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Le remploi, la chair, la pierre, des matériaux et des gestes

Pour une autre phénoménologie du religieux
Claude de Mecquenem
p. 46-51

Texte intégral

« Et les os des maisons, vous les retrouvez aussi ? »
Kéo, 7 ans, à un archéologue

1Désormais, les spolia et les remplois forment une catégorie admise dans les différents champs de la recherche concernant l’analyse du bâti, sans distinction d’époque, de contexte ni de localisation (Bernard, Bernardi & Esposito 2008 ; Toubert & Moret 2009 ; Alterkamp, Marks-Jacobs & Seiler 2017). La prise en compte de ces morceaux d’architecture traduit une nette évolution épistémologique grâce à laquelle ils ont progressivement changé de statut, passant d’une position secondaire, anecdotique dans le meilleur des cas, à celle de sujet principal de l’étude considérée. Ils témoignent en effet de monuments réduits à l’état de fragments mais néanmoins toujours présents grâce aux restitutions qu’ils permettent, la pratique archéologique initiant en grande partie cette dynamique novatrice.

2Toutefois, la plupart du temps, l’analyse formelle des remplois les cantonne à la possibilité qu’ils offrent d’une représentation d’états architecturaux disparus, généralement associée à une interprétation réductrice justifiant leur présence par la seule gestion des matériaux du chantier : leur réintégration est ainsi vue comme la conséquence d’une économie pragmatique visant, dans le cadre de commandes, à éviter la mise en œuvre de nouveaux matériaux plus coûteux puisqu’il faut les extraire et les transporter. Cette interprétation, sans être erronée, est sans doute trop simple et elle masque les mécanismes anthropologiques plus profonds où l’acte du remploi joue, dans certains contextes, un rôle prépondérant.

3Le monument est, comme l’étymologie du mot le rappelle, un acte architectural dont le but premier consiste en une matérialisation de la mémoire qui ancre les souvenirs et les rites qui leur sont associés (Voisin 2018). La formalisation dans la pierre, dans les phases les plus anciennes de la période antique, traduit une volonté d’établir dans le paysage de la ville et des territoires qui en dépendent des relais mémoriels puissants pour imposer une structuration topographique pérenne, en recourant pour ce faire à des matériaux défiant le temps bien au-delà des vies terrestres de leurs concepteurs/réalisateurs/utilisateurs (Marot 2010). Cette pratique se manifeste plus particulièrement dans le cadre des rites religieux, la formalisation des lieux de culte engendrant, sous toutes les latitudes, des registres monumentaux qui dépassent généralement, en dimension et en qualité, l’architecture vernaculaire environnante. Cette structuration spécifique traduit la nécessaire intégration d’un principe général enveloppant, la puissance du ou des dieux par ce qu’ils représentent, et elle exige un cadre extraordinaire : les espaces privilégiés des théophanies collectives unissant le monde des hommes au cosmos sont une projection des mécanismes anthropologiques du surnaturel perçu (Augé 1982). Le temple est ainsi un point d’équilibre entre la matérialité de la vie des hommes et les représentations nécessairement magiques qu’ils se font du temps et de l’espace ; sa puissance médiatrice favorise le dialogue du groupe concerné avec ses puissances tutélaires, comme l’éventuel retour des dieux vers les hommes ; le lieu de culte devient alors le point d’arrivée polarisé d’un canal métaphorique privilégié, rendant au monde sa cohérence perdue ou dégradée grâce à une porosité réel/surnaturel (fig. 1).

Fig. 1. Menhir adossé à la façade ouest de la cathédrale Saint-Julien du Mans, Sarthe. Geste magique avec apposition des mains, 2014.

Fig. 1. Menhir adossé à la façade ouest de la cathédrale Saint-Julien du Mans, Sarthe. Geste magique avec apposition des mains, 2014.

© C. de Mecquenem.

