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Le commerce de l’alun en Occident au XIVe-XVe siècle

Le commerce de l’alun en Occident aux XIVe-XVe siècles

Réflexions sur les modes de circulation d’une matière première, à l’aube des Temps modernes
Didier Boisseuil et Pascal Chareille
p. 399-403

Texte intégral

  • 1 L’alun ici considéré est un sulfate double d’aluminium et de potassium qui entre dans de nombreux (...)
  • 2 La perspective est ancienne et remonte à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, cf. Boisseuil – (...)
  • 3 Delumeau 1962, p. 87.
  • 4 Sapori 1967.

1Le commerce de l’alun1 à la fin du Moyen Âge a longtemps été considéré comme un bel exemple de commerce monopolisé par les marchands italiens2 : les Génois d’abord, qui commercialisèrent pendant presque deux siècles l’alun produit en Anatolie ; les Médicis ensuite, qui furent les principaux commerçants du minerai produit à Tolfa, près de Rome, pour le compte de la Chambre apostolique, à partir des années 1460. Jean Delumeau considérait, dans le bel ouvrage qu’il consacra à l’entreprise pontificale, que la grande firme florentine des Médicis avait ainsi acheté, pour les commercialiser entre 1470 et 1478, 90 000 cantares d’alun, soit près de 4 500 tonnes, une quantité jugée considérable3. Armando Sapori, dans la recension qu’il fit de l’ouvrage, assurait même que le commerce de l’alun à la fin du XVe siècle était le paradigme d’un commerce monopolistique des débuts du capitalisme4.

  • 5 Dossier Le monopole de l’alun pontifical à la fin du Moyen Âge, dans MEFRFM, 126/1, 2014.
  • 6 Boisseuil – Ait 2014 ; Borgard – Brun – Picon 2005.
  • 7 Igual Luis – Boisseuil – Martínez Alcalde 2020.
  • 8 En ligne : https://aluns.hypotheses.org.
  • 9 Pour les aperçus techniques, cf. Bianchi – Dallai – Stassola 2020.

2Les affirmations de ces auteurs prestigieux ont largement éteint toute velléité d’enquêter de façon plus approfondie sur la réalité des échanges. Pourtant, une attention plus soutenue à la circulation de l’alun entre la fin du XIIIe et le début du XVIe siècle, surtout à partir de la seconde moitié du XVe siècle – lorsque l’immense gisement d’alunite latial fut inventé – montre que la notion de monopole n’est sans doute pas la mieux adaptée pour qualifier les trafics entre la Méditerranée (d’abord orientale, puis occidentale) et le reste de l’Europe. D’abord, parce que la pluralité des foyers de production de l’alun autour du bassin méditerranéen, au cours des trois derniers siècles du Moyen Âge, et la multiplicité des acteurs chargés de son commerce empêchent d’envisager, pour quelques-uns d’entre eux, une domination parfaite ou durable. Dans un numéro précédent des Mélanges de l’École française de Rome5, qui s’appuyait sur les travaux d’un groupe de chercheurs internationaux, nous avons pu montrer que les deux grands centres d’Anatolie et du Latium n’avaient pas été les seuls à produire de l’alun selon un procédé que l’on peut qualifier d’industriel6. Dans de nombreux endroits, aussi bien dans la partie orientale qu’occidentale de la Méditerranée – notamment dans la péninsule Ibérique7 –, des gisements d’alunite ou de roches alunifères furent exploités selon des procédés techniques proches, à partir du milieu du XVe siècle, avec certes plus ou moins de succès. Ces résultats ont été obtenus grâce à une enquête collective menée dans le cadre d’un groupe de recherche international du CNRS, intitulé « Exploitation of medieval alums in Europe », dont les travaux se sont achevés en 20178. Elle comportait trois volets d’étude : la production9, la circulation et l’usage des aluns méditerranéens entre le XIIIe et le XVIe siècle.

  • 10 Pour un aperçu de la variété des cycles de production concernés, cf. Singer 1948.
  • 11 Ils forment une commodity chain, « un réseau de travail et de processus de production dont la fina (...)
  • 12 Car, comme le rappelle Christopher Jeggle : « l’histoire commerciale devrait davantage prendre en (...)
  • 13 Sur les usages de l’alun, voir le numéro de la revue Artefact, 16, 2022.

