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Connaissance du fait monumental religieux en milieu urbain

L’apport de l’archéologie à travers l’exemple du quartier Saint-Jean et du monceau Saint-Gervais (Paris, IVe arr.)
Véronique Soulay
p. 40-45

Résumés

La rive droite de Paris connaît au Moyen Âge un développement spectaculaire. À partir du xiiie siècle, elle prendra le titre de « Ville », centre économique et financier, « La Cité » est attribué à l’île rassemblant les organes des pouvoirs politiques et religieux et « l’Université », rive gauche, se couvre de collèges. Au regard de l’histoire de l’urbanisation de la rive droite, la question des liens et des interactions entre phénomène urbain et fait religieux prend alors tout son sens, au sein d’un espace en constante mutation. Resserrer l’objectif sur les quartiers Saint-Jean et du monceau Saint-Gervais permet d’exploiter au mieux les données archéologiques issues de grandes fouilles parisiennes et d’évaluer l’apport significatif de l’archéologie à la connaissance des différentes formes du fait religieux en ville au Moyen Âge.

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Index géographique :

Paris, France

Index chronologique :

Moyen Âge
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Texte intégral

  • 1 Monticules naturels qui, à Paris, atteignent 34 à 35 mètres d’altitude, ce qui leur permet d’être à (...)
  • 2 Paris, Bibliothèque historique de la ville de Paris [Bhvp], Papiers Vacquer, ms. 222, D. 1. [ci-apr (...)

1L’étude globale de la rive droite de Paris, à la lumière de toutes les sources disponibles, textuelles, iconographiques et archéologiques, a révélé de nombreuses situations d’implantation du fait monumental religieux et des usages inattendus (Soulay 2014). Pour les périodes les plus hautes comme pour le cœur du Moyen Âge, les fouilles et découvertes archéologiques permettent d’invalider, de préciser et, parfois, de devancer la seule analyse documentaire. Si l’on doit restreindre le champ d’investigation aux sources archéologiques dans une perspective pluridisciplinaire, le quartier – au sens spatial du terme – Saint-Jean et du monceau Saint-Gervais est un exemple tout à fait approprié. En effet, le monceau1 est particulièrement bien documenté par une grande fouille (Valencia 1993-1994, 1996) – ce qui est rare pour Paris en raison de la densité urbaine, de l’exploitation des sous-sols, des grands remaniements du xixe siècle et de l’inégale susceptibilité archéologique – et par de nombreuses découvertes2 fortuites, effectuées notamment dans la seconde moitié du xixe siècle par Théodore Vacquer (1824-1899), inspecteur au service historique de la ville (fig. 1). En outre, une partie de la voirie et de la maille parcellaire anciennes est conservée et l’église Saint-Gervais, à l’origine du développement du quartier, est toujours en élévation, bien qu’elle ait été maintes fois modifiée et reconstruite depuis sa fondation.

Fig. 1. Plan général du quartier Saint-Jean et du monceau Saint-Gervais à Paris. Localisation des découvertes archéologiques sur le plan de E. Verniquet (Projet Alpage).

Fig. 1. Plan général du quartier Saint-Jean et du monceau Saint-Gervais à Paris. Localisation des découvertes archéologiques sur le plan de E. Verniquet (Projet Alpage).

© Alpage - L. Hermenault - E. Lallau, H. Noizet – Archives nationales

La ville religieuse au haut Moyen Âge, l’îlot Saint-Gervais

  • 3 La dédicace identique n’en étant pas un élément décisif, si l’on en croit l’exemple de l’oratoire S (...)
  • 4 Papiers Vacquer, ms. 222, D. 1.
  • 5 En 1837, un sarcophage à décors rue des Barres [Papiers Vacquer, ms. 222, fol. 42] ; en 1895 des sé (...)

