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Les catégories de spatialité dynamique associées au verbe en nuasúɛ

Adriel Josias Bébiné

Résumés

Cet article traite du système de spatialité dynamique associée au verbe (SDA) en nuasúɛ (A62A), langue bantoue parlée au Cameroun. L’objectif est de déterminer les moyens d’encodage, les caractéristiques grammaticales du déplacement et de la direction et leurs interactions avec les catégories non spatiales dans les différents tiroirs verbaux. Le nuasúɛ apparaît comme un système de SDA complexe où le déplacement antérieur et la direction (mono/bidirectionnelle) sont marqués dans un tiroir verbal par des satellites distincts, où le premier est une mélodie tonale haute et le second, l’un des quatre directionnels polysémiques que sont le ventif àsɪ= et les trois itifs kà-, à-, ɲa=. Aussi, la distribution et les valeurs de ces directionnels sont-elles corrélées avec les catégories grammaticales que sont l’(im)perfectivité, la (non)finitude et l’(ir)réel lorsque celles-ci sont associées aux événements décrits par les différents tiroirs verbaux. Par ailleurs, dans les cas de combinaison des catégories de SDA et des catégories non spatiales, deux cas de figure se présentent : lorsqu’elles sont toutes les deux marquées par des morphèmes tonals, il s’opère une redistribution tonale dans le mot verbal. Par contre, lorsqu’elles sont toutes les deux marquées par des morphèmes segmentaux, quatre types de constructions motionnelles échos, chacune impliquant un degré particulier de séparabilité/intégration entre le déplacement et l’évènement non motionnel, sont employées.

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Texte intégral

1. Introduction

  • 1 L’expression générique « catégories de spatialité dynamique associées au verbe » (SDA) est préféré (...)
  • 2 ISO 639-3 : yav, glottocode : yang1293.
  • 3 Les tiroirs verbaux sont les formes verbales synthétiques/simples ou analytiques/composées que pre (...)

1Cet article traite des catégories de spatialité dynamique associées1 au verbe en nuasúɛ. Plus connu sous le glossonyme (nu)yangben, le nuasúɛ est une langue bantoue parlée dans les villages de Yangben, Omendé et Batanga du canton Yangben, de l’arrondissement de Bokito, du département du Mbam-et-Inoubou au Cameroun.2 Le nuasúɛ possède le code A62A dans la classification référentielle des langues bantoues de Guthrie (1967-71), récemment mise à jour (Maho 2009 ; Hammarström 2019). Avec le mmáalá (A62B) et le nulípiɛ (A62C), il appartient au groupe de langues étiqueté « yambassa central » (Binam Bikoï 2012). L’expression « spatialité dynamique associée » (désormais SDA) s’emploie ici avec le sens de la notion de « mouvement associé » bien utilisée dans la littérature de la spatialité (cf. Hung 2012 : 51 pour l’expression de spatialité dynamique). La SDA se réfère aux deux catégories de la spatialité que sont le déplacement et la direction. Ces deux catégories sont généralement marquées par un satellite « dont la fonction est ‹ d’associer › un évènement de déplacement à l’évènement (généralement non spatial) dénoté par le verbe qu’il modifie » (Guillaume 2006 : 422 ; cf. aussi Guillaume & Koch 2021a : 6). Les systèmes de SDA sont très diversifiés et se retrouvent dans plusieurs familles de langues. On les retrouve dans les langues aborigènes arrandiques d’Australie, les langues amazoniennes et celles d’Amérique centrale et boréale, dans certaines langues en Asie, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, parmi les langues océaniques du Pacifique du Sud et dans plusieurs familles de langues en Afrique (Guillaume & Koch 2021b). Les systèmes dédiés à l’expression de la SDA se caractérisent par l’expression simultanée du déplacement et de la direction au moyen d’un seul et même satellite dans un même tiroir verbal3 comportant un verbe non motionnel (Guillaume 2006 ; Levinson & Wilkins 2006 ; Voisin 2013), comme on peut le voir dans l’exemple wolof en (1). Les morphèmes -i et -si (en gras) associés aux lexèmes verbaux non motionnels (xeex- ‘se battre’ et wall- ‘secourir’) indiquent concomitamment un déplacement et une direction itive en (1a) et un déplacement et une direction ventive en (1b) respectivement.

(1) Wolof (Atlantique, Sénégal ; Voisin 2013 : 142)
a. Dafa doon xataraayu ngir xeex-i.
ev.3sg pst se_débattre pour se_battre-aller&faire
‘Il se débattait pour aller se battre.’
b. Waa dëkk bépp a wall-si woon.
habitant_du_village tout es secourir‑venir&faire pst
‘Tout le village était venu prêter secours’, litt. ‘secourir’.

2Un tel marquage est typique des systèmes non biunivoques (many-to-one system) où une marque peut exprimer plusieurs catégories et une catégorie être exprimée par plusieurs marques. Cependant, il existe des systèmes de SDA biunivoques (one-to-one system) où le déplacement et la direction sont marqués chacun par un satellite distinct comme en baranaso (Ross 2021 : 44 ; Jones & Jones 1991 : 104). Le fonctionnement et le mode d’expression des catégories de SDA dans ces systèmes doivent aussi être décrits et ajoutés dans les typologies de SDA. Par ailleurs, si dans la plupart des descriptions, le déplacement et la direction sont uniquement marqués par des morphèmes segmentaux et non par des unités prosodiques, même dans des langues à tons comme les langues bantoues (cf. Guérois et al. 2021), il existe des langues où les unités prosodiques marquent bien le déplacement et la direction . C’est par exemple le cas du shillouk, langue nilo-saharienne parlée au Soudan du Sud. Les catégories de SDA y sont exclusivement marquées par les unités suprasegmentales que sont l’allongement vocalique et le ton (Remijsen & Ayoker 2020 : 3). C’est aussi le cas du nuasúɛ qui va être décrit dans cet article. Eu égard à l’absence de ces deux paramètres que sont le système de marquage (biunivoque vs. non biunivoque) et la nature des satellites (segmental vs. prosodique) dans la typologie de la SDA, cet article se consacre à la description morphosyntaxique des catégories de SDA en nuasúɛ, une langue à marquage équipollent où les morphèmes segmentaux et tonals sont concaténés et où plusieurs catégories grammaticales, y compris leur absence, sont marquées. Le phénomène de SDA a été mentionné en nuasúɛ pour la première fois dans la grammaire descriptive de Bébiné (2018). Selon lui, la SDA est une catégorie flexionnelle doublement marquée. Elle est marquée (i) par une mélodie tonale haute (MTH) qui représente le déplacement sur l’ensemble des suffixes verbaux et (ii) par un morphème segmental en position de limitatif 2 pour marquer la direction horizontale (ventive ou itive). Dans cet article, il sera précisément question d’approfondir l’étude de cette notion en :

  • déterminant les catégories de SDA et leurs moyens d’encodage ;
  • caractérisant le système de SDA du nuasúɛ sur la base des paramètres typologiques de la SDA ;
  • analysant la morphosyntaxe et la sémantique des directionnels ;
  • examinant l’interaction entre les catégories de SDA et celles non spatiales de temps, aspect, mode et polarité (TAMP) associées au verbe dans les tiroirs verbaux.

3L’intérêt de ce travail sur les catégories de SDA en nuasúɛ est de montrer que :

  • il existe parmi les langues bantoues un système de SDA complexe où le déplacement et la direction sont marqués par des satellites distincts, où l’un est tonal et l’autre segmental ;
  • les directionnels sont des morphèmes polyfonctionnels et polysémiques, qui changent de forme et modifient leur sens en fonction des caractéristiques morphosyntaxiques des verbes et des autres catégories grammaticales auxquelles ils sont associés ;
  • en plus des formes verbales synthétiques/simples qui engendrent des réorganisations tonales en cas de combinaison des morphèmes tonals, quatre types de constructions motionnelles échos (CME) sont employés pour atteindre divers buts morphosyntaxiques et discursifs.

4Pour atteindre cet objectif, cette étude s’appuie sur le cadre théorique de la sémantique cognitive de Talmy (2000 ; 2007) qui assume la (dé)composition des éléments d’un procès impliquant un déplacement et une localisation et leurs différents modes de marquage. Elle repose aussi sur le cadre fonctionnel typologique pour la description de la SDA, qui s’établit à partir des travaux de Koch (1984), Wilkins (1991), Guillaume (2006 ; 2009 ; 2013 ; 2016 etc.) et Guillaume & Koch (2021b) entre autres. Ces auteurs définissent les paramètres majeurs et complémentaires permettant une description de la SDA dans une langue et dans une perspective typologique. Ils soutiennent par ailleurs l’existence de relations entre les composantes de la SDA et d’autres catégories grammaticales associées au verbe.

5La plus grande partie du corpus utilisé pour cette étude provient des données de première main recueillies par élicitation de 2014 à 2016 par l’auteur et des travaux de traduction de la bible de l’Association pour la Traduction et le Développement du Nuasúɛ (ASTRADENUA). L’autre partie du corpus est constituée de textes, de contes et d’histoires de la vie courante impliquant des déplacements collectés dans les villages de Yangben et d’Omendé entre 2020 et 2021.

6Après cette introduction, la Section 2 permettra de déterminer les emplacements et les modes d’encodage des catégories de SDA. Dans la Section 3, le système de SDA du nuasúɛ sera caractérisé sur la base des paramètres typologiques de la SDA. Puis suivra une analyse morphosyntaxique et sémantique des directionnels qui constituent un système complexe de morphèmes polyfonctionnels et polysémiques qui changent de forme en fonction des caractéristiques morphosyntaxiques des verbes auxquels ils sont associés (Section 4). L’interaction entre les catégories de SDA et certaines catégories non spatiales marquées occasionne des variations structurelles et tonales des formes verbales qui seront décrites en Section 5.

2. Les emplacements et les modes d’expression des catégories de SDA

7Cette section vise à indiquer l’emplacement et les modes d’expression des catégories de spatialité marquées par des morphèmes segmentaux et tonals dans le mot verbal en nuasúɛ. Pour ce faire, une présentation du mot verbal à deux paliers (§2.1) s’avère nécessaire avant une caractérisation des moyens d’expression de chacune des catégories de SDA (§2.2).

2.1 La structure du verbe fléchi à deux paliers

  • 4 Dans la plupart des langues bantu de la zone A – ewondo (Essono 2000), basa’a (Bitja’a Kody 1990), (...)

8Les langues bantoues sont reconnues comme des langues agglutinantes dotées d’une riche morphologie (Nurse 2008 : 29–30). Le mot verbal y comporte plus d’une dizaine d’emplacements d’éléments organisés autour d’un radical et apparaissant dans un ordre strict (Meeussen 1967 : 108). Dans les langues à forte tonalité comme dans les langues bantoues A,4 plusieurs catégories sont exprimées par des mélodies tonales ou des tons flottants. Afin de les identifier tous, il s’avère nécessaire d’adopter un modèle de représentation de la structure du verbe fléchi à deux paliers (niveaux) interconnectés : le palier des morphèmes segmentaux qui regroupe les catégories marquées par des morphèmes segmentaux et celui des morphèmes tonals qui regroupe celles uniquement marquées par des unités tonales. Les emplacements ou domaines du palier des morphèmes tonals sont déterminés à partir des positions du palier des morphèmes segmentaux où ces morphèmes tonals sont exprimés, en modifiant ou en supprimant quelquefois la tonalité de base de leur support segmental. Bébiné (2018 : 412–415) détaille la structure des éléments de ces deux paliers et leurs modes de marquage en nuasúɛ. Dans cette langue, le palier des morphèmes tonals de la structure du mot verbal (cf. Figure 1) est subdivisé en cinq domaines, notés de la gauche à la droite, D-3, D-2, D-1, D0, D+1.

Figure 1 — Structure canonique à deux paliers du mot verbal fléchi en nuasúɛ

Figure 1 — Structure canonique à deux paliers du mot verbal fléchi en nuasúɛ

9Le domaine 0 (D0) correspond à la première more du thème dérivationnel et supporte invariablement le ton lexical de la racine verbale. Il est le repère d’identification des autres domaines. Dans sa description du liko, De Wit (2015 : 309) l’appelle « la première syllabe CV de la racine verbale » (the first CV-syllable of the verb root).

10Le domaine +1 (D+1), à droite du D0, correspond à toutes les mores qui suivent la première more de la syllabe initiale du thème dérivationnel et inclut les suffixes dérivationnels, flexionnels et les extensions verbales. Il est non seulement le domaine d’indication, par une mélodie tonale basse (MTB), de l’absence de catégorie exprimée par un morphème tonal, mais est aussi le domaine d’expression de chacune des catégories non spatiales tonales (le parfait, l’impératif et le subjonctif négatif) lorsqu’elles apparaissent seules dans un tiroir verbal. Le D+1 est par ailleurs le domaine par excellence et prioritaire d’expression du déplacement par une mélodie tonale haute (MTH). Ce domaine correspond à ce que Gerhardt (1989 : 318) appelle les « syllabes non initiales du verbe » en nugunu et que de Wit (2015 : 309) appelle « la base verbale qui suit la première syllabe CV ainsi que la voyelle finale » (the verbal base following the first CV-syllable and the final vowel) en liko.

