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Formes et significations de l’autoscopie et de la « revenance » chez Musset

Gilles Castagnès
p. 99-114

Résumé

Tout au long de sa vie, Alfred de Musset fut en proie à des visions, à des hallucinations que l’on peut classer en deux catégories : plusieurs relèvent de l’autoscopie, cette faculté que certains individus ont de se voir eux-mêmes, souvent sous des apparences et à des âges différents, tandis que d’autres s’apparentent à ce que l’on nommera, avec Daniel Sangsue, la « revenance » : esprits, fantômes et autres morts-vivants ont entretenu un commerce continu avec l’auteur. Si ces deux aspects sont généralement confondus par la critique, il convient au préalable de les séparer nettement, car d’un point de vue médical ils correspondent à des états psychiques différents, qui ne sont pas tous pathologiques. Après avoir tenté de caractériser précisément ces manifestations, en reprenant les témoignages de proches et les études cliniques qui ont pu être menées sur l’auteur, cet article se penche surtout sur les visions à l’intérieur de l’œuvre, sur la place qu’elles y occupent, et sur leur valeur littéraire. Les phénomènes d’autoscopie et de « revenance » ont une fonction poétique dans l’ensemble de la production de l’auteur, qu’il s’agit d’envisager en particulier dans leur rapport à l’allégorie.

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Texte intégral

  • 1 Cité par Daniel Sangsue, Fantômes, esprits et autres morts-vivants. Essai de pneum (...)
  • 2 Ibid., n. 2, p. 9.

1Alfred de Musset aurait pu déclarer, comme Coleridge : « I do not believe in ghosts. I have seen too many of them1. » Tout au long de sa vie, l’auteur de « La nuit de décembre » fut en effet sujet à des « visions ». Mon propos est d’envisager de quelle façon ces phénomènes hallucinatoires ont constitué pour l’auteur une source d’inspiration, en tentant de comprendre quelle est leur place dans l’œuvre. Je m’appuierai sur les travaux de Daniel Sangsue, spécialiste en pneumatologie et expert en morts-vivants littéraires de tout acabit, qui rassemble sous le néologisme de « revenance » les diverses manifestations du retour des défunts parmi nous2. Je tenterai de caractériser les visions de Musset telles qu’elles nous ont été rapportées, je rappellerai ensuite brièvement les explications cliniques qui ont pu en être données, pour me pencher surtout sur l’utilisation littéraire de cette thématique, son originalité et sa grande diversité, notamment dans son rapport à l’allégorie.

Les visions de Musset : réalité et fictions

2Nous possédons de nombreux témoignages de proches de l’auteur – principalement des femmes – qui peuvent nous permettre de comprendre quelle est la nature de ces « visions ».

  • 3 George Sand, Correspondance, Paris, Garnier Frères, 1966, t. 2 (1832-juin 1835), lett (...)
  • 4 George Sand, lettre 760, « À Pietro Pagello » [Venise… mars 1834] (traduite de l’ital (...)
  • 5 Léon Séché, Alfred de Musset II. Les Femmes, Paris, Société du Mercure de France, 190 (...)
  • 6 Mme Martellet, Alfred de Musset intime. Souvenirs de sa gouvernante, Paris, Société d (...)
  • 7 Ibid., p. 21.

3Dès sa liaison avec George Sand, Musset est en proie à des crises de délire et à des hallucinations. La romancière en fait état dans sa correspondance avec Pagello, le médecin italien qui soigna l’écrivain à Venise : « Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une nuit, à la suite d’une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de peur et d’horreur3. » Et, dans une autre lettre adressée au même Pagello : « Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant ! Il voyait des fantômes autour de son lit, et criait toujours : “Je suis fou, je suis fou4 !ˮ »  Une quinzaine d’années plus tard, l’actrice Louise Allan-Despréaux s’exprime en des termes similaires : « Rentré chez lui, il a été pris d’un accès de délire, il y est sujet lorsque sa tête s’exalte, ce qui tient à ses funestes et anciennes habitudes. Dans ce cas, il a des hallucinations et parle avec des fantômes5. » Mme Martellet (née Adèle Colin), la gouvernante au service de Musset les dix dernières années de la vie de l’auteur, rapporte également des scènes d’hallucinations qui se répètent parfois quotidiennement : « […] Il ne fallait pas quitter le malade un instant, surtout le soir, car, fréquemment à ce moment de la journée, il avait des visions6. » Celles-ci semblent parfois être le résultat de la fièvre, mais aussi des traitements administrés : « On lui avait fait prendre une forte dose d’opium. Il délirait, se croyant devant un tribunal, subissant un interrogatoire. Posés en face de lui, sur son lit, ses deux oreillers figuraient les juges ; il leur déclinait son nom et son âge7. » Pris de frayeur, Musset implore parfois sa gouvernante :

  • 8 Ibid., p. 27.

[…] Il faut retirer le traversin de mon lit et me donner le vôtre. Figurez-vous que, au lieu d’un traversin, c’est un chef de brigands, lequel me dit continuellement que je me suis précédemment associé avec lui et que je suis de moitié dans ses méfaits, qu’il faut que je le suive... J’ai assez de force pour me rendre compte que c’est un commencement de délire ; mais, aussitôt que je sens le sommeil venir, ce brigand me dit : « Tu ne dormiras pas, il faut me suivre8. »

4Il ne s’agit pas uniquement de visions, mais plus généralement de sensations hallucinatoires, relevant aussi du toucher ou de l’ouïe : 

  • 9 Ibid., p. 21.
  • 10 Ibid., p. 174.

[…] pour le calmer, on lui fit prendre un bain. À peine y était-il qu’il crut entendre et sentir un coup de fusil qu’on lui aurait tiré dans le côté et, chose curieuse, il éprouva, par l’effet de cette hallucination, une douleur qui dura plusieurs jours9.
[…] Dans sa dernière maladie, le poète était devenu sourd ; [sic] et nous disait :
– Écoutez les belles choses que joue cette dame.
M. Paul n’entendait rien10 […].

  • 11 Ibid., p. 127.

