Navigation – Plan du site

AccueilNuméros9(2)Les labiales-vélaires et l’histoi...

Les labiales-vélaires et l’histoire linguistique de trois langues bantu orientales : ɛnyá, mokpá et metóko

David Kopa wa Kopa et Birgit Ricquier

Résumés

Les langues ɛnyá (ISO : gey, Guthrie : D14), mokpá (pas de ISO, Guthrie : D142) et metóko (ISO : zmq, Guthrie : D13) sont de rares exemples de langues bantu orientales contenant des labiales-vélaires. Les trois langues forment une branche du sous-groupe lega, et sont parlées au sud de Kisangani (République Démocratique du Congo), au sud-est d’une zone de convergence appelée « Macro-Sudan belt ». L’analyse du lexique concerné et de l’inventaire phonologique indique que l’occurrence des labiales-vélaires en ɛnyá, mokpá et metóko pourrait être expliquée comme une innovation phonologique. Toutefois, la proximité des trois langues lega à l'égard des autres langues à labiales-vélaires suggère que l’innovation ne s’est pas produite indépendamment, mais devrait être attribuée au contact linguistique. L’analyse de l’inventaire phonologique d’autres langues parlées aux alentours de Kisangani nous permet d’identifier le mbole (ISO : mdq, Guthrie : D11) comme une langue bantu susceptible d’avoir influencé les langues lega. Il s’agit plus précisément d’une langue du sous-groupe haut-congo. L’étude de cas présenté ici constitue une contribution à la connaissance des contacts historiques entre langues bantu, et révèle le rôle non-négligeable des langues bantus dans la diffusion des labiales-vélaires, des phonèmes qui à l’origine ne faisaient pas partie de l’inventaire bantu.

Haut de page

Texte intégral

1. Introduction

1Le nord-est de la République Démocratique du Congo (RDC) est linguistiquement particulièrement divers. La région constitue un carrefour de trois familles linguistiques : les familles oubanguienne, soudanique centrale et bantu. Ricquier et al. (2022a) ont identifié un minimum de 90 langues pour les quatre provinces du nord-est de la RDC, dont la moitié sont des langues bantu. La classification des langues bantu (voir Ricquier et al. 2022b) indique qu’il s’agit par ailleurs de plusieurs sous-groupes, séparés il y a longtemps et arrivés de différentes directions pour se croiser à nouveau aux alentours de Kisangani. Il y a notamment des langues bantu orientales dont les communautés linguistiques ont quitté les savanes pour s’installer en forêt. Inévitablement, le contact entre lesdites communautés linguistiques a laissé des traces. En effet, le nord-est de la RDC se situe dans l’est de la zone de convergence appelée « Macro-Sudan belt » (voir Güldemann 2008) ou la zone « soudanique » (Clements & Rialland 2008), caractérisée par l’échange de traits phonologiques et morphologiques à travers les familles et groupes linguistiques.

  • 1 Les recherches pour la présente contribution ont été réalisées dans le cadre du projet At a Crossr (...)

2Un trait bien étudié récemment est la présence des labiales-vélaires (Bostoen & Donzo 2013 ; Idiatov & Van de Velde 2021), considérées comme non-bantu à l’origine mais présentes dans les langues bantu du nord qui sont situées dans cette zone de convergence. Nous présentons ici un cas particulier : la présence des labiales-vélaires dans trois langues bantu orientales : le mokpá, l’ɛnyá et le metóko du groupe D10. Les phonèmes [k͡p] et [ɡ͡b] ne se trouvent pas dans d’autres langues bantu orientales, à part dans quelques variétés mijikenda, parlées sur les côtes du Kenya et de la Tanzanie, dans lesquelles les labiales-vélaires sont probablement plutôt le résultat d’une évolution phonologique indépendante (Nurse & Hinnebusch 1993 : 171–173). Vue la position des trois langues en question ici au sud-est de la Macro-Sudan belt, il est probable que les labiales-vélaires ont été adoptées à l’arrivée desdites langues dans la région. D’où notre questionnement : s’agit-il d’une évolution phonologique interne ou d’un résultat de contact linguistique ? Dans le deuxième cas, quels étaient les communautés linguistiques avec qui les locuteurs du mokpá, de l’ɛnyá et du metóko étaient en contact ? Et est-ce que les données linguistiques peuvent révéler dans quel contexte ce contact a eu lieu ? Notre étude des labiales-vélaires offre pour la première fois un aperçu de l’histoire des langues bantu orientales de la forêt équatoriale et de leurs communautés linguistiques respectives1.

3Dans les paragraphes qui suivent, nous dessinerons d’abord le contexte linguistique (§2). Ensuite, nous offrirons une discussion des labiales-vélaires dans les langues africaines et bantu en particulier (§3). Nous poursuivrons avec un aperçu des labiales-vélaires et du lexique impliqué en metóko, mokpá et ɛnyá (§4). Ensuite, nous examinerons la possibilité d’une innovation phonologique (§5), mais nous irons argumenter qu’il est irréaliste que ce soit une innovation indépendante. Une étude de l’option de contact linguistique s’avèrera nécessaire (§6). Les résultats offriront les premiers indices linguistiques de l’histoire mouvementée du cours inférieur de la rivière Lualaba (§7), et montreront le rôle des langues bantu dans la diffusion des labiales-vélaires (§8).

2. Localisation et affiliation des langues mokpá, ɛnyá et metóko

4Notre étude se concentre sur le mokpá, l’ɛnyá et le metóko, trois langues bantu parlées aux terminus ad quem du Lualaba et a quo du fleuve Congo à Kisangani, dans la galerie forestière et fluviale du Bas Lualaba qui relie le Territoire d’Ubundu à la ville de Kisangani (voir Illustration 1). Les Ɛnyá se sont installés sur les îles qui entourent les chutes Wagenia. Les Mokpá, quant à eux, se sont successivement installés au bord de la rive droite où les forêts des Kómo les confinent au fleuve Lualaba, et une frange s’est installée sur l’île de Bamanga au bord de la rive gauche du Lualaba, près de la cité d’Ubundu. Enfin, les Metóko sont lointainement installés en amont au bord de la même rivière, au-delà de la cité d’Ubundu, ainsi que dans la forêt entre la Lualaba et la Lomami. Les trois langues ont un faible nombre de locuteurs (ɛnyá : 15.000 ; metóko : 50.900 ; non connu pour le mokpá) mais ne sont officiellement pas en danger (Lewis et al. 2016). Toutefois, les recherches du premier auteur indiquent que la plupart des locuteurs est multilingue, favorisant le kiswahili qui est la langue véhiculaire de la région. La transmission du mokpá est en effet menacée par le kiswahili. Les trois langues sont peu documentées. Les listes des ouvrages grammaticaux ou lexicaux ne dépassent pas cinq titres par langue et n’incluent que des esquisses et lexiques limités, avec l’exception de la phonologie de l’ɛnyá par Spa (Hammarström et al. 2018 ; Spa 1973).

Illustration 1 — Carte linguistique non-exhaustive.

Illustration 1 — Carte linguistique non-exhaustive.

En vert les langues lega, en bleu les langues boa, en rouge les langues haut-congo, en orange les langues lebonya. Mba (en italiques) est une langue oubanguienne, lombi (souligné) est une langue soudanique centrale. La variété mbole1 est celle de Yaleko, mbole celle de Yasongo.

  • 2 L’arbre généalogique présentée dans cette illustration est une version simplifiée, basée sur un tr (...)
  • 3 Maho (2009) accorde le sigle D141 au zula, une langue plutôt affiliée au groupe luba.

5Le mokpá, l’ɛnyá et le metóko forment un sous-groupe du groupe lega, qui à son tour constitue un sous-groupe du bantu oriental (voir Illustration 2)2. Le ɛnyá est baptisé par le code numérique D14 tandis que le metóko est enregistré par le code numérique D13 (Guthrie 1948 ; Maho 2009). Le mokpá (aussi dénommé kileka) est resté, pendant longtemps, peu connu et sans identité. Mais une nouvelle classification des langues bantu du nord-est de la RDC (Ricquier et al. 2022b) permet, à l’aide de la méthode phylogénétique, d’identifier le mokpá (kileka) en tant que langue du même sous-groupe, par conséquent, enregistrée sous le code numérique D1423. Notons que, indépendamment, Motingea Mangulu (1990) avait déjà remarqué l’affiliation au metóko et, sur base de correspondances lexicales, Abuka (2021) a également classé le mokpá dans le groupe à code numérique D10. D’autres membres du sous-groupe lega incluent le songola (D24), le zimba (D26), le nyanga (D43), le kwame (D251), le kanu (D251), le bembe (D54) et le buyu (D55).

Illustration 2 — Affiliation phylogénétique des langues mokpá, ɛnyá et metóko ainsi que des langues voisines mbole, lengola et kómo.

Illustration 2 — Affiliation phylogénétique des langues mokpá, ɛnyá et metóko ainsi que des langues voisines mbole, lengola et kómo.

