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Dossier : La langue, organisme vivant

Blanchot pré-saussurien ? Autour de la monstruosité de la matière verbale

Vivien Matisson
p. 55-68

Résumé

Peut-on faire de Maurice Blanchot l’un des derniers héritiers du modèle de la linguistique « organiciste » lorsque par exemple il affirme dans La Part du feu : « Oui, par bonheur, le langage est une chose, c’est la chose écrite, un morceau d’écorce, un éclat de roche, un fragment d’argile où subsiste la réalité de la terre » ? C’est là le point de vue de plusieurs critiques, dont Henri Meschonnic et Dominique Combe, qui voient dans l’auteur de L’Espace littéraireun représentant de la philosophie du langage héritée du romantisme des frères Schlegel. Même s’il semble excessif de considérer les romantiques allemands comme la source principale de Blanchot en matière de philosophie du langage, il reste évident que, dans ses premiers récits de fiction, la langue est souvent représentée comme une puissance organique, autonome, qui détruit les objets réels et impose une sorte de tyrannie du sens. Dès lors, il nous faut confronter ce jugement à l’imaginaire linguistique de Blanchot tel qu’il se déploie dans ses essais mais aussi dans ses fictions, notamment Thomas l’Obscur, pour tenter de déterminer la part du linguistique et du philosophique dans son œuvre.

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Texte intégral

1Si Blanchot est reconnu comme une figure majeure dans le champ de la critique littéraire après-guerre, il ne semble en revanche jouer aucun rôle dans l’appréhension des enjeux liés à la linguistique au xxe siècle. Pourtant, la structure du langage et la notion de « signe » n’ont cessé d’occuper l’auteur de L’Espace littéraire, bien avant qu’il se consacre à la question du « neutre » et du « désastre », auquel son nom reste attaché. Il est vrai que ses références proviennent essentiellement de la philosophie et de la mystique et qu’il se refusera toujours à concevoir la langue comme un système formel dont l’homme maîtriserait les rouages et le fonctionnement. Il manque aux considérations scientifiques sur la langue le tremblement inaugural que produit, pour Blanchot, le contact avec les mots, contact qui s’apparente à une rencontre avec une matière inconnue, fascinante et terrifiante. Ce rapport inquiet à la langue nous éloigne a priori d’une représentation structurale ou linguistique qui suppose un regard distancié, loin des fantasmes vitalistes hérités du romantisme allemand. C’était d’ailleurs le point de départ de Saussure lui-même, confronté aux excès de la linguistique « organiciste » ou naturaliste de son temps, mais aussi ceux des néogrammairiens positivistes.

  • 1 Ferdinand de Saussure, Écrits de linguistique générale, Paris, Gallimard, 2002, p. (...)
  • 2 Sur ce courant, voir par exemple la mise au point d’Alain Séguy-Duclot, in Recherc (...)
  • 3 Maurice Blanchot, « La Littérature et le droit à la mort », in La Part du feu, Par (...)
  • 4 Henri Meschonnic, « Maurice Blanchot ou l’écriture hors langage », in Pour la poét (...)
  • 5 Dominique Combe, « Rhétorique de Blanchot », in Christophe Bident et Pierre Vilar (dir.), Maurice (...)