2À la période antique, la ville est concentrée sur l’île et la rive gauche. Le réseau urbain de la rive droite est limité à la prolongation des axes nord/sud de la rive gauche, les cardines, et ses premières infrastructures, dans la définition admise en milieu urbain d’installations collectives réalisées au sol et permettant l’exercice des activités humaines (Gauthiez 2003 : 128), sont religieuses. Ce sont les fondations mérovingiennes de Saint-Gervais et de Saint-Germain-l’Auxerrois, remontant à la fin du vie ou au début du viie siècle. Venance Fortunat (v. 530-609) rapporte que l’évêque Germain (496-v. 567/576), en visite à Saint-Gervais-Saint-Protais, conseille à un aveugle de s’allonger entre l’autel et les reliques des saints pouvant intercéder pour sa guérison. Une autre fois, alors qu’il se rend à la basilique pour y prier, il trouve les portes fermées (Fortunat 1920, 65 : 405-406 et 411). L’aristocrate Erminethrudis fait un don à cette basilique, entre la fin du vie siècle et la première moitié du viie siècle (Chartae latinae antiquiores 1981-1982 : 72-79 ; Laporte 1986). Cependant, les textes sont muets quant à la localisation et à l’architecture de ce premier lieu de culte, l’archéologie faisant seule le lien avec l’édifice actuel3. Les terres cuites architecturales, et notamment les tuiles, découvertes place Baudoyer proviennent peut-être du couvrement de la première église (Valencia 1993-1994). Croquée par Théodore Vacquer, une antéfixe en forme de croix et surmontée de deux oiseaux pourrait en constituer une partie du décor4. La vaste nécropole qui entourait l’actuelle église Saint-Gervais prouve que celle-ci n’a pas changé d’emplacement. Elle est attestée par de nombreuses sépultures – essentiellement des sarcophages de plâtre trapézoïdaux attribuables à l’antiquité tardive et à l’époque mérovingienne – mises au jour à plusieurs reprises dans le secteur du monceau Saint-Gervais5. Les données rassemblées par Théodore Vacquer ont été précisées par les fouilles de la place Baudoyer en 1993 (fig. 2) et par celles menées en 2002 à l’emplacement du mémorial du martyr juif inconnu, à l’angle des rues Geoffroy-l’Asnier et du Grenier-sur-l’eau (Valencia 1993-1994 et 1996 ; Peixoto 2002). Les limites observables de cette nécropole ont été repérées à l’est vers les rues Vieille-du-Temple et Geoffroy-l’Asnier, à l’ouest rue Lobau, au sud rue des Barres, vers le quai de l’Hôtel-de-Ville, et au nord au milieu de l’actuelle place Baudoyer. Elles permettent d’observer un phénomène d’implantation urbaine commun à Paris : les fondations religieuses du haut Moyen Âge fixent un habitat et un réseau viaire secondaire qui sert à leur desserte (Soulay et al. 2013 ; Barbier et al. 2014). Loin d’être un sanctuaire isolé, la nécropole, dans son extension septentrionale, est bordée dès l’antiquité tardive et durant la période mérovingienne par un secteur d’habitat réoccupé jusqu’au xiiie siècle. Selon Luis Gonzalo Valencia, l’archéologue en charge des fouilles de la place Baudoyer, la nécropole aurait été séparée de l’habitat par une clôture dont l’empreinte en négatif est nettement perceptible dans le sous-sol, sauf au plus près de l’église où elle n’était pas aussi claire.

Fig. 2. Plan général des fouilles de la place Baudoyer.

Fig. 2. Plan général des fouilles de la place Baudoyer.

© Service régional d’archéologie, Paris IVe arrondissement, place Baudoyer, document final de synthèse, sous la direction de Luis G. Valencia, Afan, Cvp, septembre 1993-février 1994, 1996.

  • 6 Paris, Dhaap, Cvp, dos. 541.

3Au début de l’époque carolingienne, l’habitat se resserre au sommet du monceau, recoupant ainsi les strates des sépultures mérovingiennes. Ce resserrement ne semble pas être un effet de site dû à la proximité de la Seine et à ses crues régulières mais plutôt une réponse aux invasions normandes du ixe siècle. Il révèlerait la présence d’une enceinte protégeant le monceau dès cette époque, voire antérieurement, l’habitat se regroupant à l’abri au plus près du sanctuaire. Les trous de poteaux de sections importantes découverts sur le site de la place Baudoyer pourraient appartenir à ce type d’ouvrage ; des traces similaires ont été observées en 1982 place de l’Hôtel-de-Ville, le long de la rue de Rivoli6.