3Les contributions ici rassemblées concernent un des aspects de ce programme : elles cherchent à éclairer les moyens matériels par lesquels les aluns produits étaient distribués auprès des utilisateurs dans l’ensemble de l’Europe et les modalités de leur commercialisation. Comme l’alun entrait dans de nombreux cycles de production10, il passait parfois dans de très nombreuses mains avant de rejoindre les utilisateurs finaux11, en sorte qu’il est souvent difficile de suivre son parcours. Néanmoins, on perçoit, à l’échelle du continent, des chaînes complexes de transformations, de transactions où les flux et les intermédiaires sont extrêmement nombreux et divers, et dont le rôle économique est essentiel12. Ces chaînes ne se laissent pas facilement dévoiler, faute de sources adaptées – même si la documentation italienne du XVe siècle, bien plus abondante que partout ailleurs en Europe, permet une meilleure approche – et surtout parce que les sources disponibles en donnent un éclairage fragmenté et partiel. Au point même que les premiers utilisateurs de l’alun, qui peuvent apparaître dans notre contexte comme des consommateurs transformant la matière première en produit manufacturé, restent encore largement insaisissables. Plusieurs de ceux que nous avons croisés dans les études ici rassemblées – notamment dans les contributions de Jerôme Hayez, Francesco Ammanati ou Matthieu Scherman – étaient des teinturiers (puisque l’alun fut souvent employé comme mordant), mais il est certain qu’ils étaient beaucoup plus variés13.

  • 14 Balard 2016.
  • 15 Un concept emprunté à Horden – Purcell 2000, discuté dans Bresson 2005 et repris dans Coulon – Pic (...)

4Pour étudier ces chaines et surmonter les difficultés d’une telle recherche, nous avons souhaité multiplier les angles d’approches et les échelles d’observations : en portant notre attention non seulement sur les premiers maillons de ces chaînes, les relations privilégiées entre les producteurs ou les marchands, les marchands entre eux, mais aussi en analysant de façon plus particulière le lien entre marchands et utilisateurs. Cela s’est fait en accordant une grande importance à la présentation des sources documentaires mobilisées (notariales, entrepreneuriales, fiscales). Plusieurs contributions s’attardent à en préciser la nature et l’intérêt : ainsi la belle présentation d’Angela Orlandi met-elle l’accent sur une documentation ingrate mais précieuse qui a été abondamment mobilisée par tous les chercheurs, les sources comptables italiennes. Plusieurs enquêtes portent sur le trafic de l’alun, en étudiant, principalement, la circulation des bateaux qui accostaient dans des ports importants comme Southampton, pour la première moitié du XVe siècle (Enrico Basso), ou Valence, pour la fin du XVe siècle (David Igual), ou qui quittaient Civitavecchia à la même époque (Didier Boisseuil, Pascal Chareille et Ivana Ait). Elles révèlent combien l’alun n’était pas toujours transporté dans de gros navires – on les observe essentiellement en partance du Latium – mais davantage dans de très nombreuses petites ou moyennes embarcations, que les cargaisons étaient souvent composites. Le rôle des gros porteurs chargés exclusivement d’alun – rappelé par Michel Balard14 – doit donc être relativisé, même si les bateaux de belle taille – et parfois d’un type nouveau comme les caravelles ou les galions – assuraient une bonne part de la distribution du minéral vers le Ponant. Ces études confirment non seulement l’intensité des échanges le long des côtes de la Méditerranée, mais aussi la sensibilité des trafics aux aléas politiques (Enrico Basso, David Igual, Federico Canelloni, Didier Boisseuil, Pascal Chareille et Ivana Ait). Ce qui frappe aussi, après l’ouverture de Tolfa, c’est la permanence de certaines routes : ce sont presque les mêmes ports, les mêmes étapes qui furent sollicités, ce quelle que soit l’origine des cargaisons, des flottes ou des marins (méditerranéens ou atlantiques). L’alun, qu’il vienne du Latium ou de Toscane, continue à transiter essentiellement par voie maritime et se retrouve dans les ports de la Méditerranée (Pise, Gênes, Aigues-Mortes, Marseille, Valence…) voire de l’Atlantique (Bordeaux, La Rochelle) et de la mer du Nord (Bruges, Londres, l’Écluse…). Le poids de ces réseaux hérités confirme la forte « connectivité » de la Méditerranée encore à la fin du Moyen Âge15.