2Pour autant, il faut se rappeler que le père de la linguistique moderne se méfiait aussi d’une scientificité mal comprise, qui parierait sur une neutralité absolue de l’observateur sur son objet. La langue est « une substance glissante1 », rappelait-il, qui prête à tous les imaginaires, à tous les fantasmes théoriques. L’objet du linguiste ou de l’écrivain n’est pas une entité stable et éternelle qu’il peut observer à loisir sous tous les angles. Cela étant dit, la démarche de Saussure visait une « sémiologie » ou une « science générale du langage » qui reste bien éloignée de celle de Blanchot, qui se préoccupe davantage du langage comme puissance de métamorphose du réel et du monde que comme un système de signes. Peut-on alors faire de Maurice Blanchot l’un des derniers héritiers du modèle de la linguistique « organiciste2 » lorsque par exemple il affirme dans La Part du feu : « Oui, par bonheur, le langage est une chose, c’est la chose écrite, un morceau d’écorce, un éclat de roche, un fragment d’argile où subsiste la réalité de la terre3 » ? C’est là le point de vue de plusieurs critiques, dont Henri Meschonnic4 et Dominique Combe5, qui voient dans l’auteur de L’Espace littéraire un représentant de la philosophie du langage héritée du romantisme des frères Schlegel. Même s’il semble excessif de considérer les romantiques allemands comme la source principale de Blanchot en matière de philosophie du langage, il reste évident que, dans ses premiers récits de fiction, la langue est souvent représentée comme une puissance organique, autonome, qui détruit les objets réels et impose une sorte de tyrannie du sens. Cette violence essentielle et, semble-t-il, inévitable, défigure la pensée, paralyse l’appréhension et plonge l’homme dans le règne de l’image, de la fascination qui lui permet illusoirement de retrouver un semblant de maîtrise et d’apaisement. Cette instabilité déconcertante des mots, propice aux métamorphoses de tout ordre, correspond à ce que l’on peut appeler la monstruosité du langage. C’est à partir de cette notion que nous allons étudier le premier roman de Blanchot, Thomas l’Obscur, publié dans une première version en 1941, sans cesse retravaillé, dans lequel les mots et les pensées s’éprouvent physiquement, prennent formes et vie tandis que les personnages au contraire se désagrègent et perdent leur identité.

3Ainsi, notre étude cherchera à comprendre la manière dont Blanchot détourne les enjeux de la linguistique vers une mystique de l’écriture qui fait du monstre un signe esthétique. Nous verrons d’abord les rapports conflictuels entre les personnages torturés de Thomas l’Obscur et le langage qui s’affirme dans sa duplicité dangereuse. Ensuite, nous évoquerons le risque de l’idolâtrie, cette fascination de l’image à partir des mots qui tend à concurrencer le monde réel et à modeler des créatures artificielles, des Golem, hérités de la tradition juive de la Kabbale. Enfin, nous en viendrons à considérer cet affrontement au cœur des mots comme autant d’épreuves ou d’étapes vers une écoute de la rumeur, du murmure incessant hors de la rationalité, de la parole errante que Blanchot rattache explicitement à la bible hébraïque.

Une monstruosité organique de la langue

  • 6 Maurice Blanchot, op.cit., p. 328.

4L’écriture de Blanchot, aussi bien fictionnelle que théorique, se fonde sur un affrontement obsessionnel avec le mot, devenu chair et œil, comme chez Georges Bataille, dont il est proche. Le langage semble ainsi se libérer de toute fixité formelle, linguistique et matérielle pour s’épanouir en tant que sujet/objet de fascination et d’épouvante sur la page du livre. Dès La Part du feu, et son fameux appel à une littérature du « mourir », Blanchot définit le langage comme un « monstre à deux faces » : « Cela est inévitable, on ne parle qu’en faisant du mot un monstre à deux faces, réalité qui est présence matérielle et sens qui est absence idéale6 ». On peut ici reconnaître ici le « signifiant » et le « signifié », réinterprétés à partir de la philosophie de Kojève et de la poétique de Mallarmé. Plus tard, dans L’Entretien infini, il reprendra les deux termes en insistant sur leur impossible unification :

  • 7 Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 586.

Tout langage (comme on le formule aujourd’hui) est constitué par un signifiant, un signifié et le rapport de l’un à l’autre. Dans le langage littéraire, il ne suffit pas de dire, comme l’a affirmé longtemps Paul Valéry, que la forme a plus d’importance que dans les langages habituels ; il faut surtout dire que, dans le langage, le rapport entre signifiant et signifié ou bien entre ce qu’on appelle forme et ce qu’on appelle à tort contenu devient infini7.

