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Paysages, implantation et architecture des monastères cisterciens entre Seine et Rhin du xiie au xviiie siècle

Benoit Rouzeau et Agnès Charignon
p. 33-39

Résumés

La région Grand-Est a compté environ 65 monastères de l’ordre de Cîteaux fondés entre 1115 (Clairvaux ; Ville-sous-la-Ferté, Aube) et avant 1274 (Consolation). Ces abbayes, masculines et féminines, et leurs granges, établissements ruraux qui leurs sont attachés, participent au renouvellement des aspirations religieuses à la fin du xie et au début du xiie siècle. Malgré les aléas des guerres dans la région, leur temporel marque encore largement l’espace.
L’étude de ces établissements est reprise à une large échelle dans le cadre d’un Programme collectif de recherche (Pcr) qui a pour but de révéler l’impact du milieu (géologie et hydrologie) dans l’installation, l’aménagement et l’organisation des enclos des abbayes et, à l’extérieur, de leur proche voisinage, entièrement soumis à l’autorité cistercienne à l’extérieur de l’enclos.
La réalisation de modèles numériques de terrain doit permettre de restituer l’organisation spatiale de l’abbaye en la couplant avec l’étude des élévations, l’analyse des microreliefs et celle des infrastructures hydrauliques ; souterraines ou à ciel ouvert. L’objectif est aussi de mieux repérer les structures et vestiges enfouis en s’appuyant sur les plans anciens et en les associant, quand cela est possible, à une série de prospections géophysiques. Il s’agit d’acquérir une meilleure lisibilité des structures primitives.
Ce programme a pour première ambition de se concentrer sur 15 abbayes fondées dans la région avant la mort de saint Bernard en 1153. Parmi elles, Morimond (Parnoy-en-Bassigny, Haute-Marne) et Clairvaux (Ville-sous-la-Ferté, Aube), fondées en 1115, sont l’une ou l’autre à l’origine de la plupart des monastères cisterciens de la région Grand-Est. Dans un second temps, il sera sans doute possible de tous les englober dans le Pcr. Parallèlement, les informations issues des fouilles préventives et programmées viendront compléter les sources à disposition.
Cette problématique centrée sur les paysages et les architectures devrait apporter un éclairage nouveau à la fois sur l’édification des monastères et sur leurs modes de fonctionnement, en termes de réseau et de filiation entre Seine et Rhin.

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Texte intégral

1À la fin du xie siècle, le Bénédictin Robert de Molesme (v. 1029-1111) fondait le monastère de Cîteaux (Saint-Nicolas-lès-Cîteaux, Côte-d’Or) dans une zone marécageuse du diocèse de Chalon, situé dans le duché de Bourgogne. Né en 1098, l’ordre cistercien va s’étendre dans toute la chrétienté médiévale. Il participe au renouveau religieux des xie et xiie siècles, qui accompagne la réforme grégorienne et se traduit par un extraordinaire dynamisme, entre autres avec, en 1076, la fondation de l’ordre des Grandmontains implanté par saint Étienne de Muret (1046-1124) près d’Ambazac (Haute-Vienne) ; en 1084, l’installation des disciples de saint Bruno (v. 1030-1101) dans le massif de la Grande-Chartreuse (Isère) ; en 1101, la fondation par le bienheureux Robert d’Arbrissel (v. 1047-1117) à Fontevraud (Maine-et-Loire), d’une abbaye double où hommes et femmes cohabitent sur le même site dans des bâtiments séparés ; en 1120, le regroupement de chanoines réguliers par saint Norbert de Xanten (v. 1080-1134) sur le site éponyme de Prémontré (Aisne) ; en 1129 enfin, lors du concile de Troyes, la transformation par le chevalier champenois Hugues de Payns (1074-1136) de la milice des Pauvres chevaliers du Christ, créée dix ans auparavant, en un ordre militaire dont la règle, inspirée par Bernard de Clairvaux (1090-1153), s’inspire de saint Benoît et de saint Augustin.

