129/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 8,1M
Titre Fig. 4. Creusement « clandestin » réalisé lors du chantier de réaménagement des abords de la cathédrale d’Évreux (noter la stratigraphie complexe, notamment sur la gauche du cliché).
Crédits © Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Cliché Pierre Wech.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12129/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 2,1M
Titre Fig. 5. Suivi de travaux place Sepmanville à Évreux. A. Terrassement dans les niveaux de comblement médiévaux de l’étang du moulin. B. Nasse en osier complète découverte dans les premiers niveaux de comblement de l’étang. C. Mise au jour d’un probable dos de vêtement en cuir dans les mêmes contextes.
Crédits © Mission archéologique départementale de l’Eure (Made). Clichés Pierre Wech.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/12129/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 10M
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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Wech, « Du Sig au Système D : collecter la donnée archéologique en milieu urbain ou l’archéologie en eaux troubles, l’exemple du département de l’Eure »Les nouvelles de l'archéologie, 164 | 2021, 15-25.

Référence électronique

Pierre Wech, « Du Sig au Système D : collecter la donnée archéologique en milieu urbain ou l’archéologie en eaux troubles, l’exemple du département de l’Eure »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 164 | 2021, mis en ligne le 11 avril 2022, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/12129 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.12129

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Auteur

Pierre Wech

Responsable d’opération à la Mission archéologique départementale de l’Eure, chercheur associé à l’UMR 7041 ArScAn – équipe Gama « Archéologie et sciences de l’Antiquité/Archéologie de la Gaule dans le monde antique ». pierre.wech@eure.fr

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Droits d’auteur

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