11Le domaine -1 (D-1), à gauche du D0, correspond à la dernière voyelle du directionnel ventif en position de limitatif 2 et est réservé à l’expression de chacune des catégories non spatiales tonales (aspect parfait et valeurs de l’injonctif, etc.) en cas de cooccurrence avec la SDA dans un tiroir verbal.

12Le domaine -2 (D-2) correspond à la dernière voyelle du proclitique du futur 3 en position de formatif et est réservé à l’expression de la probabilité de la réalisation d’un événement au futur 3 affirmatif.

13Le domaine -3 (D-3) correspond à la première syllabe de l’élément de la position initiale de mot verbal et est réservé à l’expression du subjonctif affirmatif et du marquage différentiel des indices pronominaux objets à l’impératif singulier.

14L’exemple (2) permet d’illustrer l’ordre et la nature des éléments du mot verbal dans un tiroir du mode réel. Les domaines D-1 et D+1 où s’expriment les morphèmes tonals sont indiqués par /H précédé du domaine mis entre crochets [ ].

  • 5 Le symbole ø représente le morphème zéro. Par sa présence dans ce tiroir, il marque la catégorie g (...)
(2) mʊ̀ʊ̀nd ʊ̀mwɛ̀ɛ́sɪ́kwɛ̄tɪ́kɪ́nɪ́n pàápāyʊ̄ mèkú
mʊ̀-ʊ̀ndʊ̀ ʊ̀-5-mà-4-á-3-às[ɪ]-2/H=kʊ-1-ɛ̀t0[ɪkɪn+1+2-ɪn+3]/H
cl1-homme s.3sg-p4-mfp-vtf/prf=o.2sg-arrêter-sgl5-appl/ma
pà-ápàyʊ́ mà-kú
cl2-enfant p4-mourir.prf
‘L’homme qui est venu arrêter les enfants pour toi une fois est mort.’

15Le palier des morphèmes segmentaux compte 12 positions en nuasúɛ (Bébiné 2018 : 394). Excepté le pluriel des sujets potentiels à l’impératif pluriel (pl) et la négation (neg), dans l’exemple (2), on distingue avant le radical (rad0), de la gauche vers la droite, le référent sujet (rs-5), la marque de temps du passé 4 (p4-4), les marques de dépendance/focalisation prépositionnelle (mfp-3), le directionnel (dir) ventif (vtf-2) qui constitue le D-1 et qui porte la MTH du parfait, le référent objet (RO-1). Après le radical, on retrouve les verbalisateurs (vblr+1), les suffixes flexionnels (sf) aspectuels (asp+2), les extensions verbales (ext+3) qui constituent le D+1 qui porte la MTH du déplacement.

16A partir de la structure de la figure 1, l’on peut distinguer les emplacements des catégories de SDA (en gris clair) : le déplacement qui est marqué en D+1 au niveau suprasegmental (première ligne) et les directionnels qui sont marquées en position de limitatif 2 au niveau segmental (deuxième ligne).

2.2 Le système d’encodage des catégories de SDA

17Si les catégories de spatialité statique (la localisation et le site occupé) sont rarement associées au verbe, les catégories de SDA sont constamment encodées dans le verbe de diverses manières dans les langues à SDA. Guillaume (2006 : 419) fait état de trois types de systèmes qui traitent de l’encodage de l’évènement spatial par des morphèmes grammaticaux dans le monde. Il s’agit du système des directionnels (qui n’encode que la trajectoire), du système SDA (qui encode le déplacement et la trajectoire) et du système de déplacement-avec-but (qui encode le déplacement, la trajectoire et le but). Dans la plupart des langues, y compris dans les langues bantoues, le déplacement et la direction sont exprimés par un seul et même satellite qui peut être un préfixe ou un clitique, un circonfixe ou une construction à auxiliaire (Guérois et al. 2021), connu sous le terme de « mouvement associé ». Cependant, il existe aussi des langues bantoues où ces deux catégories de SDA sont marquées chacune par un satellite distinct. C’est le cas en nuasúɛ.

(3)
a. kùyòòsìn pwàndá
kʊ̀-yò[os-ɪn]/B pʊ̀-àndá
inf-regarder.sgl-appl/sit cl14-chose
‘regarder quelque chose une fois’
b. kwyòósɪ́n pwàndá
kʊ̀-à-yò[os-ɪn]/H pʊ̀-àndá
inf-itf.perf-regarder.sgl-appl/ma cl14-chose
‘aller regarder quelque chose une fois’
c. ɪ̀mbàlá sɪ́kʊ̀kʊ̀làtɪ̀n ɲɪ̀ kwààm
ɪ̀ŋ-pàlá sɪ́=kʊ̀-kʊ-làt[-ɪn]/B nɪ̀ kʊ=àmɪ̀
cl10-sac 10.con=inf-o.2sg-coudre.sgl-appl/sit cop loc=obl.1sg
‘Les sacs qu’on doit te coudre une fois sont chez moi.’ (litt. Les sacs à te coudre une fois sont chez moi.)
d. ɪ̀mbàlá sɪ́kwàsɪ̀kʊ̀làtɪ́n ɲɪ̀ kwààm
ɪ̀ŋ-pàlá sɪ́=kʊ̀-àsɪ=kʊ-lát-[-ɪn]/H nɪ̀ kʊ=àmɪ̀
cl10-sac 10.con=inf-vtf=o.2sg-coudre.sgl-appl/ma cop loc=obl.1sg
‘Les sacs qu’on doit venir te coudre une fois sont chez moi.’ (litt. Les sacs à venir te coudre une fois sont chez moi.)

18En comparant les exemples (3a) à (3b) et (3c) à (3d), l’on observe qu’une MTH sur le D+1 en (3b) et (3d) a remplacé la MTB en D+1 dans un tiroir verbal comme en (3a) et (3c). Cette MTH marque un déplacement préalable d’un lieu pour un autre où se réalisera le procès. La MTH du déplacement est toujours accompagnée d’un directionnel (comme l’itif -à en (3b) ou le ventif =àsɪ en (3d) en position de limitatif 2 (cf. Figure 1) pour indiquer la direction du déplacement. Il s’agit d’un système de SDA où le déplacement et les directionnels sont associés dans un seul mot verbal. Au motif que tout évènement s’accomplit naturellement dans un lieu, Bébiné (2018 : 419) a considéré que la MTB en D+1 indique que le procès dénoté par le verbe s’effectue à un endroit non spécifié sans impliquer un déplacement préalable, et s’oppose au déplacement qui est marqué par une MTH. Il reconnaît toutefois que la valeur marquée de certaines autres catégories est exprimée par une MTH sur le D+1 et que leur valeur non marquée l’est par une MTB, lorsque le tiroir en question ne requiert aucune autre valeur marquée de ces catégories. Il s’agit des catégories telles que le parfait, l’impératif et le subjonctif négatif. L’absence de déplacement n’est donc pas la seule valeur indiquée par la MTB en D+1. Une MTB en D+1 indique qu’aucune de ces catégories exprimées par des MTH n’est présente dans un tiroir verbal. Suivant une analyse globale, la MTB sur les différents domaines d’expression des morphèmes tonals est considérée comme indiquant l’absence de valeur marquée d’au moins une des catégories exprimées par une MTH. Dans ce travail, nous continuerons à employer le situationnel (SIT) pour indiquer que des événements décrits par les tiroirs verbaux sont dénués des catégories exprimées par des MTH.

  • 6 Le présent imperfectif est un tiroir semi synthétique qui comprend un morphème a(k)= qui s’analyse (...)

19Le système d’encodage des catégories de SDA en nuasúɛ se particularise au moins à deux niveaux des généralisations typologiques admises jusqu’alors sur l’encodage des catégories de SDA. Premièrement, le déplacement et la direction sont marqués dans un système de correspondances biunivoques (one-to-one system), respectivement par une MTH et par des morphèmes segmentaux. Ce marquage à double morphème du déplacement et de la direction et celui à morphème unique dans un seul et même tiroir verbal constituent deux sous-types de la SDA. Le marquage à double morphème se rapproche de la caractérisation de la SDA comme un cas de circonfixation en Mongo (cf. les exemples de Hulstaert 1966 : 444 ; repris et annotés par Guérois et al. 2021 : 575), à la différence qu’en nuasúɛ, le premier élément (le directionnel) est un morphème segmental et le second (le déplacement) est une mélodie tonale dont l’analyse respective révèle les valeurs distinctes, quoiqu’interdépendantes. Le marquage compositionnel ou à double morphème de la SDA se retrouve également dans le barasano, une langue amérindienne de la famille des langues tucanoanes (voir Ross 2021 : 44 ; Jones & Jones 1991 : 104). L’expression de l’aspect distributif qui implique un déplacement itératif à plusieurs endroits dans l’espace en nuasúɛ est un argument soutenant le statut de la MTH comme marque autonome du déplacement (Bébiné 2018 : 538–540). Il est marqué par l’auxiliaire kù-ól ʻvenir’ dont la présence conditionne la présence de la MTH du déplacement qui indique que le procès se fait en allant d’endroit en endroit sans spécification de la direction, mais impliquant des destinations multiples. En (4a), le verbe kù-pyóɲoɲi ʻapprendreʼ au présent imperfectif6 n’a que les tons lexicaux et la MTB en D+1. L’emploi de l’auxiliaire du distributif en (4b) exige automatiquement l’emploi d’une MTH exprimant le déplacement itératif du sujet. Ce conditionnement de la MTH par la présence de l’auxiliaire kù-ól ʻvenir’ dans cette construction analytique justifie qu’elle soit considérée comme un morphème tonal distinct du directionnel dans le cadre d’expression de la SDA. La structure exprimant le distributif est semblable à celles des constructions motionnelles écho (CME) mais sans directionnel (§5.1).

(4)
a. Andɪlɛ́ óópyóɲɲ nwàswɛ̂
Andɪlɛ́ áa=pyóɲ[oni]/B nʊ̀-àsúɛ̀
Andɪlɛ́ prs=apprendre/sit cl11-la_nôtre
‘Andilè apprend le nuasúɛ.’
b. Andɪlɛ́ óókól úpyóɲɲ nwàswɛ̂
Andɪlɛ́ áa(k)=ól [ʊ̀-pyóɲoni]/H nʊ̀-àsúɛ̀
Andɪlɛ́ prs=venir s.3sg-enseigner/ma cl11-la_nôtre
‘Andilè se déplace par-ci par-là (pour) apprendre le nuasúɛ.’

20Deuxièmement, le nuasúɛ est une langue à SDA exclusif. Il n’est ni une langue à directionnels exclusifs (D-D), ni une langue à directionnels assumant aussi les fonctions de SDA (D-SDA) ni une langue à SDA assumant aussi les fonctions de directionnels (SDA-D) (cf. Voisin 2021 : 614). En effet, les marques de direction ne sont jamais utilisées sans celle indiquant le déplacement. Quand elles sont utilisées avec des verbes de déplacement, elles n’indiquent pas la direction comme dans les langues à directionnels, mais indiquent un déplacement complexe. Lorsque la marque de direction de l'itif est par exemple employée avec le verbe de déplacement kʊ̀-yʊ̀ʊk ‘aller’, la forme verbale motionnelle dénote un déplacement complexe comprenant un déplacement vers une destination intermédiaire temporaire suivi d’un second déplacement vers une destination finale permanente. Avec ce sens, ce déplacement complexe est proche de l’orientation bidirectionnelle ‘partir, faire et revenir (roundtrip)’, à la seule différence que son second déplacement ne se fait pas dans le sens opposé. Ledit déplacement complexe peut être considéré comme ayant une orientation séquentielle qui signifie ‘partir, s’arrêter et repartir’. En d’autres termes, la cible en provenance d’un endroit non spécifié s’arrête temporairement à une destination intermédiaire non spécifiée avant de poursuivre son déplacement pour la destination finale spécifiée (Pataàŋ en 5b).

(5)
a. Pánák káyʊ̀ʊ̀k Pàtààŋ
Pánák kà-yʊ̀[ʊk]/B Pàtààŋ
Panak f2-aller.sgl/sit Batanga
‘Banaka ira à Batanga une fois.’
b. Pánák káɲyʊ̀ʊ́k Pàtààŋ
Pánák kà-ɲà= yʊ̀[ʊk]/H Pàtààŋ
Pánák f2-itf=aller.sgl/ma Batanga
‘Banaka (sortant de quelque part) s’arrêtera (d’abord) à un autre endroit une fois avant de continuer son chemin à Batanga.’
  • 7 Selon Talmy (2000), le déplacement se décompose en quatre éléments principaux (la figure, le fond (...)