  • 16 Coulon – Picard – Valérian 2007 ; Coulon 2010 ; Malamut – Ouerfelli 2012.
  • 17 Sur la notion de réseaux marchands et de son importance dans les études historiques, cf. notamment (...)
  • 18 Cf. propos liminaires de Jacques Bottin dans Demont – Scherman – Wegener Sleeswijk 2018.

5L’enquête est consolidée par une série d’études locales qui opèrent un changement de focale et permettent une approche plus qualitative, plus sociale. Elles embrassent principalement deux parties de l’Europe, les Flandres et la Toscane, et montrent les circuits utilisés et activés pour approvisionner les utilisateurs/consommateurs. Dans tous les cas, l’accent est mis sur l’importance des réseaux et, en ce sens, ce volume conforte les belles études menées dernièrement sur les réseaux commerciaux méditerranéens16. Ces réseaux marchands étaient construits17 : les relations entre les acteurs étaient suivies – comme le montrent ici Matthieu Scherman et Jérôme Hayez –, rarement occasionnelles, même si elles ne duraient pas toujours longtemps. Ces relations étaient fondées sur la confiance, même imparfaite, qu’entretenaient les acteurs entre eux. Elles s’appuyaient sur la parenté, les relations interpersonnelles liées à l’amitié ou à la nationalité et ce, que ce soit pour les marchands italiens ou flamands (Matthieu Scherman, Federico Canelloni, Marco Giacchetto). Ces études témoignent aussi du rôle d’intermédiaire que jouaient certains acteurs entre les fournisseurs et les utilisateurs/consommateurs dans le commerce de l’alun. Ce pouvaient être des épiciers, comme Inghilese d’Inghilese, dont Jérôme Hayez révèle les transactions, ou même des marchands, comme Francesco di Marco Datini ou les Salviati, mais aussi, comme en Flandres, des courtiers (brokers, sensali), sans que leur rôle concret ne puisse être parfaitement établi18. Contribuaient-ils seulement à mettre en contact les opérateurs, à attirer et rassurer les potentiels acquéreurs, à aider à la fixation des prix ? Quels qu’ils soient, ils semblaient suffisamment habiles, à la fois pour aider à écouler la marchandise des fournisseurs – quitte à s’associer à eux pour commercialiser un lot – et répondre aux attentes des utilisateurs. Ces derniers paraissant avoir joué, in fine, un rôle mineur dans le choix des produits, si ce n’est à refuser les produits gâtés.

  • 19 Pour une esquisse des mécanismes à l’œuvre, voir Wallerstein 2004 ; Polanyi 2017 ; Hatchuel – Fave (...)
  • 20 Grenier 1996.
  • 21 Ferente 2008.

6En sorte que ce qui semble se dévoiler, c’est un commerce où le rôle des marchés est peu marqué, qui fonctionne par l’intermédiaire des réseaux, avec des acteurs qui établissent une longue chaîne de transferts et de transactions, avec des variations sur les prix qui relèvent de paramètres très nombreux19 (Jérôme Hayez). La distribution de l’alun participe d’une économie de circuits, pour reprendre les propos de Jean-Yves Grenier20, où le capital s’investit dans la production et dans les échanges, où la quête d’informations sur les produits constituait une préoccupation constante. Cela explique peut-être pourquoi, autour de 1460, le basculement des sources d’approvisionnement européennes de la Méditerranée orientale à la Méditerranée occidentale se soit fait de façon rapide, sans pour autant atteindre de façon structurelle les échanges. Cela tient non seulement à la capacité soudaine de Tolfa à combler les manques, mais aussi à la capillarité et à la plasticité des réseaux de commerce21, à la souplesse des chaînes d’approvisionnement et au développement des lieux de stockage.

  • 22 Sur leur rôle dans le commerce et la distribution des grains, cf. Marin – Virlouvet 2016.