4La richesse du vocabulaire architectural ou sculpté mis en œuvre dans ce cas ne connaît aucune limite, les vestiges préhistoriques fondant jusqu’à notre époque une lignée sans rupture. En effet, les lieux de culte les plus anciens créent un cadre monumental où les dispositions des blocs décrivent une enveloppe construite, apte à recevoir les rituels unissant les forces tutélaires et les hommes aux puissances créatrices et destructrices qui les englobent. Les créateurs de ces architectures ont développé un langage esthétique d’une richesse infinie revêtant des formes complexes et accueillant sur les surfaces disponibles des représentations humaines, animales ou symboliques.

5Ainsi, dès la préhistoire, s’est instauré un rapport au sacré grâce à la médiation architecturale et aux décors sculptés et peints qui condensent dans des espaces restreints l’ensemble des représentations du monde des communautés humaines. Les décors pariétaux les plus anciens expriment ce nécessaire dialogue entre le monde réel et les sphères de la perception, des émotions et des représentations qui constituent des constantes anthropologiques. Cette ontologie du sacré a trouvé les surfaces dépositaires de la dialectique hommes/monde/animaux au fond de grottes profondes, le caractère chtonien des lieux garantissant son efficacité.

6De telles réalisations se distinguent souvent par leur parfaite adaptation aux reliefs naturels, dont la topographie est mise à profit par les peintres et les sculpteurs afin d’insuffler le maximum de vie aux images animales et humaines qu’ils mettent en scène dans de véritables tableaux illustrant leur maîtrise artistique totale. Dans ce cadre spécifique, la pratique du remploi se manifeste souvent : les dessins se recouvrent volontairement, les artistes trouvant des points d’articulation aux multiples figurations ; loin de les amoindrir, accumulations et contacts décuplent les capacités représentatives et surnaturelles des différentes scènes imbriquées ou superposées (Pinçon 2008).

7Ces trop rares décors parvenus jusqu’à nous occultent souvent la création associée aux habitats, dont témoigne la frise miraculeusement conservée du Roc-aux-sorciers à Angles-sur-l’Anglin (Vienne). Ces sculptures attestent aussi la qualité des dialogues entretenus entre l’œuvre, ses auteurs et ses destinataires, qui pouvaient la lire et la recevoir. Le processus d’appropriation par contact physique ou visuel concourt en effet à l’élaboration d’espaces mentaux singuliers, individuels ou collectifs, qui sont eux-mêmes aptes à accueillir, reproduire, réélaborer, modifier à l’infini les formes initialement perçues (Merleau-Ponty 1945).

8Une telle mécanique mentale associative et créatrice, si bien mise en évidence par Michel Fauconnier (1984) et Mark Turner (2000), a été récemment prolongée dans le champ du langage par Jean-Michel Fortis et Gilles Col (2018). Appliquée à celui des arts visuels, elle aide à comprendre le dialogue qui se noue entre l’œuvre et l’individu qui la regarde. Il joue pour lui un rôle crucial quant à la mise en place d’espaces psychiques soutenus par des piliers métaphoriques, ces derniers étant constitués par des « monuments » ou des représentations qui, de façon privilégiée, en permettent l’élaboration progressive. Un tel constat s’appuie sur la porosité humaine à l’œuvre architecturale par le biais du rapport primordial à l’enveloppe, la matrice maternelle formant notre point d’origine consubstantielle, l’ensemble de notre existence étant inconsciemment consacré à la recherche sans fin du bain amniotique primitif (Quignard 1994 ; Haag 2004). Ce moteur de notre rapport au monde est repérable dans le domaine architectural et, de façon paroxystique, dans l’expression monumentale religieuse, où la succession des enveloppes imbriquées les unes aux autres contribue à des topographies protectrices complexes enserrant les pièces maîtresses, fondatrices et supports du culte. Que l’on songe, par exemple, aux pratiques chrétiennes des reliques : les corps saints sont enfermés dans des sarcophages, eux-mêmes contenus dans un abri (memoria, martyrium…), lui-même enveloppé dans une crypte, elle-même intégrée à une église superposée, elle-même protégée par des églises et chapelles secondaires, elles-mêmes entourées d’une enceinte que renforcent des tours et des portes fortifiées et qui englobe souvent d’autres chapelles, l’ensemble étant encore complété par d’autres lieux de culte, d’autres défenses et divers monuments (calvaires, statues protectrices, édicules multiples) disséminés aux environs dans un rayon plus ou moins large (Pagan 2007).