4La littérature grise a repris sans preuve l’hypothèse de la destruction des sanctuaires de la rive droite. L’archéologie ne confirme pas cette théorie, voire l’invalide. En effet, la possibilité d’une enceinte, la persistance d’un habitat, l’absence de strates de destruction ou d’abandon confortent plutôt l’hypothèse inverse d’une préservation de Saint-Gervais face aux raids. Un autre argument peut être avancé en ce sens : l’église est nommée plusieurs fois dans les possessions parisiennes de l’abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, à la fin du ixe siècle (Lasteyrie 1887 : 72, n° 54 et 103, n° 75) ; elle est donc toujours en élévation à cette époque.

5L’enceinte de Saint-Gervais serait donc antérieure à l’enceinte urbaine des xe-xie siècles (Noizet 2013 ; Derieux 1998) (fig. 1) et enfermerait uniquement le monceau. Elle est décelable dans la voirie puisqu’elle se retrouve dans le tracé des rues de Jouy, Saint-Antoine et du Chevet-Saint-Gervais, contournant l’église à l’est pour rejoindre la porte Baudoyer et du Pourtour (fig. 1). À l’intérieur de ce tracé, les rues des Barres, du Grenier-sur-l’Eau, Geoffroy-l’Asnier et de l’Hôtel-de-Ville se formèrent certainement à partir de la seconde moitié du vie siècle, pour desservir la basilique : elles sont parfois attribuées à l’antiquité tardive, où elles auraient été tracées pour organiser le parcellaire d’un faubourg artisanal et commerçant, mais les fouilles archéologiques n’ont rien révélé de tel. Il est ainsi probable que l’accès de la porte Baudoyer, attesté par les sources pour l’enceinte urbaine des xe-xie siècles, a existé dès les siècles précédents dans l’enceinte du monceau Saint-Gervais.

L’organisation paroissiale, entre Saint-Gervais et Saint-Jean (xie-début du xiiie siècle)

6Dans l’espace réduit du monceau, les données archéologiques nous éclairent également sur la naissance des paroisses de Saint-Gervais et de Saint-Jean-en-Grève. Le réseau paroissial est bien le maillage originel d’une organisation administrative urbaine (à Paris, l’administration fiscale organisée en censives reprend la carte des paroisses). La communauté urbaine de ce quartier est fondée réellement vers 1033, lorsque Galeran, comte de Melun et seigneur du fief du Monceau Saint-Gervais, dote le prieuré Saint-Nicaise de Meulan des églises Saint-Gervais et Saint-Jean quae sunt Parisius in vico qui dicitur Greva (Brochard 1938 : 27) – donation confirmée en 1141 par une charte de son petit-fils. Cet acte de 1033 est la première mention de l’église de Saint-Jean-en-Grève, pourtant souvent citée dans la bibliographie parisienne comme le baptistère de la basilique mérovingienne Saint-Gervais.

  • 7 Paris, Archives nationales (AN), plan de Verniquet (1785), N III Seine 600/1.
  • 8 Papiers Vacquer, ms. 222.

7L’emplacement de l’église Saint-Jean, vendue le 7 janvier 1800 pour être démolie, est aujourd’hui occupé par la partie centrale de l’Hôtel de Ville, du côté de la rue Lobau7 (IVe arr.). Les deux églises étaient à peine séparées par une rue (fig. 1). Cependant, aucun indice ne corrobore l’hypothèse du baptistère, et les découvertes faites en avril 1844 par Théodore Vacquer, lors du percement de la rue Lobau, dans les fondations de la section nord-est du chevet de l’église, ne sont pas antérieures au xiiie siècle8.

  • 9 Paris, AN, L 663, n° 10.

8Pour expliquer la proximité de ces deux églises sur la même paroisse au début du xie siècle, on peut avancer l’hypothèse suivante : la chapelle Saint-Jean pourrait avoir été une succursale de Saint-Gervais-Saint-Protais pour les habitants isolés à l’extérieur des murs de l’enceinte protégeant le monceau avant que, peu de temps après la construction de la nouvelle enceinte de Paris, sur ordre de Philippe Auguste (1165-1223), elle ne soit érigée en paroisse en 1212 par Pierre de Nemours (Ϯ 1220), évêque de Paris. Son ressort fut alors démembré de celui de Saint-Gervais avec le consentement de l’abbé du Bec et du prieur de Saint-Nicaise de Meulan, dont dépendaient les deux églises9.