2René Locatelli a bien montré l’extraordinaire vitalité de l’ordre cistercien dans le territoire qui est celui de la France actuelle : le nombre de monastères masculins passe d’environ 10 en 1120 à 180 en 1150 puis 236 en 1230 (Locatelli 2000 : 82). Les deux décennies qui précèdent la mort de saint Bernard en 1153 sont les plus prolixes, les fondations et incorporations dépassant la centaine entre 1144 et 1154 à l’échelle de la Chrétienté, 640 monastères d’hommes relevant de Cîteaux en 1220 (ibid. : 83).

  • 1 Approuvée par le pape en 1116 et révisée vers 1150, la Charte de Charité définit le mode de gouvern (...)

3Des quatre « filles » de l’abbaye de Cîteaux, deux appartiennent à la Bourgogne-Franche-Comté : la Ferté (Saint-Ambreuil en Saône-et-Loire) et Pontigny (Yonne), fondées en 1113 et 1114. Clairvaux (Ville-sous-la-Ferté, Aube) et Morimond (Parnoy-en-Bassigny, Haute-Marne), rattachées à la région Grand-Est, ont été fondées un peu plus tard (1115 et 1117), mais ce sont elles qui ont essaimé le plus, en assurant la création d’autres abbayes-filles, et ont en conséquence la filiation la plus importante1.

4S’ajoutent à cet ensemble les « granges » cisterciennes. Ces établissements agropastoraux, artisanaux et industriels, exploités directement par les moines et les convers au xiie siècle, ont contribué à un très fort remembrement agraire encore bien visible dans le paysage français et européen (Gunzelmann & Kastner 2020). Rappelons que, dans la région Grand-Est, le sud de la Champagne et en Franche-Comté, la plupart des abbayes possédaient plus d’une dizaine de granges qui formaient avec elles un véritable réseau ou maillage du territoire (Bonvalot & Rouzeau 2018 : 55-96). Ces exploitations, qui allaient de plusieurs dizaines à quelques centaines d’hectares, sont, elles aussi, l’expression du fait religieux. Elles sont donc un champ d’étude majeur de la recherche historique et archéologique : le monachisme n’est pas un aspect démodé de l’archéologie (Vincent 2015). Les abbayes cisterciennes d’hommes à la tête d’un riche temporel sont donc le curseur retenu pour l’étude du fait religieux sur le temps long, du xiie au xviiie siècle.

5Notre propos se focalisera sur une zone qui comprend l’enclos monastique, cœur vivant des abbayes, mais aussi son proche voisinage. Celui-ci correspond à un cercle d’ampleur variable – de 500 mètres à 5 kilomètres de rayon –, où les moines ont modelé les cours d’eau, les paysages agricoles et forestiers pendant presque 600 ans.

6L’attrait de la recherche sur les sites cisterciens tient principalement à la richesse des archives conservées. Protégés par leur éloignement, les monastères ont été épargnés par l’urbanisation globale des paysages. De manière générale, et malgré la réquisition par la nation des biens du clergé en 1789, les vestiges et la documentation liés à ces établissements sont encore nombreux et lisibles, particulièrement en région Grand-Est.

Les conditions de lancement du programme de recherche sur les Cisterciens dans la région Grand-Est

7La région Grand-Est rassemble environ 65 monastères cisterciens, masculins et féminins. Ils sont établis principalement en Lorraine et en Champagne (fig. 1), concentrés dans les anciens diocèses de Langres, de Metz et de Toul. À titre de comparaison, la Bourgogne-Franche-Comté compte une quarantaine d’abbayes cisterciennes de femmes ou d’hommes, avec une forte concentration dans le diocèse de Besançon.

Fig. 1. Répartition spatiale des monastères cisterciens dans la région Grand-Est.

Fig. 1. Répartition spatiale des monastères cisterciens dans la région Grand-Est.

DAO Franck Verdelet.

  • 2 Cf. aussi les rapports de fouilles des années 1998-2012 et 2016-2019.
  • 3 Cf. aussi les rapports de fouilles des années 2015-2017.