5D’après Mme Martellet toujours, Musset aurait aussi été doté de capacités visionnaires : il ressent un jour la mort d’un voisin dont il n’a pas été informé et aperçoit, « en proie à une terreur affreuse », un croquemort au pied de son lit11

  • 12 Louise Colet, Lui. Roman contemporain, Paris, Librairie nouvelle, 1860, p. 369.

6Celles qui l’ont connu intimement ont aussi voulu témoigner après sa mort, avec des intentions diverses, en écrivant des histoires romancées : à la fin des années 1850, Elle et Lui de George Sandet Lui de Louise Colet viennent compléter le Lui et Elle de Paul de Musset pour constituer la célèbre trilogie de la fiction Musset-Sand. Que peuvent nous apprendre ces romans sur les visions de l’auteur ? Rien de très nouveau chez Louise Colet par rapport à ce qu’a vécu Mme Martellet, qui fait dire à son personnage principal et double du poète, le bien nommé Albert de Lincel : « Voilà bien des années que j’ai des visions et que j’entends des voix12. » La romancière, qui fait longuement état de ces hallucinations, insiste sur les dons de prémonition dont aurait joui Musset. Une célèbre scène du Elle et Lui de George Sand mérite davantage notre attention :

  • 13 George Sand, Elle et Lui, Meylan, Les Éditions de l’Aurore, 1986, p.90-91.

Il avait eu une hallucination […].
– Je l’ai si bien vu, dit-il, que j’ai eu le temps de raisonner et de me dire que c’était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des voleurs et même j’ai cherché ma canne pour aller à son secours ; mais la canne s’était perdue dans l’herbe, et cet homme avançait toujours sur moi. Quand il a été tout près, j’ai vu qu’il était ivre et non pas poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j’ai eu peur, et je me suis jeté la face contre terre, car cet homme... c’était moi !
Oui, c’était mon spectre, Thérèse ! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas fou, c’était une vision. […] C’était moi avec vingt ans de plus, des traits creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l’être que je suis à présent13.

7Que pouvons-nous conclure à la lecture de cet extrait, ainsi que des différents témoignages mentionnés ? Retenons que les termes « spectres » et « fantômes » sont fréquemment employés pour caractériser les visions. Les scènes rapportées font également souvent référence à des « voleurs » ou à des « brigands », dans des situations qui semblent particulièrement effrayantes pour celui qui en est le témoin. Enfin, dans le roman de George Sand, le personnage assimile le « spectre » à lui-même, mais à un « moi » vieilli d’une vingtaine d’années, et présentant des signes marqués de déchéance. Il existe ainsi un certain nombre de points convergents entre ces différents textes, dont s’est emparée la médecine pour tenter de comprendre le « cas Musset ».

Le regard de la médecine

  • 14 Raoul Odinot, Étude médico-psychique sur Alfred de Musset, Lyon, A. Stork, 1906.
  • 15 Augustin Cabanès, Grands névropathes, Paris, Albin Michel, 1931, « Alfred de Musset » (...)
  • 16 Ibid.
  • 17 « C’est Féré qui, dès 1891, a proposé le nom d’hallucination autoscopique ou spéculaire. » Paul Sol (...)
  • 18 Voir Paladino Anna, Passerini Alberto, de Curtis Ivan, « Autoscopie et rêve-éveillé.  (...)
  • 19 Paul Sollier, Les Phénomènes d’autoscopie. L’hallucination de soi-même, op. (...)

8Prenant appui sur ces témoignages et sur l’œuvre de l’auteur, des médecins ont mis à jour les indices d’une profonde « névrose » : Odinot a conduit une Étude médico-psychique sur Alfred de Musset14, tandis que Cabanès lui a consacré un chapitre dans son ouvrage sur les « grands névropathes15 ». Leurs analyses nous permettent de distinguer deux phénomènes différents : d’une part, Musset était sujet à des « hallucinations », lesquelles se présentaient souvent sous la forme de « revenants », spectres ou fantômes ; d’autre part, il lui arrivait de se voir lui-même, comme le personnage dans le roman de George Sand, phénomène que l’on identifie sous le nom d’« autoscopie ». Cabanès précise alors que « cette faculté de dédoublement doit être considérée comme tout à fait distincte des hallucinations nées sous l’influence de l’alcool, telles qu’il en eut à Venise, lors de sa grande maladie, et dans d’autres circonstances de sa vie16. » Pour les deux médecins, les visions dont Musset était en proie sont les indices d’un profond dysfonctionnement psychique, peut-être en partie héréditaire, accentué par une consommation excessive d’alcool et de tabac. En revanche, même si les hallucinations spéculaires17 peuvent être parfois un symptôme de schizophrénie, d’après la médecine moderne elles sont le plus souvent dues à un simple excès de stress ou de fatigue, et ne relèvent pas nécessairement d’une pathologie18. Paul Sollier, le pionnier dans ce domaine, confirme que « […] le poète qui a présenté l’autoscopie externe la plus nette est certainement Musset qui l’a décrite dans « La nuit de décembre » et qui a dû l’éprouver dans les circonstances les plus émouvantes de sa vie19 […] ». 

  • 20 Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, Paris, Éditions du Seuil, 2010, p. 446.
  • 21 Daniel Sangsue, Vampires, fantômes et apparitions, Paris, Hermann, 2018, p. 98 (abrég (...)
  • 22 Georg Groddeck, Le Livre du Ça, Paris, Gallimard, 2012, p. 285.
  • 23 Martine Reid, « La Confession selon Musset », Littérature , 67, (...)
  • 24 Voir Gilles Castagnès, « La Confession d’un enfant du siècle : un romantisme de façad (...)
  • 25 Martine Reid, art. cit., p. 68.

