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Comptes rendus

Gerrit J. Dimmendaal, Nurturing language. Anthropological linguistics in an African context

Hermelind Le Doeuff
Référence(s) :

Gerrit J. Dimmendaal, Nurturing language. Anthropological linguistics in an African context. Berlin/Boston : De Gruyter Mouton (Anthropological Linguistics 2), 2022, 382 p.

Texte intégral

1Second volume de la collection Anthropological linguistics chez De Gruyter Mouton, cette nouvelle monographie de Gerrit J. Dimmendaal, ancien professeur spécialiste des langues nilo-sahariennes, fait le pari bienvenu de discuter des différentes approches de l’anthropologie du langage en contexte africain.

2Organisé en douze chapitres, dont une introduction, l’ouvrage se divise en deux parties principales : cinq chapitres discutent des thématiques privilégiées de l’anthropologie linguistique en apportant un large jeu de données sur diverses langues africaines, à la manière d’un état de l’art (2. Lexical semantics and the contribution of cognitive anthropology, 3. Lexical semantics and the contribution of cognitive linguistics, 4. Spatial orientation, 6. Onomastics, 9. Emotions and the sound of silence in a cross-cultural perspective) et six autres discutent, à travers des études de cas, des grandes théories du langage qui contribuent aux divers champs de l’anthropologie linguistique (5. Language and habitual thought, 7. Ethnography of communication, 8. Interactional sociolinguistics, 10. Cultural conception of face, 11. Conversation analysis, 12. Non-verbal communication).

3Avec cet ouvrage, Dimmendaal se positionne dans le débat nature vs culture, ou, en anglais, nature vs. nurture selon ses propres mots, en considérant le lien entre pratiques langagières, pratiques culturelles et cognition. Dès lors, il est essentiel de noter que l’auteur entend aborder des questions relevant de l’anthropologie linguistique (au sens de l’approche anglophone anthropological linguistics, considéré comme un sous-champ de la linguistique) en adoptant une position théorique et méthodologique relevant des principes de la psycholinguistique et des sciences de la cognition, et ceci dans une perspective ouvertement interculturelle. Dans son introduction, l’auteur souligne toutefois que Nurturing language s’intéresse principalement au langage, en tant qu’ensemble de ressources symboliques constituantes du social, et ensuite, dans un second temps, au rôle des pratiques culturelles dans la structuration des faits langagiers observés.

4Parcourons, à la manière d’une courte synthèse, l’ensemble des chapitres de l’ouvrage.

5Si le chapitre 1 constitue l’introduction, sous forme d’état de l’art et de positionnement théorique de l’auteur, les chapitres 2 et 3 abordent la question de la sémantique lexicale. Dans le deuxième chapitre, l’auteur discute des principes de la sémantique lexicale au prisme de l’anthropologie cognitive, en explorant notamment la terminologie de la parenté, les systèmes de numération et la taxonomie du vivant. Dans le troisième chapitre, la sémantique lexicale est abordée au prisme de la linguistique cognitive, l’auteur discutant longuement de la taxonomie des couleurs, puis rapidement de la terminologie associée aux parties du corps et de la terminologie des odeurs, cette dernière thématique n’ayant été abordée que très récemment par le prisme langagier (cf. Zucco et al. 2012).

6Le chapitre 4 s’intéresse à la terminologie de l’espace, qu’il considère comme composé d’un environnement spatial et d’un environnement social. Dimmendaal introduit d’abord un cadre de référence en trois temps pour l’environnement spatial (inspiré de Levinson 2003), en croisant perspective intrinsèque, absolue et relative à l'expression de la perspective allocentrée ou égocentrée et à la notion de perspective centrée sur l’objet, centrée sur l’environnement ou centrée sur le locuteur. Il s’intéresse ensuite à l’espace dit « social » dans l’interprétation de l’orientation spatiale et introduit notamment la notion de « déixis sociale » qui viendrait compléter la déixis spatiale, appuyant son argument selon lequel les pratiques culturelles pourraient être encodées dans la sémantique ou la morphosyntaxe d’une langue, dans une perspective ethnosyntaxique (en prenant notamment l’exemple de ses propres travaux sur l’expression grammaticale du « mouvement associé » en tima, Dimmendaal 2014).