6La région autour de Kisangani étant le carrefour de différents groupes linguistiques, le mokpá, l’ɛnyá et le metóko sont en effet en contact avec d’autres sous-groupes bantu représentés par les langues voisines lengola (D12), mbole (D11) et kómo (D23). Selon la classification récente de Ricquier et al. (2022b) et comme aussi proposé par Bastin et al. (1999) et Koile et al. (2022), le lengola est affilié génétiquement aux langues D33 comme le bodo (D332) et le nyali (D33), un groupe de langues situé plutôt en provinces Haut-Uélé et Ituri, au nord-est de la région considérée ici. Le mbole fait partie du sous-groupe bantu dénommé « haut-congo », incluant aussi le olombo (C54), le lokele (C55), le foma (C56), le likile (C501), etc. Et, enfin, le kómo appartient au sous-groupe bantu boa, comme le bali (D21) qui est aussi parlé à proximité des langues mentionnées. Non loin du cours inférieur de la Lualaba, nous trouvons en plus quelques langues d’autres familles linguistiques, notamment le mba (oubanguienne) et le lombi (soudanique centrale). On pourrait croire que les trois langues lega sont en contact direct avec le mba, une langue non-bantu qui leur est géographiquement proche, mais pareille hypothèse serait fausse. Car ces communautés linguistiques sont actuellement bien isolées du mba par quatre obstacles, à savoir une entité bali, une entité kómo, le centre urbain de Kisangani et les chutes Wagenia (situées au terminus du Lualaba). Les Mba (Bamanga) sont localisés au Nord de la ville de Kisangani, tandis que les mokpá, ɛnyá et metóko, enserrés, sont progressivement localisés au Sud de cette même ville.

3. Les labiales-vélaires dans les langues africaines et les langues bantu en particulier

7Les labiales-vélaires sont des consonnes à double occlusion, notamment une fermeture vélaire et une fermeture bilabiale, réalisées sourdes [k͡p], sonores [ɡ͡b], nasales [ŋ͡m] ou pré-nasalisées [ŋk͡p] ou [ŋɡ͡b]. La double fermeture n’est pas tout à fait synchronique. Le début de l’occlusion vélaire précède le début de la bilabiale par 10 à 20 millisecondes, ce qui explique la perception auditive et la notation phonétique (voir Ladefoged 1964 ; Connell 1994 ; Maddieson 2018 : 548–554). La pré-nasalisation peut être labiale-vélaire ou vélaire, une différence qui est acoustiquement difficile à distinguer (voir Cahill 1999 : 159–162). Comme observé par Idiatov & Van de Velde (2021), les labiales-vélaires se trouvent principalement en position de première consonne et, selon leurs statistiques, seraient plus récurrentes dans les parties expressives du lexique.

  • 4 Cahill (2017) mentionne 60 langues en Papouasie-Nouvelle-Guinée et 6 cas isolés hors Afrique sur u (...)

8Si l’occurrence des labiales-vélaires est rare au niveau mondial, elles ne le sont pas en Afrique4. Au moins 40% des langues africaines auraient des labiales-vélaires (Cahill 2017). A part quelques langues en Afrique orientale et australe, la distribution se concentre dans une zone de convergence qui est appelée « Macro-Sudan belt » par Güldemann (2008) ou la zone « soudanique » par Clements & Rialland (2008), qui les considèrent comme des traits caractéristiques de cette zone, étant présentes dans des langues de différentes familles linguistiques. Idiatov & Van de Velde (2021) donnent un aperçu plus nuancé. Ils montrent que l’occurrence des labiales-vélaires n’est pas pareille dans toutes les langues de cette zone de convergence : dans une portion des langues concernées, le phénomène reste marginal tandis que dans d’autres langues, les phonèmes ont leur place dans l’inventaire phonologique tout comme les autres occlusives. Ils identifient trois zones (« hotbeds ») où l’occurrence des labiales-vélaires est très élevée. Une des trois se trouve au bassin de l’Oubangui, en République centrafricaine et au nord de la RDC, incluant la région qui nous concerne ici. Cette zone est dénommée « Ubangi hotbed » par les auteurs.

  • 5 En plus, Cahill (1998/99) indique que les labiales-vélaires évoluent plutôt vers des labiales, pas (...)

9Plusieurs hypothèses ont été formulées sur l’origine des labiales-vélaires et leur diffusion dans le « Macro-Sudan belt ». Idiatov & Van de Velde citent Westermann (1911 ; 1927) qui les considère comme des innovations phonologiques issues des vélaires labialisées, tandis que Greenberg (1983) les reconstruit en proto-niger-congo et Boyeldieu (2006) dans la langue ancestrale du groupe soudanique central. Vogler (2019) voit plutôt un substrat étranger. Les trois options, c’est-à-dire innovation phonologique, héritage génétique et contact linguistique, expliquent chacune en effet différents cas. Toutefois, Cahill (2017) identifie un rôle important de l’héritage génétique. Cet auteur montre que les labiales-vélaires sont très récurrentes dans les langues niger-congo, qui constituent d’ailleurs la majorité des langues du Macro-Sudan belt, et que les phonèmes ont été ou peuvent être reconstruits dans un grand nombre des sous-familles niger-congo, incluant la proto-langue du macro-phylum. D’autres sous-familles, comme le bantoid, auraient alors perdu les labiales-vélaires. Idiatov & Van de Velde (2021) considèrent cette perte improbable pour des raison d’évolution phonétique. Leur prominence en position C1, par exemple, n’est pas favorable à la lénition5. Idiatov & Van de Velde rejettent donc la possibilité de reconstruction en niger-congo. Ils avancent que l’adoption des labiales-vélaires dans les « hotbeds » est probablement issue de conversion de langue et donc, comme l’avait écrit Vogler, un effet de substrat des langues anciennes de la zone sur les langues des nouveaux immigrés. L’occurrence des labiales-vélaires dans les zones entre les « hotbeds » est mieux expliquée par l’emprunt ou un effet de substrat minimal. Idiatov & Van de Velde marquent le lien avec les aspects géographiques, en argumentant que les « hotbeds » se trouvent dans des zones écologiques moins accueillantes tandis que les zones entre les hotbeds sont constituées de savanes où la migration peut être plus rapide et facile, ce qui minimalise le contact avec d’autres communautés. Idiatov & Van de Velde (2021 : 97) suggèrent la préexistence des langues non-identifiées dans les trois « hotbeds » qui auraient agi comme substrat aux langues arrivées ultérieurement. Le(s) substrat(s) appartenai(en)t possiblement à une ou plusieurs familles linguistiques maintenant disparues, dont le birri, un isolat avec une occurrence des labiales-vélaires très élevée, pourrait être un vestige. Maselli et al. (2021) expliquent l’occurrence des labiales-vélaires en lwel, une langue bantu parlée au sud du Bassin Congo et donc plus éloignée du Macro-Sudan belt, par un substrat pré-bantu, une langue disparue des peuples chasseurs-cueilleurs.

10Si pour le proto-niger-congo la reconstruction est possible mais contestée, pour les langues bantu, il est généralement accepté que les labiales-vélaires ne faisaient pas partie de l’inventaire phonologique de la proto-langue (voir Meeussen 1967). Cette hypothèse est soutenue par l’absence des labiales-vélaires dans les langues bantu qui ne sont pas parlées dans le « Macro-Sudan belt » (voir argumentation d’Idiatov & Van de Velde 2021). Des auteurs comme Güldemann (2008), Clements & Rialland (2008) et Grégoire (2003) attribuent par conséquent une origine non-bantu à la diffusion des labiales-vélaires dans les langues bantu du nord. Bostoen & Donzo (2013) ne contestent pas une origine oubanguienne pour les labiales-vélaires en lingombe. Toutefois, comme déjà suggéré par Grégoire (2003) et confirmé par Bostoen & Donzo (2013), l’histoire est plus complexe et d’autres raisons expliquant la diffusion des labiales-vélaires doivent être explorées. Dans le cas du lingombe, un aspect important est le « sound symbolism » ou bien l’aspect expressif des labiales-vélaires résultant en une prominence dans les idéophones et des noms et des verbes dérivés des idéophones.

11Bostoen & Donzo (2013) mentionnent également que le contact entre un substrat oubanguien et d’autres langues bantu de la région doit avoir été plus intense que pour le lingombe (C41), vu qu’en libobi (C412), mondongo (non-classifié), monyɔngɔ (non-classifié), mosange (non-classifié) et ebwela (C42), les labiales-vélaires suivent des correspondances phonologiques régulières et résultent des séquences CwV. Une telle conclusion pourrait aussi être proposée pour les langues sawabantu (le groupe A20). Mutaka & Ebobissé (1996/97), ainsi que Connell (1998/99) dans sa réaction, décrivent les correspondances régulières comme le résultat d’une innovation phonologique. Pourtant, les langues sawabantu se trouvent dans le sud de la « Macro-Sudan belt » et en proximité de langues à labiales-vélaires. Même si une innovation phonologique indépendante peut se produire, comme c’était probablement le cas pour les variétés mijikenda (Nurse & Hinnebusch 1993 : 171–173), la situation géographique des langues sawabantu nous indique que le contact linguistique doit y avoir joué un rôle. Dans le présent article, nous allons argumenter qu’une innovation phonologique peut être inspirée par le contact linguistique.