9Dans L’Interprétation du rêve, Freud fournit une explication sur les « fantômes » qui peut nous éclairer. Le moment où le couple parental s’introduit la nuit dans la chambre de l’enfant est parfois la source de visions ou de rêves angoissants. La mère aperçue en chemise de nuit se transforme en fantôme, tandis que le père est assimilé à un brigand20 : « sanction de la masturbation, père castrateur », commente Sangsue21. Comme l’écrit Groddeck, « quand on remonte aux sources d’une histoire de revenants, on rencontre toujours très vite le problème de l’érotisme et la Faute22 ». Nous savons que le complexe d’Œdipe, s’accompagnant du sentiment d’une faute à « confesser23 », est central dans La Confession d’un enfant du siècle, avec les représentations symboliques de la mère qui parcourent le roman, et un père récemment disparu qui hante Octave, le personnage principal24 : « La mère absente, écrit Martine Reid, le père l’est aussi mais d’une autre manière. Son cadavre occupe le beau milieu du texte25. » Il se trouve que ce père est aussi assimilé à un brigand, dans l’imagination délirante du protagoniste :

  • 26 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, Paris, LGF, « Poche », 2003, p (...)

Il me semble voir un enfant innocent que des brigands veulent égorger dans une forêt ; il se sauve, en criant, dans les bras de son père ; il s’attache à son cou, il se cache sous son manteau, il le supplie de le sauver ; et son père tire une épée flamboyante ; lui-même est un bandit, et égorge l’enfant26.

10Un épisode de L’Anglais mangeur d’opium confirme la place primordiale qu’occupe l’image du père dans les visions de Musset. Traduisant librement l’autobiographie de De Quincey, le jeune écrivain de dix-huit ans substitue parfois aux hallucinations dont est victime l’auteur anglais, sous l’emprise de l’opium, ses propres obsessions. Dans le passage suivant, il se croit observé par un cadavre qu’il aperçoit dans la glace, penché sur son épaule :

  • 27 Thomas de Quincey, L’Anglais mangeur d’opium, Œuvres complètes en prose, Paris, Galli (...)

Or, il faut savoir que ce cadavre était celui d’un homme de soixante ans environ, qui avait une barbe grise rude et longue, et des cheveux de même couleur qui lui tombaient sur les épaules. Je sentais ces poils dégoûtants m’effleurer le cou et le visage.
[…] Une sueur froide coulait sur tout mon corps ; cet état durait bien longtemps et l’immobile fantôme ne se dérangeait pas27.

11Le futur poète écrit ces lignes en 1828 ; son père, né en 1768, a alors exactement soixante ans, comme le « fantôme » aperçu dans le miroir.

12À la suite de cette première œuvre d’envergure, Musset continuera à exploiter, sous des formes variées et complexes, la thématique de la « revenance » : c’est sur son rôle dans la création littéraire que nous allons à présent nous concentrer.

Présence du surnaturel et revenants en corps

  • 28 Alfred de Musset, Contes, Paris, Classiques Garnier, 2009, p. 310 ; concernant la fin (...)

13Les visions auraient pu déboucher sur une création littéraire fortement marquée par le fantastique. On constate cependant que ce genre est peu présent dans l’œuvre, et qu’il pourrait tout aussi bien être lié à la mode gothique et frénétique qu’aux hallucinations de l’auteur. La Quittance du diable, pièce de 1830 inspirée de Walter Scott, fait apparaître les morts sur scène : « (Le tombeau s’ouvre et l’on voit plusieurs squelettes autour d’une table) ». Mais il faudra attendre un conte datant de 1844, Les Frères Van Buck, pour que la veine fantastique soit réutilisée, avec l’apparition du fantôme de la mère à la fin ; encore n’est-il pas absolument certain que cette fin soit bien de la main de Musset28.

  • 29 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, op. cit., p. 75.
  • 30 Alfred de Musset, Théâtre complet, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1990, p. 118 (abrég (...)

14Musset va se détacher de ce genre, dans ses œuvres narratives comme dans son théâtre : il en parle même, au début de La Confession, comme d’une « littérature cadavéreuse et infecte29 ». Les phénomènes de revenance, dans son œuvre, se manifestent alors généralement à travers la vision d’un personnage et non par une apparition « objective » : dans Fantasio, Elsbeth croit voir le fantôme de son bouffon30, mais il ne s’agit que du personnage éponyme déguisé. De même, le souvenir du père de Lorenzo aurait pu donner lieu à une scène de revenance, comme dans l’ouverture d’Hamlet : « Le spectre de mon père me conduisait-il, comme Oreste, vers un nouvel Egisthe ? » (TC, p. 219) se demande le protagoniste. Dans ces deux pièces, un être cher est décédé, son fantôme est évoqué, mais l’apparition ne se « concrétise » pas.

  • 31 Daniel Sangsue, Fantômes, p. 18 et Vampires, p. 5.

15Pour mieux comprendre alors en quoi consiste la revenance chez Musset, la typologie établie par Daniel Sangsue se révèle pertinente. Le spécialiste du genre distingue deux grandes catégories de morts-vivants : les revenants en corps et les esprits31. Tandis que les premiers ont une consistance, peuvent être touchés, les seconds sont impondérables et évanescents.

  • 32 « Lettre à M. de Lamartine », Poésies complètes, LGF, « Poche », Paris, 2006, p. 445 (...)
  • 33 Daniel Sangsue, Vampires, p. 129.

16Les « cadavres vivants », dans l’œuvre de Musset, ont parfois une existence purement métaphorique. Après le décès d’un être cher, le véritable mort n’est pas celui que l’on croit : « L’âme remonte au ciel quand on perd ce qu’on aime. / Il ne reste de nous qu’un cadavre vivant ; / Le désespoir l’habite, et le néant l’attend32. » De même dans « La loi sur la presse », qui s’insurge contre le rétablissement de la censure, l’homme de plume désormais privé de liberté n’est plus qu’un reste de lui-même : « Pauvres gens ! C’est leur crime ; ils aimaient leur pensée, / Tous ces pâles rêveurs au langage inconstant. / On ne fera d’eux tous qu’un cadavre vivant. » (PCp, p. 667). Le retour du mort parmi les vivants peut aussi tenir de la supercherie, quand il ne s’agit que d’un « mort prétendu33 ». Ainsi, dans La Coupe et les Lèvres, Frank se fait passer deux fois pour mort avant de révéler la vérité : « La bière est vide ? Alors, c’est que Frank est vivant. » (PCp, p. 262 et p. 267)

  • 34 Ibid., p. 89-127.

