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Compte-rendu de lecture. La grotte d’Enlène, immersion dans un habitat magdalénien, dirigé par Robert Bégouën, Andreas Pastoors et Jean Clottes, éd. In fine-association Louis Bégouën.

Éric Robert
p. 61-62

Texte intégral

1Publier un site de référence archéologique, comme celui d’Enlène (Montesquieu-Avantès, Ariège) pour le Magdalénien de l’ouest de l’Europe, constitue un double défi : être à la hauteur des attentes des spécialistes mais aussi de celles d’un public plus large, curieux de découvrir ses collections exceptionnelles.

2Ce double défi est largement relevé par cette monographie dirigée par Robert Bégouën, Andreas Pastoors et Jean Clottes, à laquelle a contribué une importante équipe internationale. Soulignons, parmi ces 28 spécialistes, le nombre important de jeunes chercheurs, doctorants et post-doctorants qui ont apporté leur expertise aux différentes problématiques traitées dans le livre (sur les supports, les matériaux, les processus techniques, etc.).

3Cet ouvrage de 455 pages, très richement illustré (390 figures, photographies et relevés), nous fait découvrir en détail toutes les facettes du site d’Enlène : les collections, d’une part, notamment les objets d’art, tel le propulseur aux bouquetins affrontés ou les centaines de plaquettes lithiques gravées, dont certaines de rares scènes de l’art paléolithique, mais aussi, d’autre part, le contexte archéologique et spatial de leur découverte.

4La monographie se décline en trois volets. Le premier présente le contexte archéologique du site et ses liens avec les grottes mitoyennes qui ont déjà fait l’objet de deux autres volumes monographiques, le Tuc d’Audoubert (Bégouën et al. 2009) et la grotte des Trois Frères (Bégouën et al. 2014). Les trois grottes font partie du même réseau des cavernes du Volp ; Enlène est avant tout liée aux Trois Frères, avec qui elle ne forme qu’une seule grotte, d’un point de vue archéologique (p. 51). Cependant, hormis quelques traces rougeâtres, elle n’a pas de dispositif pariétal à proprement parler mais se distingue par un contexte archéologique et des collections exceptionnelles par leur nombre, leur diversité, et leur remarquable conservation.

5Avant de se plonger dans la grotte elle-même, ce premier volet est l’occasion d’en présenter le contexte historique et historiographique, depuis sa découverte jusqu’aux études les plus récentes. Cette entrée en matière est fondamentale car elle remet en perspective à la fois l’histoire du site et celle de la recherche. Elle montre combien la famille Begouën a été précurseure, à la fois de mesures conservatoires efficaces (plus d’un demi-siècle avant les préconisations émises pour Lascaux, par exemple), mais aussi de développements scientifiques inédits (les premières photogrammétries en grotte ont été réalisées dans les cavernes du Volp). Cette première partie offre ainsi un miroir de l’archéologie préhistorique sur plus d’un siècle, qu’il s’agisse des méthodes de fouille, d’enregistrement, d’analyse ou des préoccupations liées à la conservation. D’ailleurs, l’un des aspects remarquables de l’ouvrage est de présenter à la fois les résultats des phases de recherches passées et le potentiel pour de futures fouilles, dans chaque secteur de la grotte, tout au long du texte.

6Le deuxième volet est dédié aux fréquentations préhistoriques de la grotte. Le pluriel est important, car les études ont mis en lumière une grande diversité d’actes et d’activités. Si l’on parle le plus souvent des Magdaléniens, la première salle présentée dans le parcours proposé par les auteurs, le Diverticule Gauche, offre une composante badegoulienne confirmée par une nouvelle étude, qui constitue l’une des rares occurrences connues pour le moment dans les Pyrénées.

7Cette partie présente successivement les différents secteurs de la cavité, de manière claire et dynamique, replaçant ainsi en contexte certains des objets les plus connus, comme le propulseur aux bouquetins, ou l’os gravé « à la sauterelle ». Cette mise en contexte est essentielle car elle éclaire des choix parfois étonnants pour des aménagements et des structures d’habitat. Chaque sous-chapitre, dédié à une salle, localise les principaux objets, les structures, les foyers mais aussi les objets fichés, une pratique fréquente sur les parois, voire sur le sol même de la grotte.