7Le chapitre 5, court et à visée méthodologique, aborde la théorie de la relativité linguistique par le biais des schèmes habituels de pensée. L’auteur s’attache à présenter des expérimentations psycholinguistiques basées sur trois plans, le lexique (concernant les couleurs notamment), la grammaire (concernant les systèmes numériques ou le genre grammatical) et la pragmatique (abordée dans le chapitre 10), mais ceci en dehors du contexte africain (Australie, Mexique), soulignant ainsi le peu de recherches ayant été effectuées dans ce domaine sur le continent.

8Le chapitre 6 s’intéresse aux stratégies de dénomination. Ce chapitre, riche en exemples issus de tout le continent africain, présente les manières de nommer les personnes ou les lieux. Les principes d’évitement langagier sont également abordés, notamment en ce qui concerne les stratégies d’évitements des noms des beaux-parents tel que cela est le cas en peul (du Sénégal à l’Éthiopie selon l’auteur), en kambaata ou en oromo (Éthiopie), en datoga (Tanzanie), en shona (Zimbabwe) ou en xhosa, zoulou (Afrique du Sud) et sesotho (Lesotho).

9Le chapitre 7 marque le début de la seconde partie de l’ouvrage, tournée plus particulièrement vers les réflexions théoriques et méthodologiques selon les grands principes de l’anthropologie linguistique. Dans ce chapitre, consacré à l’ethnographie de la communication proposée par Hymes (1962), Dimmendaal illustre les notions de « comportement discursif », « communauté langagière », « acte de discours », « variables sociolinguistiques » et « répertoires linguistiques » à travers les salutations (pratiques langagières d’introduction, de séparation, de conclusion).

10Le chapitre 8 est consacré à la sociolinguistique interactionniste. Ici, l’auteur parcourt plusieurs concepts clés de la sociolinguistique (développement du langage, socialisation langagière, idéologies langagières, languaging ou translanguaging, répertoire linguistique, hétéroglossie, pratiques langagières plurilingues) et propose une synthèse des différentes prises de positions conceptuelles qui construisent la recherche en sociolinguistique et qui influencent l’anthropologie linguistique.

11Le chapitre 9, chapitre thématique perdu au milieu des réflexions théoriques, aborde la catégorisation des émotions dans une perspective interculturelle. L’auteur discute des différentes stratégies lexicales pour exprimer les émotions telles que la tristesse et la déception en amharique (Mengistu 2001), la colère et la tolérance en akan (Ansah 2011), ou le danger en maa (Payne 2003), ainsi que des différentes significations du silence. Ce chapitre souligne notamment le recours privilégié à la métaphore, à partir du champ lexical du corps humain (principalement), et de ceux de la température, des couleurs ou de l’espace, qui permettent une expression multisensorielle des émotions.

12Le chapitre 10 aborde la notion des normes langagières concernant le concept de face, et plus particulièrement au prisme des stratégies de politesse et d’impolitesse. L’auteur propose une taxonomie de l’(im)politesse (selon son jeu typographique) et discute de l’importance de contextualiser ces stratégies en les abordant dans une perspective interculturelle, soulignant ainsi l’importance du facteur culturel dans l’approche pragmatique du concept de face.

13Le chapitre 11 s’intéresse aux interactions dans la perspective de l’analyse conversationnelle. Dimmendaal considère notamment l’aspect méthodologique de cette approche, de la récolte des données à l’analyse et l’annotation des interactions, en proposant plusieurs études de cas (ex. les questions avec les locuteurs de ǂĀkhoe Haiǁom dans Hoymann 2010 ; ou le chevauchement des conversations avec l’exemple du wolof dans Meyer 2018).

14Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré à la communication non verbale. L’auteur discute ici de pratiques non verbales désolidarisées du geste (ex. la parole sifflée au Kenya et en Éthiopie, les jeux de tonalité et les langues de tambour au Nigeria), de pratiques gestuelles non verbales (ex. clics non verbaux, divers mouvements des yeux), de gestes dit verbaux (usage paralinguistique des clics ou usage des mains dans la communication) et enfin, de gestes aux fonctions codiscursives.

15Avec ce nouvel ouvrage, Dimmendaal réussit le pari de proposer une synthèse des travaux relevant des différents champs de l’anthropologie linguistique en contexte africain. Plus encore, et selon son souhait, il attise la curiosité et encourage une exploration future des effets des pratiques culturelles sur les pratiques langagières.

  • 1 Une seule source dans une autre langue que la triade anglais, allemand, français, a été mobilisée (...)