21Si en (5a), l’absence des marques de la SDA n’implique que le seul déplacement dénoté par le verbe kʊ̀-yʊ̀ʊk ‘aller’, la présence de l’itif ɲà= en (5b) avec ce verbe de déplacement a une dénotation complexe. Il implique que la figure7 (Banaka) partira d’un lieu quelconque, s’arrêtera à une destination transitoire (loin du locuteur) et poursuivra son déplacement (en s’éloignant du locuteur) jusqu’à Batanga (destination finale). L’intervention d’une localisation temporaire intermédiaire permet de conceptualiser l’événement décrit en (5b) comme comportant deux (phases de) déplacement. Cela va en droite ligne avec le constat de Dryer (2021 : 157) selon lequel les marques de SDA associables aux verbes de déplacement expriment dans ce cas un déplacement distinct de celui exprimé par les verbes de déplacement avec lesquels elles sont employées. L’emploi des marques de SDA avec des verbes de déplacement ne sera pas examiné dans cet article. Il fera l’objet d’une autre étude. On retient néanmoins que le nuasúɛ est un système où les marques de déplacement et de direction peuvent être associées aux verbes de déplacement. La SDA en nuasúɛ constitue un système complexe englobant les marques de direction et de déplacement qu’il faudrait examiner enfin de déterminer son profil au sein des langues à SDA.

3. La caractérisation du système de SDA en nuasúɛ

22Cette section est consacrée à la description du système de la SDA du nuasúɛ. La caractérisation du système de la SDA se fait à l’aune des trois paramètres principaux suivants qui impliquent la participation des éléments du déplacement. Il s’agit de la fonction grammaticale de la figure (§3.1), la relation temporelle entre la réalisation du déplacement et celle de l’évènement encodé par le verbe (§3.2) et de la direction prise par la figure pendant le déplacement (§3.3).

3.1 La fonction grammaticale de la figure

23De manière générale, dans les systèmes de SDA dans les langues du monde, l’entité qui effectue le déplacement peut assumer soit la fonction de sujet, soit une fonction grammaticale autre que le sujet dans la phrase. D’un point de vue typologique, Wilkins (1991) établit que si la figure d’un déplacement assume une fonction syntaxique autre que celle de sujet dans une langue, cela implique que la figure d’un déplacement y assume aussi la fonction de sujet. Au-delà des quelques situations atypiques, Guillaume (2016) relève la tendance générale des langues à admettre un système où la figure assume la fonction de sujet dans la phrase. Dans les langues bantoues, même s’il existe des cas où les processus de voix telles que la causativisation (en cuwabo voir Guérois et al. 2021) ou la passivisation (en digo voir Nicolle 2013) entraînent une lecture où respectivement l’objet causataire ou l’objet oblique effectuent le déplacement, la figure est généralement un sujet (intransitif ou transitif) en nuasúɛ. Quel que soit le nombre d’arguments ou de participants dans la phrase, c’est uniquement le sujet de la phrase (intransitive ou transitive) qui peut effectuer le déplacement. Dans la proposition subordonnée relative de la phrase en (6), c’est le sujet (celui qui transmet la lettre) qui effectue le déplacement. Ni le thème (la lettre à transmettre) ni le bénéficiaire substitutif (celui pour qui on transmet la lettre) ni le bénéficiaire récipiendaire (celui à qui l’on transmet la lettre), qui sont les autres participants de la situation, ne peuvent effectuer de déplacement.

(6) sɔ́k èwú wèésìndépúkésíɲ wʊ́ pàkálàtà ɲɪ̀ àndɪ̀mán wɛ̀ɛ̀yɪ́
sɔ́kʊ èwú ʊ̀-áa=àsɪ=ɪŋtáp[-ʊk-an-is-ɪn-i]/H=á
celui 1.rel s.3sg-prs=vtf=o.1sg-passer-plr-plr.caus-appl-caus/ma=mfp
ʊ̀-ə́ pà-kálátà nɪ̀ àŋ-tɪ̀máná ʊ=ɛ̀yɪ́
1-o.3sg cl2-lettre cop cl1-frère 1=obl.3sg
‘Celui qui vient lui transmettre les lettres à ma place est son frère.’ (litt. Celui qui vient lui faire passer les lettres pour moi est son frère.)

24En nuasúɛ, le nom tête d’un syntagme nominal connectival peut être déterminé par un infinitif motionnel introduit comme déterminant par un connectif qui s’accorde en classe nominale avec le nom tête déterminé comme en (3d), repris ci-dessous en (7). Ce syntagme connectival est constitué du nom tête déterminé et du participe passé motionnel qui est formé du connectif et de l’infinitif motionnel (Bébiné 2018 : 412). Le nominal déterminé joue généralement le rôle sémantique de patient de l’infinitif motionnel. En (7) ɪ̀mbàlá ‘sacs’ est le patient du verbe kʊ̀-àsɪ̀kʊ̀làtɪ́n ‘venir coudre’ dont l’agent n’est pas exprimé quand il joue le rôle de déterminant.

(7) ɪ̀mbàlá sɪ́kwàsɪ̀kʊ̀làtɪ́n ɲɪ̀ kwààm
ɪ̀ŋ-pàlá sɪ́=kʊ̀-àsɪ=kʊ-lát[-ɪn]/H nɪ̀ kʊ=àmɪ̀
cl10-sac 10.con=inf-vtf=o.2sg-coudre.sgl-appl/ma cop loc=obl.1sg
‘Les sacs qu’on doit venir te coudre une fois sont chez moi.’ (litt. Les sacs à venir te coudre une fois sont chez moi.)

25Dans ces syntagmes nominaux, la figure ne peut plus être caractérisée sur la base des fonctions syntaxiques phrastiques (sujet, objet, oblique, etc.). Suivant la perspective des fonctions syntagmatiques (déterminé, déterminant), ce n’est même pas le nom tête déterminé mentionné – ɪ̀mbàlá ʻsacsʼ en (7) – qui est la figure du déplacement. L’interprétation et la glose en (7) permettent de comprendre que c’est l’agent non exprimé du verbe à l’infinitif motionnel (traduit par ʻonʼ dans la glose en français), qui est supposé effectuer le déplacement afin de réaliser le procès dénoté par le verbe, c’est-à-dire se déplacer pour coudre les sacs où se trouve le locuteur. Nous faisons donc l’hypothèse selon laquelle l’option optimale de caractérisation de la figure dans un syntagme nominal connectival où l’infinitif motionnel est un déterminant est de s’appuyer sur les rôles sémantiques. Dans ce cadre, c’est l’agent inhérent du verbe à l’infinitif motionnel, généralement non exprimé, qui est la figure effectuant le déplacement.

3.2 La relation temporelle entre la réalisation du déplacement et celle de l’évènement codé par le verbe

26La littérature sur la SDA distingue trois principaux types de relations temporelles entre la réalisation du déplacement et celle de l’événement codé par le verbe : i) le déplacement est antérieur à l’évènement, ii) le déplacement est concomitant à l’évènement, iii) le déplacement est subséquent à l’évènement. A côté de ces relations temporelles simples, on retrouve aussi des marques de SDA qui dénotent des relations temporelles complexes qui combinent deux ou plusieurs relations temporelles simples : antérieur-concomitant, concomitant-subséquent, antérieur-subséquent, antérieur-concomitant-subséquent (Guillaume & Koch 2021a : 11). Bien qu’il existe la possibilité d’un déplacement concomitant dans une langue comme le fuliiri (JD63), dans la grande majorité des langues bantoues à SDA, le déplacement est antérieur au procès dénoté par le verbe (Guérois et al. 2021 : 588). Le système de SDA en nuasúɛ est un peu plus complexe et se caractérise par des relations temporelles simples et complexes. Il est dominé par des morphèmes de SDA qui indiquent, dans leurs sens premiers, que le déplacement est antérieur à l’évènement. La glose en (6) permet de savoir que le déplacement vers le lieu de la transmission de la lettre se fait avant la transmission proprement dite de la lettre. De la même façon, celle en (7) permet-elle de savoir que l’action de coudre les sacs est précédée d’un déplacement en direction du locuteur. Cependant, l’emploi de ces morphèmes de SDA, notamment ceux de l’itif, avec des classes de verbes et des catégories grammaticales particulières engendre d’autres types de déplacement complexes qui sont des déclinaisons de la relation temporelle antérieur-postérieur. On note par exemple le déplacement initial interrompu qui se poursuit par la suite (‘partir-s’arrêter-repartir’) qui se dégage de l’utilisation de l’itif ɲa= avec le verbe de déplacement kʊ̀-yʊ̀ʊk ‘partir’ en (5). Par ailleurs, l’expression du distributif avec un verbe non motionnel suggère un déplacement intermittent interrompu par des réalisations du procès (‘partir-faire-repartir-faire-repartir-faire…’). Lorsque l’itif ɲa= est employé avec des verbes non motionnels conjugués aux temps du passé qui décrivent des actions achevées au moment de l’énonciation, le déplacement complexe qui en résulte est une séquence de deux déplacements qui se poursuivent dans des sens contraires et signifie ‘partir-faire-revenir’ (§4.2.2).

3.3 La direction prise par la figure pendant le déplacement

27Guillaume & Koch (2021a : 10) font état de plusieurs types de déplacements en fonction de la direction prise par la figure. Cette direction est définie par rapport au point de référence qui est généralement le locuteur. Ces auteurs distinguent les déplacements i) vers le point de référence, ii) loin du point de référence, iii) sans aucune spécification de direction, iv) à directions multiples, v) en aller et retour, vi) bidirectionnels, vii) en fin de parcours, viii) en début de parcours. En nuasúɛ, il existe un lien entre la relation temporelle et l’orientation prise par la figure. Les relations temporelles simples sont généralement associées aux directions simples et les relations temporelles complexes aux directions complexes. Comme dans la majorité des langues bantoues, deux directions sont généralement admises pour un déplacement antérieur à l’événement : le déplacement en direction du locuteur (ventif) et le déplacement en s’éloignant du locuteur (l’itif) comme l’illustrent les exemples en (8b) et (8c). (8a) est la forme non marquée de cet évènement qui implique la simple réalisation de la perte des machettes sans référence à un déplacement préalable, (8b) indique un déplacement (passé) en direction du locuteur et (8c) un déplacement futur loin du locuteur avant la perte des machettes. Pour un déplacement complexe de type antérieur-postérieur, la direction du déplacement est soit de type intermittent à localisations multiples (par-ci par-là, cf. (4)) soit est de type bidirectionnel (aller et retour) comme en (8d).

(8)
a. Mèlìŋí sèèɲímèsì ɪ̀mfà̀
Mèlìŋí sàà-ɲím[-an-is-i]/B ɪ̀ŋ-fàkɪ̀
cl1.Mèlìŋí p2-se_perdre-plr-plr.caus-caus/sit cl10-machette
‘Mélingui a perdu les machettes (à plusieurs reprises aujourd’hui).’
b. Mèlìŋí sèèsìɲímésí ɪ̀mfàkɪ̀
Mèlìŋí sàà-àsɪ=ɲím[-an-is-i]/H ɪ̀ŋ-fàkɪ̀
cl1.Mèlìŋí p2-vtf=se_perdre-plr-plr.caus-caus/ma cl10-machette
‘Mélingui est venu perdre les machettes (à plusieurs reprises aujourd’hui).’
c. Mèlìŋí kèɲɲímésí ɪ̀mfàkɪ̀
Mèlìŋí kà-ɲ=ɲím[-an-is-i]/H ɪ̀ŋ-fàkɪ̀
cl1.Mèlìŋí f2-itf.perf=se_perdre-plr-plr.caus -caus/ma cl10-machette
‘Mélingui ira perdre les machettes (à plusieurs reprises demain).’
d. Mèlìŋí sèèɲɲímésí ɪ̀mfàkɪ̀
Mèlìŋí sàà-ɲ=ɲím[-an-is-i]/H ɪ̀ŋ-fàkɪ̀
cl1.Mèlìŋí p2-itf.perf=se_perdre-plr- plr caus-caus/ma cl10-machette
‘Mélingui (qui est déjà revenu de là-bas) est allé perdre les machettes (à plusieurs reprises aujourd’hui).’

28Si dans les exemples précédents, le point de référence est coupé de l’énoncé, dans une situation où l’énoncé est ancré dans la situation d’énonciation, c’est-à-dire où les marques déictiques des interlocuteurs sont présentes dans l’énoncé, il y a disjonction du point de référence (cf. Bourdin 2005 ; Claudi 2012 ; Belkadi 2021). Le point de référence n’est plus le locuteur mais peut être, selon les cas, la localisation de l’allocutaire, le point de départ du déplacement ou la destination du déplacement. La localisation de l’allocutaire constitue le point de référence du déplacement lorsque le sujet de la phrase représentant la figure est à la première personne et que le directionnel est un ventif. C’est le cas en (9a) où le locuteur se déplace en direction de l’allocutaire pour aller dormir à terre. Le point de référence sera le lieu de destination en l’absence de l’allocutaire dans ce lieu lorsque le sujet de la phrase représentant la figure est à la première personne et que le directionnel est un itif. C’est le cas en (9b) où le locuteur se déplace en direction d’une destination connue d’un allocutaire en son absence pour y aller dormir à terre. Le point de référence du déplacement sera le point de départ de l’allocutaire (en l’absence du locuteur à la destination) lorsque le sujet de la phrase représentant la figure est à la deuxième personne et que le directionnel est un itif comme en (9c) où l’allocutaire quitte le lieu où il se trouve pour aller dormir à terre dans un endroit où le locuteur n’est pas.