  • 8 Chez Merleau-Ponty, par exemple, la parole est l’ouverture de l’être comme corps, com (...)
  • 9 Henri Meschonnic, op. cit., p. 85.
  • 10 Jean Paulhan, Jacob Cow le pirate, in Œuvres complètes, tome II, L’art de la Contradi (...)
  • 11 Michel Foucault, Les Anormaux, Cours au collège de France. 1974-1975, Paris, (...)
  • 12 Blanchot, op.cit., p. 330.

5Les concepts-clés de la linguistique sont réinvestis dans une démarche littéraire qui fait la part belle au mystère de la création, dans un refus catégorique de normer le langage esthétique. La figure du « monstre » vient réactiver l’imaginaire prodigieux et magique à l’origine du « signe », signe-présage qui annonce un mystère ou une réalité à venir. C’est d’ailleurs un trait marquant de la phénoménologie au xxe siècle que d’avoir cherché à retrouver dans le signe linguistique une manière de donner corps au monde, dans un geste de monstration paradoxal8. Ainsi, comme le langage dont la propriété principale est de faire circuler des signes pour désigner les objets du monde ou leur donner du sens, le « monstre » est une figure de médiation entre divers ordres de réalité, qui informe et déforme la perception usuelle du monde. Si Henri Meschonnic voit dans ce détournement des concepts linguistiques un montage théorique « présaussurien, préscientifique9 », il s’agit surtout d’un imaginaire de la langue qui doit beaucoup à Jean Paulhan, notamment l’idée que « le sens », « le signifié » n’est pas, contrairement à ce que Saussure avait décrit dans sa théorie du signe, un événement mental que l’on peut saisir et surtout arrêter dans son mouvement ; le langage courant fige un concept associé à un mot mais cette facilité d’usage est une illusion qui masque la métamorphose et la trajectoire des pensées. Paulhan explicite ce phénomène en proposant l’image du « court-circuit », sorte de retard cognitif qui nous fait tour à tour percevoir le mot dans sa matérialité et le sens (ou son image) comme en suspens, hors de tout support signifiant : « Nous n’entendons pas les mots directement, mais suivant le sens que nous leur formons. La présence de l’image dans ce sens révèle un retard, une rupture de l’entente – et comme un court-circuit du langage10. » Les mots sont comme en « infraction11 » par rapport à la loi du sens et de la référence. Cette violence biface (matière et imaginaire) constitutive du signe linguistique manifeste encore imparfaitement toutes les implications du monstre selon Blanchot. En effet, le mystère du langage se creuse encore en raison du caractère indistinct de ces deux pôles : le mot imprimé sur la page appelle toujours d’autres formes, d’autres significations, il n’est jamais celui qu’il paraît être, là sous nos yeux. Son infirmité est aussi le signe de sa puissance esthétique : par son caractère informe, il entraîne l’écriture dans un mouvement de « métamorphose substantielle12 » comme le dit Blanchot, qui, en défaisant les illusions de la raison, émancipe le lecteur et l’écrivain des normes au sens large.

Une dépersonnalisation monstrueuse

  • 13 Blanchot, Thomas l’Obscur, Première Version [1941], Paris, Gallimard, coll. « NRF », (...)
  • 14 Ibid., p. 34.
  • 15 Ibid., p. 27.

6C’est dans Thomas l’Obscur que Blanchot met en scène cette monstruosité organique de la langue, en montrant ses effets sur les personnages de son récit. Thomas, Anne, Irène subissent tous cette violence absolue attachée à l’acte de nomination. Blanchot cherche à rendre visible et même palpable l’expérience de défiguration produite par l’entrée dans la langue, ici associée à un milieu marin : Thomas, le premier, subit physiquement le morcellement de son corps dans la mer. « Il nageait mieux, comme monstre privé de nageoires ; sous le microscope géant, il se faisait amas entreprenant de cils et de vibrations qui battaient infatigablement l’eau13. » Peu à peu, le corps se disperse, perd son unité : certains organes ou membres se distendent comme dans une sorte de tableau expressionniste et prennent vie de manière autonome : « Tout en servant d’organes à Thomas, ces êtres se livraient à des actes qui échappaient à toute interprétation14. » À plusieurs reprises, Thomas perd son humanité et ne se distingue plus de l’environnement ou des animaux qui l’entourent : « […] il avait l’impression agréable de respirer avec des branchies et de vivre de bulles d’air invisibles qui se formaient au fond de lui15. » Plus encore que de créer un univers fantastique, la visée recherchée est celle d’une remise en question de la transparence illusoire entre les mots et les choses, afin de restituer l’opacité matérielle du langage qui anéantit le monde pour imposer son règne. C’est l’image du « corps étranger » qui s’infiltre dans le corps même de Thomas.