16Seul regret à noter en parcourant ces chapitres, les quelques parties où l’auteur peine à discuter du contexte africain. Si cette difficulté témoigne d’un manque d’appropriation de certaines thématiques dans l’exploration des pratiques langagières sur le continent africain, elle reflète aussi l’état de la recherche dans le monde anglophone, et non l’ensemble des travaux autour du langage s’intéressant au continent africain. En effet, les contributions non anglophones mobilisées dans cet ouvrage sont anecdotiques et ne reflètent pas l’actualité de la recherche non anglophone en contexte africain. Sur les plus de 700 sources composant la bibliographie de Nurturing language, seules une quarantaine d’entre elles émanent de travaux francophones ou germanophones. De plus, la plupart de ces sources ont presque exclusivement été publiées avant le xxie siècle, en témoignent la moitié des travaux germanophones et plus de la moitié des travaux francophones mobilisés par l’auteur1. À noter toutefois, l’abondance de travaux anglophones reflète également des communautés de recherche non anglophones (travaux de chercheur-e-s germanophones, francophones ou japonophones, entre autres, publiés en anglais) et rend compte d’une réelle diversité géographique dans le champ des études en anthropologie du langage appliquées à l’Afrique.

17Finalement, cet ouvrage peut être considéré comme ayant la double ambition de proposer un panorama des recherches anglophones en anthropologie linguistique africaniste, à la manière d’une actualisation de la recherche (sur les terrains, les théories, les méthodologies), et en adoptant un ton pédagogue, de devenir un outil méthodologique qui pourrait s’avérer précieux pour l’apprentissage comme pour l’enseignement dans les divers domaines des sciences appliquées au langage.

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Bibliographie

Ansah, Gladys Nyarko. 2011. Emotion language in Akan: The case of anger. Dans Gian Claudio Batic (éd.), Encoding emotions in African languages, 119‑137. Munich : Lincom Europa.

Dimmendaal, Gerrit J. 2014. The grammar of knowledge in Tima. Dans Alexandra Y. Aikhenvald & Robert Malcolm Ward Dixon (éd.), The grammar of knowledge: A cross-linguistic typology, 245‑259. Oxford/New York : Oxford University Press.

Hakulinen, Auli & Fred Karlsson. 1977. Den Finländska tystnaden. Några teoretiska, deskriptiva och kontrastiva bidrag. Dans Tove Skutnabb-Kangas & Olaug Rekdal (éd.), Vardagsskrifter till Jan och Jens. Upsal : Institut för nordiska sprak.

Hoymann, Gertie. 2010. Questions and responses in Ākhoe Hai||om. Journal of Pragmatics 42(10). 2726‑2740.

Hymes, Dell H. 1962. The Ethnography of Speaking. Dans Thomas Gladwin & William C. Sturtevant (éd.), Anthropology and Human Behavior, 13‑53. Washington, DC : The Anthropology Society of Washington.

Levinson, Stephen C. 2003. Space in language and cognition: Explorations in cognitive diversity. Cambridge : Cambridge University Press.

Mengistu Amberber. 2001. Testing emotional universals in Amharic. Dans Jean Harkins & Anna Wierzbicka (éd.), Emotions in crosslinguistic perspective, 263‑277. Berlin/New York: John Benjamins.

Meyer, Christian. 2018. Culture, practice, and the body: Conversational organization and embodied culture in Northwestern Senegal. Stuttgart : J.B. Metzler Verlag.

Payne, Doris L. 2003. Maa color terms and their use as human descriptors. Anthropological Linguistics 45(2). 169‑200.

Zucco, Gesualdo M., Rachel Herz & Benoist Schaal. 2012. Olfactory cognition: From perception and memory to environmental odours and neuroscience (Advances in Consciousness Research 85). Philadelphie, PA/Amsterdam : John Benjamins.

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Notes

1 Une seule source dans une autre langue que la triade anglais, allemand, français, a été mobilisée par l’auteur et celle-ci précède également les années 2000 (Hakulinen & Karlsson 1977, en suédois).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hermelind Le Doeuff, « Gerrit J. Dimmendaal, Nurturing language. Anthropological linguistics in an African context »Linguistique et langues africaines [En ligne], 9(2) | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/13146 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lla.13146

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Auteur

Hermelind Le Doeuff

Université Sorbonne Nouvelle, Laboratoire de langues & civilisations à tradition orale (LaCiTO) et Structure et Dynamique des Langues (SeDyL)

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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