12Concernant les correspondances régulières, Ladefoged (1964) et Ponelis (1974) décrivent l’évolution des labiales-vélaires en langues bantu comme en (1). La série (2) est celle décrite spécifiquement pour les langues sawabantu (Mutaka & Ebobissé 1996/97 ; Connell 1998/99).

(1) bu-V > bwwV > bwV > bɣV > ɡbV
ku-V > kwwV > kwV ou gwV > kβV > kpV ou ɡbV
mu-V > mwwV > mwV > ɱwV > ɱV > ŋmV
(2) ɓwV > ɡbV
kwV > kpV
mwV > ŋmV
ŋɡwV > ŋɡbV

13Il est intéressant à noter que, dans les langues mijikenda, ce changement phonétique se présente seulement devant des voyelles non-arrondies (Nurse & Hinnebusch 1993 : 171–173). En sawabantu, la voyelle suivante est toujours une voyelle antérieure non-haute (Mutaka & Ebobissé 1996/97 ; Connell 1998/99). En effet, si dans une langue spécifique, certaines voyelles ne suivent jamais des labiales-vélaires, il s’agit souvent des voyelles postérieures arrondies fermées ou mi-fermées (Cahill 1999). Nous verrons que ce constat est aussi pertinent ici.

14Une autre observation importante pour nos recherches concerne l’occurrence des labiales-vélaires sourdes et sonores. Cahill (2008) montre que, généralement, les langues à occlusives labiales-vélaires ont la version sourde et la version sonore, mais que pour celles qui n’ont qu’une des deux, il s’agit généralement de la labiale-vélaire sonore. En plus, les langues qui ne contiennent que la labiale-vélaire sourde ont toujours d’autres absences dans leur inventaire de phonèmes, souvent le [ɡ]. Certaines n’ont aucune occlusive sonore. En contraste, une évolution de *kp > ɡb est phonétiquement facile à expliquer, considérant que les labiales-vélaires sourdes sont généralement non-aspirées et partiellement voisées et implosives.

  • 6 Il s’agit de François Abuka Balabala Alumesa, Nicolas Mombaya Liwila et Emmannuel Ngbanga Bandombe (...)

15Les langues mokpá, ɛnyá et metóko se situent justement au sud-est du « Ubangi hotbed ». Notre étude cherche à détecter et démontrer la présence des labiales-vélaires dans le système phonologique de trois langues bantu du groupe bantu oriental où, en principe, ces sons à double articulation sont inhabituels. En effet, les labiales-vélaires n’existent pas dans les autres langues lega du même sous-groupe (cf. Grégoire 2003 ; Botne 2003 ; Kutsch Lojenga 2019 etc.). Notre approche s’est centrée sur l’identification du rôle des labiales-vélaires dans l’inventaire phonologique des trois langues lega étudiées et des catégories du lexique à labiales-vélaires. Notre corpus est constitué de données collectées par le premier auteur lors des terrains en RDC de mi-novembre à mi-décembre 2019, puis en février 2020 et, enfin de mi-décembre à mi-janvier 2021, faisant un total de trois mois. Nous avons commencé par collecter le vocabulaire de base à partir de listes de 100 mots et de 600 mots pour les langues mokpá, ɛnyá et metóko, qui nous ont permis de sélectionner les mots à labiales-vélaires. Puis, nous avons procédé à la collecte d’autres mots à labiales-vélaires dans chacune des trois langues étudiées. Ensuite, sur base de ces deux lexiques des items à labiales-vélaires, nous avons élaboré une liste de 120 mots supposés contenir des labiales-vélaires, qui a servi de modèle pour collecter les correspondances lexicales dans les langues de la région y compris les trois langues ciblées. Il y a lieu de trouver, en annexe, l’extrait de cette liste sous forme d’un tableau comparatif. En plus, nous avons à notre disposition des listes de vocabulaire dans d’autres langues bantu parlées au nord-est de la RDC, collectées par des collaborateurs au même projet en 2021 et 20226.

4. Inventaire des labiales-vélaires en mokpá, ɛnyá et metóko

16Le lexique à labiales-vélaires en mokpá, ɛnyá et metóko distingue trois types de consonnes labiales-vélaires, à savoir la version sourde [k͡p], la sonore [ɡ͡b] et la sonore pré-nasalisée [ŋɡ͡b], comme le montrent les exemples en (3a-c).

  • 7 Les langues sous étude ont deux tons simples et deux tons complexes. Nous choisissons de ne pas no (...)
(3a) mokpá : kokpéka ‘accrocher’7
gbóndó ‘grande poule’
ngbá ‘chien’ 
(3b) ɛnyá : kokpóka ‘être tiré’
igbelú ‘menton’
kongbáta ‘attraper celui qui veut fuir’
(3c) metóko : kokpána ‘se battre’
mogbalala ‘espèce d’insectes’
koúngba ‘entendre’
  • 8 La liste intégrant les mots à labiales-vélaires dans le tableau placé en annexe donne des réflexes (...)

17Cependant, les fréquences de chaque type d’occlusives labiales-vélaires varient d’une langue à l’autre. En se basant sur un lexique d’environ 700 lexèmes par langue dont la majorité couvre les mêmes valeurs sémantiques, nous avons pu identifier 62 (ɛnyá), 65 (mokpá) et 71 lexèmes (metóko) contenant des occlusives labiales-vélaires, ou bien environ 8,5% (ɛnyá), 9% (mokpá) ou 10% (metóko) du lexique collecté (voir tableau 1 et le tableau en annexe)8.

Tableau 1 — Fréquence des labiales-vélaires en mokpá, ɛnyá et metóko

Type de labiales-vélaires Fréquence en mokpá Fréquence en ɛnyá Fréquence en metóko
[k͡p] 28 45 50
[ɡ͡b] 20 1 1
[ŋ͡ɡ͡b] 17 16 20
Total 65 62 71
  • 9 Comme un des relecteurs l’observe, l’exemple metóko montrerait le voisement d’une consonne origine (...)

18Dans le corpus utilisé pour cette étude, on constate que la labiale-vélaire sourde [k͡p] apparaît fréquemment dans les trois langues, contrairement à la langue lingombe, par exemple, où c’est le type sonore [ɡ͡b] qui apparaît régulièrement (Donzo 2015 : 360). En effet, dans les langues ɛnyá et metóko, bien que l’on y trouve tous les trois types des labiales-vélaires, la fréquence de la labiale-vélaire sonore [ɡ͡b] est rare. Elle apparaît uniquement en position pré-nasalisée. Lorsqu’elle est non-pré-nasalisée, il s’agit d’une variante de la labiale-vélaire sourde [k͡p] et ceci dans quelques mots seulement. C’est le cas, par exemple, en ɛnyá des mots igbelú/ikp ‘menton’, kogbóma/kokpóma ‘aboyer’ et, en metóko kogbá/kokpá ‘mourir’9. Comme observé par Cahill (2008) (voir §3), l’absence de la labiale-vélaire sonore est rare et correspond généralement à d’autres absences dans l’inventaire phonologique, notamment le [ɡ]. Une étude phonologique détaillée des trois langues devrait être envisagée. Toutefois, dans sa thèse, Abuka (2021 : 65–66) observe que l’occlusive vélaire sonore n’apparaît qu’en position pré-nasalisée dans les langues ɛnyá et mokpá. Nos données pour le ɛnyá confirment ce constat, et les données pour le metóko montrent que ce constat est aussi vrai pour cette langue. Les données pour le mokpá donnent un aperçu plus nuancé, avec l’exemple de ágégo ‘mâchoire’. En effet, la labiale-vélaire sonore est aussi plus fréquente en mokpá que dans les autres deux langues.

  • 10 Les préfixes nominaux sont V-, N- ou CV-, les thèmes nominaux sont généralement CV, CV(N)CV, CV(N) (...)

19Dans les langues mokpá, ɛnyá et metóko, les labiales-vélaires apparaissent régulièrement en tant que première consonne du thème, ce qui confirme l’observation de Idiatov & Van de Velde (2021) sur la position desdits phonèmes (voir les exemples 4a-c et Tableau 2)10.