(9)
a. yàákàsɪ̀pɪ́tɪ́mán èkúsí
ɪ̀-áa(k)=àsɪ=pɪ́t[ɪm-a-ɪn]/H á=kʊ̀-ə́sí
s.1sg-prs=vtf=dormir-plr-appl/ma loc=cl17-terre
‘Je viens dormir au sol (là où tu te trouves).’
b. yáāpɪ́tɪ́mán èkúsí
ɪ̀-áa=à=pɪ́t[ɪm-a-ɪn]/H á=kʊ̀-ə́sí
s.1sg-prs=itf=dormir-plr-appl/ma loc=cl17-terre
‘Je vais dormir au sol (loin de là où tu te trouves).’
c. āpɪ́tɪ́mán èkúsí
à-áa=à=pɪ́t[ɪm-a-ɪn]/H á=kʊ̀-ə́sí
s.2sg-prs=itf=dormir-plr-appl/ma loc=cl17-terre
‘Tu vas dormir au sol (loin de là où je me trouve).’

29La disjonction de point de référence entraînée par la présence des déictiques personnels pourrait bien être un phénomène général, surtout dans les langues où c’est le sujet ou l’agent qui est la figure qui fait un déplacement antérieur.

4. L’analyse morphosyntaxique et sémantique des directionnels

30Cette section se penche sur la caractérisation morphosyntaxique et sémantique des morphèmes qui, associés à la MTH du déplacement, servent à exprimer les différentes directions simples (ventive et itive) et complexe (bidirectionnelle) dans les tiroirs verbaux exprimant des macro-procès à SDA en nuasúɛ. Un macro-procès à SDA est constitué de deux sous-procès, que sont le déplacement et le procès dénoté par le verbe, qui relèvent tous les deux d’un seul et même tiroir verbal et sont sous la portée des mêmes catégories flexionnelles de temps, aspect, mode etc. (Dimmendaal 2015 ; Bohnemeyer et al. 2007). Parmi les langues bantoues, le nuasúɛ est doté d’un système complexe de SDA à quatre directionnels dont le fonctionnement est similaire à celui du digo (Nicolle 2007 ; 2013 ; Guérois et al. 2021 : 582). Il s’agit d’un morphème dont la valeur de base est le ventif et de trois morphèmes dont la valeur de base est l’itif. Si le morphème du ventif est un clitique polysémique et polyfonctionnel (§4.1), l’itif est polymorphe et compte des allomorphes dont la distribution et les valeurs sont gouvernées par les trois paramètres que sont l’(im)perfectivité, la (non)finitude et l’(ir)réel (§4.2). Le Tableau 1 permet de visualiser les caractéristiques distributionnelles et sémantiques de chacun de ces marqueurs de direction.

Tableau 1 — Les caractéristiques grammaticales et distributionnelles des directionnels du nuasúɛ

Forme Nature Paramètres distributionnels Type de déplacement
Finitude Aspect Mode
àsɪ= Proclitique flexionnel Toutes les formes verbales Ventif (venir et faire)
Proclitique dérivationnel Verbes d’état
Verbes de déplacement non duratif (résultatif)
Adlocatif (atteindre un lieu)
ɲa= Proclitique flexionnel Forme finie synthétique Perfectif Irréel Itif (aller et faire)
Réel Bidirectionnel (aller-faire-revenir)
à- Préfixe flexionnel Forme non finie et semi-analytique Perfectif Irréel Itif (aller et faire)
Réel Bidirectionnel (aller-faire-revenir)
kà- Préfixe flexionnel Forme non finie et semi-analytique Imperfectif Irréel Itif (aller et faire)
Réel Bidirectionnel (aller-faire-revenir)

4.1 Le proclitique ventif àsɪ=

  • 8 Les formes verbales intégratives sont des formes verbales dépendantes dont la flexion est moins di (...)

31Le proclitique polyfonctionnel et polysémique àsɪ= est en même temps un morphème flexionnel et dérivationnel ayant respectivement les valeurs de ventif et d’adlocatif (atteindre un lieu). Le morphème lié àsɪ= est un proclitique en raison de son comportement similaire à celui des auxiliaires et verbes qui comportent aussi un domaine D+1 où alternent la MTB du situationnel et les MTH des différents morphèmes tonals verbaux (Bébiné 2018 : 126–127). Dans sa fonction première en tant que catégorie flexionnelle de SDA, il est employé comme ventif et signifie ‘quitter-venir-et-faire’. Exception faite du participe passé et de l’adjectif déverbatif, àsɪ= apparaît dans n’importe quel tiroir verbal et ne connaît pas de variation selon les catégories non spatiales de temps, aspect, mode et polarité (TAMP). Avec cette valeur, il est aussi compatible avec tous les verbes non motionnels. Bébiné (2018 : 411) indique qu’il apparaît en position de limitatif 2 tant avec les formes finies de l’indicatif, du conditionnel et de l’injonctif (impératif et subjonctif) que dans les formes intégratives8 de l’infinitif, du participe présent, et des formes narratives (passé et non-passé). En (10a), le ventif est employé avec le narratif passé (NARP), en (10b) il apparaît avec le subjonctif 1, en (10c) avec le futur 2 de l’indicatif et en (10d) avec l’impératif pluriel.

(10)
a. Yésùsè wòòsìwóóɲ kìkòtí
Yésùs=à ʊ̀-à-àsɪ=wó[on-i]/H kɪ̀-kòtí
Jésus=def s.3sg-narp-vtf=être_plein-caus/ma cl7-loi
‘Jésus vint accomplir la loi.’
b. pwáákàmbà ɛ́ɛ̄ mʊ̀ʊ́ŋāyʊ̄òsìyòósín síí wɛ̀ɛ̀yɛ́
pʊ́-áa(k)=àmbà ɛ́ɛ́ mʊ̀-ʊ́ŋàyʊ́ H/[à]sɪ=yò[osin]/H
14-prs=chercher.plr.sit comp cl1-enfant sbj1/vtf=regarder.sgl/ma
síí wɛ̀ɛ̀yɪ́
père son
‘Il faut que l’enfant vienne visiter son père.’ (litt. Ça cherche (à ce) que l’enfant vienne visiter son père.)
c. pàápāyʊ̄ kèèsìkùpíkélítí àkâ
pà-ápàyʊ́ kà-àsɪ=kʊ-píkél[iti]/H àkâ
cl2-enfant f2-vtf=o.2sg-saluer.sgl/ma ici
‘Les enfants viendront te saluer ici (demain).’
d. ɔ́nwɔ̀syɔ́ɔ̄yɪ̄tɪ̄n wʊ́ ɪ̀nsʊ́m yɪ̀káān
á-nʊ̀-às[ɪ]/H=ɔ̀y[-ɪt-ɪn]/H wʊ́ ɪ̀ŋ-sʊ́mʊ̀ yɪ̀-káànə́
pl-2pl-vtf/imp=dire-sgl-appl/ma o.3sg cl9-nouvelle 9-dem2
‘Venez lui dire cette nouvelle-là.’

32En tant que dérivatif, àsɪ= (toujours associé à la MTH en D+1 du déplacement) a une valeur adlocative. En s’associant à certains verbes sécants n’impliquant qu’une phase d’un déplacement normal ou indiquant une loc(alis)ation, il forme des verbes de déplacement en leur ajoutant le sens ‘atteindre un lieu’ comme l’illustre la dérivation des verbes en (11).

(11)
Verbes simples Verbes dérivés et gloses Valeur
kʊ̀-ámàn ‘sortir’ kʊ̀-àsɪ́ámán ‘arriver (litt. sortir quelque part)’ adlocatif
kù-òndòn ‘rebrousser chemin’ kù-òsìòndón ‘revenir (litt. retourner quelque part)’ réversif
kʊ̀-pá ‘être’ kʊ̀-àsɪ̀pá ‘se présenter (litt. paraître quelque part)’ adlocatif

33Cette valeur adlocative et ce mode de fonctionnement de àsɪ= avec les verbes impliquant une phase de déplacement se rapprochent du comportement du suffixe ventif ʊlɔ/ul associé aux verbes de déplacement en jóola fóoni (Creissels & Bassène 2021). L’interprétation réversive associée à kù-osìòndón ‘revenir’, loin d’être imputable à àsɪ= qui n’a ajouté que le déplacement vers un but, est tributaire du sens lexical de la base de dérivation kù-òndòn ‘retourner’.

4.2 Les allomorphes de l’itif : ɲa=, à-, kà-

34L’itif est marqué par trois allomorphes au conditionnement grammatical. Il s’agit des deux préfixes kà- et à- et du clitique ɲa= dont la distribution et le sens sont gouvernés par trois principaux paramètres grammaticaux, à savoir l’(im)perfectivité, la (non-)finitude, et l’(ir)réel. L’opposition aspectuelle perfectif/imperfectif est employée dans sa perspective sémantique et non structurelle (cf. Comrie 1976 ; Nurse 2008 pour la distinction entre les deux perspectives). Elle est synonyme de la distinction aspectuelle global/sécant. Un événement imperfectif ou sécant est celui qui est considéré dans ses différentes phases tandis que le perfectif ou global envisage le procès dans sa globalité sans référence à ses phases internes. Cette opposition permet de distinguer les tiroirs verbaux imperfectifs qui admettent kà- (§4.2.1) de ceux perfectifs qui ne l’admettent pas. La distinction fini/non fini permet de distinguer parmi les tiroirs verbaux perfectifs, les formes finies synthétiques qui admettent ɲa= (§4.2.2) des formes non finies et celles semi-analytiques qui admettent le préfixe à- (§4.2.3). L’opposition modale réel/irréel de l’évènement décrit dans un tiroir verbal permet de distinguer le type de direction qu’expriment les marques de l’itif dans un système à direction complexe. Pour l’itif, le type de direction varie aussi selon que le tiroir est considéré comme appartenant au mode réel ou irréel. La distinction réel/irréel n’est pas grammaticalement marquée en nuasúɛ. C’est une macro-catégorie qui permet de répartir les tiroirs verbaux selon qu’ils décrivent des faits réels ou non. Le mode du réel regroupe les tiroirs verbaux qui présentent les procès comme s’étant réalisés ou comme en cours de réalisation tandis que le mode irréel regroupe les tiroirs verbaux qui présentent les procès comme non encore réalisés ou dont la réalisation n’a pas encore été entamée ou est simplement envisagée de manières diverses. Ainsi, aux temps qui sont du ressort de l’irréel, le déplacement centrifuge est simple et le macro-procès signifie ‘quitter-aller-arriver-et-faire’. Aux temps du présent et du passé qui sont du domaine du réel, le déplacement centrifuge est considéré comme bidirectionnel et le macro-procès à SDA signifie ‘quitter-aller-arriver-faire-repartir-et-revenir’. En effet, un déplacement centrifuge, et par ricochet un macro-procès à SDA, est considéré dans la conception nuasúɛ comme réel et complet si la figure a effectué un retour à la position de départ. C’est la raison pour laquelle les procès à SDA au présent et aux temps du passé sont toujours analysés en fonction de la position de la figure par rapport au point de référence au moment de l’énonciation.

35Pour mieux saisir l’interprétation des macro-procès impliquant les marques de l’itif à valeur bidirectionnelle employées dans les tiroirs décrivant des événements réels, il est nécessaire de prendre en compte la structure interne d’un déplacement en nuasúɛ. Bohnemeyer et al. (2007) distinguent trois types de langues selon la possibilité de segmenter un macro-procès de déplacement en trois sous-procès que sont le départ d’un point initial, le déplacement en fonction du point de référence et l’arrivée au point final. Les différentes interprétations des macro-procès à SDA, employés au présent et aux temps du passé (§4.2) ou avec les verbes de déplacement (cf. exemple (5b)), mettent l’emphase parfois sur le point initial, parfois sur la poursuite d’un déplacement, parfois sur l’arrivée au point de départ. En s’appuyant sur ces interprétations, l’on range, selon la typologie de Bohnemeyer et al. (2007), le nuasúɛ parmi les langues du type I pour lesquelles il est possible de reconnaître les sous-procès de départ d’un point initial, de déplacement de la figure par rapport à un point de référence et d’arrivée à un point final dans tout macro-procès à SDA. Même s’il n’est pas évident de voir cette structure dans l’interprétation des déplacements simples (aller, venir) dans les tiroirs décrivant des évènements irréels, les macro-procès à déplacement simple (itif ou ventif) décrivant des évènements irréels sont conçus comme ‘quitter un lieu, se déplacer en fonction du point de référence, arriver dans un autre lieu et réaliser le procès’. Aller manger chez quelqu’un en nuasúɛ par exemple signifie quitter le lieu où on se trouve, se déplacer en direction de la personne chez qui on va manger, y arriver et manger. Pour des macro-procès à déplacement complexe itif de type bidirectionnel (aller-faire-revenir) décrivant des événements réels, les macro-procès à SDA sont conçus comme ‘quitter un point initial, se déplacer en fonction du point de référence, arriver au point final, réaliser le procès, quitter le point final, revenir et arriver au point de départ initial’. Etre allé manger chez quelqu’un signifie quitter le lieu où on se trouve, se déplacer en direction de la personne chez qui on va manger, y arriver, manger, quitter ce lieu, rentrer et arriver là où on se trouvait initialement. La cooccurrence des marques de l’itif et de temps-mode-aspect occasionne des nuances sémantiques sur le déplacement que nous mettrons aussi en évidence dans les paragraphes suivants.