9Le cimetière paroissial est connu par les textes. Le Vieux cimetière Saint-Jean était limité au nord par la rue de la Verrerie, au sud par la rue Pernelle, la place de l’Hôtel-de-Ville à l’ouest et la place Baudoyer à l’est. Les archéologues l’ont en partie exploré au nord de la place Baudoyer, vers la rue de Rivoli. Le mobilier issu d’une cinquantaine de tombes remonterait au xiie siècle (Valencia 1993-1994 : 26-27). Ces découvertes alimentent deux hypothèses. Soit le cimetière Saint-Jean existait déjà au xiie siècle, avant l’érection en paroisse de l’église du même nom, soit il s’agit d’un lieu d’inhumation pour les habitants du monceau qui fait la transition entre la nécropole mérovingienne Saint-Gervais (ive-ixe siècle) et celle du cimetière Saint-Jean proprement dit (xiiie siècle). Ces nécropoles, séparées par un réseau de caves médiévales (ibid. : fig. 17), sont en tout cas clairement distinctes, le mobilier qui en est issu montrant un écart de quatre siècles entre l’une et l’autre (fig. 2).

La densité urbaine et l’enchevêtrement des espaces (xiiie-xive siècles)

10Au cœur du Moyen Âge, les solutions architecturales adoptées pour le fait monumental religieux et perceptibles dans la trame urbaine sont multiples. Rive droite à Paris, elles répondent aux différents usages et à trois contraintes majeures liées à la situation parcellaire, aux ressources financières de la communauté et à l’intégration nécessaire de l’ensemble des éléments liés à la fonction religieuse de l’édifice (Soulay 2014, vol. I : 267-290). Trois sortes de relations entre constructions religieuses et civiles sont observables à l’échelle de la parcelle : l’édifice perturbe la maille parcellaire, il est contraint par celle-ci ou bien parasité par le bâti alentour (Couzy 1977). L’archéologie éclaire alors sur les intentions et précise la chronologie. Par exemple, pour les deux cas étudiés au monceau Saint-Gervais, le cimetière Saint-Jean et le Temple, les données archéologiques révèlent les projets et les changements de fonction urbaine plusieurs décennies avant la validation officielle par la rédaction d’actes.

  • 10 Aaphp [Archives de l’Assistance publique Hôpitaux de Paris], 392, H. 1808 : 8 février 1293, donatio (...)
  • 11 Paris, Bhvp, Gr A 69 a-b : plan de Truchet et Hoyau, dit plan de Bâle, 1552-1159 : sur le plan ment (...)
  • 12 Voir la carte des paroisses d’après les rôles de la Taille vers 1292 (Friedmann 1959).
  • 13 Paris, AN, L 663, n° 10. Saint-Jean-en-Grève, 1227-1789.
  • 14 Paris, AN, S 3402. Saint-Jean-en-Grève, titres de propriétés, 1259-1792.
  • 15 Paris, Bhvp, 4-PLA-1155 (RES), Plans de Paris, Verniquet, feuille minute 4e arr. Marché du cimetièr (...)