7Car, ce que plusieurs auteurs évoquent dans ce volume, c’est bien le rôle des entrepôts22 : qu’ils soient à Signa, point de rupture de charge sur l’Arno pour Inghelese, à Pise pour les Salviati, ou bien dans les magasins brugeois, ils furent essentiels au commerce de l’alun. Cette capacité de stockage permettait d’assurer de façon moins erratique les approvisionnements et leur rôle mériterait d’être étudié avec soin. Les entrepôts pouvaient être contrôlés par les ghildes ou les Arts (Angela Orlandi) – et leur fonction a pu durer encore au XVIe siècle.

  • 23 Clelland 2017, p. 200-201.
  • 24 Wallerstein 2004, p. 47.
  • 25 Grunzweig 1931 ; De Roover 1948 ; Paquet 1949, p. 42-43.
  • 26 Ait – Boisseuil 2021.
  • 27 Zippel 1907, p. 47-50.

8Le mode de commercialisation de l’alun explique pourquoi il semble difficile de parler de monopole, au sens plein de domination d’un marché, même si plusieurs acteurs ont cherché à contrôler certaines séquences – plutôt en amont ou en aval – des chaînes d’approvisionnement. C’était, selon Donald Clelland, le meilleur moyen d’assurer des profits importants23. Ainsi Inghilese Inghilese a-t-il cherché à être le seul à disposer d’un stock d’alun à Florence en 1383-1384 (Jerôme Hayez). Surtout, ce sont les Médicis qui tentèrent de s’assurer le débouché exclusif de l’alun de Tolfa qu’ils commercialisaient sur les places flamandes, avec l’aide de la Chambre apostolique. Ce type de comportement imposait souvent un soutien étatique et n’était pas sans générer des conflits24. Il fallut toute l’habilité des agents des Médicis, notamment de Tommaso Portinari, et de l’envoyé du pape, Luc de Tolentis, pour obtenir du duc de Bourgogne ce que l’on interprète traditionnellement comme un monopole25, mais Charles le Téméraire dut renoncer sous la pression des intermédiaires et des utilisateurs faute d’avoir été capable de tarir les autres sources d’approvisionnement, en raison notamment de la duplicité de certains acteurs (Federico Cannelloni). Car l’alun produit à Tolfa circulait en dehors du contrôle de la compagnie des Médicis – une partie était commercialisée par les producteurs eux-mêmes – et il existait toujours d’autres foyers de production, notamment dans le royaume de Naples, en Orient voire en Espagne26. Les Vénitiens, par exemple, s’approvisionnaient directement à Tolfa et même en Anatolie, malgré l’interdit pontifical27

  • 28 Lopez 1933.
  • 29 Pour un aperçu des diverses tentatives des Médicis et des Spannocchi en Toscane, cf. Fiumi 1948 ; (...)
  • 30 Ait – Boisseuil – Igual Luis 2020 ; Ait 2020 ; Chigi, Lettere.
  • 31 Gilbert 1991.
  • 32 Farinelli à paraître dans les Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée modern (...)

9En sorte que le moyen le plus sûr de s’assurer des profits était, pour les marchands, de contrôler les foyers de production, les premiers maillons de la chaîne d’approvisionnement – comme était sans doute parvenu à le faire, autour de 1300, le Génois Benedetto Zaccaria28. C’est ce à quoi s’employèrent, dans les trente dernières années du Quattrocento, quelques banquiers toscans – Laurent de Médicis et les héritiers d’Ambrogio Spannocchi –, notamment lorsque furent exploités de nouveaux gisements d’alunite en Italie et en Espagne. Toutefois, leurs initiatives n’aboutirent pas29, et seul Agostino Chigi, au début du XVIe siècle, parvint à contrôler directement ou indirectement toutes les sources de production30, et donc toutes les chaînes d’approvisionnement, notamment celles destinées à Venise31. Cet effort des Médicis explique sans doute l’attachement, dans un autre contexte politique, de Côme le Grand à produire de l’alun encore au Cinquecento en Toscane, après les tentatives infructueuses de son aïeul, Laurent le Magnifique. Toutefois, l’enjeu était moins de dégager des profits que d’assurer à son État une autonomie d’approvisionnement32.

  • 33 Ce que suggère Jeegle 2014, p. 58.