17C’est dans les œuvres de jeunesse que l’on peut rencontrer de « véritables » apparitions de revenants en corps. Il faut entendre par là des apparitions non métaphoriques, qu’elles proviennent de rêves, d’images hypnagogiques, ou qu’elles soient ressenties comme réelles. Sangsue a montré qu’il fallait accorder la même importance à ces différentes manifestations de la revenance34, même si elles n’ont évidemment pas les mêmes implications littéraires, en ce qui concerne le degré de subjectivité et le rapport au fantastique. Nous voyons en effet, à travers les titres des poèmes choisis par Musset (« Un rêve », « La nuit », « Vision »…), que l’auteur joue de la confusion entre rêve et réalité. Les toutes premières poésies développent des visions de morts-vivants prenant consistance devant le poète effrayé. Le poème « Un rêve », publié en 1828 dans Le Provincial (journal de Dijon géré par Aloysius Bertrand), évoque au début une belle « marquise » puis se succèdent dans une scène cauchemardesque un nain, des scarabées, des frelons, un moine triste… ; le poète se voit alors en supplicié sur une roue, et l’image aimée se métamorphose en cadavre :

Oh ! ta tête se sèche,
Ton col s’allonge, étroit
Et froid !

Ôtez-moi de ma couche
Ce cadavre qui sent
Le sang !

  • 35 Alfred de Musset, Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1963, t. 1, p. 211.

Ôtez-moi cette bouche
Et ce baiser de mort,
Qui mord35 !

18Dans « La nuit » (1830), une ronde de cadavres, pendus et noyés, dotés de « mains bleues sans os », entoure le poète qui chante son amour. Le cercle infernal l’embrasse, il meurt et part rejoindre les morts :

  • 36 Ibid., t. 1, p. 222.

La ronde contente,
En ris éclatante,
Le prend ;
Tout mort sans rancune
Trouve au clair de lune
Son rang36.

19On retrouve dans L’Anglais mangeur d’opium le thème du cadavre qui s’allonge pour mieux étreindre. Cette « sensation effroyable » est décrite dans le passage qui précède immédiatement celui que je citais plus haut :

Il me semblait que j’étais couché, et que je m’éveil­lais dans la nuit ; en posant la main à terre pour relever mon oreiller, je sentais quelque chose de froid qui cédait lorsque j’appuyais dessus. Alors je me penchais hors de mon lit et je regardais. C’était un cadavre étendu à côté de moi. Cependant je n’en étais ni effrayé, ni même étonné. Je le prenais dans mes bras, et je l’emportais dans la chambre voisine […].
Et là-dessus je me rendormais ; quelques moments après j’étais encore réveillé ; c’était par le bruit de ma porte qu’on ouvrait […]. Alors je voyais entrer le même cadavre que tout à l’heure j’avais trouvé par terre. Sa démarche était singulière ; on aurait dit un homme à qui l’on aurait ôté ses os sans lui ôter ses muscles, et qui, essayant de se soutenir sur ses membres pliants et lâches, tomberait à chaque pas. Pourtant il arrivait jusqu’à moi sans parler, et se couchait sur moi ; c’était alors une sensation effroyable ; un cauchemar dont rien ne saurait approcher ; car, outre le poids de sa masse informe et dégoûtante, je sentais une odeur pestilentielle découler des baisers dont il me couvrait. Alors je me levais tout à coup sur mon séant, en agitant les bras, ce qui dissipait l’apparition. (L’Anglais, p. 62)

  • 37 Je remercie vivement Daniel Sangsue de m’avoir donné son opinion sur ce texte.

20Daniel Sangsue estime que ce texte est à la fois « très syncrétique, car on y trouve plusieurs motifs liés au revenant au xixe », mais « en même temps original dans sa mise en scène37 ».

21Le revenant en corps, dans l’œuvre de Musset, froid, mou, sans os, se déplaçant un peu à la manière du zombie hollywoodien, entre physiquement en contact avec le protagoniste : cet être « dégoûtant » – et « dégouttant », comme le laissent entendre le verbe « découler » et la « sueur froide » –, est constitué du corps mouvant d’un pendu à la nuque brisée et plus souvent de celui d’un noyé bleui, cadavre encore consistant mais déjà tout pénétré de l’élément liquide. On retrouve cette vision récurrente dans La Coupe et les Lèvres qui décrit, « au milieu des orgies », « un joueur pris de vin, couché sur un sofa », qu’une femme tient embrassé : « Il semblait qu’un noyé l’eût pris entre ses bras » (PCp, p. 278) ; image sous-jacente encore dans un épisode de La Confession, où le narrateur tente de secourir un homme qui a coulé à pic dans la Seine : « […] l’idée que j’allais peut-être me sentir saisi par deux bras convulsifs me causait une joie et une terreur indicibles […]. » (La Confession, p. 338-339) La psychanalyse verrait peut-être dans ces cauchemars obsessionnels du corps sans os ou du noyé flasque, fortement liés à l’imago paternelle, les manifestations symboliques d’un complexe de castration ou d’impuissance...

  • 38 Notamment par l’intermédiaire de Charles Nodier, dont Musset fréquentait le salon à l (...)

22Quant au vampirisme, à la mode à l’époque romantique depuis les années 182038, il est présent dans l’œuvre (le poème « Un rêve », avec son « baiser de mort », nous en a donné un aperçu), mais se limite essentiellement à un emploi métaphorique. La femme, en particulier la prostituée, est souvent assimilée à un vampire qui épuise l’homme à chacun de ses baisers et le transforme en une sorte de vivant-mort : la Belcolore de La Coupe et les Lèvres, cette « machine inventée / Pour désopiler l’homme et pour boire son sang » (PCp, p. 262), fait de Frank un être exsangue. Dans « Don Paez », c’est le personnage de la Belisa qui joue ce rôle, de même que Mariette, dans le poème « Octave » :  

Là, cette Messaline ouvrait ses bras rapaces
Pour changer en vieillard ses frêles favoris,
Et, répandant la mort sous des baisers vivaces,
Buvait avec fureur ses éléments chéris,
L’or et le sang. (PCp, 200)

  • 39 « Chaque femme que tu embrasses prend une étincelle de ta force sans t’en rendre une (...)

