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Comptes rendus

Olivier Bara et François Kerlouegan (éd.), George Sand comique

Grenoble, UGA Éditions, 2020, 384 p.
Fabienne Bercegol
p. 172-174
Référence(s) :

Olivier Bara et François Kerlouegan (éd.), George Sand comique, Grenoble, UGA Éditions, 2020, 384 p.

Texte intégral

1C’est une lacune ancienne et importante que vient combler l’ouvrage collectif riche de vingt-deux articles qu’ont dirigé Olivier Bara et François Kerlouegan. Dans leur introduction, particulièrement éclairante, ces derniers nous rappellent en effet que, de son vivant, George Sand n’est jamais parvenue à se départir d’une solide réputation de « romancière spleenétique » et d’ « insupportable prêcheuse » (p. 10), qui a fini par occulter la diversité « d’une œuvre polytonale » (p. 11). Elle fut en cela très représentative de l’exclusion des femmes des registres du rire comme du sérieux, dont on ne les croyait pas capables, sauf, bien sûr, à être elles-mêmes la cible d’un comique misogyne qui s’est toujours fort bien porté : dans l’épilogue du volume, Catherine Nesci revient sur les caricatures et sur les récits qui ont fleuri au xixe siècle pour épingler les comportements jugés excentriques et surtout subversifs de la romancière au cigare.

2On peut être surpris de constater que les études critiques récentes les mieux informées n’ont pas cherché à corriger cette image d’une autrice qui ne saurait pas faire rire. Si précieux par ailleurs, le Dictionnaire George Sand préparé sous la direction de Simone Bernard-Griffiths et Pascale Auraix-Jonchière (Paris, Honoré Champion, 2015, 2 volumes) n’offre pas de notices sur ce sujet. Il suffit de consulter l’index de l’ouvrage L’Empire du rire, xixe

-xxi siècleHistoire de ma vie

3On mesure donc l’utilité de ce volume, qui est vraiment de nature à rebattre les cartes du discours critique convenu tenu depuis des siècles sur Sand, en faisant découvrir la présence du comique dans tous les genres qu’elle a pratiqués (romans, théâtre, contes, récits de voyage, autobiographie, etc.) ainsi que sa diversité et sa singularité, dans le champ littéraire contemporain. Certes, Olivier Bara et François Kerlouegan relèvent dans leur introduction les propriétés de l’œuvre sandienne qui ont été considérées comme autant d’obstacles à l’éclosion du comique : la priorité donnée à l’émotion, l’idéalisme, l’engagement politique et social, l’enracinement dans le Berry, mais ils montrent au contraire que George Sand a su forger un comique compatible avec cette écriture et avec ses valeurs. Ainsi le rire lui sert-il continûment de refuge contre les épreuves que lui réserve sa vie privée et contre les désillusions que ne manque pas de provoquer la réalité historique et sociale. Contre l’image d’une George Sand naïve, prisonnière de ses chimères politiques, le comique de ses textes témoigne de sa lucidité face à l’écart qui se creuse toujours entre ce qui avait été rêvé et ce qui advient. Le rire garde en cela chez elle aussi une fonction critique : il est un rempart contre les excès d’enthousiasme en mettant le réel à nu, mais Olivier Bara et François Kerlouegan ont raison d’insister sur le fait que ce rire n’aboutit pas chez Sand à une remise en cause de ses valeurs et de son ambition réformatrice. Il peut bien dessiller les yeux, il n’est jamais corrosif au point de conduire au nihilisme et au désespoir. En outre, si Sand mobilise ce rire pour mener ses combats, en faveur des femmes et du peuple, qu’elle finit par associer, elle tempère cette dimension polémique, source de rapports conflictuels qui divisent, en jouant sur la portée « réconciliatrice » du comique (p. 18), facteur de connivence et donc de lien social. Chez elle l’emporte un « comique généreux », « moins incisif mais plus humain » (p. 18), plus proche du rire allemand dont il retrouve la prédilection pour la fantaisie. Un tel comique trouve sa source principale dans le burlesque et le grotesque, soit dans des catégories du risible qui favorisent l’amusement, la joie, et qui ménagent des ouvertures sur le merveilleux.