  • 16 Ibid., p. 44.
  • 17 Ibid., p. 44.

7Mais Blanchot est plus précis encore : au chapitre IV, une étrange scène de lecture, la plus célèbre du roman, décrit la lutte à mort entre Thomas et le mot qui s’anime comme si le langage était une conscience autonome, animale, qui brutalisait celle du lecteur : « Il était par rapport à chaque mot, chaque signe du texte dans la situation où se trouve le mâle par rapport à la mante religieuse au moment d’être dévoré. L’un et l’autre se regardaient16. » Le mot se transforme ensuite en un « rat gigantesque », puis en un « cafard » et en d’autres figures encore. Thomas est voué à être dévoré par les mots, même s’il résiste. La matière langagière contamine tout ce qui vient à elle, déguise sous forme de mots la réalité toute entière et le lecteur lui-même : « les mots s’emparaient de lui et commençaient de le lire17. » Le « corps-à-corps » qui s’amorce est inégal car la langue, telle une puissance tentaculaire, ouvre sur une infinité de mondes qui n’a que peu de rapports avec la lourdeur corporelle du lecteur-Thomas :

  • 18 Id.

Il s’aperçut alors de toute l’étrangeté qu’il y avait à être observé par un mot comme par un être vivant, et non seulement par un mot, mais par tous les mots qui se trouvaient dans ce mot, par tous ceux qui l’accompagnaient et qui à leur tour contenaient en eux-mêmes d’autres mots, comme une suite d’anges s’ouvrant à l’infini jusqu’à l’œil de l’absolu18.

  • 19 Id.
  • 20 Ibid., p. 45.

8Cette emprise du langage est une prise de pouvoir de l’irréalité par l’intermédiaire de la surface lisible du mot. On touche au premier niveau de la monstruosité : l’hybridité matière-pensée conduit insensiblement les hommes à prendre l’image produite par le mot pour la seule substance envisageable. Au lieu de suivre le mouvement inéluctable de la fuite du sens, l’arrêt sur le signifiant ou sur le signifié peut mener à une forme d’idolâtrie ou de fétichisme que Blanchot n’aura de cesse de dénoncer. C’est d’ailleurs pourquoi Thomas cherche d’abord à fixer les images qui s’agitent devant lui, à se faire le « lecteur profond de mots inépuisables », en voulant coûte que coûte « s’emparer du texte19 ». Le personnage abdique finalement et accepte de se fondre dans les mots, ce qui signifie dans l’univers blanchotien renoncer à son individualité : « Il entra avec son corps vivant dans les formes anonymes des mots, leur donnant sa substance, formant leurs rapports, offrant au mot être son être, possédé après chaque mot par le serpent de la phrase20. » L’expérience de la langue est de fait une dépersonnalisation monstrueuse proche de celle éprouvée par les mystiques. Le corps humain se métamorphose en un corps textuel qui destitue les prérogatives du moi et institue un nouvel ordre, propice à l’inventivité et à la figuration déroutante. Mais cette vision d’un langage pourvoyeur d’images et de formes ne concerne pas seulement le personnage principal du récit.