23La Confession reprendra cette image de la femme qui se nourrit du sang de ses victimes, preuve que le thème du vampirisme, dans sa version « poétique », est fortement ancré dans l’œuvre39.

Autoscopie, fantômes et spectres

  • 40 Mme Martellet, Alfred de Musset intime. Souvenirs de sa gouvernante, op. (...)

24L’auteur s’est rarement confié directement sur ses visions de fantômes, non plus que sur ses hallucinations autoscopiques, mais nous savons qu’il en était parfaitement conscient et qu’il s’efforçait de les contrôler, ou d’en anticiper les effets. Il écrit ainsi, dans une lettre à Adèle Colin : « Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, j’ai les premières atteintes de mes délires ; toi seule les connais40. » Dans La Confession d’un enfant du siècle, les fantômes relèvent d’une superstition qui aurait disparu à l’époque moderne, comme la plupart des autres croyances (La Confession, 382). Quant à la thématique de l’autoscopie, au sens strict d’hallucination spéculaire, elle sera rarement exploitée de manière autobiographique dans l’œuvre. Mise à part la célèbre « Nuit de décembre », dans laquelle l’auteur aperçoit ce double qui lui ressemble « comme un frère » (mais peut-on être certain, même là, que le « je » lyrique coïncide avec celui de l’écrivain ?), il y a peu de textes dans lesquels le phénomène soit mentionné à la première personne. On le retrouve dans « La nuit d’octobre », où la vision de soi s’accompagne d’une distance temporelle : « Et quand je pense aux lieux où j’ai risqué ma vie / J’y crois voir à ma place un visage étranger » (PCp, p. 430) ainsi que dans la « Lettre à M. de Lamartine », toujours dans les Poésies nouvelles : « Et j’ai pris, devant moi, pour une nuit profonde / Mon ombre qui passait pleine de vanité. » (PCp, p. 440) 

25Si la critique a souvent accordé une place privilégiée à l’autoscopie dans l’œuvre de Musset, c’est parce que celui-ci la combine généralement à un autre phénomène, très productif, celui du retour des « esprits ». Nous avons vu cependant qu’il s’agit là de deux manifestations qu’il faut bien distinguer d’un point de vue médical : en les confondant, on néglige le fait que leur combinaison relève de la création littéraire.

  • 41 Daniel Sangsue, Fantômes, p. 19-20 et Vampires, p. 5-6.

26Deux termes désignent ces esprits que l’on peut voir mais non toucher : « spectres » et « fantômes ». Étymologiquement (spectrum / phantasma en latin, du grec phantagma), ils se rapportent à la « vision », mot qui signifie en français aussi bien ce qui est vu que le fait de voir41 : on comprend alors que ce phénomène soit encore plus lié à la subjectivité que celui des revenants en corps. Musset utilisant les deux substantifs, il convient de se demander s’ils correspondent à des emplois différents.

27Il faut tout d’abord tenir compte d’une contrainte qui n’est pas sémantique, mais liée à la versification : dans les poèmes, le choix de l’un de ces deux mots semble souvent imposé par la métrique. Lorsque Raimond croit étreindre Indiana alors qu’il est avec Noun, il est d’abord question de « fantôme », puis de « spectre léger », et de nouveau de « fantôme » (« Après la lecture d’Indiana », PCp, p. 675-676). Dans ce poème comme dans d’autres, les deux appellations semblent interchangeables et ont la même valeur : « l’esprit » d’Indiana semble présent dans le corps de Noun.

  • 42 Alfred de Musset, Nouvelles, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 159.
  • 43 Voir par exemple p. 316.
  • 44 Daniel Sangsue souligne « le lien [...] étroit entre mélancolie et fantômes » (Vampir (...)

28Mais qu’il s’agisse de poésie ou de prose, « spectres » et « fantômes » se retrouvent dans un emploi commun, et c’est là l’un des aspects les plus originaux de l’utilisation de la revenance dans l’œuvre de Musset : ces « esprits » représentent fréquemment le personnage lui-même, échappé d’une autre époque. Dans La Coupe et les Lèvres, Frank, qui vient de brûler la maison familiale, se libère de son fantôme, c’est-à-dire de ce qu’il était avant le meurtre symbolique du père : « […] c’est moi, c’est mon fantôme / Que je disperse au vent avec ce toit de chaume » (PCp, 234). De même, après avoir revêtu les habits du vice, Lorenzo parcourt « les rues de Florence, avec [s]on fantôme à[s]es côtés » (TC, 202), l’être pur qu’il n’est plus. Dans Bettine, le fantôme est également lié au passé du personnage : « Est-ce à ce reste de moi-même, à ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main ? » (TC, 643), et quand l’infidèle Emmeline apprend que son époux a décidé de se séparer d’elle, elle croit voir son propre fantôme dans le miroir42. Cet emploi symbolisant le passé du personnage se retrouve également à plusieurs reprises dans La Confession, Octave n’étant plus que l’ombre de ce qu’il a été43. Dans ces différents textes, la vision n’est pas effrayante : elle est plutôt liée à la mélancolie44, à la tristesse, à une partie évanouie de soi-même qui revient hanter le personnage.

29Nous trouvons avec une valeur similaire l’emploi du mot « spectre », aussi bien dans « La nuit de décembre » (« Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse […] ? », PCp, p. 423) que dans La Confession, dans un épisode où Brigitte, tout comme Emmeline, se contemple dans la glace (La Confession, 366). Celui-ci renvoie, comme le « fantôme », au passé disparu à jamais. Il est notamment question, dans un dialogue entre Marie et Lorenzo, du spectre du personnage éponyme, qui « s’est effacé comme une vapeur du matin » (TC, 175). Le protagoniste aura plus loin cette réflexion étonnante : « Quand je pense que j’ai aimé les fleurs, les prairies et les sonnets de Pétrarque, le spectre de ma jeunesse se lève devant moi en frissonnant » (219). C’est le spectre qui frissonne en voyant Lorenzo, et non l’inverse !