(4a) mokpá : gbé ‘non’
gbóndó ‘grande poule’
kpanga ‘tabac’
gbóngá ‘escarbot’
gbende ‘nombreux ou beaucoup’
ngbɛ ‘léopard’
ngbá ‘chien’
(4b) ɛnyá : ko-kpóma ‘aboyer’
o-kpasáka ‘crevette’
ko-ngbóta ‘gonfler’
(4c) metóko : ko-kpána ‘se battre’
kpadili ‘barza’
kpundu ‘habit usé’
ngbέέ ‘depuis longtemps’
ké-kpanga ‘chikwangue’

Tableau 2 — Fréquence des labiales-vélaires en fonction de leur position dans la structure syllabique

Type de labiales-vélaires mokpá ɛnyá metóko
Fréquence en C1 (/65) Fréquence en C2 (/65) Fréquence en C1 (/62) Fréquence en C2 (/62) Fréquence en C1 (/71) Fréquence en C2 (/71) Fréquence en C3/C4 (/71)
[k͡p] 28 3 43 7 44 7 0
[ɡ͡b] 20 3 1 0 1 0 0
[ŋ͡ɡ͡b] 13 5 15 5 18 6 4
Total 61 11 59 12 63 13 4

20L’occlusive labiale-vélaire n’apparaît généralement comme deuxième consonne qu’en situation de réduplication du thème, p.ex. mokpá n'kpúkpɛ ‘non mûr’, agbégbé ‘régime de bananes immatures’, kogbegba ‘mûrir ou déambuler’, kókpakpa ‘coller’, etc. ; ɛnyá mokpékpá ‘sorte de barrière d’eau’, kongbangbana ‘échouer à et y rester bloqué’, etc. ; et metóko kpakpárá ‘vide, difficulté’, etc. La réduplication semble complexe en metóko, car il est attesté dans cette langue l’existence de sons labiales-vélaires qui apparaissent en tant que troisième ou même quatrième consonne. C’est notamment le cas des mots metóko kpangbalangba ‘non profond’, kenkpengbɛlɛngbɛ ‘bruit d’un objet tombé’, kpengbelengbe ‘idiot’, etc, tous des idéophones. Toutefois, il y a également des labiales-vélaires comme deuxième ou troisième consonne en dehors de la réduplication. C’est le cas, par exemple, des mots metóko koúngba ‘entendre’, ntáńgbánga ‘sourd’, komugookpa ‘espèce d’oiseau qui chante pendant l’étiage’, kemukpo ‘trou du sol’, bamungba ‘quelqu’un mal haï’, lobɔngba ‘sorte de forêt’, etc.

21Quant à la fréquence des labiales-vélaires dans les catégories grammaticales, le corpus de cette étude montre que les noms sont plus affectés par ces consonnes, suivis par les verbes. Voici ci-dessous, pour les trois langues d’étude, les fréquences des labiales-vélaires selon les catégories lexicales. Selon le corpus de la présente étude, la catégorie liée à l’adverbe est absente en langue ɛnyá, et rare en metóko voire en mokpá.

Tableau 3 — Fréquence des labiales-vélaires en fonction des catégories grammaticales

Nature de mots Fréquence en mokpá /65 Fréquence en ɛnyá /62 Fréquence en metóko /71
Nom 36 36 51
Verbe 24 23 12
Adverbe 1 0 2
Adjectif 4 3 6
Total 65 62 71
  • 11 Nous sommes conscients que cette classification est arbitraire et que d’autres liens sémantiques p (...)
  • 12 Nous avons employé la liste de 100 mots de Grollemund et al. (2015), qui est basée sur les listes (...)

22Enfin, nous pouvons observer que les labiales-vélaires ne sont pas réservées à un ou plusieurs domaines sémantiques spécifiques. Dans le tableau en annexe, nous avons regroupé sémantiquement les mots à labiales-vélaires11. Les labiales-vélaires se trouvent dans des mots liés à la forêt ou à la pêche tout comme dans le vocabulaire pour désigner des parties du corps ou des actions (voir les exemples 5a-d). Les labiales-vélaires sont même récurrentes dans les listes de vocabulaire de base12. Il s’agit entre autres des noms pour différentes parties du corps, des animaux tels que le chien et le léopard, et des verbes comme ‘mourir’ et ‘entendre’. Considérant que le vocabulaire de base est censé être plus résistant aux emprunts, ceci nous indique que l’occurrence des labiales-vélaires n’est pas occasionnelle et/ou due à l’emprunt de lexèmes spécifiques.

(5a) domaine sémantique de la forêt :
metóko kɛkpɛlέ ‘pintade’
mokpá, ɛnyá angbongbolya ‘noix de cola’
(5b) domaine sémantique de la pêche :
ɛnyá okpasáka ‘crevette’
metóko kakpálɛ́a ‘cale de pirogue’
(5c) domaine sémantique du corps humain :
mokpá ngbé ‘cheveu’
mokpá kakpá ‘aisselle, nuque’
(5d) domaine sémantique des actions :
mokpá, ɛnyá kɔkpɔta ‘écraser/piétiner’
mokpá, metóko kokpána ‘se battre’

23Une tendance à remarquer est l’occurrence importante dans le domaine sémantique des états, qualités, ainsi que des mots liés aux sons et des verbes pour des actions qui peuvent être exprimées par des sons. Au sein de cette partie du vocabulaire, il y a par conséquent de nombreux lexèmes qui peuvent être identifiés comme des idéophones. Ceci correspond à la conclusion de Idiatov & Van de Velde (2021 : 79) qui, employant une approche quantitative, montrent que les labiales-vélaires se manifestent plus fréquemment dans les parties expressives du lexique, comme des qualifiers et quantifiers. Toutefois, même si un effet de « sound symbolism » peut expliquer ces cas précis, le nombre élevé de lexèmes qui ne rentrent pas dans ces critères nous indique que les labiales-vélaires en mokpá, ɛnyá et metóko ont une autre origine.

5. Analyse phonologique comparée

  • 13 Pour le metóko, nous devons préciser qu’il y a de la variation. Nous avons des enregistrements ave (...)

24L’analyse phonologique comparée pourra nous éclairer sur deux options de l’histoire desdits phonèmes : l’héritage et l’innovation phonologique. Les correspondances que vous trouverez dans le tableau 4 excluent l’option d’héritage et semblent soutenir la possibilité d’innovation phonologique, car certaines formes avec labiales-vélaires [k͡p] et [ɡ͡b] en mokpá, ɛnyá et metóko correspondent régulièrement aux séquences [kw], [ɡw] et [bw] dans les autres langues du même sous-groupe lega. En effet, dans le corpus utilisé pour cette recherche, nous remarquons que le mokpá, l’ɛnyá et le metóko n’ont pas de séquences /kw/, /gw/ et /bw/13.

Tableau 4 — Correspondances phonologiques régulières pour les langues lega

  • 14 Chikwangue est une préparation de manioc. Le manioc est emballé dans des feuilles et cuit. Chikwan (...)
mokpá, ɛnyá, metóko autres langues
du sous-groupe lega
Correspondances
‘entendre’ koúngba (k)oúngwa (lega, zimba, bembe) koúkwa (songola) ngb ~ ngw, kw
‘mourir’ kokpá kokwá, kukwá
(lega, songola, nyanga, zimba)
kp ~ kw
‘chien’ ngbá mbwá (lega, zimba, bembe) mvwá (songola) ngb ~ mbw, mvw
‘tabac’ -kpanga
(mokpá, metóko)
-kwanga (lega, songola) kp ~ kw
‘chikwangue’14 -kpanga
(mokpá, metóko)
-kwangá (lega), -kwanga (zimba) kp ~ kw

25Les exemples montrent que la correspondance régulière entre labiales-vélaires en mokpá, ɛnyá et metóko et séquences avec glide dans les autres langues lega se présente dans le vocabulaire hérité tout comme dans le vocabulaire issu de diffusion récente (comme ‘tabac’ et ‘chikwangue’, dont les plantes sont d’origine américaine et introduites après le 15ème siècle). Il semble donc qu’il s’agisse d’une évolution phonologique systématique qui continue à être appliqué pour de nouveaux mots.

26En effet, nous pouvons tracer des changements phonologiques réguliers de quelques reconstructions en BLR3 (Bastin et al. 2002) à travers les réflexes en mokpá, ɛnyá et metóko :

(6a) *bu, bʊ > ɡ͡b / N ____ e, a :
mokpá et ɛnyá : -ngbé ‘cheveu’ < *PN9-búɩ̀
mokpá, ɛnyá et metóko : ngbá ‘chien’ < *PN9-bʊ́à
(6b) *ɡu, ɡʊ > ɡ͡b / N ____ ɛ, a :
mokpá : ngbɛ ‘léopard’ < *PN9-gʊ̀è
mokpá, ɛnyá et metóko : -úngba ‘entendre’ < *-(j)úngu-
ɛnyá : ngbɛna ‘crocodile’ < *PN9-gʊ̀èna
(6c) *ku > k͡p / ____ a :
mokpá, ɛnyá et metóko : -kpá ‘mourir’ < *-kú-

27Les exemples cités confirment l’évolution phonologique décrite par Ladefoged (1964) et Ponelis (1974), notamment que la séquence kw évolue vers kp et que le labiale-vélaire gb peut être issu des séquences bw ou gw. Sur la base de notre corpus, cette évolution semble régulière et systématique pour les trois langues lega en question. Nous pouvons en conclure qu’il s’agit d’une innovation phonologique qui distingue le mokpá, l’ɛnyá et le metóko des autres langues lega.