9L’existence de phénomènes analogues, repérables dans les trois religions du Livre ou le bouddhisme, a été confirmée par l’analyse structurale des mythes des peuples amérindiens (Lévi-Strauss 1958).

10Mais le sacré doit aussi pouvoir circuler selon des règles particulières qui, dans le cadre chrétien, privilégient le son (les chants, les cloches), la statuaire, les décors peints et enfin la forme architecturale elle-même, la silhouette du lieu de culte constituant à elle seule une marque définitive sur les paysages environnants.

11Ce paradigme est directement et de façon encore plus sensible retranscrit, dans un autre registre, par l’habitation, la maison ou l’appartement, jusqu’à la chambre, ces lieux étant les outils de projection indispensable à l’homme (Perrot 2009). La description de François Jacob dans son roman autobiographique La statue relate ce lien si particulier où le personnage principal s’approprie chaque matin progressivement les différentes parties de son corps, puis sa chambre, puis son appartement, pièce après pièce, puis son immeuble, puis sa rue, puis sa ville, puis sa région, puis son pays entier, puis les mers et les océans, puis le monde, processus prélude à son lever (Jacob 1987).

12Notre construction, adossée à la « maison », confère à ces lieux où nous avons grandi une charge spécifique prépondérante car ces habitations ont contribué de façon si décisive à notre personnalité qu’un processus d’identification des espaces psychiques individuels à ceux de l’habitat considéré est souvent mis en avant par les auteurs relatant ces « expériences ». Nathalie Heinich évoque dans Maisons perdues cet impact archi-déterminant de ces lieux vivants et de leurs souvenirs qui l’habitent toujours, sans doute bien plus qu’elle ne les a elle-même habitées (Heinich 2013). Didier Anzieu dans Construire/détruire relate son sentiment de praticien psychiatre qui rétrospectivement relie de façon stricte la configuration topographique de la ville de Melun, dont enfant il habitait les hauteurs, rue Saint-Barthélemy, avec ses choix de vie qui l’ont conduit à l’endroit où il formule cette remarque (Anzieu 1996).

13Au sein des deux configurations que constituent les sphères du profane et du sacré, la présence de relais permanents matérialisant les liens qu’elles entretiennent, qui en permettent l’ouverture ou encore qui les amplifient, est éminemment nécessaire. C’est dans ce cadre qu’il faut, à notre sens, envisager les multiples facettes de la pratique des remplois, pour comprendre leurs motivations profondes restées majoritairement inconscientes, puisque directement reliées à des causes existentielles.

Le lien entre la pierre et la chair

14Le processus de modelage des matériaux débute par le façonnage des premiers outils préhistoriques. Il procède d’une projection mentale préalable qui est au fondement de la culture humaine, même si elle est repérable dans de nombreuses sociétés animales. Mise en œuvre via le cerveau, le corps et la main, elle produit en miroir une gestuelle induite par l’outil. Une démarche analogue est perceptible dans l’aménagement des habitats paléolithiques, à travers l’emploi de pierres pour délimiter et compartimenter l’espace, surhausser et paver les sols, entourer les cuvettes des foyers, etc.

15Par la suite, des représentations sculptées anthropomorphes associant des images, féminines ou masculines, à des matériaux pérennes ont ouvert une nouvelle dimension aux regards portés sur l’œuvre réalisée, un miroir psychique déformant constituant une mise en abyme où loger et développer un espace individuel échappant potentiellement à tout contrôle social.

16En parallèle, l’élaboration des premières sépultures a établi naturellement un corollaire entre la chair et la pierre, ouvrant la voie à la gestion post-mortem des os du squelette préservés grâce au processus d’accompagnement du défunt.