4.2.1 La forme kà-

36Même si kà- est la marque de l'itif la plus répandue dans les langues bantoues, elle est aussi la marque dont la distribution est le plus souvent restreinte à quelques tiroirs en fonction des catégories de TAMP (Botne 1999 ; Guérois et al. 2021). En nuasúɛ, ká- est employé pour indiquer le déplacement centrifuge uniquement dans des tiroirs décrivant une ou plusieurs phases non terminales d’un procès. Parmi les cinq phases imperfectives ou sécantes d’un procès que sont l’avant procès (le prospectif), le début du procès (l’inceptif/situatif), la progression du procès (le progressif), la fin du procès (le complétif) et l’après procès (le rétrospectif) (Nurse et al. 2016 : 289), celles non terminales sont l’avant procès (prospectif), le début du procès (l’inceptif) et la progression du procès (le progressif). Dans ces contextes, kà- indique que le macro-procès à SDA (quitter-aller-arriver-et-faire pour les tiroirs de l’irréel et quitter-aller-arriver-faire-repartir-retourner pour les tiroirs du réel) n’est pas encore réalisé, mais qu’au moment de l’énonciation, il est soit en préparation (à l’impératif singulier), soit vient de débuter et suit son cours (au présent imperfectif), soit a déjà débuté et se poursuit (au persistif). Kà- dans ces cas est désigné comme « l’itif imperfectif » (itf.ipfv).

Impératif singulier

37L’impératif (singulier) est marqué par une MTH en D+1. L’emploi du morphème kà- dans ce tiroir de l’irréel indique un déplacement centrifuge simple. Il indique que la figure du déplacement qui est le sujet potentiel et l’allocutaire se prépare à aller réaliser le procès dénoté par le verbe. Cette phase de préparation est en congruence avec l’aspect prospectif qui caractérise l’impératif en ce sens qu’il implique un décalage entre le moment de locution et le moment de réalisation de l’événement commandé. L’emploi de kà- est donc justifié par le fait que le macro-procès à SDA, qui n’est pas encore accompli, est à sa phase préparatoire. L’impératif pluriel n’incorpore pas kà- parce que la langue requiert l’emploi d’une construction motionnelle écho pour exprimer concomitamment l’impératif pluriel et le déplacement associé centrifuge (§5.1). Les exemples en (12) où la MTH en D+1 marque l’impératif (glosée imp) montrent que le déplacement n’y est pas marqué. En effet, si l’on peut postuler que cette MTH pourrait bien être la marque de la fusion du déplacement et de l’impératif (qu’on pourrait gloser dans ce cas ma.imp), nous soutenons que la MTH marquant le déplacement a simplement été supprimée en laissant l’impératif être marqué, puisque le déplacement est déductible de la présence de l’itif kà- dans le tiroir verbal.

(12)
a. kàpítímín ákyànsɪ̀
kà-pít[ɪm-ɪn]/H á=kɪ̀-ànsɪ̀
itf.ipfv-se_coucher/imp loc=cl7-maison
‘Va dormir à la maison.’
b. kɔ̀ɔ̀yɪ́tɪ́n wʊ́ ɪ̀nsʊ́m yɪ̀káān
kà-ɔ̀y[-ɪt-ɪn]/H wʊ́ ɪ̀ŋ-sʊ́mʊ̀ yɪ̀-káànə́
itf.ipfv-dire-sgl-appl/imp o.3sg cl9-nouvelle 9-dem2
‘Va lui dire cette nouvelle-là.’

(Présent) imperfectif

38Le présent imperfectif est exprimé en position de formatif par áá= et áák= selon que le radical est à initiale consonantique ou vocalique respectivement. L’itif kà- employé dans le tiroir du présent imperfectif implique un déplacement bidirectionnel. Il indique (i) que la figure vient juste à l’instant d’effectuer la phase initiale (quitter le point de départ) du déplacement et est en cours de réaliser les autres phases du macro-procès à SDA et (ii) que, au moment de l’énonciation, la figure se trouve hors du point de départ et n’y est pas encore revenue. La figure peut, selon les situations, être soit en train de poursuivre le déplacement, soit en train de réaliser le procès dénoté par le verbe, soit en train de revenir au point de départ sans l’avoir rejoint. Le caractère imperfectif qui justifie l’emploi de kà- est que l’énoncé est produit en se focalisant sur plusieurs phases intermédiaires d’un macro-procès à SDA, excepté les phases pré-initiale, initiale et finale. Ce tiroir itif est la contrepartie imperfective du tiroir perfectif du présent pour lequel l’énoncé porte sur l’ensemble des phases du macro-procès, à l’exception de la phase finale (retour au point de départ).

(13) ànʊ́ ʊ̀tyàáɲɪ́pá ɛ́ɛ́nɛ̀n wʊ́, èpìní éékèpúúmé kéēfūkū
ànʊ́ ʊ̀-tì-á-ɲɪ́-pá ɛ́ɛ́nɛ̀n wʊ́
comme s.3sg-neg-prs-mfp-être voir.plr.sit o.3sg
à-pìní áa=kà-púúm[-a]/H ká=à-fúkú
cl1-chasseur prs=itf.ipfv-chasser-plr/ma loc=cl3-forêt
‘Comme tu ne le vois pas (ici), le chasseur (que tu cherches vient de partir et) est en train d’aller chasser en forêt.’

39Que la première proposition en (13) soit exprimée ou non, la seconde proposition signifie qu’au moment de l’énonciation, le chasseur est absent du point de départ et vient juste d’aller réaliser l’évènement dénoté par le verbe. A ce même moment, il est soit en train de poursuivre son déplacement, soit d’accomplir la tâche de chasser, soit de revenir au point de départ.

(Passé) persistif

40Le persistif est marqué par màá= en position de formatif. Il décrit un procès qui débute dans le passé et qui se poursuit dans le présent. L’emploi de kà- dans ce contexte implique un déplacement bidirectionnel. Il indique (i) que la figure a déjà entamé, à n’importe quel moment dans le passé, une ou plusieurs phases du déplacement et est en cours de réaliser les autres phases du macro-procès à SDA et (ii) que, au moment de l’énonciation, la figure se trouve soit en train de continuer le déplacement, soit en train de réaliser le procès dénoté par le verbe, soit en train de revenir au point de départ, mais sans y être (définitivement) arrivée. Cette description est en congruence avec l’aspect persistif qui « indique que le procès dénoté par le verbe se déroule depuis un temps de référence explicitement déterminé ou non dans le passé et continue à se dérouler au moment de l’énonciation » (Nurse 2008 : 314 ; Bébiné 2018 : 429). L’emploi de kà- se justifie dans ce cas par le fait que le macro-procès à SDA a débuté dans le passé, se poursuit et n’est pas encore achevé au moment de l’énonciation. Ce tiroir itif est la contrepartie imperfective à tous les tiroirs perfectifs des temps du passé. De l’exemple (14), même en l’absence de la première proposition utilisée pour permettre de mieux comprendre le contexte d’emploi de kà-, tout locuteur comprendra de cet énoncé que la femme est allée regarder l’enfant (à un quelconque moment dans le passé) et que, au moment de l’énonciation, elle n’est pas encore revenue au point de départ. Selon les situations, elle est soit encore en train d’effectuer le déplacement, soit en train de réaliser l’action de regarder l’enfant, soit a même fini de regarder l’enfant et est sur le chemin de retour.

(14) Àkáāndʊ̄ màɲɪ̀ ùtyòsyóōndō, ʊ̀mwòókòyòósón mwɔ̀ɔ́nɔ́ ákɪ̀pàlà
à-káàndʊ́ màɲɪ̀ ʊ̀-tì-àsɪ/H=ònd[o]/H
cl1-femme pers.cop s.3sg-neg-vtf.prf=retourner/ma
ʊ̀-màá-kà-yò[oson]/H mʊ̀-ɔ́nɔ́ á=kɪ̀-pàlà
s.3sg-pers-itf.ipfv-regarder.plr/ma cl1-enfant loc=cl7-route
‘La femme n’est pas encore rentrée, elle est allée regarder l’enfant en route (elle y est encore et n’est pas encore revenue).’

4.2.2 Le proclitique ɲa=

41Au plan morphosyntaxique, au même titre que le ventif àsɪ=, l’itif ɲa= (atonal) est un proclitique en raison de son comportement similaire à celui des auxiliaires et des verbes dans un énoncé. Au plan sémantique, au même titre que le préfixe à- (§4.2.3), le proclitique ɲa= est employé pour exprimer le déplacement centrifuge dans des tiroirs décrivant un événement perfectif (résultatif et non résultatif), c’est-à-dire envisagé dans son entièreté et non pas dans ses phases constitutives. Pour les distinguer de l’itif imperfectif kà-, ɲa= et à- seront désignés comme « itif perfectif » (itf.perf). Cependant, parmi les tiroirs perfectifs, ɲa= apparaît associé aux formes verbales simples finies. Il s’agit des tiroirs des temps du passé (p1, p2, p3, p4, narp) et du futur (f2) de l’indicatif et de ceux du conditionnel. Il existe une nuance sémantique selon que ɲa= s’emploie avec les tiroirs des temps du passé ou avec les autres tiroirs perfectifs.

Avec les temps du passé

42Aux temps du passé, l’emploi de ɲa= implique un déplacement bidirectionnel. Il indique (i) que le déplacement pour réaliser le procès dénoté par le verbe est pris dans sa globalité et s’est effectué à un temps quelconque du passé et (ii) que, au moment de l’énonciation, la figure a non seulement déjà achevé son déplacement (aller), a achevé le procès pour lequel elle a effectué le déplacement, a effectué le déplacement inverse (revenir), mais est aussi déjà retournée au point de départ. Ce sens est en congruence avec le sens de l’aspect perfectif résultatif qui indique que le macro-procès à SDA est déjà achevé et que la présence de la figure au point de départ en rappelle sa réalisation comme en (15b) et (15c). Si la figure n’est pas encore revenue au point de départ, quel que soit le moment du passé envisagé comme le début du déplacement, c’est l’itif kà- qu’on emploiera au passé persistif. A titre illustratif, la phrase en (15b) est employée dans le contexte où des enfants qui étaient devant une ruche rapportent un événement où des abeilles sont sorties, sont allées piquer un singe (qui faisait bouger la branche sur laquelle a été construite la ruche) et sont revenues dans la ruche. Si elles n’étaient pas encore revenues dans la ruche, on emploierait la forme verbale à l’itif persistif comme en (15a).

(15)
a. syòókí mɔ̀ɔ́kɔ̀tɔ̀ɔ́ndɔ́n ɪ̀ŋándɪ́
sɪ̀-ókí màá-kà=tɔ̀[ɔnd-an]/H ɪ̀ŋ-kándɪ́
cl4-abeille pers-itf_ipfv=piquer-plr/ma cl9-singe
ʻLes abeilles sont allées piquer le singe (elles y sont encore et ne sont pas encore revenues au point de départ).ʼ
b. syòókí sɔ̀ɔ̀ɲɔ̀tɔ̀ɔ́ndɔ́n ɪ̀ŋándɪ́
sɪ̀-ókí sàà-ɲa=tɔ̀[ɔnd-an]/H ɪ̀ŋ-kándɪ́
cl4-abeille p2-itf_perf=piquer-plr/ma cl9-singe
‘Les abeilles sont allées piquer le singe (et sont déjà revenues au point de départ).’
c. kyɛ̀mɛ́mɛ̀ kɪ́ɪ́nànʊ́ pɔ̀kʊ́nʊ́ èpé sɔ́ɔ́ɲɔ̀ɲɔ́mbɪ́t ɲòòɲ
kɪ̀‑ɛ̀mɛ́mɛ̀ kɪ́=ɪ́nànʊ́ pɔ̀-kʊ́nʊ́ èpé
cl7‑matin 7.con=aujourd’hui cl2-notable 2.dem1
sáá-ɲa=ɲɔ́mb[ɪt]/H á=nɪ̀-òɲí
p2itf_perf=s’asseoir/ma loc=cl5-marché
‘Ce matin, les notables sont allés s’asseoir au marché (et sont déjà revenus au point de départ).’

Avec les autres tiroirs

43À tous les autres tiroirs de l’irréel, ɲa= implique un déplacement centrifuge monodirectionnel. Il indique que le déplacement pour réaliser le procès dénoté par le verbe est pris dans sa globalité, c’est-à-dire que le locuteur a à l’esprit le déplacement centrifuge et le procès à réaliser, sans nécessairement impliquer un retour au point de départ comme avec les temps du passé. C’est le cas avec le futur ou même avec le conditionnel (irréel) passé, marqué par sàà- en (16a). La phrase en (16b) au futur 2 (f2) marqué par kà-, faite sur le modèle de la phrase (15c) qui implique dans son interprétation un nécessaire retour au point de départ, signifie plutôt que les notables iront le lendemain effectuer le déplacement pour aller s’asseoir au marché, sans impliquer un quelconque retour au point de départ. C’est l’emploi prototypique de ɲa=.