11La proximité de la place de Grève et l’importante fréquentation de la voie Saint-Antoine, au cœur économique et marchand de Paris au xive siècle, entraîne la récupération de surfaces non bâties dans ce quartier anciennement et densément peuplé. C’est le cas du cimetière paroissial de Saint-Jean-en-Grève. Les fouilles révèlent que l’on n’y enterre plus à la fin du xiiie siècle. Les textes confirment ces données archéologiques puisque les archives de l’Hôtel-Dieu de 1271 et 1293 mentionnent la location de maisons et de boutiques sur « la place au vieux cimetière Saint-Jean »10. Pourtant, la fermeture du cimetière et sa nouvelle affectation à un marché ne sont officiels qu’en 1313 (Hillairet 1958 : 88). Seule une croix monumentale rappelle son ancien caractère sacré11 : elle sert probablement de croix de marché comme celles bien connues en Flandres, notamment à Lièges et à Mons, qui assurent la paix durant les négociations commerciales (Pirenne 1895). Les paroissiens de Saint-Jean-en-Grève sont assez aisés pour prétendre à un nouveau lieu d’inhumation privilégié et l’étendue de cette paroisse (Bourlet & Layec 2013 ; Bove & Bourlet 2010) – sur une bande rectangulaire allant de la place de Grève au-delà de l’enceinte de Philippe Auguste au nord, jusqu’à la Couture du Temple12 – justifie l’aménagement d’un nouveau cimetière Saint-Jean. À cet effet, Charles V (1338-1380) fait donation en décembre 1365 d’une place contiguë à l’église Saint-Jean-en-Grève13. Cette place, qui affecte la forme d’un triangle rectangle accolé au clocher nord de l’église, est manifestement trop réduite puisque, dès 1393, Charles VI (1368-1422) crée par lettres patentes un nouveau cimetière à l’emplacement de l’hôtel de Pierre de Craon (v. 1345-1409), seigneur de la Ferté-Bernard, rues du Franc-Murier (aujourd’hui de Moussy) et du Bourg-Tibourg (Lemoine 1927). Après sa tentative ratée d’assassinat du connétable Olivier de Clisson (1336-1407) en 1392 (Autrand 1986), les biens de Pierre de Craon ont été confisqués et ses immeubles rasés. La place devenue vide de son hôtel est donnée le 19 mai 1393 par Charles VI à l’église Saint-Jean pour y installer un cimetière, contre une messe à perpétuité pour lui et son épouse à l’anniversaire de la donation14. Appelé cimetière Verd, il occupe une surface d’environ 430 mètres carrés et il est totalement enclavé. Toutefois, la mémoire du quartier persiste puisque, en 1791, le premier plan de géomètre de Paris réalisé sous la direction de Edme Verniquet signale l’emplacement du « marché du cimetière Saint-Jean »15 (fig. 3).

Fig. 3. Mention du marché du cimetière-Saint-Jean sur la minute du plan de E. Verniquet. BHVP_4_PLA_1155_RES.

Fig. 3. Mention du marché du cimetière-Saint-Jean sur la minute du plan de E. Verniquet. BHVP_4_PLA_1155_RES.

© Ville de Paris / Bibliothèque historique

  • 16 Le Pet-au-Diable était un des trois monolithes de la rive droite dressés depuis le Néolithique fina (...)
  • 17 Voir Étienne 1974. Ce Nouveau Temple s’élevait à l’emplacement actuel du 6, rue des Barres.
  • 18 Paris, AN, S 5544.

12Le deuxième exemple de recalibrage des données chronologiques issues des textes par les découvertes archéologiques révèle également l’enchevêtrement des usages – fonctions religieuse et commerciale – dans ce quartier. La première installation de la communauté du Temple à Paris se fait dès le xiie siècle dans les quartiers Saint-Jean et du monceau Saint-Gervais. En effet, avant 1146, les Templiers s’établissent au chevet de l’église Saint-Jean (Piganiol de la Force 1765 : 341 ; Jaillot 1772-1775 : 32), dans une maison munie d’une tour connue sous le nom de tour du Pet-au-Diable16. Cette propriété, le Vieux Temple, est augmentée en 1152 par une maison située rue des Barres, au chevet de l’église Saint-Gervais (Piton 1911), qui est agrandie à partir d’un don offert en 1272 et prend alors le nom de « Nouveau temple »17. Un acte de 1351 confirme sa fonction commerciale en y mentionnant une chambre où il y a un huis de fer, appelée la « voulte », servant jadis de « comptouer » du Temple18. Cet ensemble immobilier cohérent est complété par un ponton et des moulins sur les bords de la Seine toute proche. Pourtant, le projet d’installation des Templiers plus au nord, dans l’actuel Carreau du Temple, remonte au milieu du xiie siècle. Ces terres alors situées à la périphérie de la ville appartenaient à l’ordre depuis son arrivée à Paris et les données des fouilles des premières années de la décennie 2000-2010 montrent que leur aménagement a débuté dès le milieu du xiie siècle. C’est ce que révèle un système de drainage et d’assainissement mis en place un siècle avant la construction de l’enclos du Temple au cours du xiiie siècle (Davray-Piekolek, Meunier & Charpy 2014).

  • 19 Il s’agit de celles de l’hôtel de Beauvais, anciennement maison de Chaalis, comprenant une cave au (...)
  • 20 Paris, Ville de Paris, Dhaap-Cvp. Casier archéologique 4e-076, Paris IVe arr. Hôtel de Beauvais, 68 (...)
  • 21 Projet de recherche pluridisciplinaire « Sous les pavés, les caves » mené par le centre André Chast (...)