17L’entremêlement du monument et des corps des défunts, dont la mémoire est ainsi « éternellement » préservée, concourt à cette dynamique, et l’expression architecturale des sépultures collectives néolithiques relève des mêmes processus que l’organisation paroissiale chrétienne, qui porte à un point culminant la fusion des corps et des maçonneries. L’intimité des chairs, des os et des pierres est ici totale, le monument « Église » assurant dans l’aire sacrale du cimetière le bon déroulement d’une résurrection temporaire des corps, prélude à la réunion des chrétiens avec leur créateur dans la Jérusalem céleste. Ces rites architecturalement polarisés se déroulent sous l’égide de puissants intercesseurs dont les reliques rayonnantes diffusent des ondes bénéfiques au travers des architectures qui leur sont consacrées mais aussi des matériaux qui les constituent et emmagasinent ces énergies.

18L’ajout progressif de statues aux fonctions identificatrices, protectrices et apotropaïques, renforce encore la médiation monumentale de l’architecture funéraire, en ouvrant aux vivants la possibilité de « dialoguer » avec les personnages défunts proposés en modèles (Trivellone 2014). La perpétuation de leur souvenir à travers des représentations façonnées dans l’argile, le bois, la pierre ou le métal fonde les bases formelles d’une dialectique de la mémoire avec le présent. Son amplification au cours des siècles a multiplié les occurrences, chaque génération assimilant tout en les interprétant les représentations léguées par les générations précédentes et influençant à son tour celles des générations suivantes (Bartholeyns, Bourin & Dittmar 2018).

19Ce processus en boucle impacte au quotidien notre psyché, nourrie voire saturée par ces images, contribuant ainsi à la mise en place d’un paysage métaphorique en forme de kaléidoscope historique, la statue d’un soldat de la Première Guerre mondiale coexistant avec celle d’une sainte du xive siècle ou avec l’image d’un mannequin placé dans la vitrine d’un magasin contemporain (fig. 2, 3).

Fig. 2. Monument aux morts de la Grande Guerre (1914-1918), Mur-en-Barrez, place de Monaco, Aveyron (xxe siècle).

Fig. 2. Monument aux morts de la Grande Guerre (1914-1918), Mur-en-Barrez, place de Monaco, Aveyron (xxe siècle).

© C. de Mecquenem.

Fig. 3. Châlons-sur-Saône (Saône-et-Loire), mannequin féminin déshabillé dans une vitrine commerciale.

Fig. 3. Châlons-sur-Saône (Saône-et-Loire), mannequin féminin déshabillé dans une vitrine commerciale.

© C. de Mecquenem.

20La transgression des matériaux, via l’élaboration formelle des représentations humaines, relève donc d’un phénomène universel et trouve de très nombreuses occurrences dans des sphères chrono-culturelles variées, de la Rome antique aux mondes amazoniens (Casas 2014).

Les remplois

21Le choix du remploi est un acte délibéré qui jette un pont entre un passé voué à une disparition certaine causée par un nouveau projet et un futur promis par le nouvel objet ; il se concrétise au présent, point de jonction unifiant le temps à travers un continuum matériel qui permet la recomposition ou l’évocation partielle des espaces architecturaux ou des objets concernés (Zink 2009). La reformulation des idées d’un texte constitue une autre forme de remploi ; cette démarche consubstantielle à l’écriture et à la lecture fonde des pans entiers de la culture, en générant un dialogue inépuisable par des allers-retours incessants (Boureau 2009).

22Par ailleurs, l’acte du remploi revêt un caractère banal pour des sociétés antérieures à l’économie de marché contemporaine : le fragment de métal retravaillé, la pièce de bois replacée dans une charpente, le tissu réutilisé dans une nouvelle composition participent d’une gestion quotidienne de ressources souvent limitées. Loin des considérations religieuses et longtemps délaissés par les chercheurs, ces humbles matériaux remis en circuit jusqu’à leur disparition finale forment sans aucun doute la part la plus importante des remplois. Toutefois, ils illustrent aussi un mécanisme psychique majeur reliant le passé au présent via la remise en forme d’un objet, démarche étant d’autant plus prégnante qu’elle demeure en grande partie inconsciente. Ainsi, la conservation d’un bijou familial transmis par héritage fonde-t-elle une relation spécifique avec nos aïeux, les reliques personnelles assurant le passage de témoins entre les générations (Olivier 2008).