8Le Pcr lancé en 2018 fait suite aux études entreprises sur les abbayes de Villers-Bettnach (Moselle) et de Morimond, avec pour cadre la région Grand-Est (Rouzeau 20192 ; Charignon & Vincent à paraître3). Intitulé « Paysages et architecture des monastères cisterciens entre Seine et Rhin du xiie au xviiie siècle », (Charignon 2018 ; Charignon & Rouzeau 2019), il a pour objectif de présenter à terme une vision renouvelée des abbayes cisterciennes dans la région. Il s’agit d’évaluer l’impact des Cisterciens et de la construction de leurs monastères sur le milieu, depuis la fondation et l’implantation des aménagements hydrauliques précédant l’édification des premiers bâtiments en pierre, et inversement, de comprendre comment le milieu a pu influencer localement les pratiques cisterciennes d’édification. Ces interactions seront étudiées jusqu’à l’extrême fin du xviiie siècle. L’analyse portera également, dans la mesure du possible, sur les démolitions et reconstructions, conséquences survenues du fait des nombreuses guerres qui ont sévi dans la région et en ont singulièrement modifié les paysages.

9Dans ce cadre, les chercheurs ont décidé de se concentrer prioritairement sur 15 monastères, dont Clairvaux (1115) et Morimond (1117), afin d’observer comment s’organisent spatialement les fondations de ces deux filles de Cîteaux (fig. 1) dans un relief marqué par une très grande diversité d’Ouest en Est.

  • 4 La base de données a été pensée et élaborée par les participants aux programmes et réalisée par Luc (...)
  • 5 La plupart de ces cartes a été réalisée par Franck Verdelet et Luc Sanson (Inrap).

10La nouveauté de ce programme de recherche repose sur plusieurs paramètres. Tout d’abord, il est diachronique et il envisage les monastères dans le temps long, de leur fondation aux xiie-xiiie siècles à leur dissolution pendant la Révolution. Ensuite, il s’articule autour d’une base de données pluridisciplinaire qui met en relation les aspects archéologiques, géomorphologiques, hydrologiques, topographiques et historiques notamment4. Cette base est le socle du système d’information géographique (Sig) qui permet, entre autres, la spatialisation des données pour la création de cartes de synthèse5.

  • 6 Dans la région, sept sites ont déjà fait l’objet de prospections géophysiques partielles. Elles son (...)

11Afin de renouveler la connaissance des ensembles polynucléaires que sont les monastères, l’acquisition des données sur le terrain se concentre sur trois volets. La modélisation microtopographique des enclos repose sur des relevés réalisés au moyen de tachéomètres qui offrent la possibilité d’archiver les éléments encore en élévation, d’effectuer des études du bâti sur les élévations médiévales et d’observer les micro-reliefs de terrain (soit par relevé pierre à pierre, soit par tachéomètre, soit par photo redressement). Le second volet consiste en une couverture photogrammétrique des bâtiments les plus récents. Le troisième concerne les investigations du sous-sol des enclos et leurs vestiges, au moyen de campagnes de prospections géophysiques, électriques ou au radar6.

12Ces relevés de terrain sont couplés à des enquêtes spécifiques dans les fonds historiques et iconographiques de chaque site, qui dépassent le cadre d’un strict inventaire. En effet, elles tiennent compte du contexte politique et militaire lié à des événements internationaux comme la guerre de Cent Ans ou au déplacement de la frontière du domaine royal et du royaume de France vers l’Est, qui ont entraîné la destruction de tout ou partie de certains monastères livrés au pillage. Cette périodisation tient compte des évolutions internes à l’ordre, comme la mise en place du régime de la commende qui se généralise au xvie siècle, ou bien les tentatives de réforme de l’ordre, avec la querelle des observances au xviie siècle. Néanmoins, ces multiples transformations et démolitions n’effacèrent nulle part la transformation des paysages opérée au fil du temps par les moines blancs pour dompter et maîtriser l’environnement et les eaux avoisinant leurs monastères. Leur étude raisonnée permet donc de saisir les aménagements du territoire aux abords d’un monastère, éléments du fait religieux.

13Cet article abordera successivement les trois axes de travail du PCR, à savoir les processus de fondation, les conditions d’implantation des abbayes et, en conclusion, la gestion de l’eau et l’édification des monastères.

