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Comptes rendus

Gilles Bertrand, Daniel Chartier, Alain Guyot, Marie Mossé et Anne-Elisabeth Spica (éd.), Voyages illustrés aux pays froids

coll. « Littératures », Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2019.
Nathalie Solomon
p. 175-178
Référence(s) :

Gilles Bertrand, Daniel Chartier, Alain Guyot, Marie Mossé et Anne-Elisabeth Spica (éd.), Voyages illustrés aux pays froids, coll. « Littératures », Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2019.

Texte intégral

1Ce collectif rédigé par des spécialistes de littérature, histoire, histoire de l’art et géographie se donne pour ambition de « Raconter le froid et le mettre en images », comme indiqué dans le titre de l’introduction qui exprime la volonté de s’intéresser à la représentation culturelle de lieux différents (pôles, haute montagne, pays à hiver long) ayant en commun le froid et à la notion de nordicité. Ces lieux constituent un ailleurs qui a fasciné les Européens depuis la Renaissance, suscitant des figurations picturales et des fantasmes spécifiques. L’ouvrage cherche donc à proposer des points communs entre ces représentations des « pays froids », confrontant textes et images et posant le Nord à la fois comme lieu concret et représentation imaginaire, de l’imprimerie à la photographie. De la science à la sensibilité artistique, et en fonction du support, la mise en rapport des relations de voyage et de leurs illustrations dépendent des genres et des préconstruits culturels. La rencontre avec l’habitant et l’importance accordée au corps du voyageur sont également importants.

2La première partie intitulée « Les pays froids : une “invention” par l’expérience ? », propose l’analyse de récits de voyage individuels et renvoie à l’expérience sensible des voyageurs, comme celle du dernier archevêque catholique de Scandinavie, Olaus Magnus, qui invente une histoire du Nord en cartographiant le territoire et en lui donnant une histoire entre 1539 et 1555 (Pierre Salvadori). L’article montre comment le travail du cartographe impose une réforme du point de vue catholique sur le Septentrion diabolique gagné par le luthérisme en réécrivant le récit des origines, réhabilitant les Suédois en les reliant à l’histoire de Noé. Il y a interaction entre la forme littéraire et la carte, faisant apparaître le Nord comme un nouveau monde que le récit met au service du salut de la chrétienté : la cartographie se comporte à la fois comme un récit de voyage et comme un instrument idéologique. Un seul article évoque les pays froids américains, celui de Lucile Magnin sur la représentation picturale des Andes au xixe siècle, témoignage en images des difficultés de la traversée et des curiosités géologiques. La communication propose une réflexion sur l’impact des conditions dans lesquelles travaillent les peintres ; elle se penche sur la reconstruction mentale qui rend compte de la sensation de l’artiste. De son côté, la représentation de l’Islande au xixe siècle confronte les topoï culturels et la réalité du voyageur parce qu’il s’agit de pallier l’absence de pittoresque, posant la question de la sincérité de la représentation d’un pays qui ne rentre pas dans les critères du pittoresque nordique (Marie Mossé). La monotonie du paysage, sans éblouissement du Sud ni aurores boréales, ainsi que l’insignifiance de Reykjavik et la misère des habitants contribuent à cette déception. Les illustrateurs mettent au point des stratégies pour compenser leur déception en arrangeant la réalité ou carrément en y intégrant ficitivement des stéréotypes vikings, le caractère irreprésentable du pays cristallisant des questions autant idéologiques qu’esthétiques. Nicolas Bourguinat évoque quant à lui le voyage d’une femme en Norvège en 1857, Emily Lowe, et en profite pour proposer une récapitulation des voyages féminins en Norvège au xixe siècle : en majorité des femmes de la haute société, les classes moyennes étant moins intéressées par cette destination. La Scandinavie est intéressante parce qu’elle est considérée comme le berceau de la civilisation britannique, conservatoire d’un monde ancien. Le récit de Lowe est centré sur la vie sociale et économique, combattant les préjugés : l’auteur joue sur le contraste entre une nature sauvage et une civilisation bien installée, en voie de modernisation. En tant que femme, elle revendique son indépendance tout observant les mœurs locales à partir de critères victoriens.

3Dans cette première partie, plusieurs articles évoquent des relations de voyage aux pôles. Annie Bourguignon pose la question du récit de voyage polaire comme genre : entre 1875 et 1914, les récits polaires abondent, avec pour point commun de jouer l’authenticité par le recours à la forme diariste et par la prétention à une exactitude qui ne dédaigne souvent pas d’user de formes littéraires. L’illustration y assume le rôle de garant d’authenticité. Elle est là pour faire voir, donner une description scientifique, mais aussi pour dramatiser, amuser ou encore cartographier. La structure des récits est toujours à peu près la même : préparation, expédition, voyage de retour. Tous insistent sur le caractère scientifique de l’expédition, qui sont aussi des récits à suspense, puisqu’il s’agit de savoir si on atteindra le pôle. Des questions narratologiques sont abordées : la fin est connue, il y a deux narrateurs, l’un diariste, l’autre surplombant. Des motifs identiques se retrouvent d’un récit à l’autre : froid, monotonie, les fêtes, le temps long, les difficultés vaincues, la volonté de repousser les limites et le patriotisme. L’ensemble de ces récits forme au tournant du siècle un sous-genre, très apprécié d’un public international qui a foi dans les progrès de l’humanité. Roland Le Huenen choisit pour évoquer les récits polaires deux voyages au Spitzberg dont les illustrations sont analysées en rapport avec la mise en perspective par le récit, entre inquiétude devant les dangers courus et savoir historique. La relation de Xavier Marmier, et celle de Léonie d’Auner, enclines à la méditation, sont empreintes de romantisme. L’article croise différents témoignages et l’illustration de plusieurs peintres et dessinateurs qui participèrent à l’expédition. Enfin le cas de l’Antarctique est abordé par Elodie Ripoll qui s’intéresse aux fictions des xviiie et xixe siècles : l’article prend comme exemple La Découverte australe par un homme-volant de Restif de la Bretonne, qui s’affranchit de toute vraisemblance pour aller vers l’utopie et la satire, parodiant aussi les récits de voyage contemporains (Cook et Buffon). Une analyse très (trop) descriptive de Gordon Pym affirme que le roman de Poe est un peu plus inspiré de faits réels mais s’achève de manière floue. Sans montrer la continuité ni la différence idéologique entre les deux œuvres, il cite ensuite Le Sphinx des glaces de Verne, directement inspiré des témoignages de Weddel, Cook ou Dumont d’Urville, concluant sur la manière dont la fiction forge un imaginaire antarctique.