6. L’option de contact linguistique

28Même si nous pouvons identifier les labiales-vélaires comme une innovation phonologique, nous ne croyons pas que cette innovation est indépendante. Comme nous l’avons indiqué dans la section 3, les trois langues de notre étude sont localisées au sud du « Macro-Sudan belt » qui se caractérise entre autres par ces phonèmes. En effet, à part les autres langues lega, toutes les langues voisines du mokpá, de l’ɛnyá et du metóko contiennent des labiales-vélaires. L’innovation phonologique des labiales-vélaires en mokpá, ɛnyá et metóko ne s’est donc pas produite dans le vide.

29Dans les paragraphes suivants, nous cherchons à identifier la ou les langues qui ont pu influencer les trois langues lega vers l’adoption des labiales-vélaires. Pour cela, nous recourons à l’analyse du système phonologique des langues voisines et/ou susceptibles d’avoir été en contact avec le mokpá, l’ɛnyá et le metóko.

6.1 Les labiales-vélaires dans les langues non-bantu de la région

30Vu que plusieurs auteurs suggèrent que les labiales-vélaires ne sont pas d’origine bantu (voir §3) et que le nord-est de la RDC compte également des langues oubanguiennes et soudaniques centrales, nous ne pouvons pas exclure l’option non-bantu. Toutefois, l’option est peu probable pour cette étude de cas précise et notre discussion est par conséquent brève.

31Comme indiqué dans la section 2, il n’y a que deux langues non-bantu qui sont parlées dans les environs du mokpá, de l’ɛnyá et du metóko : le mba, une langue oubanguienne, et le lombi qui est une langue soudanique centrale. Les deux sont séparées des trois langues lega par d’autres langues bantu, notamment le kómo et le bali. D’autres langues oubanguiennes et soudaniques centrales se trouvent plus loin, dans le nord et le nord-est de la RDC. Si une langue oubanguienne ou soudanique centrale avait apporté les labiales-vélaires, il faudrait proposer une présence antérieure bien au sud de leur distribution actuelle vu que les langues lega seraient venues du sud-est et non du nord (voir §2).

32Aussi les données linguistiques ne semblent-elles pas favoriser ce scénario. Les labiales-vélaires existent bien en mba (Bokula 1971), mais si nous prenons l’exemple du concept ‘mourir’ pour lequel les langues oubanguiennes et bantu partagent une forme similaire, nous constatons que la forme en mba est exprimée avec la séquence vélaire plus glide /kw/ : kwi. Ce n’est que dans les autres langues oubanguiennes qu’elle correspond à une labiale-vélaire : par exemple en yakoma (kpi), kpatiri (kpi), ngbaka ma’bo (kpi), monzombo (kpi), gbanzili (kpi), baka (kpi), mayogo (-kpi), mundu (kpikpi), ndunga-le (-kpi), ama-lo (kpi-), zande (kpɨ), nzakara (kpi) et geme (kpi) (Moñino 1988). Considérant que la voie de modification de la labiale-vélaire sourde n’aboutit généralement pas en /kw/ mais plutôt en /gb/ ou /p/ (Cahill 1999), nous ne pouvons pas supposer une influence de la part du mba qui aurait par la suite perdu les labiales-vélaires dans ce contexte. S’il y avait eu une influence des langues oubanguiennes, cela viendrait des langues autres que le mba. Vu leur présence actuelle à distance, dans le nord du pays, il semble peu probable que l’occurrence des labiales-vélaires en mokpá, ɛnyá et metóko soit causée par un substrat oubanguien.

33Les langues soudaniques centrales ont également des labiales-vélaires et les séquences de vélaires et de glides /kw/, /gw/ et /bw/ sont rares en lombi et mangbetu (Larochette 1958). Toutefois, comme pour la langue mba, il est difficile de trouver des correspondances lexicales entre les langues lega et les mangbetu et lombi, comme vous pouvez le constater dans le tableau 5. A part la présence des mêmes phonèmes dans les langues concernées, il est donc difficile de trouver d’autres preuves linguistiques en faveur d’une origine non-bantu.

Tableau 5 — Correspondances lexicales entre les trois langues lega et quelques langues non-bantu, notamment le mba (oubanguienne) et les lombi et mangbetu (soudanique centrale)

mokpá, ɛnyá, metóko mba lombi mangbetu
‘entendre’ ko-úngb-a djɨ́gɨ́ umugá ɔga
‘mourir’ ko-kp-á kwi- oziyo onzi
‘chien’ n-gbá ɓyá něsi nési
‘cheveu’ -ngbé (uniquement mokpá, ɛnyá) mbyási endrwáwé nendrué
‘léopard’ -ngbɛ (mokpá) ɓyú nǒlókóndó nókondó

6.2 Comparaison avec les langues bantu du nord-est de la RDC

34Le tableau 6 ci-dessous nous informe que les labiales-vélaires sont bien représentées dans les langues bantu du nord-est de la RDC, mais que l’inventaire phonologique desdites langues inclut généralement aussi des séquences avec glide. C’est notamment le cas des langues des sous-groupes « boa » et « lebonya » qui contiennent pourtant un nombre très élevé de mots à labiales-vélaires.

Tableau 6 — Fréquence des labiales-vélaires et séquences avec glide pour quelques langues bantu de la région dans la liste de 600 mots

Tableau 6 — Fréquence des labiales-vélaires et séquences avec glide pour quelques langues bantu de la région dans la liste de 600 mots
  • 15 Ngbanga Bandombele (2007) montre que la langue angba, une langue boa de la même région, utilise de (...)

35L’absence des séquences avec glide peut être noté chez plusieurs langues du sous-groupe haut-congo, notamment le mbole, le lokele, le foma et l’olombo. Il y a une exception, libwá ‘neuf’ en lokele, foma et olombo, mais il est possible qu’il s’agisse d’un emprunt du lingála15. Il s’agit en effet des langues voisines et/ou proches des trois langues lega, situées à l’ouest de la Lualaba et de Kisangani. L’occurrence des labiales-vélaires dans le lexique de base est au contraire rare dans deux autres langues du sous-groupe haut-congo, notamment le topoke et le mbesa. Le likile présente une situation mixte.

36Comme dans les trois langues lega, et comme aussi observé par Motingea Mangulu (2012), les labiales-vélaires dans plusieurs langues haut-congo semblent aussi issues de changements phonologiques réguliers.

(7a) *mbu, mbʊ > ŋɡ͡b, ŋ͡m / ____ a :
mbole (Yaleko) ŋ͡ma ~ mv(w)a, olombo, lokele, foma ngbá ‘chien’ < *PN9-bʊ́à <> mbole (Yasongo), lolinga, mbesa, so, topoke mbwá, likile mbɔ́, kómo mbóá, lengola ambúa
mbole (Yaleko) úŋ͡moa, lokele, foma ndúngba ‘voler’ < *-pùmbʊk-
<> mbole (Yasongo) oúmboha, likile nôhumbwa, olombo lofúmboa, lengola ivumbuwa
(7b) *ŋku > ŋɡ͡b, ŋ͡m / ____ a :
mbole (Yaleko) ͡má, mbole (Yasongo) ongbá, olombo longbo, likile nôngbá
‘mourir’ < *-kú-
<> lokele, foma ndôwá, komo kokúa, lengola iógwa
(7c) *ɡu, ɡʊ > k͡p / ____ a :
mbole okpá, lokele, foma, olombo ɓokpá, likile mokpá ‘sel’ < *PN3-gúá
<> lolinga okwá, mbesa mokwa, so mohwa
mbole okpá, likile nôkpa, lokele ndôkpá, foma ndókpá ‘tomber’ < *-gʊ̀-
<> lolinga okwá, mbesa bokwei, komo koguwa, lengola ikowa
(7d) (*kup >) *ku(Ø) > k͡p / ____ a :
mbole (Yaleko) ɔɔkpá, lokele, foma ikpá ‘os’ < *-ku(p)á
<> olombo boúwa, likile mongúwa, komo nkwá

37Nous pouvons observer que la labiale-vélaire est toujours sonore si pré-nasalisée et toujours sourde dans les autres cas. [ŋɡ͡b] peut donc être le réflexe régulier des séquences *mbu, *mbʊ, *ngu, *ngʊ, *nku et *nkʊ, et nous avons des réflexes sourdes [k͡p] issues des séquences *gu, *gʊ et *ku. Notons aussi qu’en mbole tel que parlé à Yaleko, il existe la labiale-vélaire nasale [ŋ͡m], qui n’existe pas dans la variété parlée à Yasongo. La dernière variété ne présente pas la modification *mbu, mbʊ > ŋɡ͡b, mais uniquement des modifications des occlusives vélaires plus glides. Finalement, l’évolution phonologique semble être plus avancée en lokele et foma, où la perte de consonnes résulte en une séquence avec glide qui évolue vers une labiale-vélaire, comme vous pouvez le constater ci-dessus dans les exemples pour ‘voler’ et ‘os’. Le dernier est aussi présent dans une variété du mbole.

38Les contre-exemples en kómo et lengola nous indiquent que l’occurrence des labiales-vélaires dans ces langues n’est pas un résultat du même processus, et que la distribution des labiales-vélaires dans le système phonologique et à travers le lexique dans ces deux langues voisines diffère considérablement de celle des trois langues lega.