23La conjonction du passé et du présent se déroule à l’intérieur d’un espace psychique particulier, créé et structuré par l’intégration de volumes architecturaux visuellement ou émotionnellement perçus. Devenus « intérieurs », ces édifices nous « construisent » bien au-delà de la volonté de leurs commanditaires et de leurs destinataires passés ou présents, la mémoire des lieux acquérant de fait une autonomie efficiente dans la longue durée.

La transgression chair/pierre, articulation fondamentale de la manipulation du sacré

24La formalisation, dans des matériaux divers, de figures destinées à représenter le passé (les défunts) ou le surnaturel (dieux, déesses, intercesseurs…) engendrent le déploiement de nombreux artifices relevant d’une manipulation du sacré. Ils visent à faire éclore une nouvelle image mentale dans la psyché, pour qu’elle accueille la nouvelle proposition. Par glissement, les matériaux bruts constitutifs de l’objet médiateur deviennent en partie dépositaires de la volonté de leurs producteurs, ce qui induit de façon subtile une variation de leur statut (Sansterre 2015 ; Dent 2017 ; Dunand 2018). Ce glissement est souvent d’autant plus facile si l’objet en question est constitué à partir de matériaux rares, propices au franchissement magique grâce à leur pureté, leur valeur ou tout autre caractère le démarquant des artéfacts profanes courants.

25Cette manipulation du sacré s’exprime différemment selon les contextes mais elle constitue invariablement, par un double mouvement de condensation et d’irradiation, des objets chargés d’une puissance surnaturelle et éminemment transgressifs. Que l’on songe par exemple aux Genizoth juives du xixe siècle récemment fouillées. Ces lieux de relégation d’objets rituels ou sacrés concentrent une quantité d’artéfacts hétéroclites (Decomps 2016). La matérialisation du divin dans le corps qui, au sein du judaïsme, justifie les catégories du pur et de l’impur, explicite en partie ces pratiques, le contact physique entraînant un changement de statut immédiat des objets concernés, la médiation du divin par le texte retirant toute charge sacrale à l’édifice synagogue.

26Pour les chrétiens, les reliquaires, les autels ou encore les matériaux remployés dans et autour des sanctuaires leur confèrent une polarité surnaturelle primordiale : le rite eucharistique qui réitère l’incarnation divine sur la table de l’autel disposé dans le chœur sanctifie l’espace, les ouvertures de l’édifice-église en permettent la diffusion par irradiation, les autres églises situées à proximité s’en faisant les relais amplificateurs (Baschet 2016 ; Lauwers 2012).

27Ici, la réutilisation de matériaux en contact direct avec le sacré, via le rayonnement de la présence divine, accentue la force surnaturelle du rite, le pont vers les puissances tutélaires chrétiennes s’en trouvant proportionnellement renforcé.

Des matériaux qui se font chair : la statue peinte, ultime transgression formelle…

28La dernière scène du film Les Visiteurs du soir (Marcel Carné, 1942) raconte la fin tragique des deux personnages centraux, transformés en pierre par le diable faute d’avoir respecté leur serment ; toutefois, leur cœur continue de battre, défiant les puissances maléfiques. En sens inverse, les rites entourant les figurations sculptées ont généré une virtuosité technique et esthétique sans limite destinée à insuffler le vivant surnaturel incarné dans le bois, la pierre ou le métal (Sáenz-López Pérez 2011 ; Michel d’Annoville & Rivière 2016).

29L’évolution de la statuaire vers un plus grand réalisme et l’élaboration de normes techniques constituent une rupture dans les représentations sculptées, en créant une dépendance aux formes.

30Notre rapport au monde est de nature religieuse, surnaturelle. Il est donc nécessairement transgressif, cette constante étant déterminée par nos origines, souvenirs de l’enveloppe primordiale qu’il nous faut quitter pour toujours à la naissance, pour sans cesse vouloir y retourner ensuite.