8La Salle du Fond possède à elle seule un éventail très large de structures d’occupation, notamment un pavage de plaquettes de grès tout à fait exceptionnel, mais aussi plusieurs cuvettes creusées volontairement, dont la fonction interroge encore. Mêlées à ces structures ou les accompagnant, des quantités considérables de matériel (plusieurs dizaines de milliers de plaquettes, par exemple) illustrent l’extraordinaire diversité des activités humaines dans Enlène.

9En plus des plans de répartition et des cartes, de nombreux documents de travail et photos d’archives témoignent de la recherche archéologique sur le temps long et des contextes successifs dans lesquels elle s’est effectuée.

10Ce contexte posé, le troisième volet présente en détail les collections, plus particulièrement les objets mobiliers osseux, la parure et les objets remarquables.

11On peut être pris de vertige face à ces 240 pages présentant les différentes catégories de matériel qui constituent ces collections. L’organisation très structurée des parties informe en détail le lecteur des diverses familles d’objet, chacune bénéficiant d’un traitement dédié : inventaire localisé à la fois dans la grotte et dans les principales couches archéologiques, analyse typo-technologique, étude des décors… L’effort d’illustration est tout à fait exceptionnel, avant tout par les photographies, mais aussi, par exemple, par les relevés d’une partie des 1 171 plaquettes décorées inventoriées à Enlène ! Rien que cette partie fait de cet ouvrage une somme de référence incontournable pour la Préhistoire et le Magdalénien en particulier. Elle se conclut par les témoignages d’une présence protohistorique, à partir de l’âge du Bronze, dont les caractéristiques évoquent une nécropole. À l’image des autres chapitres, ces découvertes sont replacées à la fois dans leur contexte archéologique, mais aussi historiographique.

12La conclusion met en perspective les caractéristiques du site d’Enlène, aussi remarquable du point de vue de l’équipement que des aménagements dans l’espace souterrain, reflets des activités économiques et symboliques des Magdaléniens. Elle est aussi l’occasion pour les directeurs de l’ouvrage de souligner les liens étroits avec la grotte des Trois Frères, les deux sites étant d’ailleurs analysés conjointement.

13Synthèse magistrale, cette plongée dans deux siècles de recherches à Enlène, depuis les toutes premières études, offre l’immersion attendue dans l’un des habitats magdaléniens les mieux conservés d’Europe. Loin d’être un point final, elle affirme le potentiel encore considérable du site, que l’on peut apprécier tout au long de l’ouvrage, et revendique aussi de conserver des couches archéologiques en place, pour de prochaines générations d’archéologues.

14Un dernier point mérite d’être soulevé, que l’on évoque rarement : l'ouvrage est proposé à un prix abordable, compte tenu notamment de l'investissement consenti pour les illustrations. Cet effort est d'autant plus méritoire que d'autres monographies de sites aussi importants qu'Enlène n’ont pas toujours été à la hauteur des collections qu’elles présentaient.

15Il n’en est rien pour La Grotte d’Enlène, qui clôture avec brio le tryptique des cavernes du Volp. Tout à la fois synthèse approfondie, catalogue éblouissant, mais aussi passeur de mémoire, ce livre prend place parmi les ouvrages de référence sur la Préhistoire en Europe.

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Bibliographie

Bégouën, R., Clottes, J., Feruglio, A. & Pastoors, A. 2014. La caverne des Trois-Frères, anthologie d’un exceptionnel sanctuaire paléolithique. Paris, éditions Somogy.

Bégouën, R., Fritz, C., Tosello, G., Clottes, J., Pastoors, A. & Faist, F. 2009. Le sanctuaire secret des bisons : il y a 14 000 ans dans la caverne du Tuc d’Audoubert. Paris, éditions Somogy.

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Pour citer cet article

Référence papier

Éric Robert, « Compte-rendu de lecture. La grotte d’Enlène, immersion dans un habitat magdalénien, dirigé par Robert Bégouën, Andreas Pastoors et Jean Clottes, éd. In fine-association Louis Bégouën. »Les nouvelles de l'archéologie, 160 | 2020, 61-62.

Référence électronique

Éric Robert, « Compte-rendu de lecture. La grotte d’Enlène, immersion dans un habitat magdalénien, dirigé par Robert Bégouën, Andreas Pastoors et Jean Clottes, éd. In fine-association Louis Bégouën. »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 160 | 2020, mis en ligne le , consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/10162 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.10162

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Auteur

Éric Robert

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

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