Le refus de l’idolâtrie

9En effet, à l’échelle du roman, Blanchot déploie un imaginaire du langage qui bouleverse également les rapports humains. Anne et Irène, les deux personnages féminins du roman, cherchent à percer le secret de Thomas, désormais insensible, indifférent, cherchant par tous les moyens à mourir, à perdre sa personnalité. Elles aussi sont confrontées au désir de clarté, de sens et d’images encore accru par cette nature monstrueuse du langage. Dans Le livre à venir, Blanchot évoque cette dictature du sens qui nous environne de toutes parts :

  • 21 Blanchot, Le Livre à venir [1959], Paris, Gallimard, 2011, p. 118.

[...] nous sommes toujours livrés à l’absolu d’un sens, de la même manière que nous sommes livrés à l’absolu de la faim, de la souffrance physique et de notre corps de besoin ; […] il n’y a pas de refuge contre ce sens qui partout nous poursuit, nous précède, toujours là avant que nous soyons21

  • 22 Blanchot, op. cit., p. 92.
  • 23 Ibid., p. 93.

10Ce mouvement du sens entraîne bien souvent chez les personnages de Blanchot un réflexe de survie qui consiste à figer une signification dans une idéologie ou une affirmation. Anne, devant cet être inaccessible, se sert du langage comme d’une puissance illusoire d’éclaircissement qui finit par la faire basculer dans la folie. Elle tente d’abord de le cerner par une série d’interrogations : « Au fond, je ne sais rien de vous. Quel drôle d’homme vous devez être22. » « Mais, au fait, qui êtes-vous donc ?23 » Peu à peu, ne pouvant rien obtenir de Thomas, elle le trahit par un langage descriptif qui ne dit rien de son caractère anormal :

  • 24 Ibid., p. 98.

Elle avait essayé, pour se le désigner à elle-même sans confusion, de le compromettre avec les images les plus voyantes : « Cet homme de trente-cinq ans qui est vierge, mon ami qui ne sait ni lire ni écrire, ce grand garçon qui a toujours un lézard dans sa poche », mais elle ne réussissait qu’à avoir le sentiment de contacts ignobles qu’elle considérait comme des actes impardonnables de trahison24.

  • 25 Ibid., p. 107.
  • 26 Ibid., p. 106.

11Ce portrait mensonger de Thomas, relativement court, ne lui suffit pas et surtout ne fait pas illusion. Elle se fait alors « narratrice », espérant par la construction maîtrisée d’un récit, échapper à l’inexprimable de Thomas. Elle cherche alors, à partir de bribes qu’elle croit déceler chez lui, de construire un passé, une enfance, une identité cohérente : « Aidez-moi. Je voudrais que pour chaque phase de votre vie vous me donniez le premier mot. Pleuriez-vous lorsque vous étiez enfant ?25 » « Elle essayait, en se penchant sur cette bouche, de formuler des mots pour continuer coûte que coûte son récit26. » Anne succombe au récit logique et linéaire par « horreur du vide », elle se rassure avec ce que Blanchot appelle, dans Le Livre à venir, le « surrationel » :

  • 27 Blanchot, op.cit., p. 154.

Mais il y a plus grave : la raison, déductive ou dialectique, mue par la force irrépressible des questions, tend à l’absolu. Le rationnel veut devenir le surrationnel. Le mouvement logique ne supporte ni arrêt, ni point d’équilibre, ne tolère plus de forme, dissout tout contenu, organise le règne froid, semblable à un rêve, de l’abstraction27.

12On retrouve ici ce désir si humain de combler les zones d’ombre des êtres et des choses que Blanchot considère comme un péril et une épreuve à surmonter. Cependant, le danger véritable qu’il met en avant dans ses romans et ses essais, c’est le culte de l’image, de l’idole qui n’est pas sans lien avec les passions idéologiques des années Trente et l’horreur du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est à travers la kabbale et l’interdit de la représentation dans le judaïsme qu’il combat la puissance du mythe identitaire, étatique ou culturel. Ceci nous conduit à évoquer un autre trait de la langue organique, lorsqu’elle se déploie au sein d’une population en manque d’images et de sacré.