(16)
a. pàápāyʊ̄ sɔ́ɔ́tɔ̀ pápá sánsàl sánsàl, pásààɲpʊ́ndsyɔ́ɔ̄p īfūkū
pà-ápàyʊ́ sɔ́ɔ́-tɔ̀ pá-pá sánsàl~sánsàl
cl2-enfant irp‑aux_cond s.3pl‑être vivace~vivace
pá-sàà-ɲa=pʊ́nd[-a]/H sɪ́=ɔ̀pʊ́ ɪ̀-fúkú
s.3pl‑irnp‑itf_perf=créer‑plr/ma 4=obl.3pl cl4‑forêt
‘Si les enfants étaient vivaces, ils iraient créer leurs plantations (litt. ‘forêts’).’
b. nàkɪ̀ɲámʊ́ pɔ̀kʊ́nʊ́ èpé kɔ̀ɲɔ̀ɲɔ́mbɪ́t ɲòòɲ
na=kɪ̀ɲámʊ́ pɔ̀-kʊ́nʊ́ èpé
com=cl7.demain cl2-notable 2.dem1
ká-ɲa=ɲɔ́mb[ɪt]/H á=nɪ̀-òɲí
f2-itf_perf=s’asseoir.sgl/ma loc=cl5-marché
‘Demain, les notables iront s’asseoir au marché.’

4.2.3 Le préfixe à-

44L’itif à- a souvent été considéré comme une forme réduite de l’itif ka- dans les langues bantoues de la zone A au motif que l’amuïssement de /k/ est très répandue (Nurse 2008 : 240). En nuasúɛ, il s’agit d’un préfixe itif différent de l’itif kà- et dont la distribution est restreinte aux tiroirs perfectifs de formes verbales non finies comme le subjonctif 1 marqué par un ton flottant en D-3 (17a), l’infinitif marqué par kʊ̀- dans un syntagme nominal connectival (17b) ou dans une construction motionnelle écho (CME) (17c et 17d).

(17)
a. wàákàmbà ɛ́ɛ̄ twóòkùyòósínín wʊ́ pàáná pɛ́ɛ̄y
ʊ̀-áa= àmb[-a]/B ɛ́ɛ́
s.3sg‑prs=chercher‑plr/sit comp
H/[tʊ̀]-à-kʊ-yò[osɪn-ɪn]/H wʊ́
sbj1-s.1pl-itf_perf-o.2sg-regarder.sgl-appl/ma o.3sg
pà-ə́nə́ pá=ɛ̀yɪ́
cl2-enfant 2=obl.3sg
‘Il veut que nous allions regarder ses enfants à sa place.’ (litt. Il cherche (à ce) que nous allions regarder ses enfants à sa place.)
b. mʊ̀tɛ̀ndɪ́ mʊ́kwkʊ́tɪ́kán ɲɪ̀ kwɔ̀mb
mʊ̀-tɛ̀ndɪ́ mʊ́=kʊ̀-à=kʊ-kʊ́t[ɪk-an]/H nɪ̀ kʊ̀-ɔ̀mb
cl18-palmier 18.con=inf‑itf_perf=o.2sg‑attacher‑plr/ma cop cl15‑grand
‘Les palmiers qu’on doit aller attacher pour toi sont gros.’
c. ánʊ̀ʊ̀pʊ́ kwɔ̀ɔ̀yɪ́tɪ́n wʊ́ ɪ̀nsɔ̀m
á-nʊ̀-əp[-ə]/H kʊ̀-à-ɔ̀y[-ɪt-ɪn]/H wʊ́ ɪ̀ŋ-sʊ́mʊ̀
pl-2pl-aller-sgl/imp inf-itf_perf=dire-sgl-appl/ma o.3sg cl9-nouvelle
‘Allez lui dire la nouvelle.’
d. mwɔ̀ɔ́nɔ́ ááɲɪ́ɪ́p kwtáp mwàáŋá
mʊ̀-ə́nə́ ááɲ[ɪ]/H=əp kʊ̀-à-táp-[a]/H mʊ̀-áŋá
cl1-enfant f3/prob=aller inf-itf_perf-planter-plr/ma cl18-taro
‘L’enfant ira planter les taros.’

45L’infinitif est la forme verbale intégrative qu’on retrouve le plus avec le préfixe itif à-. En effet, il constitue généralement la forme intégrative motionnelle que prend le verbe lexical dans les CME. Ces formes verbales composées sont généralement employées lorsqu’il est impossible d’exprimer à travers une forme verbale simple plusieurs catégories grammaticales liées au verbe comme c’est le cas de l’itif et de l’impératif pluriel en (17c) ou de l’itif et du futur 3 en (17d). En effet, l’itif et l’impératif pluriel ne peuvent pas, tous les deux, être exprimés par une seule et même forme verbale simple comme c’est le cas pour exprimer concomitamment le ventif et l’impératif pluriel (cf. exemple (10d)). L’expression conjointe de l’itif et de l’impératif pluriel exige une CME où l’auxiliaire de déplacement kʊ̀-əp ‘aller’ incorpore les marques non spatiales de l’impératif et de personne et le verbe à conjuguer kʊ̀-ɔ̀yɪt ‘dire une fois’ se met à l’infinitif et incorpore les marques du déplacement et de la direction comme avec l’itif en (17c). C’est le même processus qui s’opère pour l’itif et le futur 3 en (17d).

46L’itif à- s’emploie aussi dans des constructions semi-analytiques comme le futur 1 (18a) et le présent imperfectif (18b). Les formes semi-analytiques sont des constructions analytiques à un stage transitoire d’un processus de lexicalisation par cliticisation d’un (ancien) auxiliaire à l’une des formes intégratives introduites par une marque d’intégration, c’est-à-dire des thèmes verbaux précédés de l’une ou l’autre des marques d’intégration a- (atonale) pour le présent et- (atonale) pour le futur 1. Au tiroir du futur 1 marqué par kànə́= en (18a), le déplacement est monodirectionnel et l’ajout de l’itif à- n’entraîne pas de nuance sémantique particulière. Au présent imperfectif, le déplacement est bidirectionnel et son emploi induit une nuance sémantique par rapport à l’emploi de kà- à ce même tiroir verbal. L’itif à- indique que la figure est encore au point de départ en train de réaliser la première phase du macro-procès à SDA (quitter le point de départ) afin d’aller réaliser l’ensemble du macro-procès à SDA qui consiste à aller éplucher l’orange et revenir au point de départ comme en (18b). L’itif kà- employé au présent imperfectif comme en (18c) indique par contre que la figure est absente du point de départ et a déjà réalisé la première phase du macro-procès à SDA (quitter le point de départ) et poursuit les phases restantes du macro-procès à SDA.

(18)
a. ʊ̀kànʊ́kwkìndítíkín àkaān
ʊ-kànə́=kʊ-à-(k)ɪŋ-tít[-ɪkɪn]/H akáànɪ́
s.3sg-f1=itgf-itf_perf-o.1sg-bousculer.sgl/ma dem.2
‘Il ira me bousculer là.’
b. wɛ́ɛ̀sɛ́lɪ́t èfùmbí
ʊ-áa=à-sɛ́l[-ɪt]/H à-fùmbí
s.3sg-prs=itf_perf-éplucher-sgl/ma cl2-orange
‘Il s’en va éplucher l’orange (et est encore présent au point de départ et commence tout le processus par sa première phase).’
c. wɛ̀ɛ́kɛ̀sɛ́lɪ́t èfùmbí
ʊ-áa=kà-sɛ́l[-ɪt]/H à-fùmbí
s.3sg-prs=itf_ipfv-éplucher-sgl/ma cl2-orange
‘Il s’en va éplucher l’orange (il n’est plus présent au point de départ, a déjà entamé les premières phases et poursuit le reste des phases du processus).’

5. Interactions entre les catégories motionnelles et non motionnelles

47Cette section traite des interactions dans l’expression concomitante des catégories motionnelles et non motionnelles qui entraînent des réajustements structurels et tonals dans les tiroirs verbaux. Ces réajustements varient selon que les catégories non spatiales sont marquées par des morphèmes segmentaux ou par des mélodies tonales. La combinaison de certaines catégories non spatiales marquées par des morphèmes segmentaux et des directionnels ainsi que l’expression d’autres propriétés de spatialité associées au verbe entraînent l’emploi de constructions motionnelles échos (§5.1). Cependant l’expression simultanée des catégories verbales spatiales et non spatiales marquées par des mélodies tonales engendre une redistribution des mélodies tonales dans le mot verbal (§5.2).

5.1 Les constructions motionnelles échos (CME)

48Une construction motionnelle écho (CME) est une construction complexe où une forme verbale comportant déjà les marques du déplacement et de la direction est précédée d’un auxiliaire ou d’un verbe de déplacement qui exprime le même type de déplacement et la même direction (Wilkins 1991 : 251 ; Guillaume 2006 : 242 ; Vuillermet 2012 : 681–683 ; Guérois et al. 2021 : 577). Dans certaines langues, c’est l’auxiliaire ou le verbe de déplacement qui incorpore l’ensemble des catégories non spatiales (temps, mode, aspect, polarité, etc.). C’est le cas dans les CME (avec but) dans les langues gyalrongiques (Jacques et al. 2021 : 822) ou même en nuasúɛ. Les CME sont répandues dans de nombreuses langues à SDA, y compris dans les langues bantoues, et y ont généralement une fonction discursive. En nuasúɛ, si l’on inclue la CME sans directionnel qui exprime le distributif (§3.2) et dont la direction ne peut être spécifiée dans le cas d’un déplacement centrifuge que par l’auxiliaire itif kʊ̀-əp ‘aller’ (cf. exemple (22c)), il existe quatre types de CME qui, de manière générale, permettent de spécifier les nuances sémantiques relatives au degré d’intégration/séparabilité et à la nature des relations entre les composantes du procès motionnel, à savoir le déplacement et l’évènement dénoté par le verbe. Il s’agit de :

  • la CME de type 1, formée de l’auxiliaire ou d’un verbe de déplacement et de l’infinitif motionnel (19b) ;
  • la CME de type 2, formée de l’auxiliaire ou d’un verbe de déplacement et d’une forme verbale séquentielle motionnelle (19c) ;
  • la CME de type 3, formée de l’auxiliaire ou d’un verbe de déplacement et de l’infinitif motionnel introduit par un clitique prépositionnel de but (19d) ;
  • la CME de type 4, formée de l’auxiliaire kù-ól ʻvenir’ ou kʊ̀-əp ʻaller’ et d’une forme verbale participiale motionnelle (22b et 22c).

49L’impératif itif pluriel permet de visualiser les trois premiers types de CME. En (19a), le verbe à l’impératif ventif pluriel porte les marques de l’impératif, du pluriel des sujets potentiels, du référent de l’allocutaire et du ventif. Dans les CME en (19b), (19c) et (19d), c’est l’auxiliaire kʊ̀-əp ‘aller’ qui incorpore les marques de temps et de mode tandis que les verbes aux diverses formes intégratives incorporent les marques du déplacement et des directionnels.

(19)
a. ánwàsípítímín ákyànsɪ̀
á-nʊ̀-às[ɪ]/H= pɪ́t[ɪmɪn]/H á=kɪ̀-ànsɪ̀
pl-2pl-vtf/imp= se_coucher.sgl/ma loc=cl7-maison
‘Venez dormir à la maison.’
b. ánʊ̀ʊ̀pʊ́ kwàpɪ́tɪ́mɪ́n ákyànsɪ̀
á-nʊ̀-əp[ə]/H kʊ̀--pɪ́t[ɪmɪn]/H á=kɪ̀-ànsɪ̀
pl-2pl-aller.sgl/imp inf-itf_perf-dormir.sgl/ma loc=cl7-maison
‘Allez dormir à la maison.’
c. ánʊ̀ʊ̀pʊ́ nwáàpɪ́tɪ́mɪ́n ákyànsɪ̀
á-nʊ̀-əp[ə]/H H/[nʊ̀]=-pɪ́t[ɪmɪn]/H á=kɪ̀-ànsɪ̀
pl-2pl-aller.sgl/imp sbj1/s2pl=itf_perf-dormir.sgl/ma loc=cl7-maison
‘Allez et ensuite dormez à la maison.’
d. ánʊ̀ʊ̀pʊ́ ákwàpɪ́tɪ́mɪ́n ákyànsɪ̀
á-nʊ̀-əp[ə]/H á=kʊ̀--pɪ́t[ɪmɪn]/H á=kɪ̀-ànsɪ̀
pl-pl2-aller.sgl/imp loc=inf-itf_perf-dormir.sgl/ma loc=cl7-maison
‘Allez pour dormir à la maison.’