39Nous pouvons conclure que l’occurrence particulière des labiales-vélaires dans le système phonologique des langues mokpá, ɛnyá et metóko ressemble fortement à la répartition desdites phonèmes en mbole, lokele, foma et dans une moindre mesure en olombo et likile. En nous appuyant sur cet aspect phonologique, nous pouvons conclure que l’occurrence systématique des labiales-vélaires peut être attribuée aux contacts intenses entre lesdites communautés. Nous pourrions même aller plus loin, en avançant la possibilité qu’une ou plusieurs variétés haut-congo ont agi comme substrat aux trois langues lega.

7. Vers une histoire des communautés linguistiques

40Si les locuteurs des langues mokpá, ɛnyá et metóko d’une part et des langues mbole, lokele et foma d’autre part ont été en contact intense, deux scénarios peuvent être proposés : une évolution phonologique comme une innovation régionale partagée, ou un substrat. Même si les langues lega et haut-congo concernées se trouvent en proximité, un argument permet de réfuter le premier scénario : on ne trouve pas les mêmes correspondances phonologiques en kómo ni en lengola. Les deux langues sont majoritaires dans la région et de véritables voisines des trois langues lega, tandis que les langues haut-congo sont actuellement séparées par un tronçon de forêt inhabité sauf au nord, près de Kisangani. S’il s’agissait d’une innovation régionale, on s’attendrait aux mêmes développements en kómo et en lengola. On pourrait argumenter que la présence actuelle des pêcheurs lokele au long de la partie basse de la Lualaba stimule l’adoption de cette innovation régionale, mais les contacts occasionnels ne peuvent pas expliquer l’occurrence systématique des labiales-vélaires dans l’inventaire phonologique des trois langues lega. S’il s’agit d’une innovation régionale à la suite de contacts intenses, nous devons supposer que les langues étaient parlées plus en proximité dans le passé. Dans le cas extrême, ce dernier argument pourrait mener au deuxième scénario : une ou plusieurs langues haut-congo auraient formé un substrat à la langue ancestrale des trois langues lega, ou bien il y a eu un substrat commun, mais non-identifié, aux langues des deux sous-groupes.

41Des éléments non-linguistiques confirment une histoire de contacts intenses entre les peuples haut-congo et lega (voir la discussion dans Ricquier et al. accepté). Les traditions orales de la région nous racontent que les peuples lega sont arrivés récemment à la Lualaba. Les Wagenya auraient chassé des peuples habitant aux rapides. Ces communautés sont considérées comme étant des « mbole » ou « lokele ». Yakusu (1948), lui-même Mugenya, parle de sept communautés qui auraient vécu aux rapides : les Isungu/Isumu, Yasanga, Bafaka, Bayembu, Bakango, Batibo et Baliele. Les Wagenya les avaient battues et elles s’enfuyaient vers l’ouest, s’intégrant dans des communautés mbole. Yakusu mentionne aussi de l’intermariage avec les Isungu. Si les Isungu parlaient en effet une langue haut-congo et si l’intermariage était récurrent, l’idée d’un substrat haut-congo peut être soutenue. Mais cela veut dire aussi que le contact s’est passé à une époque antérieure à celle indiquée dans les traditions orales, vu que le metóko est également concerné. Ce contact doit avoir eu lieu avant la divergence des trois langues lega.

42Toutefois, on ne peut pas exclure que les communautés préexistantes étaient d’une autre origine, devenant « mbole » après leur fuite et ainsi influençant aussi les langues haut-congo de l’entre Lomami-Lualaba : le mbole, le lokele et le foma. Suivant ce dernier scénario, les trois langues lega et les langues haut-congo concernées partageraient le même substrat. Les traditions orales mentionnent également de l’intermariage avec des communautés lengola donc on peut se demander si le substrat pourrait malgré tout être le lengola. Dans ce cas, le changement phonologique de séquences vélaires ou bilabiales sonores plus glide vers une labiale-vélaire serait une évolution ultérieure. Cependant, les traditions orales font une distinction claire entre les Walengola et les communautés chassées, et nous avons vu que, sur le plan linguistique également, un substrat lengola semble moins probable.

43A part l’histoire commune avec quelques langues haut-congo, le lexique à labiales-vélaires nous indique également des contacts avec les peuples avoisinants, les kómo et lengola. Le mokpá et le ɛnyá partagent par exemple le mot pour ‘crapaud’ avec le lengola (20), et le mot pour ‘piétiner’ avec le kómo (21, voir plus d’exemples dans le tableau en annexe).

(8) ‘crapaud’ : mokpá cɛ́gbɔlɔlɔ, ɛnyá ikpɔlɔlɔ, lengola ágbololo
‘piétiner : mokpá, ɛnyá, kómo kɔkpɔta

44Nous pouvons donc noter deux périodes de contact. A l’arrivée dans la région du bas-Lualaba, l’ancêtre des trois langues lega a été influencé par une langue préexistante. Notre hypothèse est qu’il s’agit d’une langue haut-congo, mais nous ne pouvons pas exclure une autre affiliation. Certains membres de la ou les communautés parlant cette langue ont été intégrés dans la communauté ancestrale des langues lega, possiblement par intermariage. Selon les traditions orales, les autres membres de cette communauté préexistante auraient été chassés, prenant leur refuge dans les communautés haut-congo vers l’ouest. En tout cas, leurs langues ne se trouvent plus au long de la Lualaba. Ensuite, les trois communautés lega se sont répandues et établies dans la région, à côté des communautés kómo et lengola. La deuxième période, qui dure jusqu’à aujourd’hui, implique par conséquent des contacts avec les deux langues, résultant en un nombre de mots partagés. Une étude comparative plus détaillée devrait révéler la direction de l’emprunt dans chaque cas, mais probablement l’influence n’a-t-elle pas été unidirectionnelle.

8. Conclusions

45Par l’analyse du lexique contenant des labiales-vélaires, celle du rôle des labiales-vélaires dans l’inventaire phonologique et en traçant des correspondances phonologiques, nous avons démontré que les langues mokpá, ɛnyá et metóko ont intégré systématiquement les labiales-vélaires [k͡p], [ɡ͡b] et [ŋɡ͡b] dans leurs inventaires phonologiques, ce qui s’applique également au vocabulaire de base. Même si une innovation phonologique peut être tracée et démontrée, la géographie des trois langues, notamment en voisinage de langues à labiales-vélaires, nous indique que cette innovation ne s’est pas produite indépendamment. Cette "innovation" révèle des contacts intenses dans le passé avec une ou plusieurs langues à labiales-vélaires. Il est même possible que l’adoption desdits phonèmes soit un vestige d’un substrat. L’étude du rôle des labiales-vélaires dans l’inventaire des langues de la région autour de Kisangani nous montre les mêmes évolutions phonologiques dans certaines langues haut-congo, surtout le mbole, le lokele et le foma, ce qui est probablement un indice que le substrat aux trois langues lega était une langue haut-congo. Indépendamment, les traditions orales racontent la présence des communautés « mbole » aux rapides qui auraient été chassées par les Wagenya. Les preuves linguistiques suggèrent plutôt des contacts antérieurs, à l’époque de la langue ancestrale aux ɛnyá, mokpá et metóko. En tout cas, les deux sources historiques, c’est-à-dire l’histoire phonologique et les traditions orales, semblent confirmer une histoire de contact entre les membres des communautés mentionnées.

46Notre étude de cas est une illustration de la diffusion des labiales-vélaires à travers les frontières linguistiques, affectant des langues bantu orientales arrivées des savanes pour s’établir en forêt, au sud du « Ubangi hotbed ». Si nous pouvons croire les traditions orales, cette extension de l’aire des labiales-vélaires aux langues bantu orientales a eu lieu relativement récemment, peu avant l’arrivée des caravanes arabo-swahili (voir Ricquier et al. accepté). Vu l’échelle de temps peu profond, s’il y a eu un substrat, il n’est pas surprenant de constater qu’il était bantu. Nous ne voyons pas de raisons ici de proposer un substrat non-bantu, par exemple oubanguien comme le font Bostoen & Donzo (2013), ou « pré-bantu », une langue de chasseurs-cueilleurs (Maselli et al. 2021). Même si les langues mentionnées avaient joué un rôle dans la diffusion des labiales-vélaires dans le « Ubangi hotbed », les données linguistiques indiquent ici du contact entre langues bantu. Il est généralement plus difficile de distinguer les effets du contact inter-bantu d’un héritage commun. L’analyse est facilitée ici par l’appartenance des langues concernées aux différents sous-groupes, séparés de nombreux nœuds dans l’arbre bantu et donc depuis de nombreux siècles pour se retrouver récemment au sud de Kisangani. Comme l’indiquent par exemple Idiatov & Van de Velde (2021), à l’époque de la divergence menant à la branche bantu orientale, les labiales-vélaires ne faisaient pas encore partie de leur inventaire phonologique. L’ɛnyá, le mokpá et le metóko forment un cas exceptionnel, constituant de rares exemples de langues bantu orientales aux frontières du « Ubangi hotbed » et s’y intégrant en adoptant les labiales-vélaires. L’absence des labiales-vélaires dans d’autres langues bantu orientales de la région, comme le nyanga, le lega ou des langues des Grands-Lacs comme le nande, nous révèle que leur histoire de contact linguistique était toute différente.