13Ces exemples, pris à différentes époques de l’histoire urbaine de Paris – premières implantations, naissance de la paroisse, spécialisation économique et commerciale d’un secteur – dans cet espace réduit mais sujet à d’importantes mutations, montrent bien l’éclairage apporté par l’archéologie à la connaissance du fait monumental religieux en milieu urbain. Loin de seulement préciser la chronologie imposée par les actes, les données archéologiques se substituent aux textes et montrent l’antériorité de plusieurs décennies des projets et des usages. Plus loin dans la rue Saint-Antoine, à l’est du monceau Saint-Gervais, dès le xiie siècle, plusieurs maisons de ville d’abbayes cisterciennes servent de comptoir pour la vente dans Paris des excédents des domaines hors les murs. Les uniques témoins architecturaux cohérents de cette activité sont conservés dans les sous-sols, ce sont les caves voûtées de ces maisons19. L’archéologie20, et notamment l’archéologie du bâti21, permettent d’identifier les organes architecturaux – arcades sur rue, escalier donnant directement de la rue au cellier – liés à cette fonction originelle en partie commerciale mais aussi d’observer une fonction majoritairement résidentielle à l’aube du xive siècle avec, parfois, la suppression de ces aménagements au profit d’accès aux celliers plus discrets en fond de parcelle (Soulay à paraître).

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Bibliographie

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Valencia, L. G. (dir.). 1993-1994. Paris IVe, place Baudoyer, septembre 1993-février 1994. Paris, Sraif, Afan, Cvp. Inédit.

—. 1996. Paris IVe, place Baudoyer. Paris, Sraif, Afan, Cvp. Inédit.

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Notes

1 Monticules naturels qui, à Paris, atteignent 34 à 35 mètres d’altitude, ce qui leur permet d’être à l’abri des crues de la Seine.

2 Paris, Bibliothèque historique de la ville de Paris [Bhvp], Papiers Vacquer, ms. 222, D. 1. [ci-après : Papiers Vacquer] : anciens cimetières de Paris : sépultures isolées, cimetières romains et mérovingiens ; fouilles de Saint-Gervais, de la Montagne Sainte-Geneviève, de Saint-Germain l’Auxerrois ; décoration des sarcophages mérovingiens.

3 La dédicace identique n’en étant pas un élément décisif, si l’on en croit l’exemple de l’oratoire Saint-Martin et celui du prieuré Saint-Martin à Paris (Picard et al. 1992).

4 Papiers Vacquer, ms. 222, D. 1.

5 En 1837, un sarcophage à décors rue des Barres [Papiers Vacquer, ms. 222, fol. 42] ; en 1895 des sépultures orientées dans une strate plus profonde que celle des sarcophages rue des Barres, à partir du n° 8 de la rue François-Miron au milieu de la rue [Papiers Vacquer, ms. 222, fol. 11-36], et, place Baudoyer quatre sarcophages – trois de plâtre et un de pierre [Papiers Vacquer, ms. 222, fol. 38] ; en 1993, des sarcophages de plâtre avec du mobilier [Valencia, 1993] ; en 1717, 1847, 1928 et 1934, des sarcophages rue François-Miron [Lebeuf 1754-1758 : 79 ; Papiers Vacquer, ms. 222 fol. 37-41 ; Paris, Département histoire de l’architecture et archéologie de Paris (Dhaap), Commission du Vieux Paris (Cvp), dos. 157a ; Dhaap, Cvp, dos. 157b (22 sarcophages dont 16 de plâtre)] ; en 1931 rue du Grenier-sur-l’Eau [Dhaap, Cvp, dos. 178], en 1844 et 1954-1955, rue Lobau [Papiers Vacquer, ms. 222, fol. 40 et 51-62 ; Dhaap, Cvp, dos. 255] ; vers 1847, place Saint-Gervais [Papiers Vacquer, ms. 222, fol. 37, 42, 50-51], rue de l’Hôtel-de-Ville [Papiers Vacquer, ms. 222, fol. 37] et plus au sud sur le site du mémorial du martyr juif inconnu, à l’angle des rues Geoffroy l’Asnier et du Grenier-sur-l’eau [Peixoto, 2002].