  • 45 Sangsue rapporte une anecdote liée à Hugo : à sa fille, qui lui demandait la différen (...)

30Si les emplois de « spectre » et de « fantôme », combinés à l’autoscopie, sont souvent similaires, une nuance peut cependant être décelée. Il semble en effet que le « fantôme » soit davantage lié à la nostalgie, tandis que le « spectre » possède en lui quelque chose de plus sinistre. Dans Lorenzaccio, le spectre est effrayé par la vie de débauche du personnage, et on peut penser qu’il annonce sa mort. Dans La Confession, une occurrence du mot se trouve également liée à une situation fatale, puisque le suicide est envisagé par Octave qui s’écrie : « Fais de toi un cadavre, si tu ne veux être ton propre spectre » (La Confession, 380), et c’est en des termes semblables que s’exprime Frank dans La Coupe et les Lèvres : « Je me meurs ; oui, je suis sans force et sans jeunesse, / Une ombre de moi-même, un reste, un vain reflet, / Et quelquefois la nuit mon spectre m’apparaît » (PCp, 242). Plus qu’une vision du passé, ne s’agit-il pas, dans ces deux derniers exemples, d’une prémonition morbide ? « Physiquement », si l’on peut dire, fantômes et spectres ne sont pas tout à fait identiques, comme l’explique Sangsue45 : tandis que le premier se caractérise par sa pâleur, qu’il transporte avec lui dans sa faiblesse une sorte de tristesse, qu’il va jusqu’à inspirer parfois de la pitié, le second se distingue plutôt par sa maigreur, sa relation au squelette, et peut donc être l’allégorie même de la mort, comme à la fin du Dom Juan de Molière.

31Cette distinction effectuée entre les deux mots est à garder en mémoire si l’on considère les emplois spécifiques des « fantômes » et des « spectres » dans l’œuvre, lorsqu’ils ne sont pas liés à l’autoscopie.

32Les « fantômes » de Musset, tout d’abord, conservent souvent leur sens étymologique de « visions », d’« illusions », et ne sont pas toujours des « revenants ». Dans À quoi rêvent les jeunes filles, l’homme aperçu fugitivement dans le parc est assimilé à un « audacieux fantôme à la forme voilée » (PCp, 293). L’illusion peut alors se faire tromperie, comme dans « Les vœux stériles » qui opposent le véritable créateur aux « rêveurs insensés » qui ne pétrissent qu’« Un vil fantôme, un songe, une froide effigie » (198). Le fantôme est aussi le produit de l’imagination, qui peuple la nuit d’images inquiétantes : « Elle écoute. – Déjà, dressant mille fantômes, /La nuit comme un serpent se roule autour des dômes » (« Don Paez », 79).

33Mais ce sont encore les valeurs allégoriques ou métaphoriques des fantômes qui l’emportent dans l’œuvre de Musset. Il serait fastidieux de répertorier tous ces emplois, mais nous constatons que le fantôme sert parfois de comparant à des notions abstraites qui ne sont pas nécessairement connotées négativement. Tandis qu’il peut figurer de façon assez compréhensible la haine dans La Coupe et les Lèvres (PCp, 269), ou encore la curiosité du mal, instinct rôdeur qui soulève la pierre des tombeaux dans La Confession (p. 381), le fantôme allégorise, par un raccourci imagé, la liberté disparue dans le poème « Le mie prigioni » :

On dit, lorsque ce grand fantôme
Est verrouillé,
Qu’il a l’air triste comme un tome
Dépareillé (PCp, 583).

34Il représente alors le temps qui passe et ce qui est éphémère en l’homme : « Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui » (« Lettre à M. de Lamartine », PCp, 445). Employé au pluriel, le mot désigne souvent un groupe d’individus marginaux, misérables ou bannis, qui « passent » aussi : dans « Le Saule », « Tiburce contemplait » « les fantômes mouvants qui passaient devant lui », de misérables villageois (508), et La Confession nous décrit les prêtres qui « reviennent » dans les campagnes au temps de la Restauration comme de « pâles fantômes vêtus de noir » (La Confession, 62).

  • 46 Daniel Sangsue, Vampires, p. 125.

35Le fantôme peut être aussi la personne aimée, que l’on évoque par la pensée. Là encore, les images se développent de façon antithétique. Le fantôme de la maîtresse infidèle et abhorrée hante Octave dans ses nuits de délire et revient se pencher sur lui dans sa fièvre (La Confession, p. 85 et 124), tandis que lorsque Cordiani parle de Lucrèce, il l’imagine en « fantôme charmant » qui vient « s’incliner sur [s]on épaule  »(André del Sarto, TC, 34). Le fantôme se fait même pulsion sexuelle, dans La Confession encore, où seule une femme comme l’envoûtante Marco peut susciter « de tels fantômes » (180), de tels fantasmes. Mais la belle Italienne sera comparée ensuite à une statue « livide comme une morte » (188). Le fantôme représente donc aussi pour Musset ce qui est profondément ancré en l’homme, les désirs, les fantasmes, l’alliance d’Éros et de Thanatos46. Il entretient un lien très fort avec l’inconscient : le poème « Vision », datant de 1829, nous montre au début des fantômes qui mutent ensuite en figures féminines mythologiques, nymphes, dryades, sylphides, et se conclut par l’échange d’un baiser.

  • 47 La postérité, dans Lorenzaccio, p. 209 ; la vérité, dans Le Chandelier, p. (...)
  • 48 Voir par exemple p. 167, 258.