50Si les CME de types 2 et 3 ont chacune un emploi uniquement discursif, celle de type 1 a deux emplois : un emploi grammatical et un emploi discursif. L’emploi grammatical est primaire, obligatoire et s’effectue lorsqu’il est impossible d’exprimer les catégories de SDA et certaines catégories non spatiales (TAMP) dans un seul mot verbal. La CME de type 1 s’observe avec le ventif et l’itif dans les tiroirs négatifs lorsqu’il faut exprimer concomitamment le déplacement, le temps et la négation. En plus d’être employée dans les tiroirs négatifs, la CME de type 1 s’emploie aussi pour exprimer concomitamment le déplacement centrifuge à certains tiroirs verbaux affirmatifs comme l’impératif pluriel (19b). L’emploi discursif de la CME de type 1 en (19b), au même titre que la construction motionnelle synthétique en (19a), implique que le déplacement exprimé par l’auxiliaire et le procès dénoté par la forme infinitive motionnelle constituent un seul et unique macro-procès issu d’une intégration interne au niveau lexical, comme dans une dérivation par composition. La seule spécificité de la CME de type 1 par rapport à la forme synthétique est qu’en plus, elle met l’emphase sur la direction à travers la nature de l’auxiliaire de déplacement choisi. En (19b), l’auxiliaire de déplacement kʊ̀-əp ‘aller’ précédant la forme infinitive motionnelle exprime une emphase mise sur le déplacement centrifuge et signifie ‘aller faire’. La CME de type 1 est uniquement possible avec les formes verbales itives et est incompatible avec les tiroirs du ventif qui s’expriment toujours à travers des formes motionnelles synthétiques.

51Si la CME de type 1 permet de signifier que le macro-procès à SDA est appréhendé comme un seul et unique macro-procès où le déplacement implique la réalisation du procès et vice versa, les CME de types 2 et 3 impliquent que les composantes du macro-procès à SDA ont un bas degré d’intégration, sont séparées et sont appréhendées comme deux micro-procès qui entretiennent des rapports chronologiques (de successivité) ou logiques (de but).

52La CME de type 2 est une construction séquentielle qui est composée de deux verbes successifs : un verbe de déplacement conjugué à un temps absolu de référence suivi d’une seconde forme verbale séquentielle motionnelle conjuguée au temps narratif compatible avec le temps absolu du verbe de déplacement. Le procès dénoté par une CME de type 2 n’est donc pas un macro-procès unique issu d’une intégration interne comme la CME de type 1, mais est un événement constitué de deux procès distincts et issu d’une intégration externe établie par le cadre temporel commun. La CME de type 2 implique que le déplacement et le procès à exécuter sont une séquence de deux événements distincts qui se réalisent successivement dans un même cadre temporel de référence spécifié par le temps du verbe de déplacement. Ce mode de réalisation justifie l’emploi des formes narratives qui sont responsables de l’expression de la successivité (consécutivité) de deux ou plusieurs procès conjugués à un même temps (Bébiné 2018 : 488). Elle signifie dans ce cas ‘venir/aller et ensuite faire’. Dans la CME de type 2, la forme séquentielle motionnelle est déterminée à partir du temps de référence du premier verbe de déplacement. Ainsi, lorsque le verbe de déplacement, dont le temps est considéré comme temps de référence de la réalisation de la séquence des deux micro-procès, est conjugué aux tiroirs verbaux non passés tels que l’impératif, les subjonctifs, le présent ou les futurs 1, 2 ou 3, la forme séquentielle motionnelle se conjugue aux subjonctifs (Bébiné sous presse). C’est le cas en (19c) et (20a) où la forme séquentielle motionnelle est aux subjonctifs lorsque le temps de référence est respectivement l’impératif et le futur 1. Lorsque le verbe de déplacement est conjugué aux temps du passé du jour, à savoir les passés 1 et 2, la forme séquentielle motionnelle est au passé 1 (Bébiné Sous presse). C’est le cas en (20b) où le verbe de déplacement est conjugué au passé 2. Quand ce même verbe de déplacement est conjugué aux passés 3, 4 ou au narratif passé, la forme séquentielle motionnelle du verbe est au narratif passé. C’est le cas en (20c) où le verbe de déplacement est conjugué au passé 4.

(20)
a. ʊ̀kànʊ́kwòól wéèsìtílíkín mʊ̀ʊ́ŋāyʊ̄
ʊ̀-kanə́=kʊ=ól H/[ʊ̀]-àsɪ=tíl[ɪkɪn]/H mʊ̀-ʊ́ŋàyʊ
s.3sg-f1=itgf=venir.sgl sbj1/s.3sg-vtf=mener.sgl/ma cl1-enfant
‘Il viendra et ensuite accompagnera l’enfant (ce soir).’
b. sòól umwésítílíkín mʊ̀ʊ́ŋāyʊ̄
ʊ̀-sàà-ól ʊ̀-má-às[ɪ]/H=tíl[ɪkɪn]/H mʊ̀-ʊ́ŋàyʊ́
s.3sg-p2-venir.sgl s.3sg-p1-vtf/prf=mener.sgl/ma cl1-enfant
‘Il est venu et a ensuite accompagné l’enfant (ce matin).’
c. mwòól wèèsìtílíkín mʊ̀ʊ́ŋāyʊ̄
ʊ̀-mà-ól ʊ̀-á-àsɪ=tíl[ɪkɪn]/H mʊ̀-ʊ́ŋàyʊ́
s.3sg-p4-venir.sgl s.3sg-narp-vtf=mener.sgl/ma cl1-enfant
‘Il vint et ensuite accompagna l’enfant (il y a au moins deux jours).’

53Afin d’exprimer le déplacement-avec-but, le nuasúɛ fait usage de la CME de type 3. Celle-ci est formée d’un verbe de déplacement conjugué à un temps de référence relié à une forme infinitive motionnelle par la préposition locative á=/ká= à valeur de but. Elle signifie ʻvenir/aller afin de faireʼ. Ce type de CME est possible pour l’expression du déplacement-avec-but associé à n’importe quel tiroir impliquant n’importe quel directionnel, qu’il s’agisse de l’itif ou du ventif. L’évènement auquel se réfère la CME de type 3 n’est pas un macro-procès (au sens de Bohnemeyer et al. 2007), mais une suite de deux procès non intégrés mais reliés syntaxiquement par coréférence des sujets des deux propositions successives où la seconde est une proposition de but introduite par la préposition locative á=/ká=. D’un point de vue sémantique, cette structure complexe implique que le déplacement à effectuer par la figure est probable, mais que l’évènement qui constitue l’objectif de ce déplacement est hypothétique et juste intentionnel (Lovestrand & Ross 2021 : 100). En d’autres termes, la réalisation complète du déplacement n’implique pas celle du procès, comme c’est plutôt le cas avec la CME de type 1, mais implique seulement que la figure effectuera un déplacement avec l’intention de réaliser le procès dénoté par le verbe. Il est donc possible, pour confirmer qu’il s’agit d’un déplacement avec but et non de SDA prototypique, d’associer une proposition concessive pour indiquer que le procès n’a pas eu lieu quoique le déplacement ait eu lieu comme en (21a). Cependant, avec la première CME qui implique la réalisation du procès à exécuter après le déplacement, il est impossible d’adjoindre une proposition indiquant la non-réalisation du procès à exécuter après le déplacement comme en (21b).

(21)
a. ʊ̀mʊ̀ʊ̀pʊ́ ókwòpísókólítí kyɛ̀mɛ́ɛ̀m màná pámákáɲ kɛ́ɛ̄y
ʊ̀-má-əp[ə]/H á=kʊ̀--písók[oliti]/H kɪ̀-ɛ̀mɛ́mɛ̀
s.3sg-p1-aller.sgl/prf loc=inf-itf_perfprier.sgl/ma cl7-matin
màná pá-má-káɲ/H ká=ɛ̀yɪ́
mais s.3pl-p1-interdire.sgl/prf loc=obl.3sg
‘Il est allé prier le matin, mais on (le) lui a interdit.’
b. ʊ̀mʊ́ʊ́pʊ́ kwòpísókólítí kyɛ̀mɛ́ɛ̀m *(màná pámákáɲ kɛ́ɛ̄yɪ̄)
ʊ̀-má-əp[ə]/H kʊ̀--písók[oliti]/H kɪ̀-ɛ̀mɛ́mɛ̀
s.3sg-p1-aller.sgl/prf inf-itf_perf-prier.sgl/ma cl7-matin
màná pá-má-káɲ/H ká=ɛ̀yɪ́
mais s.3pl-p1-interdire.sgl/prf loc=obl.3sg
‘Il est allé prier le matin, *(mais on (le) lui a interdit).’

54La CME de type 4 est employée pour exprimer le distributif, un déplacement intermittent interrompu par la réalisation répétée d’un procès. Le distributif peut être exprimé avec ou sans spécification de la direction. Le distributif neutre, sans spécification de direction, s’exprime à travers une CME sans directionnel. Elle est formée de l’auxiliaire de déplacement kù-ól ‘venir’ conjugué à un temps de référence suivi d’une forme verbale intégrative motionnelle que Bebiné (2018 : 539) appelle « participe accompli motionnel » et que nous désignons ici comme « participe passé motionnel ». Cette dernière se distingue des autres formes intégratives motionnelles à travers une MTH du déplacement sur l’ensemble de la forme verbale. C’est le cas en (22b), reprise de l’exemple (4b). (22a) reprend la forme non distributive en (4a). Il est aussi possible de spécifier la direction centrifuge d’un déplacement intermittent. Dans ce cas, l’auxiliaire de déplacement centrifuge kù-əp ‘aller’ conjugué au temps de référence est également suivi du participe passé motionnel du verbe à conjuguer comme en (22c).

(22)
a. Andɪlɛ́ óópyóɲɲ nwàswɛ̂
Andɪlɛ́ áa=pyóɲ[oni]/B nʊ̀-àsúɛ̀
Andɪlɛ́ prs=apprendre/sit cl11-la_nôtre
‘Andilè apprend le nuasúɛ.’
b. Andɪlɛ́ óókól úpyóɲɲ nwàswɛ̂
Andɪlɛ́ áa(k)=ól [ʊ̀-pyóɲoni]/H nʊ̀-àsúɛ̀
Andɪlɛ́ prs=venir s.3sg-enseigner/ma cl11-la_nôtre
‘Andilè se déplace par-ci par-là (pour) apprendre le nuasúɛ.’
c. Andɪlɛ́ áákɪ̀ɪ̀p úpyóɲɲ nwàswɛ̂
Andɪlɛ́ áa(k)=əp [ʊ̀-pyóɲoni]/H nʊ̀-àsúɛ̀
andɪlɛ́ prs=aller s.3sg-enseigner/ma cl11-la_nôtre
‘Andilè va (loin d’ici) par-ci par-là (pour) apprendre le nuasúɛ.’

5.2 Les interactions entre la MTH du déplacement et celles des autres catégories non spatiales

55Si les CME permettent l’expression concomitante des catégories spatiales et non spatiales associées au verbe et exprimées par des morphèmes segmentaux qui ne peuvent cohabiter dans un seul mot verbal ou qui expriment une emphase, l’expression simultanée des catégories verbales spatiales et non spatiales marquées par des MTH engendre la redistribution de ces dernières dans le mot verbal. En nuasúɛ, lorsqu’elles sont employées individuellement, les valeurs marquées des catégories verbales telles que le déplacement, le parfait, l’impératif, le subjonctif négatif, sont exprimées au moyen d’une MTH sur le D+1 tandis que le situationnel (SIT), qui se réfère à l’absence d’au moins une de ces catégories dans un tiroir verbal, est exprimé par une MTB assignée en dernier ressort au D+1. Les exemples en (23) illustrent ce marquage individuel : en (23a) est illustré le situationnel au passé 2 marqué par une MTB. En (23b), (23c) et (23d) sont respectivement marqués par une MTH en D+1 le déplacement au passé 2, le subjonctif négatif et le parfait au passé 4. D’emblée, l’on remarque en (23a) que le passé 2, n’étant compatible avec aucune catégorie marquée par les MTH, n’admet pas de MTH en D+1. Cependant, associé au ventif, il admet une MTH en D+1 (23b).

(23)
a. ʊ̀sààkáŋàlà àkâ
ʊ̀-sàà-káŋ[ala]/B àkâ
s.3sg-p2-promener.plr/sit ici
‘Il s’est promené ici (ce matin).’
b. ʊ̀sààsɪ̀káŋálá àkâ
ʊ̀-sàà-àsɪ=káŋ[ala]/H àkâ
s.3sg-p2-vtf=promener.plr/ma ici
‘Il est venu se promener ici (ce matin).’
c. ʊ̀tɪ̀káŋálá àkâ
ʊ̀-tɪ̀-káŋ[ala]/H àkâ
s.3sg-neg-promener.plr/sbj.neg ici
‘Qu’il ne se promène pas ici.’
d. ʊ̀mwàkáŋálá àkâ
ʊ̀-mà-káŋ[ala]/H àkâ
s.3sg-p4-promener.plr/prf ici
‘Il s’était promené ici (il y a deux jours).’

56Lorsque le déplacement est employé avec l’une des autres catégories marquées par des MTH dans un même tiroir verbal, il s’opère une réorganisation tonale comme on l’observe avec le ventif au subjonctif négatif en (24a) et avec l’itif et le ventif au passé immédiat parfait respectivement en (24b) et (24c). La MTH des catégories non spatiales marquée sur le D+1 lorsque ces catégories sont exprimées seules (voir 23c et 23d) est marquée sur le D-1 (qui correspond à la dernière voyelle du proclitique marquant le directionnel, qu’il s’agisse du ventif àsɪ= ou de l’itif ɲa=). La MTH indiquant le déplacement reste quant à elle marquée sur le domaine D+1 du thème verbal. Cette analyse est justifiée par l’association de toutes les marques non spatiales de TAMP aux auxiliaires de déplacement et l’association des marques de SDA (déplacement et directionnel) au thème verbal dans les CME comme c’est le cas avec l’expression de l’itif au subjonctif négatif en (24d).