Le contexte de fondation des monastères

  • 7 À ce titre, la date de fondation de Morimond qui, d’après les Cisterciens, serait intervenue en 111 (...)

14Les dates de fondation des monastères reprises traditionnellement par les chercheurs sont souvent celles données par l’ordre cistercien. La synthèse de l’érudit Léopold Janauschek fait encore référence dans de nombreux travaux (Janauschek 1877). L’ordre a lui-même réécrit profondément son histoire dès le xiie siècle, les listes de fondation datant d’un classement établi à la fin du siècle et réagençant fondation et rattachement7. Il est donc nécessaire de prendre des précautions quant à l’examen de la chronologie des implantations des abbayes cisterciennes. Effectivement, lorsqu’on se réfère au(x) document(s) rappelant la fondation du monastère, deux grands cas de figure se présentent : la date du document ne correspond pas forcément à celle retenue par l’ordre. A contrario, si elle est identique, un examen minutieux de la charte peut faire apparaître qu’elle a été écrite plusieurs années ou plusieurs décennies après les événements qu’elle rapporte. Ces dates sont donc à considérer avec précaution. Dès lors, il conviendra d’être vigilant sur les contextes de fondation avec un retour systématique sur ces sources primitives.

15Une fois cela pris en compte, la cartographie des diocèses et des principautés permet de constater que l’implantation des abbayes cisterciennes s’est inscrite dans un monde déjà largement ouvert aux influences érémitiques antérieures du monachisme bénédictin. Les moines blancs s’installent donc dans les marges, sur les zones de frontière privilégiées par les donateurs. Les monastères de Saint-Benoît-en-Woëvre (Vigneulles-lès-Hattonchâtel, Meuse), Villers-Bettnach (Saint-Hubert, Moselle) et Sturzelbronn (Moselle) sont à la périphérie du diocèse de Metz. Le monastère de Morimond est implanté dans le diocèse de Langres mais à la limite des diocèses de Toul et de Besançon.

16Avec plus de soixante abbayes, le réseau cistercien régional prend ici toute sa force, selon le principe de la filiation cher aux moines blancs. Une fondation a toujours des relations avec son abbaye-mère dont l’abbé, ou « père immédiat », doit la visiter chaque année, procéder à l’élection du nouvel abbé et est souvent mandaté par le chapitre général pour la corriger, quand des disfonctionnements sont constatés. Clairvaux et Morimond se répartissent globalement le territoire d’ouest (Clairvaux) en est (Morimond). Localement, leurs abbés étant souvent sollicités pour régler des affaires importantes, leurs premières filles ont pu remplacer et jouer le rôle de coordinateur d’un plus petit réseau d’abbayes. Cette répartition n’est pas pour autant simple à établir car elle est souvent l’objet de tractations et de négociations et a pu faire l’objet d’exceptions qui restent à élucider. Quelle est, par exemple, la raison du lien entre Sturzelbronn et l’abbaye de La Ferté ? Quels événements y ont concouru ? Ces phénomènes justifient de privilégier une échelle d’observation plus réduite, celle du milieu d’implantation des monastères.

17La question du contexte d’implantation et d’installation d’un édifice monastique dans un relief donné est fondamentale pour comprendre si, en fonction des aumônes reçues, les Cisterciens privilégient tel ou tel type de site afin d’y édifier leurs abbayes. Les moines blancs s’installent à proximité de l’eau comme les congrégations religieuses plus anciennes. Le déplacement de sites primitifs peut être lié à un manque d’eau. C’est le cas pour Clairvaux et Morimond, monastères de la première génération, qui sont transférés vers des lieux où elle est plus abondante. Est-ce le signe de l’échec de l’implantation primitive ou bien d’un succès auquel on ne s’attend pas avec l’afflux des vocations ?

18Les ressources hydrographiques et les équipements hydrauliques étant une nécessité pour ces jeunes communautés, l’un des axes de recherche du Pcr prend en compte les régimes des cours d’eau disponibles pendant leurs étiages, souvent au milieu de l’été, mais aussi en période de fort débit. Les eaux nécessitent alors contrôles et canalisations pour traverser l’enclos. La quantité d’eau disponible, très disparate dans la région, est un élément permettant de classer les monastères. Par exemple, le débit de l’Aube à Clairvaux est compris entre 4 et 8 m3/s., alors qu’en aval de l’enclos de Villers-Bettnach il n’est que de 0,205 m3/s.