6 Paris, Dhaap, Cvp, dos. 541.

7 Paris, Archives nationales (AN), plan de Verniquet (1785), N III Seine 600/1.

8 Papiers Vacquer, ms. 222.

9 Paris, AN, L 663, n° 10.

10 Aaphp [Archives de l’Assistance publique Hôpitaux de Paris], 392, H. 1808 : 8 février 1293, donation à l’Hôtel-Dieu par Agathe de la Savonnerie, bourgeoise de Paris, de 60 sous de rente sur une maison du Vieux cimetière Saint-Jean et de 70 sous de rente sur une maison de la porte Baudoyer : « […] super quo dam domo sita parisius in Veteri cimiterio Beati Johannis, super domo Guillelmi dicti de Grisiaco, contigua grangie que fuit olim Roberti dicti Rossel ex una parte et domibus monasterii Sancti Victoris parisiensis ex alia, que domus se comportat ante et retro et protenditur a veteri cimiterio Sancti Johannis usque ad vicum Charteron, in censiva domini regis […] » (Brièle & Coyecque 1894 : 547, n° 1 032).

11 Paris, Bhvp, Gr A 69 a-b : plan de Truchet et Hoyau, dit plan de Bâle, 1552-1159 : sur le plan mention « cimetiere S.Iehan » et une croix représentée.

12 Voir la carte des paroisses d’après les rôles de la Taille vers 1292 (Friedmann 1959).

13 Paris, AN, L 663, n° 10. Saint-Jean-en-Grève, 1227-1789.

14 Paris, AN, S 3402. Saint-Jean-en-Grève, titres de propriétés, 1259-1792.

15 Paris, Bhvp, 4-PLA-1155 (RES), Plans de Paris, Verniquet, feuille minute 4e arr. Marché du cimetière Saint-Jean.

16 Le Pet-au-Diable était un des trois monolithes de la rive droite dressés depuis le Néolithique final (3400-1800 av. J.-C.). Il se trouvait au chevet de Saint-Jean.

17 Voir Étienne 1974. Ce Nouveau Temple s’élevait à l’emplacement actuel du 6, rue des Barres.

18 Paris, AN, S 5544.

19 Il s’agit de celles de l’hôtel de Beauvais, anciennement maison de Chaalis, comprenant une cave au 68 rue François-Miron et une autre plus tardive au 12 rue de Jouy (IVe arr.) ; de celles de la maison d’Ourscamp, située 44-48 rue François-Miron (IVe arr.) et enfin, des caves de la maison de Preuilly, 9-11 rue Geoffroy-l’Asnier (IVe arr.) (Soulay 2014, vol. II, les monographies).

20 Paris, Ville de Paris, Dhaap-Cvp. Casier archéologique 4e-076, Paris IVe arr. Hôtel de Beauvais, 68 rue François-Miron, Dfs, sous la direction de E. Bouëtiez de Kerorguen, SRA, 2002.

21 Projet de recherche pluridisciplinaire « Sous les pavés, les caves » mené par le centre André Chastel, lauréat « Paris 2030 ».

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Plan général du quartier Saint-Jean et du monceau Saint-Gervais à Paris. Localisation des découvertes archéologiques sur le plan de E. Verniquet (Projet Alpage).
Crédits © Alpage - L. Hermenault - E. Lallau, H. Noizet – Archives nationales
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10077/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
Titre Fig. 2. Plan général des fouilles de la place Baudoyer.
Crédits © Service régional d’archéologie, Paris IVe arrondissement, place Baudoyer, document final de synthèse, sous la direction de Luis G. Valencia, Afan, Cvp, septembre 1993-février 1994, 1996.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10077/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 703k
Titre Fig. 3. Mention du marché du cimetière-Saint-Jean sur la minute du plan de E. Verniquet. BHVP_4_PLA_1155_RES.
Crédits © Ville de Paris / Bibliothèque historique
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10077/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,9M
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Pour citer cet article

Référence papier

Véronique Soulay, « Connaissance du fait monumental religieux en milieu urbain »Les nouvelles de l'archéologie, 160 | 2020, 40-45.

Référence électronique

Véronique Soulay, « Connaissance du fait monumental religieux en milieu urbain »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 160 | 2020, mis en ligne le , consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/10077 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.10077

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Auteur

Véronique Soulay

Docteur en archéologie médiévale

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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