10Car les bénéfices de la production n’étaient pas continument assurés et les transactions ne semblaient pas nécessairement avantageuses, contrairement à ce que l’on imagine souvent pour ce type d’activité. Jérôme Hayez et Matthieu Scherman insistent sur les échanges qui n’étaient pas toujours favorables aux marchands – les paiements différés, le recours au troc (« barato »), les coûts de transport… – et qui poussèrent même Inghelese à se détourner du commerce de l’alun ! D’autant que l’activité était fluctuante, conditionnée par les besoins des utilisateurs/consommateurs, les aléas de leurs achats33. On n’observe pas non plus de régularité dans les trafics, dans les approvisionnements (Enrico Basso, David Igual, Matthieu Scherman, Didier Boisseuil – Pascal Chareille – Ivana Ait). De même, il semble difficile de percevoir une forme de dépendance des consommateurs/utilisateurs à l’égard de leurs fournisseurs – bref, la mise en place d’un verlagsystem – comme le suggère, pour sa part, Francesco Ammanati dans ce volume. Certes, la boutique de teinturerie que détenait Francesco di Marco Datini se fournissait auprès de la firme Datini, mais certains clients préféraient que leurs draps soient traités avec leur propre alun…

  • 34 Selon un schéma interprétatif qui s’est imposé pour l’époque moderne à la suite des travaux de Imm (...)

11Il paraît donc difficile d’imaginer que les marchands d’alun de la fin du Quattrocento aient pu significativement influencer la réalisation de nouveaux produits manufacturés, qu’ils aient suscité de nouvelles demandes. Car les réseaux génois antérieurs semblent avoir joué un rôle premier en identifiant la plupart des consommateurs potentiels, en approvisionnant déjà les centres textiles les plus importants. Il est possible, toutefois, qu’ils aient cherché de nouveaux utilisateurs, qu’ils aient contribué à l’essor d’industrie en pleine expansion, comme celle de la soie à Sienne (Marco Giacchetto). Néanmoins, il faudrait davantage enquêter sur les conditions de distribution des aluns dans les différentes places commerciales et surtout sur les besoins des divers artisanats et industries pour s’en assurer. Assurément, on est encore loin d’un « système-monde » où la périphérie extractive sert les intérêts des acteurs des centres manufacturiers qui contrôlent les commodity chains34. Il semble que la production d’alun de Tolfa ne dépendait pas des besoins de certains utilisateurs/consommateurs, comme le suggère les difficultés des Médicis notamment à écouler leur alun en Flandres (Federico Cannelloni), mais évoluait en fonction de causes particulières qui lui étaient propres qui nous échappent encore.

  • 35 L’hypothèse d’une forme de spécialisation des marchands à la fin du Moyen Âge, est formulée dans M (...)
  • 36 Dallai – Bianchi – Stasolla 2020.
  • 37 Cf. récemment De Munck 2014 ; Boisseuil – Rico – Gelichi 2021.

12Au total, l’enquête permet d’esquisser quelques évolutions. D’une part, la complexification des réseaux semble s’accompagner d’une timide forme de spécialisation de certains acteurs : le commerce de l’alun paraît avoir été essentiel à la fin du XVe siècle, pour les Médicis, les Rucellai voire les Chigi (mais n’était-ce pas déjà le cas pour les Génois antérieurement ?)35. D’autre part, on perçoit une standardisation de l’alun produit – les différences de qualité s’estompent dans la documentation de la fin du Moyen Âge, révélée par les différents auteurs de ce dossier –, car même si les lieux de production étaient finalement plus nombreux qu’il est souvent admis, les procédés mobilisés identiques ou proches semblent avoir permis la mise dans le commerce, en abondance36, de produits de qualité constante qui purent accompagner l’évolution des techniques de production à l’aube des Temps modernes. Ainsi, ce dossier ouvre des perspectives d’enquête nouvelles et invite à regarder d’un œil neuf le rôle et la circulation des matières premières dans l’Occident médiéval37.

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Notes

1 L’alun ici considéré est un sulfate double d’aluminium et de potassium qui entre dans de nombreux cycles de production, notamment pour teindre les textiles ou traiter les cuirs.