47Ainsi, des études de cas détaillées comme la présente contribuent à une histoire nuancée des langues bantu et de la diffusion des caractéristiques phonologiques, en évitant les généralisations et permettant l’identification de différents acteurs à différents endroits et époques. Au sud de Kisangani, les acteurs étaient des locuteurs des langues haut-congo, un sous-groupe bantu, et il s’agit probablement d’une évolution relativement récente, ne dépassant pas quelques siècles. Cette histoire de contact entre communautés parlant différentes langues bantu a résulté en la diffusion des labiales-vélaires dans des langues bantu orientales, un sous-groupe non-concerné auparavant, à part des évolutions indépendantes dans les variétés mijikenda des côtes du Kenya et de la Tanzanie (Nurse & Hinnebusch 1993).

Haut de page

Bibliographie

Abuka Balabala Alumesa, François. 2021. Langues riveraines de Kisangani à Ubundu. Étude descriptive, comparative et classificatoire (3 langues : enya, lengola et mokpa). Kisangani : Université de Kisangani (thèse de doctorat).

Bastin, Yvonne, André Coupez & Michael Mann. 1999. Continuity and divergence in the Bantu languages : Perspectives from a lexicostatistic study. Tervuren : Musée royal de l’Afrique centrale.

Bastin, Yvonne, André Coupez, Evariste Mumba & Thilo C. Schadeberg (eds.). 2002. Bantu lexical reconstructions 3. Tervuren : Royal Museum for Central Africa. https://www.africamuseum.be/nl/research/discover/human_sciences/culture_society/blr.

Bokula, François-Xavier. 1971. Formes nominales et pronominales en mba. Africana Linguistica 5. 41–77. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3406/aflin.1971.884.

Bostoen, Koen & Jean-Pierre Donzo. 2013. Bantu-Ubangi language contact and the origin of labial-velar stops in Lingombe Bantu (Bantu, C41, DRC). Diachronica 30(4). 435–468. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1075/dia.30.4.01bos.

Botne, Robert. 2003. Lega (Beya dialect) (D25. In Derek Nurse & Gérard Philippson (eds.), The Bantu languages, 422–449. Londres : Routledge.

Boyeldieu, Pascal. 2006. Reflexes of a labiovelar series in Central Sudanic. In Al-Amin Abu-Manga, Leoma Gilley & Anne Storch (eds.), Proceedings of the 9th Nilo-Saharan Linguistics Colloquium, Institute of African and Asian Studies, University of Khartoum, 16-19 February 2004, 129–151. Cologne : Rüdiger Köppe. https://shs.hal.science/halshs-00331321v1.

Cahill, Michael. 1999. Aspects of the phonology of labial-velar stops. Studies in African Linguistics 28(2). 155–184. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.32473/sal.v28i2.107374.

Cahill, Michael. 2008. Why labial-velar stops merge to /gb/. Phonology 25(3). 379–398. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1017/S0952675708001541.

Cahill, Michael. 2017. Labial-velars : A questionable diagnostic for a linguistic area. In Shigeki Kaji (ed.), Proceedings of the 8th World Congress of African Linguistics, 13–24. Kyoto : Research Institute for Languages and Cultures of Asia and Africa, Tokyo University of Foreign Studies.

Clements, George N. & Annie Rialland. 2008. Africa as a phonological area. In Bernd Heine & Derek Nurse (eds.), A linguistic geography of Africa, 36–85. Cambridge : Cambridge University Press. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1017/CBO9780511486272.004.

Connell, Bruce. 1994. The structure of labial-velar stops. Journal of Phonetics 22. 441–476. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1016/S0095-4470(19)30295-5.

Connell, Bruce. 1998/99. Feature geometry and the formation of labial-velars: A reply to Mutaka and Ebobissé. Journal of West African Languages and Linguistics 27(1). 17–32.

Donzo Bunza Yugia, Jean-Pierre. 2015. Langues bantoues de l’entre Congo-Ubangi, RD Congo : documentation, reconstruction, classification et contacts avec les langues oubanguiennes. Bruxelles : Université libre de Bruxelles (thèse de doctorat).

Greenberg, Joseph H. 1983. Some areal characteristics of African languages. In Ivan R. Dihoff (ed.), Current approaches to African linguistics, vol. 1, 3–21. Dordrecht : Foris.

Grégoire, Claire. 2003. The Bantu languages of the forest. In Derek Nurse & Gérard Philippson (eds.), The Bantu languages, 349–370. Londres : Routledge.

Grollemund, Rebecca, Simon Branford, Koen Bostoen, Andrew Meade, Chris Venditti & Mark Pagel. 2015. Bantu expansion shows that habitat alters the route and pace of human dispersals. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America 112(43). 13296–13301. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1073/pnas.1503793112.

Güldemann, Tom. 2008. The Macro-Sudan belt : Towards identifying a linguistic area in northern sub-Saharan Africa. In Bernd Heine & Derek Nurse (eds.), A linguistic geography of Africa, 151–185. Cambridge : Cambridge University Press. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1017/CBO9780511486272.006.

Guthrie, Malcolm. 1948. The classification of the Bantu languages. Londres : Oxford University Press for the International African Institute.

Hammarström, Harald, Robert Forkel & Martin Haspelmath. 2018. Glottolog 3.3. Jena : Max Planck Institute for the Science of Human History. http://glottolog.org.

Idiatov, Dmitry & Mark L. O. Van de Velde. 2021. The lexical distribution of labial-velar stops is a window into the linguistic prehistory of Northern Sub-Saharan Africa. Language 97(1). 72–107. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1353/lan.2021.0002.

Koile, Ezequiel, Simon J. Greenhill, Damian E. Blasi, Remco Bouckaert & Russell D. Gray. 2022. Phylogeographic analysis of the Bantu language expansion supports a rainforest route. Proceedings of the National Academy of Sciences 119(32). https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1073/pnas.2112853119.

Kutsch Lojenga, Constance. 2019. Zimba D26. In Mark L. O. Van de Velde, Koen Bostoen, Derek Nurse & Gérard Philippson (eds.), The Bantu languages, 472–500. 2nd edn. Londres : Routledge.

Ladefoged, Peter. 1964. A phonetic study of West African languages : An auditory-instrumental survey. Cambridge : Cambridge University Press.

Larochette, Joe. 1958. Grammaire des dialectes mangbetu et medje, suivie d’un manuel de conversation et d’un lexique. Tervuren : Musée royal du Congo belge.

Lewis, Paul, Gary F. Simons & Charles D. Fennig. 2016. Ethnologue : Languages of the world (19th edition) : Languages of Democratic Republic of the Congo. Dallas : SIL International.

Maddieson, Ian. 2018. Phonetics and African languages. In Tom Güldemann (ed.), The languages and linguistics of Africa, 546–601. Berlin : De Gruyter Mouton. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1515/9783110421668-005.

Maho, Jouni Filip. 2009. NUGL Online: The online version of the new updated Guthrie list, a referential classification of the Bantu languages. https://0-brill-com.catalogue.libraries.london.ac.uk/fileasset/downloads_products/35125_Bantu-New-updated-Guthrie-List.pdf.

Maselli, Lorenzo, Sara Pacchiarotti & Koen Bostoen. 2021. Labial-velar stops outside the Macro-Sudan belt : New evidence from Lwel (West-Coastal Bantu, B862). Africana Linguistica 27. 141–164. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.2143/AL.27.0.3290074.

Meeussen, Achille Emile. 1967. Bantu grammatical reconstructions. Africana Linguistica 3. 79–121. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3406/aflin.1967.873.

Moñino, Yves. 1988. Lexique comparatif des langues oubanguiennes. Paris : Geuthner.

Motingea Mangula, André. 1990. Esquisse de la langue des Mokpá (Haut-Zaïre). Afrika und Übersee 73. 67–100.

Motingea Mangula, André. 2012. Contributions aux études linguistiques sur le haut Congo : esquisses du soa, mbesa, tofoké et lokelé. Tokyo : Research Institute for Languages and Cultures of Asia and Africa (ILCAA), Tokyo University of Foreign Studies.

Mutaka, Ngessimo M. & Carl Ebobissé. 1996/97. The formation of labial-velars in Sawabantu: Evidence for feature geometry. Journal of West African Languages 26(1). 3–14.

Ngbanga Bandombele, Emmanuel. 2007. Formes et opérations arithmétiques dans la langue angba. Cahier de langues et cultures 1. 78–94.

Nurse, Derek & Thomas J. Hinnebusch. 1993. Swahili and Sabaki : A linguistic history. Berkeley, CA : University of California Press.