19Les débuts de l’enquête font apparaître que les Cisterciens ont souvent privilégié le voisinage de plates-formes liées à la confluence de petits cours d’eau, ou bien encore à des bords de méandres. Dans les sites des 15 abbayes à l’étude, la tête de bassin versant, où les débits sont faibles, semble majoritaire (fig. 2).

Fig. 2. Les types de sites où s’implantent les abbayes.

Fig. 2. Les types de sites où s’implantent les abbayes.

Conception Vincent Ollive, Agnès Charignon et Benoit Rouzeau, DAO Luc Sanson, d’après Charignon & Rouzeau 2019 : 304.

20Si la plupart des monastères sont implantés sur des sols composés par des alluvions du Quaternaire, d’autres, dans la région, se sont installés dans les espaces où les calcaires ou les grès dominent. Morimond repose ainsi sur les grès infraliasiques du Rhétien, alors que Bonnefontaine (Blanchefosse-et-Bay, Ardennes) et Lucelle (Haut-Rhin) sont établies sur des calcaires du Jurassique de différents faciès.

21Les monastères cisterciens peuvent occuper tous les types de relief : la plaine à Beaupré (Moncel-lès-Lunéville, Meurthe-et-Moselle), édifiée en limite du lit majeur de la Meurthe ; la moyenne montagne à Lucelle ; la légère dépression d’un plateau à Clairlieu (Villers-lès-Nancy, Meurthe-et-Moselle) ; ou un fond de vallée, comme à Clairvaux et Morimond.

L’édification du monastère : aménagements hydrauliques, élévation et organisation des bâtiments, évolution

  • 8 Une partie de ces résultats est le fruit d’un Pcr qui s’est déroulé au milieu des années 1990 sous (...)

22Une fois le site choisi, il faut bâtir dans la durée pour remplacer les premières constructions en bois. Pour asseoir et édifier de façon pérenne leurs bâtiments, les Cisterciens doivent implanter des réseaux hydrauliques qui leur permettent de contrôler le débit des cours d’eau en période de crue mais aussi d’amener l’eau au monastère pour différents usages8. Pour ce faire, ils aménagent des étangs protecteurs en amont, à Morimond et Lucelle, des biefs de dérivation, comme à Beaupré, Haute-Seille (Cirey-sur-Vezouze, Meurthe-et-Moselle) et Villers-Bettnach (fig. 3). Sur les plateaux où l’eau est rare, les résurgences sont captées comme à Bonnefontaine et Haute-Fontaine (Ambrières, Marne). Ces aménagements hydrauliques sont toujours réalisés avec le souci de protéger les bâtiments des crues éventuelles. Les collecteurs et les conduites enterrées sous le monastère doivent apporter suffisamment d’eau pour évacuer les déchets des cuisines et les immondices des latrines. Parallèlement, un autre réseau amène l’eau jusqu’au lavabo claustral, afin d’alimenter en permanence un grand nombre d’orifices. D’autres canalisations passent sous l’abbatiale pour assurer un exutoire aux lavabos liturgiques et récupèrent les eaux de pluie des toitures en traversant le cloître. L’énergie hydraulique actionne le moulin à blé ou bien souvent un foulon (Baudin et al. 2019). La pisciculture est pratiquée dans des étangs, en amont ou en aval des sites abbatiaux. Les produits de la pêche sont stockés dans des viviers à l’intérieur des enclos.

Fig. 3. Les aménagements hydrauliques des monastères cisterciens de la région Grand-Est.

Fig. 3. Les aménagements hydrauliques des monastères cisterciens de la région Grand-Est.

DAO Benoit Rouzeau.