2 La perspective est ancienne et remonte à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, cf. Boisseuil – Ait 2014.

3 Delumeau 1962, p. 87.

4 Sapori 1967.

5 Dossier Le monopole de l’alun pontifical à la fin du Moyen Âge, dans MEFRFM, 126/1, 2014.

6 Boisseuil – Ait 2014 ; Borgard – Brun – Picon 2005.

7 Igual Luis – Boisseuil – Martínez Alcalde 2020.

8 En ligne : https://aluns.hypotheses.org.

9 Pour les aperçus techniques, cf. Bianchi – Dallai – Stassola 2020.

10 Pour un aperçu de la variété des cycles de production concernés, cf. Singer 1948.

11 Ils forment une commodity chain, « un réseau de travail et de processus de production dont la finalité est la création d’une marchandise », cf. Hopkins – Wallerstein 1994, p. 17.

12 Car, comme le rappelle Christopher Jeggle : « l’histoire commerciale devrait davantage prendre en considération les liens entre les processus de production et les chaînes de distribution, parce que la pratique des échanges commerciaux est déterminée par les demandes particulières des processus de production », cf. Jeggle 2014, p. 56.

13 Sur les usages de l’alun, voir le numéro de la revue Artefact, 16, 2022.

14 Balard 2016.

15 Un concept emprunté à Horden – Purcell 2000, discuté dans Bresson 2005 et repris dans Coulon – Picard – Valérian 2010.

16 Coulon – Picard – Valérian 2007 ; Coulon 2010 ; Malamut – Ouerfelli 2012.

17 Sur la notion de réseaux marchands et de son importance dans les études historiques, cf. notamment Molho – Ramada Curto 2003 ; Casson 2010 ; Hayez 2012 ; Caracausi – Jeggle 2014.

18 Cf. propos liminaires de Jacques Bottin dans Demont – Scherman – Wegener Sleeswijk 2018.

19 Pour une esquisse des mécanismes à l’œuvre, voir Wallerstein 2004 ; Polanyi 2017 ; Hatchuel – Favereau – Aggeri 2010.

20 Grenier 1996.

21 Ferente 2008.

22 Sur leur rôle dans le commerce et la distribution des grains, cf. Marin – Virlouvet 2016.

23 Clelland 2017, p. 200-201.

24 Wallerstein 2004, p. 47.

25 Grunzweig 1931 ; De Roover 1948 ; Paquet 1949, p. 42-43.

26 Ait – Boisseuil 2021.

27 Zippel 1907, p. 47-50.

28 Lopez 1933.

29 Pour un aperçu des diverses tentatives des Médicis et des Spannocchi en Toscane, cf. Fiumi 1948 ; Boisseuil 2016.

30 Ait – Boisseuil – Igual Luis 2020 ; Ait 2020 ; Chigi, Lettere.

31 Gilbert 1991.

32 Farinelli à paraître dans les Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée modernes et contemporaines.

33 Ce que suggère Jeegle 2014, p. 58.

34 Selon un schéma interprétatif qui s’est imposé pour l’époque moderne à la suite des travaux de Immanuel Wallerstein (cf. Gereffi – Korzeniewicz – Korzeniewicz 1994).

35 L’hypothèse d’une forme de spécialisation des marchands à la fin du Moyen Âge, est formulée dans Molho – Ramada Curto 2003.

36 Dallai – Bianchi – Stasolla 2020.

37 Cf. récemment De Munck 2014 ; Boisseuil – Rico – Gelichi 2021.

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Pour citer cet article

Référence papier

Didier Boisseuil et Pascal Chareille, « Le commerce de l’alun en Occident aux XIVe-XVe siècles »Mélanges de l’École française de Rome - Moyen Âge, 135-2 | 2023, 399-403.

Référence électronique

Didier Boisseuil et Pascal Chareille, « Le commerce de l’alun en Occident aux XIVe-XVe siècles »Mélanges de l’École française de Rome - Moyen Âge [En ligne], 135-2 | 2023, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/mefrm/12731 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/mefrm.12731

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Auteurs

Didier Boisseuil

Université de Tours – CeThis, didier.boisseuil@univ-tours.fr

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Pascal Chareille

Université de Tours, pascal.chareille@univ-tours.fr

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