Ponelis, Fritz. 1974. On the dynamics of velarization and labialization : Some Bantu evidence. Studies in African Linguistics 27–58.

Ricquier, Birgit, Essaie Bangwabendi Katoba, David Kopa wa Kopa, Charles Kumbatulu Sita Bangbasa, Jacky Maniacky, Nicolas Mombaya Liwila & Emmanuel Ngbanga Bandombele. 2022a. La diversité linguistique dans le nord-est de la République Démocratique du Congo. In UNESCO (ed.), State of the art of indigenous languages in research : A collection of selected research papers. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000381556.locale=en.

Ricquier, Birgit, Rebecca Grollemund, David Kopa wa Kopa, Constance Kutsch Lojenga, François Abuka Balabala Alumesa, Nicolas Mombaya Liwila & Emmanuel Ngbanga Bandombele. 2022b. A new phylogenetic classification for the Bantu languages of the northeastern Democratic Republic of the Congo. Paper presented at the International Conference on Historical Linguistics 25, Oxford University, 1-5 August 2022.

Ricquier, Birgit, Laurent Nieblas Ramirez, Alexandre Livingstone Smith, Shingo Takamura, David Kopa wa Kopa & Véronique Joiris. accepté. Paths in the Eastern Congo rainforest : Vernacular histories, colonial interpretations and linguistic data on the settlement of the lower Lualaba. Afriques.

Spa, Jaap J. 1973. Traits et tons en enya : phonologie générative d’une langue bantoue. Tervuren : Musée royal de l’Afrique centrale.

Vogler, Pierre. 2019. La formation des labiales-vélaires à double occlusion en Niger-Congo. https://hal.science/hal-01183115/.

Westermann, Diedrich. 1911. Die Sudansprachen : eine sprachvergleichende Studie. Hambourg : Friederichsen.

Westermann, Diedrich. 1927. Die westlichen Sudansprachen und ihre Beziehungen zum Bantu. Berlin: Walter de Gruyter.

Yakusu, J. 1948. Echo de Stan du 5 décembre 1948 : Histoire des « Wagenia », rapport administratif, Tervuren, Musée royal de l’Afrique centrale. Rapport administratif, Tervuren, Musée royal de l’Afrique centrale, Fonds Affaires Indigènes et Main d’œuvre, EA.0.0.199.

Haut de page

Annexe

Lexique comparatif

Le tableau présente des données collectées sur le terrain en 2019, 2020 et 2021 par le premier auteur.

En italique : des mots à labiales-vélaires

En gras : des cognats

Haut de page

Notes

1 Les recherches pour la présente contribution ont été réalisées dans le cadre du projet At a Crossroads of Bantu Expansions : Present and Past Riverside Communities in the Congo Basin, from an Integrated Linguistic, Anthropological and Archaeological Perspective, qui bénéficie d’un « ERC Starting Grant » (acronyme : BANTURIVERS, PI : Birgit Ricquier, « grant agreement number » 804261, 2019-2024, Université libre de Bruxelles, en collaboration avec le Musée royal de l’Afrique centrale et l’Université de Kisangani, https://banturivers.eu/en/home/). Nous aimerions remercier ici les relecteurs anonymes d’une première version de l’article qui, avec leur commentaires et suggestions, nous ont poussés à une réflexion et une rédaction avancées. Bien évidemment, toutes les erreurs sont les nôtres. Nous aimerions aussi remercier tous les informateurs, nos collègues à l’Université de Kisangani pour leur soutien sur le terrain : François Abuka Balabala Alumesa, Nicolas Mombaya Liwila et Emmanuel Ngbanga Bandombele, et Alexandre Livingstone Smith et Nicolas Nikis pour l’aide à la réalisation de la carte.

2 L’arbre généalogique présentée dans cette illustration est une version simplifiée, basée sur un travail phylogénétique en collaboration avec Rebecca Grollemund, Constance Kutsch Lojenga, François Abuka Balabala Alumesa, Nicolas Mombaya Liwila et Emmanuel Ngbanga Bandombele. L’arbre étendu a été présenté au colloque International Conference on Historical Linguistics 25, Oxford, août 2022 (Ricquier et al. 2022b). La rédaction d’un article discutant les détails de cette classification est en cours.

3 Maho (2009) accorde le sigle D141 au zula, une langue plutôt affiliée au groupe luba.

4 Cahill (2017) mentionne 60 langues en Papouasie-Nouvelle-Guinée et 6 cas isolés hors Afrique sur un total de 848 langues contenant des labiales-vélaires phonémiques. 92% des langues à labiales-vélaires sont des langues africaines.

5 En plus, Cahill (1998/99) indique que les labiales-vélaires évoluent plutôt vers des labiales, pas des vélaires.

6 Il s’agit de François Abuka Balabala Alumesa, Nicolas Mombaya Liwila et Emmannuel Ngbanga Bandombele, linguistes à l’Université de Kisangani qui ont fait du terrain linguistique pour le projet BANTURIVERS.

7 Les langues sous étude ont deux tons simples et deux tons complexes. Nous choisissons de ne pas noter les tons bas, mais seulement les tons haut ´, montants ˇ ou descendants ˆ .

8 La liste intégrant les mots à labiales-vélaires dans le tableau placé en annexe donne des réflexes pour 150 valeurs sémantiques au total vu que, souvent, les réflexes ne sont pas des cognats.

9 Comme un des relecteurs l’observe, l’exemple metóko montrerait le voisement d’une consonne originellement sourde. Ceci serait irrégulier en metóko où c’est plutôt le contraire qui semble se produire. Nous pouvons donc nous demander s’il s’agit d’une erreur dans les enquêtes.

10 Les préfixes nominaux sont V-, N- ou CV-, les thèmes nominaux sont généralement CV, CV(N)CV, CV(N)CV(N)CV, etc. Les thèmes verbaux sont généralement V(N)C ou CV(N)C auxquels se rajoutent des préfixes et suffixes.

11 Nous sommes conscients que cette classification est arbitraire et que d’autres liens sémantiques peuvent être accentués. Le tableau inclut également le vocabulaire correspondant dans trois langues voisines, notamment le mbole (D11), le kómo (D23) et le lengola (D12).

12 Nous avons employé la liste de 100 mots de Grollemund et al. (2015), qui est basée sur les listes de Swadesh et de Leipzig-Jakarta, et une liste de 600 mots, qui inclut des réalités universelles comme les parties du corps et des éléments géographiques (soleil, ciel, rivière, etc.), ainsi que des réalités largement présentes en Afrique centrale, p.ex. de la faune et de la flore (léopard, pintade, banane, etc.).

13 Pour le metóko, nous devons préciser qu’il y a de la variation. Nous avons des enregistrements avec deux informateurs, originaires de villages différents. Dans une des deux variétés, il n’y a pas de séquences avec glide comme en mokpá et ɛnyá, dans l’autre il y a quelques exceptions pour /bw/ et une pour /kw/. Il s’agit des mots ibwɛ ‘pierre, roche’, bwányá ‘sagesse’, et kolía kwíti ‘s’enivrer’. Toutefois, la suite de notre raisonnement s’applique également à cette deuxième variété qui suit les mêmes changements phonologiques pour le reste du vocabulaire.

14 Chikwangue est une préparation de manioc. Le manioc est emballé dans des feuilles et cuit. Chikwangue sert souvent de provision car il peut être conservé plusieurs jours.

15 Ngbanga Bandombele (2007) montre que la langue angba, une langue boa de la même région, utilise deux séries de formes numérales : une archaïque, une autre plus récente. Les chiffres de 6 à 9 dans la version récente peuvent être identifiés comme issus du lingala, avec liɓwá désignant ‘neuf’.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Illustration 1 — Carte linguistique non-exhaustive.
Légende En vert les langues lega, en bleu les langues boa, en rouge les langues haut-congo, en orange les langues lebonya. Mba (en italiques) est une langue oubanguienne, lombi (souligné) est une langue soudanique centrale. La variété mbole1 est celle de Yaleko, mbole celle de Yasongo.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 940k
Titre Illustration 2 — Affiliation phylogénétique des langues mokpá, ɛnyá et metóko ainsi que des langues voisines mbole, lengola et kómo.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 672k
Titre Tableau 6 — Fréquence des labiales-vélaires et séquences avec glide pour quelques langues bantu de la région dans la liste de 600 mots
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 206k
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 375k
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 456k
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 401k
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 387k
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 443k
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 447k
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/docannexe/image/13070/img-10.jpg
Fichier image/jpeg, 312k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

David Kopa wa Kopa et Birgit Ricquier, « Les labiales-vélaires et l’histoire linguistique de trois langues bantu orientales : ɛnyá, mokpá et metóko »Linguistique et langues africaines [En ligne], 9(2) | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/13070 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lla.13070

Haut de page

Auteurs

David Kopa wa Kopa

Centre d’Anthropologie Culturelle, Université libre de Bruxelles
Département des Lettres et Civilisations Africaines, Université de Kisangani

Birgit Ricquier

Centre d’Anthropologie Culturelle, Université libre de Bruxelles

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search