36Si les autres esprits que sont les spectres sont parfois, de manière exceptionnelle et inattendue, associés à des notions connotées positivement47, ils représentent en général les sentiments les plus violents et les plus douloureux : « Le remords, la vengeance hideuse, la triste et muette douleur, tous ces spectres terribles sont venus se présenter au seuil de ma porte » (TC, 35), se lamente André del Sarto. Tandis que les fantômes figurent tantôt la femme aimée, tantôt celle qui trahit, les spectres sont le plus souvent la représentation des amours mortes. Les nuits d’amour dans La Confession ne sont plus que des spectres, et le poète dans « Rolla », qui dresse le tableau de tout ce qui a disparu à l’époque contemporaine, n’oublie pas d’y inclure l’amour : « Point d’amour ! et partout le spectre de l’amour ! » (PCp, 384). Alors que le fantôme peut se faire fantasme sexuel, le spectre en est plutôt sa dégradation, dans La Confession48 comme ailleurs. Il est l’image privilégiée du libertin, dans « Namouna », lorsqu’il s’agit d’évoquer Lovelace, le séducteur de Clarisse Harlowe (« C’est le roué sans cœur, le spectre à double face », PCp, 352), aussi bien que Don Juan : « Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d’elles ? » (358) Le spectre devient symbole du vice, de la débauche, de la déchéance de l’amour : « Alors, prenant pour moi son aspect véritable, / Apparut à mes yeux ce spectre redoutable, / Le monde… ses plaisirs, ses attraits, ses dangers » (Louison, TC, 509). Il apparaît ainsi aux ultimes étapes de la vie, métaphore de la vieillesse : « Ô vieillesse ! à quoi donc sert ton expérience ? / Que te sert, spectre vain, de te courber d’avance / Vers le commun tombeau des hommes […] » (« Les vœux stériles », PCp, 196), de la nuit : « Ô nuit, profonde nuit, spectre toujours debout » (La Coupe et les Lèvres, 272), et enfin de la mort :

Et toi, morne tombeau, tu m’ouvres ta mâchoire.
Tu ris, spectre affamé. Je n’ai pas peur de toi (La Coupe et les Lèvres, PCp, 267)

Mais la Mort vient […].
Déjà le spectre aux mains avides
Étalait ses traces livides
Sur l’homme presque encore vivant (« Simone », PCp, 556-557)

 

37Si la thématique de l’autoscopie et de la revenance est particulièrement riche dans l’œuvre de Musset, ce n’est donc pas uniquement parce qu’elle traduirait les obsessions d’un « névropathe », c’est surtout parce qu’elle a une valeur intrinsèquement littéraire. La faculté qu’avait l’auteur de se mettre lui-même à distance est à la source de la création, comme l’avait déjà noté Odinot :

  • 49 Raoul Odinot, Étude médico-psychique sur Alfred de Musset, op. cit., p. (...)

Chez lui, il y a un dédoublement complet entre l’auteur, qui agit, obéissant à toutes les impulsions d’une nature faible et nerveuse, et le spectateur, doué d’une intelligence supérieure, qui observe, analyse, dissèque ce qu’il a observé49.

38Littérairement, cela se concrétise par un dédoublement entre le personnage qui vit les événements et le narrateur qui les rapporte, comme on le voit dans La Confession où la folie d’Octave se trouve relatée avec une lucidité clinique. Il était inutile de revenir sur un autre aspect particulièrement connu de l’œuvre : le thème du double ou du dédoublement, à travers les couples de personnages antithétiques qui représentent les deux facettes de la personnalité de l’auteur.

  • 50 Il faudrait par ailleurs, comme l’a fait Patrick Labarthe avec Baudelaire, conduire u (...)
  • 51 Daniel Sangsue, Vampires, p. 155.

39Je retiendrai surtout la combinaison originale des phénomènes d’autoscopie et de retour des esprits, ainsi que l’utilisation métaphorique de la revenance qui permet la création d’un nombre incalculable de figures poétiques50. On se souvient que Daniel Sangsue souligne « la relation forte qui unit poésie et revenance51 ». L’écriture de Musset transforme revenants en corps ou esprits en métaphores d’allégories ou de personnifications (Prostitution, Nuit, Haine, Vieillesse, Mort…), élaborant des images complexes qui reposent sur un double trope. La Muse, allégorie archétypale de l’inspiration poétique, se trouve ainsi remotivée dans « La nuit de mai » où elle devient un « spectre insatiable » (PCp, 416). Dans « Rolla », c’est le spectre de Voltaire qui donne lieu à une allégorie filée (382-383) : non pas Voltaire en tant que personne, mais en tant que personnification de l’esprit sacrilège des Lumières, dont le spectre tout droit surgi de l’énigmatique sourire du buste de Houdon continue de hanter les enfants du xixe siècle, comme un symbole même de la revenance de la littérature.

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Notes

1 Cité par Daniel Sangsue, Fantômes, esprits et autres morts-vivants. Essai de pneumatologie littéraire, Paris, Corti, 2011, p. 62 (abrégé en Fantômes).

2 Ibid., n. 2, p. 9.

3 George Sand, Correspondance, Paris, Garnier Frères, 1966, t. 2 (1832-juin 1835), lettre 744 « À Pietro Pagello » [Venise, 5 (?) février 1834] (traduite de l’italien), p. 496.

4 George Sand, lettre 760, « À Pietro Pagello » [Venise… mars 1834] (traduite de l’italien), p. 538. Il pourrait s’agir d’un faux, fabriqué vers 1856-1860 (voir n. 1, p. 539).

5 Léon Séché, Alfred de Musset II. Les Femmes, Paris, Société du Mercure de France, 1907, lettre de Louise Allan-Despréaux à Mme Samson-Toussaint, Paris, 17 juillet [1849], p. 183.

6 Mme Martellet, Alfred de Musset intime. Souvenirs de sa gouvernante, Paris, Société d’Édition et de publications Librairie Félix Juven, 1906, p. 25.