4Ce sont ces « formes et registres comiques » présents dans le roman et l’autobiographie que passe en revue la première partie. En s’attachant à cerner la fantaisie sandienne (Yvon Le Scanff, Isabelle Hoog Naginski), en repérant « un comique pour ainsi dire consubstantiel au “romanesque” » sous les traits de l’humour (Pascale Auraix-Jonchière, p. 62), c’est bien un rire léger, foncièrement drôle, bienveillant, « libérateur » et jamais « moralisateur » (Yvon Le Scanff, p. 42) qui nous est présenté ici. Un rire à visée ludique, donc, qui témoigne du goût précoce de la rêverie chez Sand, de sa sensibilité aux aspects comiques du quotidien, de son aptitude à l’autodérision, mais qui est aussi utilisé comme stratégie de défense, comme arme pour désamorcer les stéréotypes et pour saper les discours d’autorité (« le rire désarme ceux qui possèdent l’autorité », remarque Catherine Masson, p. 116).

5Centrée sur la correspondance, la deuxième partie, intitulée « La compagnie des rieurs », explore les relations tissées par Sand avec ses destinataires par le rire. Brigitte Diaz fait revivre cette complicité rieuse, fondée dans la « résistance idéologique à l’égard des normes et des convenances de l’ordre bourgeois » (p. 125), dans l’inclination à rire de tout de bon cœur, y compris de soi, à cultiver le calembour et le pastiche. Une approche genrée des rôles que tient Sand dans ses lettres permet de mesurer la liberté qu’elle s’autorise (dans le recours au comique bas, par exemple), son habileté à prendre l’ascendant et à déstabiliser ses interlocuteurs, même lorsqu’il s’agit d’un éditeur (François Vanoosthuyse, Guillaume Milet). L’ambivalence du comique est de mise dans les lettres envoyées à Franz Liszt et à Marie d’Agoult qui trahissent la complexité de leur amitié (Marjolaine Forest), tandis que les portraits des écrivains et artistes contemporains disséminés dans Histoire de ma vie restent partagés entre raillerie et « comique affectueux » (Olga Kafanova, p. 178).

6La troisième partie, « George Sand buffa », trouve son unité dans l’enquête menée sur l’appropriation sandienne des modèles légués par la commedia italienne, privilégiés dans le répertoire choisi pour le théâtre de société tel qu’il fonctionne à Nohant (Valentina Ponzetto), mais aussi bien présents dans les romans (Alex Lascar). Compte tenu de la familiarité de Sand avec la musique, on ne sera pas étonné que l’opéra-comique ait été pour elle une source d’inspiration, dans ses romans et dans leurs adaptations théâtrales (Alban Ramaut, Patrick Taïeb).

7Intitulée « Éthique et politique du rire », la dernière partie met en avant la fonction réflexive du comique sandien, jamais gratuit, toujours au service d’une « profonde interrogation morale et sociale » (p. 269). Claire Barel-Moisan et Claudine Grossir y montrent que George Sand ne dédaigne pas de recourir à l’arme de la satire sociale, mais à condition de ne jamais en faire une fin en soi, de la prendre comme une étape qui ne remet pas en cause le pari sur la perfectibilité de la nature humaine, et qui laisse une place à l’empathie. C’est ce qui explique son éloignement par rapport au type tel qu’il est utilisé dans la littérature panoramique, dont elle ne cautionne pas le projet de taxinomie sociale (Marceau Levin). Si le roman dialogué apporte une dernière fois la preuve que « le comique chez Sand n’est jamais amer » (Béatrice Didier, p. 321), le détour par les contes est l’occasion d’illustrer une autre ressource du rire, qui se révèle être « un formidable instrument pédagogique » (Amélie Calderone, p. 327).

8Très complet, même si l’on pourra toujours regretter que telle ou telle œuvre soit absente, ce volume collectif réussit fort bien à rendre compte de la richesse et de l’originalité du comique sandien. On ne peut que se réjouir qu’il nous invite, enfin, à rire avec George Sand.

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Pour citer cet article

Référence papier

Fabienne Bercegol, « Olivier Bara et François Kerlouegan (éd.), George Sand comique »Littératures, 85 | 2021, 172-174.

Référence électronique

Fabienne Bercegol, « Olivier Bara et François Kerlouegan (éd.), George Sand comique »Littératures [En ligne], 85 | 2021, mis en ligne le 08 février 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/litteratures/3440 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/litteratures.3440

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Auteur

Fabienne Bercegol

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