23La géomorphologie des fonds de vallées assure des ressources lithiques nombreuses et facilement accessibles sur les versants entaillés par les cours d’eau. Que ce soit le calcaire ou le grès, les Cisterciens et leurs salariés savent repérer les meilleurs bancs pour édifier l’abbatiale, objet de toute leur attention. Repérant sans doute de manière empirique la lithologie, ils placent les moellons équarris dans la position la plus adaptée. Quand leur richesse le leur permet, certains monastères ont recours à différents types de grès et de calcaires, voir les deux à Haute-Seille (fig. 4). Certaines roches employées à Morimond proviennent de carrières distantes de plus de 30 km (Rouzeau et al. 2020). Les constructeurs trouvent aussi sur le site ou dans ses environs immédiats les sables nécessaires aux enduits et aux mortiers, les argiles travaillées à la tuilerie pour fabriquer les terres cuites architecturales. Ces chantiers, permanents aux xiie et xiiie siècles, font des vestiges des bâtiments cisterciens un bon conservatoire des techniques de construction du Moyen Âge central, l’ordre étant à la fois novateur et conservateur en termes de diffusion des techniques dans la société.

Fig. 4. Bichromie de la façade de l’abbaye de Haute-Seille (Cirey-sur-Vesouze, Meurthe-et-Moselle).

Fig. 4. Bichromie de la façade de l’abbaye de Haute-Seille (Cirey-sur-Vesouze, Meurthe-et-Moselle).

DAO Cédric Moulis.

  • 9 Ce phénomène a été mis en évidence à une large échelle en Normandie par Jean-Baptiste Vincent, dans (...)

24Le travail sur la microtopographie et les modèles numériques de terrain laissent apparaître une spécificité dans les enclos. L’espace est souvent délimité et organisé en grandes terrasses (Vincent 2016 : 135-155)9. À Villers-Bettnach, la confluence d’un second ruisseau crée à la fois un élargissement naturel de la vallée et une plate-forme d’alluvions. Cela a eu des conséquences sur l’aspect structural de l’abbaye, poussant les moines à édifier l’abbatiale au sud du cloître. Trois terrasses d’altitude inégale partitionnent l’enclos, qui épouse le fond de la vallée. L’abbatiale et le cloître sont édifiés sur la plus élevée (Coomans 2000). La deuxième, composée de deux niveaux, correspond aux espaces d’accueil (Charignon & Vincent à paraître). Cette organisation spatiale en terrasses est confirmée par les fouilles archéologiques de Morimond où, à distance du Flambart canalisé vers le sud, l’hôtellerie est édifiée sur quatre niveaux différents (Rouzeau 2019). Les moines blancs implantent donc leurs bâtiments en fonction des contraintes du relief. Lorsque celles-ci sont minimes, les enclos ont une forme globalement rectangulaire, comme à Beaupré et à Neubourg (Dauendorf, Bas-Rhin).

  • 10 Voir les rapports de Pcr 2018 et 2019 déposés aux trois antennes des Sra Grand-Est.

25Les prospections géophysiques permettent d’établir de nouveaux plans des monastères cisterciens. La vision des enclos qui en ressort diffère souvent beaucoup des plans de l’époque moderne dont on dispose pour une grande partie des abbayes10. La prospection place donc d’emblée le chercheur dans une perception diachronique des constructions. À ce titre, à Morimond, la fouille porte sur des bâtiments déjà disparus à la fin du xviiie siècle et dont les vestiges ont été démantelés par les moines un siècle plus tôt (fig. 5). À Baumgarten (Bas-Rhin), l’organisation du plan d’ensemble est connue grâce à la prospection géophysique. Elle a permis de réattribuer sa fonction d’origine à un bâtiment encore en élévation en le positionnant par rapport à l’abbatiale (Kuchler et al. 2010 ; Charignon & Rouzeau 2019).

Fig. 5. Les bâtiments inconnus dans l’enclos de l’abbaye de Morimond (Parnoy-en-Bassigny, Haute-Marne) d’après la prospection géophysique.

Fig. 5. Les bâtiments inconnus dans l’enclos de l’abbaye de Morimond (Parnoy-en-Bassigny, Haute-Marne) d’après la prospection géophysique.

© Société Terra Nova, DAO Benoit Rouzeau.