7 Ibid., p. 21.

8 Ibid., p. 27.

9 Ibid., p. 21.

10 Ibid., p. 174.

11 Ibid., p. 127.

12 Louise Colet, Lui. Roman contemporain, Paris, Librairie nouvelle, 1860, p. 369.

13 George Sand, Elle et Lui, Meylan, Les Éditions de l’Aurore, 1986, p.90-91.

14 Raoul Odinot, Étude médico-psychique sur Alfred de Musset, Lyon, A. Stork, 1906.

15 Augustin Cabanès, Grands névropathes, Paris, Albin Michel, 1931, « Alfred de Musset », t. 2/7, p. 183-234. (En ligne : https://fr.wikisource.org/wiki/Grands_n%C3%A9vropathes_(Caban%C3%A8s)/Tome_2/7).

16 Ibid.

17 « C’est Féré qui, dès 1891, a proposé le nom d’hallucination autoscopique ou spéculaire. » Paul Sollier, Les Phénomènes d’autoscopie. L’hallucination de soi-même [1re éd. : Paris, Félix Alcan, 1903], Paris, Éditions l’Harmattan, 2006, p. 11.

18 Voir Paladino Anna, Passerini Alberto, de Curtis Ivan, « Autoscopie et rêve-éveillé. Ou l’autoscopie dans la procédure imaginative », Imaginaire & Inconscient, 17, 2006, p. 225-241.

19 Paul Sollier, Les Phénomènes d’autoscopie. L’hallucination de soi-même, op. cit., p. 9.

20 Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, Paris, Éditions du Seuil, 2010, p. 446.

21 Daniel Sangsue, Vampires, fantômes et apparitions, Paris, Hermann, 2018, p. 98 (abrégé en Vampires).

22 Georg Groddeck, Le Livre du Ça, Paris, Gallimard, 2012, p. 285.

23 Martine Reid, « La Confession selon Musset », Littérature , 67, 1987, p. 56.

24 Voir Gilles Castagnès, « La Confession d’un enfant du siècle : un romantisme de façade ? », Littératures, 61, 2009, p. 87-102. Sangsue remarque que dans la littérature romantique le prénom « Octave » est prédisposé aux phénomènes de revenance (Fantômes, p. 64).

25 Martine Reid, art. cit., p. 68.

26 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, Paris, LGF, « Poche », 2003, p. 112-113.

27 Thomas de Quincey, L’Anglais mangeur d’opium, Œuvres complètes en prose, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1960, p. 62.

28 Alfred de Musset, Contes, Paris, Classiques Garnier, 2009, p. 310 ; concernant la fin du conte, voir p. 297.

29 Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle, op. cit., p. 75.

30 Alfred de Musset, Théâtre complet, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1990, p. 118 (abrégé en TC).

31 Daniel Sangsue, Fantômes, p. 18 et Vampires, p. 5.

32 « Lettre à M. de Lamartine », Poésies complètes, LGF, « Poche », Paris, 2006, p. 445 (abrégé en PCp).

33 Daniel Sangsue, Vampires, p. 129.

34 Ibid., p. 89-127.

35 Alfred de Musset, Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1963, t. 1, p. 211.

36 Ibid., t. 1, p. 222.

37 Je remercie vivement Daniel Sangsue de m’avoir donné son opinion sur ce texte.

38 Notamment par l’intermédiaire de Charles Nodier, dont Musset fréquentait le salon à l’Arsenal. Voir Daniel Sangsue, Vampires, Partie I, chapitre IV.

39 « Chaque femme que tu embrasses prend une étincelle de ta force sans t’en rendre une de la sienne » (La Confession, p. 194).

40 Mme Martellet, Alfred de Musset intime. Souvenirs de sa gouvernante, op. cit., p. 123.

41 Daniel Sangsue, Fantômes, p. 19-20 et Vampires, p. 5-6.

42 Alfred de Musset, Nouvelles, Paris, Classiques Garnier, 2019, p. 159.

43 Voir par exemple p. 316.

44 Daniel Sangsue souligne « le lien [...] étroit entre mélancolie et fantômes » (Vampires, 155).

45 Sangsue rapporte une anecdote liée à Hugo : à sa fille, qui lui demandait la différence entre les deux sortes d’esprits, il aurait répondu que la pâle Marie Dorval était un fantôme, la maigre Mélanie Waldor un spectre (Fantômes, 19).

46 Daniel Sangsue, Vampires, p. 125.

47 La postérité, dans Lorenzaccio, p. 209 ; la vérité, dans Le Chandelier, p. 335.

48 Voir par exemple p. 167, 258.

49 Raoul Odinot, Étude médico-psychique sur Alfred de Musset, op. cit., p. 7.

50 Il faudrait par ailleurs, comme l’a fait Patrick Labarthe avec Baudelaire, conduire une étude détaillée sur l’allégorie dans l’œuvre de Musset.

51 Daniel Sangsue, Vampires, p. 155.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gilles Castagnès, « Formes et significations de l’autoscopie et de la « revenance » chez Musset »Littératures, 85 | 2021, 99-114.

Référence électronique

Gilles Castagnès, « Formes et significations de l’autoscopie et de la « revenance » chez Musset »Littératures [En ligne], 85 | 2021, mis en ligne le 08 février 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/litteratures/3404 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/litteratures.3404

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Auteur

Gilles Castagnès

Gilles Castagnès est professeur de littérature du XIXe siècle à l’université Sogang de Séoul. Il a consacré sa thèse ainsi que de nombreux articles et chapitres d’ouvrages collectifs à Alfred de Musset. Il s’intéresse en particulier à son œuvre en prose, et a fait paraître aux Classiques Garnier une édition critique des Contes (2009) et une des Nouvelles (2019), en collaboration avec le professeur Frank Lestringant, ainsi qu’une édition de Voyage où il vous plaira (2010) et de L’Anglais mangeur d’opium (à paraître en 2022). Il oriente également ses recherches autour des auteurs réalistes et a fourni la première édition critique du journal Réalisme dirigé par Edmond Duranty (Classiques Garnier, 2017). En 2021, il a publié aux Presses Universitaires de Grenoble (UGA) un ouvrage consacré à la littérature halieutique et au thème de la pêche à la ligne dans les littératures française et américaine intitulé Au fil de l’eau, au fil des textes.

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