(24)
a. ʊ̀tyààsɪ́káŋálá ɲòòɲ
ʊ̀-tɪ̀-às[ɪ]/H= káŋ[ala]/H á=nɪ̀-òɲí
s.3sg-neg-vtf/sbj.neg=promener.plr/ma loc=cl5-marché
‘Qu’il ne vienne pas se promener au marché.’
b. ʊ̀mwàɲkáŋálá ɲòòɲ
ʊ̀-mà-ɲ[a]/H=káŋ[ala]/H á=nɪ̀-òɲí
s.3sg-p4-itf_perf/prf=promener.plr/ma loc=cl5-marché
‘Il était allé se promener au marché (il y a deux jours au moins).’
c. ʊ̀mwààsɪ́káŋálá àkâ
ʊ̀-mà-às[ɪ]/H=káŋ[ala]/H àkâ
s.3sg-p4-vtf/prf=promener.plr/ma ici
‘Il était venu se promener ici (il y a deux jours au moins).’
d. ʊ̀tɪ̀ɪ̀pɪ́ kwkáŋálɪ́t òkúnô
ʊ̀-tɪ̀-əp[ɪ]/H kʊ̀-à-káŋ[alɪt]/H òkúnô
s.3sg-neg-aller/sbj.neg inf-itf_perf-promener.sgl/ma là-bas
‘Qu’il n’aille pas se promener là-bas.’

57La réorganisation tonale observée dans les tiroirs verbaux en cas de coexistence des catégories non spatiales et spatiales marquées par des morphèmes tonals a des implications sur le statut des directionnels àsɪ= et ɲa=. Premièrement, les directionnels dont les voyelles finales constituent le support tonal du D-1 changent de mélodie tonale. Elles sont tantôt à ton haut, tantôt à ton bas. Cette variation dépend du type de tiroirs dans lesquels ces directionnels apparaissent. Les (voyelles finales des) directionnels sont à ton haut lorsqu’ils apparaissent dans un tiroir verbal admettant une MTH (impératif, subjonctif négatif, parfait, etc.) et admettent par défaut le ton bas du situationnel lorsqu’ils apparaissent dans des tiroirs n’admettant pas de MTH (présent, passé 2 et subjonctif affirmatifs, passé 2, 3, 4 négatifs, etc.). Cette variation tonale sur les voyelles finales des directionnels est typique de la morphologie des thèmes verbaux en nuasúɛ où les suffixes finaux sont atonals et dont les tons de surface dépendent de la mélodie tonale de la macro-catégorie flexionnelle (motion, parfait, situationnel) qui se propage le long du domaine D+1 (Bébiné 2018 : 127). Les directionnels àsɪ= et ɲa= sont donc des proclitiques dont le comportement suggère qu’ils seraient issus d’anciens auxiliaires et que les constructions synthétiques dans lesquelles ils figurent proviendraient de la lexicalisation des CME.

6. Conclusion

58Cet article a décrit le fonctionnement des catégories de SDA en nuasúɛ, en mettant en évidence leurs moyens d’encodage, la caractérisation du système complexe de SDA, les propriétés morphosyntaxiques et l’interaction entre les catégories motionnelles et non motionnelles. Il en ressort qu’en nuasúɛ, à l’exception du participe passé motionnel dans la CME de type 4 qui n’admet pas de directionnels, le déplacement, marqué par une MTH en D+1, est toujours accompagné des directionnels en position de limitatif 2. Le nuasúɛ possède un système de SDA où le sujet dans les propositions et l’agent de l’infinitif jouant le rôle de dépendant dans les syntagmes nominaux associatifs constituent la figure qui effectue le déplacement qui se déroule avant la réalisation du procès dénoté par le verbe. Ce déplacement suit principalement deux directions simples (loin du locuteur, vers le locuteur, bien que le point de référence puisse changer) et deux directions complexes (bidirectionnelle et sans spécification de direction avec localisations multiples). Trois de ces directions sont marquées par quatre directionnels dont la distribution varie selon l’(im)perfectivité, la (non)finitude et l’(ir)réalité des évènements décrits dans les tiroirs verbaux. Le proclitique ventif àsɪ=, qui est soit flexionnel soit dérivationnel, s’emploie à tous les tiroirs verbaux. Pour l’itif, le déplacement en nuasúɛ est conçu comme un macro-procès composé des trois sous-procès que sont le départ du point initial, un déplacement et une arrivée au point final, au regard des diverses significations que véhicule l’emploi des marques de l’itif. Un macro-procès à SDA dont le déplacement est bidirectionnel s’appréhende comme une suite des micro-procès suivants : quitter-aller-arriver-faire-revenir-et-retourner au point de départ. Cette lecture du macro-procès à SDA est spécifique aux événements réels (au présent et aux temps du passé). Pour les autres tiroirs, qui relèvent de l’irréel, la direction du déplacement est perçue comme étant monodirectionnelle (quitter-aller/venir-arriver-et-faire). Quant à la distribution des marques de l’itif, le préfixe itif imperfectif kà- s’emploie dans des tiroirs verbaux imperfectifs aux formes non finies, le préfixe perfectif à- dans les tiroirs perfectifs aux formes non finies semi-analytiques et le proclitique ɲa= dans les tiroirs perfectifs aux formes finies synthétiques. Les catégories de SDA sont constamment en interaction avec les catégories non spatiales. L’expression des catégories de SDA et de certaines catégories de temps, aspect, mode et polarité (TAMP) occasionne l’emploi de quatre types de constructions motionnelles échos (CME) : la CME de type 1 qui implique que le déplacement et l’évènement constituent un seul et unique macro-procès, la CME de type 2 qui implique que le déplacement et le procès dénoté par le verbe sont deux évènements entretenant une relation de successivité dans le même cadre temporel de référence, la CME de type 3 qui implique que le déplacement et le procès dénoté par le verbe sont deux évènements où le procès est le but hypothétique du déplacement et la CME de type 4 qui permet d’exprimer l’aspect distributif d’un procès. En cas de cooccurrence des catégories marquées par des MTH dans les formes verbales synthétiques, la MTH marquant le déplacement reste en D+1 et celle indiquant la catégorie non spatiale est marquée en D-1. Ce processus occasionne la variation du ton de la voyelle finale des proclitiques àsɪ= et ɲa= selon que les tiroirs verbaux admettent ou non la MTH comme c’est le cas avec les verbes et les auxiliaires de déplacement ; ce qui suggère que ces proclitiques proviendraient d’anciens auxiliaires de déplacement.

59Le système de SDA en nuasúɛ est plus complexe et présente des caractéristiques quelque peu différentes de celles rencontrées parmi les langues bantoues (Guérois et al. 2021). Cette étude de la SDA en nuasúɛ contribue à l’étude des langues bantoues, mais aussi aux typologies de la SDA en particulier (Guillaume & Koch 2021b) et de la spatialité en général (Talmy 2007) en décrivant un système où le déplacement et la direction sont obligatoirement marqués chacun par un satellite : (i) le déplacement par une unité prosodique et (ii) la direction par des morphèmes segmentaux. Une étude comparative du phénomène dans les langues bantoues A, et particulièrement dans le groupe bantou du Mbam, s’impose afin de voir s’il s’agit d’un cas isolé ou bien d’un mode de fonctionnement généralisable.

Remerciements

60Nous remercions sincèrement Denis Creissels, Joseph Lovestrand, Rozenn Guérois, Mark Van de Velde, Nicolas Quint, Yvonne Treis ainsi que les deux évaluateurs anonymes de cet article pour leurs remarques, observations et suggestions qui ont permis d’améliorer la première version de ce travail tant dans la forme que le fond.

Abréviations

1.con , 2.con, … connectif de classe nominale 1, 2, …
1sg 1e personne du singulier
2sg 2e personne du singulier
3pl 3e personne du pluriel
3sg 3e personne du singulier
appl applicatif
asp marques d’aspect
aux auxiliaire
caus causatif
cl1, cl2, cl3, … classe nominale 1, 2, 3, …
cme construction motionnelle écho
com comitatif
comp complémenteur
cond conditionnel
cop copule
d-3, d-2, d-1, d0, …n domaine -3, -2, -1, 0, … du palier tonal
def définitude
dem1 démonstratif proximal
dem2 démonstratif médial
dir directionnel
es emphatique du sujet
ev emphatique du verbe
ext extension verbale
f1 futur du jour
f2 futur du lendemain
f3 futur probable
imp impératif
inf infinitif
ipfv imperfectif
irnp irréel (conditionnel) non passé
irp irréel (conditionnel) passé
itf itif
itgf intégratif
loc locatif
ma mouvement (déplacement) associé
mfp marque de focalisation/dépendance propositionnelle
mtb mélodie tonale basse
mth mélodie tonale haute
narp narratif passé
neg négatif
o complément d’objet transitif
obl complément oblique
p1 passé immédiat
p2 passé du jour
p3 passé de la veille
p4 passé de l’avant-veille ou lointain
perf perfectif
pers persistif
pl pluriel (des potentiels) sujets à l’impératif pluriel
plr pluractionnel
prf parfait
prob probable
prs présent (imperfectif)
pst passé
rad radical
rel relativisateur
ro référent objet
rs référent sujet
s sujet
sbj1 subjonctif 1
sda spatialité dynamique associée
sf suffixe flexionnel (final)
sgl singulactionnel
sit situationnel
tamp temps-aspect-mode-polarité
vf voyelle finale
vtf ventif
vblr verbalisateur
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Bibliographie

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Notes

1 L’expression générique « catégories de spatialité dynamique associées au verbe » (SDA) est préférée à celle bien établie de « mouvement associé » parce les composantes de spatialité dynamique que sont le déplacement et la direction, qui sont exprimées par un seul morphème dans la plupart des langues à mouvement associé, sont exprimées par deux satellites différents en nuasúɛ. Par souci de cohérence dans le cadre de cet article, la glose MA marquera donc uniquement le déplacement dans les exemples et SDA remplacera l’expression « mouvement associé » dans le texte.

2 ISO 639-3 : yav, glottocode : yang1293.

3 Les tiroirs verbaux sont les formes verbales synthétiques/simples ou analytiques/composées que prennent les verbes en fonction des catégories flexionnelles liées à ces verbes telles que l’aspect, le temps, le mode, la polarité, la SDA, etc. dans leur conjugaison.

4 Dans la plupart des langues bantu de la zone A – ewondo (Essono 2000), basa’a (Bitja’a Kody 1990), eton (Van de Velde 2008), konzime (Beavon 1991) etc. – certaines catégories verbales sont marquées au moyen d’un ton flottant ou d’une mélodie tonale à certaines positions spécifiques du mot verbal.

5 Le symbole ø représente le morphème zéro. Par sa présence dans ce tiroir, il marque la catégorie grammaticale du singulactionnel (sgl) à cette position, laquelle est généralement occupée par des morphèmes appartenant au même paradigme.

6 Le présent imperfectif est un tiroir semi synthétique qui comprend un morphème a(k)= qui s’analyse encore comme une marque d’intégration qui se place entre la marque de l’imperfectif á- et le thème verbal pluractionnel. Sauf indication contraire, ces deux marques constituent un morphème du présent (PRS) áa(k)= áak= apparaît suivi d’un radical à initiale vocalique et áa= suivi d’un radical verbal à initiale consonantique.

7 Selon Talmy (2000), le déplacement se décompose en quatre éléments principaux (la figure, le fond ou le point de référence, le mouvement et la trajectoire) dont l’interaction permet de saisir le fonctionnement du SDA. Guillaume (2006 : 419) les redéfinit en français ainsi : « figure : l’entité qui se déplace ; fond [ou le point référence (PR)] : l’entité de référence par rapport à laquelle la figure se déplace ; mouvement : le fait qu’il y a un changement de position ; trajectoire : le parcours suivi par la figure au cours de son changement de position. »

8 Les formes verbales intégratives sont des formes verbales dépendantes dont la flexion est moins différenciée que celles des formes verbales indépendantes. Certaines d’entre elles peuvent dans des cas particuliers fonctionner comme noyau prédicatif de phrases indépendantes. Les formes verbales intégratives regroupent les formes verbales non finies (l’infinitif, les participes, le subjonctif, les converbes, les masdars), les formes séquentielles et d’autres formes verbales (subordonnées) introduites par une marque d’intégration (relative) dans le constituant phrastique.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 — Structure canonique à deux paliers du mot verbal fléchi en nuasúɛ
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Pour citer cet article

Référence électronique

Adriel Josias Bébiné, « Les catégories de spatialité dynamique associées au verbe en nuasúɛ »Linguistique et langues africaines [En ligne], 9(2) | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lla/13010 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lla.13010

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Auteur

Adriel Josias Bébiné

Université de Yaoundé 1

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Droits d’auteur

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