26Lorsque des fouilles ou des sondages sont menés, ils renseignent sur ce que fut la vie quotidienne des moines. À Morimond, c’est le quartier de l’hôtellerie avec plus de quatre bâtiments et leurs annexes qui a été identifié. Les artefacts mis au jour témoignent des rencontres entre laïcs et religieux dans cet espace fondamental du monastère (Rouzeau 2019). À Baumgarten, outre l’organisation des bâtiments, les sondages réalisés dans l’espace funéraire livrent des informations sur les rituels d’inhumation des moines blancs (Kuchler et al. 2010). À proximité des monastères, les religieux, leurs convers ou leurs salariés ont exploité des moulins hydrauliques, indispensables dans un monde médiéval où la céréaliculture est essentielle (Forelle 2017).

27Le développement de l’ordre cistercien dans la région Grand-Est, qui s’étend sur la plus grande partie de neuf diocèses médiévaux, s’explique par le renouveau religieux des xie et xiie siècles. Son succès lui a permis de marquer durablement la région de son emprise, plus que les autres ordres. Les nombreux vestiges de ses monastères sont encore partiellement méconnus. En complément des sources documentaires, les nouvelles méthodes et approches techniques adoptées par l’archéologie préventive et programmée vont permettre de mieux les appréhender pour mieux les connaître.

28La constitution d’une équipe pluridisciplinaire, qui s’appuie sur un traitement sériel en lien avec une base de données, doit faciliter la compréhension de l’implantation des monastères et des aménagements qui concoururent à leur installation et à leur constante réorganisation pendant presque 600 ans. Les moines blancs s’installèrent sur des terrains offerts en aumône par des laïcs en quête du salut, image forte du fait religieux. Ils s’adaptèrent tout en modifiant le milieu dans lequel ils édifièrent les abbayes où vécurent leurs communautés. La démarche archéologique entreprise sur les abbayes cisterciennes de la région Grand-Est va donc enrichir les données factuelles sur les divers programmes de construction entrepris dans des contextes topographiques choisis. Ce programme autorisera à terme une approche plus documentée de ces établissements religieux, dont la compréhension reste complexe à cause de leur architecture et de leur esthétique, à la fois novatrices et archaïsantes.

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Locatelli, R. 2000. « Les cisterciens et l’espace français ». In : N. Bouter (dir.), Unanimité et diversités cisterciennes : filiations, réseaux, relectures du xiie au xviie siècle : actes du quatrième colloque international du CERCOR., Dijon, 23-25 septembre 1998. Saint-Étienne, université de Saint-Étienne/Centre européen de recherches sur les congrégations et ordres religieux : 51-85.

Parisse, M. 2000. « La formation de la branche de Morimond ». In : N. Bouter (dir.), Unanimité et diversités cisterciennes : filiations, réseaux, relectures du xiie au xviie siècle : actes du quatrième colloque international du CERCOR., Dijon, 23-25 septembre 1998. Saint-Étienne, université de Saint-Étienne/Centre européen de recherches sur les congrégations et ordres religieux : 87-101.

Rouzeau, B. (dir.). 2019. Morimond : archéologie d’une abbaye cistercienne (xiie-xviiie siècle). Nancy, Presses universitaires de Nancy-Éditions universitaires de Lorraine.

Rouzeau, B., Moulis, C. & Gély, J.-P. 2020. « La pierre à bâtir et sa mise en œuvre à l’abbaye de Morimond (Haute-Marne), xiie-xviiie siècle ». In : K. Boulanger & C. Moulis (dir.), Pierre à pierre, économie de la pierre de l’Antiquité à l’Époque moderne en Lorraine et régions limitrophes. Nancy, Presses universitaires de Nancy-Éditions universitaires de Lorraine : 159-164.

Vincent, J.-B. 2015. « Le monachisme, un aspect démodé de l’archéologie », Les échos du CRAHAM, craham.hypothèse.org

. 2016. « Hospitalité et accueil des laïcs dans les abbayes claravalliennes de Normandie (xiie-xviiie siècle) ». In : A. Baudin & A. Grélois (dir.), Le temps long de Clairvaux : nouvelles recherches, nouvelles perspectives (xiie-xxie siècle), actes du colloque de Troyes et Clairvaux, juin 2015. Paris, Somogy : 135-155.