31Dans cette configuration, la médiation monumentale et les figurations sculptées jouent le rôle majeur d’éléments structurants primordiaux, en maintenant des canaux métaphoriques qui connectent nos psychés, peuplées de mondes imaginaires, eux-mêmes relayés par des lieux réels où certaines pierres chargées de pouvoirs magiques amorcent ces dialogues intérieurs (Bouffartigue 2007).

32Au sein de ces dynamiques, remplois et spolia jouent un rôle central. En effet, ils réunifient en un même ensemble le passé et le présent autour d’une corporalité et d’une gestuelle commune, restaurant ainsi une filiation perdue. C’est pourquoi l’intégration de sculptures anciennes, de colonnes, d’inscriptions ou de statues forme une catégorie spécifique au sein des remplois, manifestant pour les temps éloignés et proclamant une permanence propice au déroulement des rites religieux accueillis dans une enveloppe magique (Kinney 2011 ; Thuno 2014 ; Niewöhner 2018 ; Mitchell 2017) ; (fig. 4).

Fig. 4. Clocher-porche de l’ancienne abbatiale de Gellone à Saint-Guilhem-le-désert (Hérault, xiie siècle) et buste féminin antique remployé (moulage) (original attribuable au ier siècle ap. J.-C.).

Fig. 4. Clocher-porche de l’ancienne abbatiale de Gellone à Saint-Guilhem-le-désert (Hérault, xiie siècle) et buste féminin antique remployé (moulage) (original attribuable au ier siècle ap. J.-C.).

© C. de Mecquenem.

33Au-delà, l’empreinte des paysages monumentaux contribue à la formulation de topographies mentales qui, à l’exemple des maisons où nous avons grandi, déterminent nos actes réels et imaginaires : faisant de chacun de nous une émanation du passé, elles le relient au présent en connectant nos corps aux représentations qui les habitent (Perrot 2009).

34D’un point de vue culturel, et inévitablement historique, la charge sacrale des blocs remployés illustre le parallèle entre la chair et la pierre, les miracles des statues vivantes ou des vivants statufiés exprimant la trame inconsciente d’une transcendance qui unit, dans toutes les communautés, chaque être vivant au minéral qui l’entoure (Perelman 1994 ; Sennett 2001).

35Loin de n’être qu’une matérialisation du passé dans un présent, les remplois révèlent une perception inconsciente de la matière dont les contours, par un double effet structurant et limitatif, nous fournissent les cadres de nos enveloppes corporelles et psychiques, ces blocs épars ou concentrés menant vers nos ancêtres comme vers nos enfances, où les murs des temps jadis ont tant contribué à notre édification.

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Bibliographie

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Menhir adossé à la façade ouest de la cathédrale Saint-Julien du Mans, Sarthe. Geste magique avec apposition des mains, 2014.
Crédits © C. de Mecquenem.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10117/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 3,4M
Titre Fig. 2. Monument aux morts de la Grande Guerre (1914-1918), Mur-en-Barrez, place de Monaco, Aveyron (xxe siècle).
Crédits © C. de Mecquenem.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10117/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 3,8M
Titre Fig. 3. Châlons-sur-Saône (Saône-et-Loire), mannequin féminin déshabillé dans une vitrine commerciale.
Crédits © C. de Mecquenem.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10117/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 2,7M
Titre Fig. 4. Clocher-porche de l’ancienne abbatiale de Gellone à Saint-Guilhem-le-désert (Hérault, xiie siècle) et buste féminin antique remployé (moulage) (original attribuable au ier siècle ap. J.-C.).
Crédits © C. de Mecquenem.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10117/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 1011k
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Pour citer cet article

Référence papier

Claude de Mecquenem, « Le remploi, la chair, la pierre, des matériaux et des gestes »Les nouvelles de l'archéologie, 160 | 2020, 46-51.

Référence électronique

Claude de Mecquenem, « Le remploi, la chair, la pierre, des matériaux et des gestes »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 160 | 2020, mis en ligne le 09 novembre 2020, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/10117 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.10117

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Auteur

Claude de Mecquenem

Inrap Centre – Île-de-France, Cnrs/École pratique des hautes études (Ephe) – Umr 8584 Lem « Laboratoire d’études sur les monothéismes », nouvelle Gallia Judaïca.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

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