4La seconde partie intitulée « Les pays froids : une lente élaboration par le texte et l’image » s’intéresse plus particulièrement à la manière dont se construisent les représentations et les imaginaires des pays froids. Plusieurs articles s’attachent à la représentation des peuples en Laponie, deux d’entre eux à partir du voyage de La Martinière, médecin du xviie siècle qui publia dans sa jeunesse un ouvrage illustré. L’animalisation du Lapon participe à la fois du préjugé européen et d’une tentative de hiérarchiser et classer les races humaines, ambiguïté d’une position à la fois ethnocentrée tout en témoignant d’une volonté d’ouverture. La sauvagerie d’Europe du Nord renvoie donc à son étrangeté fondamentale (Joanna Ofleidi). Yohann Guffroy analyse la représentation des Russes, des Samis et des Finlandais par trois auteurs, remarquant que les Russes sont peu représentés, considérés comme trop connus, que les Finlandais sont considérés comme les plus civilisés et enfin que les auteurs peignent les Samis dans leur environnement naturel, créant un topos qui le lie à la nature, ce qui en fait le véritable autochtone. La Suède est évoquée de son côté avec l’imaginaire de la descente dans les entrailles de la terre, liée dans certains voyages ― de la Renaissance au xviiie siècle ― au mythe de la descente aux enfers dont Christina Kullberg étudie les résonances antiques et nationalistes : les voyageurs scientifiques utilisent l’image de Charon et la cartographie pour faire de la Suède le berceau de la civilisation occidentale. Désigner son propre pays comme un enfer est une manière d’en revendiquer le caractère héroïque, insistant sur le caractère extrême de la nature pour valoriser celui de ses habitants. C’est aussi une manière de s’approprier et de détourner l’imaginaire du Nord en utilisant les préjugés européens qui désignent le pays comme un lieu infernal pour les retourner afin de justifier la colonisation de la Laponie par la Suède par la valorisation d’une communauté suédoise. La colonisation est également au centre de l’article de Nathanaëlle Minard-Törmänen qui examine la manière dont les récits de voyage russes du début du xixe siècle donnent de la colonie impériale qu’est la Finlande une image idyllique, qui sert la propagande impériale, de Catherine II à Alexandre Ier. Il s’agit de présenter l’image d’un pouvoir tsariste paternaliste et bienveillant et la Russie comme une puissance civilisatrice, qui participe aux Lumières européennes. De leur côté, Doré, Sears et Dumas représentent le froid russe en fonction des stratégies idéologiques et intention éditoriales qui les caractérisent (Nikol Dziub).

5Deux articles enfin évoquent les Alpes en décrivant avec précision les techniques graphiques utilisées par les artistes pour parvenir à rendre compte des effets du paysage sur le voyageur : des tandems écrivain-dessinateur racontent leur voyage dans les Alpes dans des relations illustrées destinées à la sphère semi-privée, travaillant par exemple à reproduire l’effet des neiges éternelles, ou proposant une réflexion sur l’esthétique du sublime et la réponse émotive que le paysage provoque chez le peintre ou le dessinateur. Entre vraisemblance et élan poétique, ce regard anglais réinvente un paysage novateur et personnel : la leçon rousseauiste est bien assimilée (Marie-Claude Beaulieu Orna). L’autre article sur les Alpes s’intéresse à Casper Wolfe, commandité pour donner une représentation topographiquement exacte des montagnes, sans les conventions d’usage. L’article détaille le processus de création avec l’étude d’exemples qui montrent que son travail n’échappe pas à la tension entre regard scientifique et esthétisation (Gilles Monney).

6Original dans son objet, l’ouvrage rend compte de manière stimulante de ce qu’ont pu être les récits de voyage dans des pays qui ont fasciné le reste de l’Europe par leur étrangeté quasi fantastique jusqu’à la fin du xixe siècle. Le corpus est étudié selon un point de vue original et pertinent, qui transcende l’époque ou la géographie. Le résultat est cohérent, même si un peu répétitif d’un article à l’autre et parfois assez descriptif. Le croisement des disciplines est intéressant et contribue à la mise en valeur d’un corpus insuffisamment étudié dans les études sur les récits de voyage.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nathalie Solomon, « Gilles Bertrand, Daniel Chartier, Alain Guyot, Marie Mossé et Anne-Elisabeth Spica (éd.), Voyages illustrés aux pays froids »Littératures, 85 | 2021, 175-178.

Référence électronique

Nathalie Solomon, « Gilles Bertrand, Daniel Chartier, Alain Guyot, Marie Mossé et Anne-Elisabeth Spica (éd.), Voyages illustrés aux pays froids »Littératures [En ligne], 85 | 2021, mis en ligne le 08 février 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/litteratures/3444 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/litteratures.3444

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Auteur

Nathalie Solomon

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