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Notes

1 Approuvée par le pape en 1116 et révisée vers 1150, la Charte de Charité définit le mode de gouvernement de l’ordre cistercien en cherchant à concilier la hiérarchie verticale et la solidarité horizontale : chaque abbaye élit son propre abbé, ses filles et petites-filles sont indépendantes, mais leur père-immédiat, supérieur de la maison fondatrice, les visite chaque année ; l’abbé de Cîteaux lui-même est contrôlé par ceux de ses quatre premières filles. Tous les ans, les abbés se réunissent en Chapitre général à Cîteaux pour « rétablir la discipline, affermir la paix et conserver la charité ».

2 Cf. aussi les rapports de fouilles des années 1998-2012 et 2016-2019.

3 Cf. aussi les rapports de fouilles des années 2015-2017.

4 La base de données a été pensée et élaborée par les participants aux programmes et réalisée par Luc Sanson (Inrap).

5 La plupart de ces cartes a été réalisée par Franck Verdelet et Luc Sanson (Inrap).

6 Dans la région, sept sites ont déjà fait l’objet de prospections géophysiques partielles. Elles sont prévues mais pas encore budgétées pour les quinze sites à l’étude.

7 À ce titre, la date de fondation de Morimond qui, d’après les Cisterciens, serait intervenue en 1115, le même jour que celle de Clairvaux, semble relever d’une tentative visant à faire des deux abbayes des « sœurs jumelles ». Michel Parisse (1936-2020) a clairement montré qu’il fallait la reculer vers 1117-1118 (Parisse 2000 : 87-101). Sur la filiation claravalienne, cf. Baudin & Grélois 2016.

8 Une partie de ces résultats est le fruit d’un Pcr qui s’est déroulé au milieu des années 1990 sous la direction de Paul Benoit (Berthier et al. 2007 : 33-48).

9 Ce phénomène a été mis en évidence à une large échelle en Normandie par Jean-Baptiste Vincent, dans le cadre de sa thèse et des publications qui en découlent.

10 Voir les rapports de Pcr 2018 et 2019 déposés aux trois antennes des Sra Grand-Est.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Répartition spatiale des monastères cisterciens dans la région Grand-Est.
Crédits DAO Franck Verdelet.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10017/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1000k
Titre Fig. 2. Les types de sites où s’implantent les abbayes.
Crédits Conception Vincent Ollive, Agnès Charignon et Benoit Rouzeau, DAO Luc Sanson, d’après Charignon & Rouzeau 2019 : 304.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10017/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,5M
Titre Fig. 3. Les aménagements hydrauliques des monastères cisterciens de la région Grand-Est.
Crédits DAO Benoit Rouzeau.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10017/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 944k
Titre Fig. 4. Bichromie de la façade de l’abbaye de Haute-Seille (Cirey-sur-Vesouze, Meurthe-et-Moselle).
Crédits DAO Cédric Moulis.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10017/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 1,0M
Titre Fig. 5. Les bâtiments inconnus dans l’enclos de l’abbaye de Morimond (Parnoy-en-Bassigny, Haute-Marne) d’après la prospection géophysique.
Crédits © Société Terra Nova, DAO Benoit Rouzeau.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/docannexe/image/10017/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 1,9M
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Pour citer cet article

Référence papier

Benoit Rouzeau et Agnès Charignon, « Paysages, implantation et architecture des monastères cisterciens entre Seine et Rhin du xiie au xviiie siècle »Les nouvelles de l'archéologie, 160 | 2020, 33-39.

Référence électronique

Benoit Rouzeau et Agnès Charignon, « Paysages, implantation et architecture des monastères cisterciens entre Seine et Rhin du xiie au xviiie siècle »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 160 | 2020, mis en ligne le , consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/10017 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.10017

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Auteurs

Benoit Rouzeau

Docteur en histoire, LaMOP « Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris » – Umr 8589 – université de Paris 1

Agnès Charignon

Inrap, coordinatrice du programme collectif de recherches « Paysages et architecture des monastères cisterciens entre Seine et Rhin du xiie au xviiie siècle »

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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