  • 28 Blanchot, Le Pas au-delà, Paris, Gallimard, 1973, p. 156.
  • 29 Blanchot, op. cit., p. 200.

13Même s’il a très peu évoqué directement la Shoah, Blanchot semble avoir développé sa réflexion autour du langage et de l’image à partir de l’horreur des camps mais aussi à partir du destin des juifs, grâce notamment à la philosophie de Levinas, son ami proche. Dans Le Pas au-delà, il fait des camps d’extermination un absolu en soulignant la nécessité de ne pas trahir l’insoutenable par une image : « Que le fait concentrationnaire, l’extermination des juifs et les camps de la mort où la mort continue son œuvre, soient pour l’histoire un absolu qui a interrompu l’histoire, on doit le dire sans cependant pouvoir rien dire d’autre28. » De même, dans L’Entretien infini,il cite Scholem parlant de l’impossibilité « d’intégrer à notre conscience l’événement29 ». D’où aussi la défense d’une écriture du désastre, c’est-à-dire le fait d’« être séparé de l’étoile », sans lumière pour se guider, dans l’acceptation du vide du ciel et du sens. La Shoah est donc devenue l’événement absolu irreprésentable après la guerre, confirmant la nécessité de refuser la symbolisation facile.

  • 30 Blanchot, L’Espace littéraire [1955], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2014, (...)
  • 31 Id.
  • 32 Blanchot, op. cit., p. 55.
  • 33 Ibid., p. 109.

14Nous retrouvons indirectement cette vision dans L’Espace littéraire, où l’image est caractérisée par son étrangeté. L’image est liée à la mort, au cadavre, cadavre de l’objet qui absorbe et déréalise son contenu. Blanchot évoque aussi le rôle d’apaisement de l’image qui veut « humaniser l’informe néant30 » et peut conduire justement à l’idolâtrie : « nous nous croyons maîtres de l’absence devenue intervalle, et le vide compact lui-même semble s’ouvrir au rayonnement d’un autre jour31. » Cette lumière aveuglante qui contraste avec l’obscurité du désastre se retrouve dans Thomas l’Obscur, pourtant publié en 1941 pour la première version : c’est toujours dans la décomposition de la lumière ou dans l’obscurité que se dévoile la vérité de l’être : « Bientôt le monde ne fut plus éclairé que par du violet, de l’indigo, de l’orangé : la lumière, cadavre étincelant, se décomposait32. » Au contraire, lorsqu’Anne imagine l’enfance de Thomas pour figer son image, c’est la violence de la lumière du soleil qui efface les contours et les ambiguïtés qui se manifeste : « Du spectre avaient été rayés le violet, l’indigo, l’orange, couleurs qui ressemblent à des nuances. Le monde vivait merveilleusement sur deux tons, tout était ciel ou soleil. » « …les étoiles brillaient comme des dieux, chacune étant la divinité unique et éternelle. Quel soleil33 ! » Il faut rattacher ce danger de la clarté visuelle au mythe solaire des nazis qui s’est construit en référence à la mythologie nordique comme le rappellent Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy dans Le Mythe nazi :

  • 34 Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Le Mythe nazi, La Tour d’Aigues, éditions de (...)

Pourquoi les Aryens ? Parce qu’ils sont porteurs du mythe solaire. Ils sont porteurs de ce mythe parce que, pour les peuples du Nord, le spectacle du soleil est impressionnant à la mesure de sa rareté. Le mythe aryen est le mythe solaire, opposé aux mythes de la Nuit, aux divinités chtoniennes34.

  • 35 Id.

15Ils citent alors le théoricien du nazisme Alfred Rosenberg : « L’expérience mythique est claire comme la blanche lumière du soleil35. » On peut donc comprendre pourquoi Blanchot semble si attaché à l’ombre, à l’obscurité dès son premier roman.

  • 36 Le Livre à venir, op.cit., p. 299.
  • 37 Ibid., p. 300.

16Ainsi, le symbole ou l’image peuvent être l’objet d’une récupération politique ou idéologique, surtout lors de périodes troublées. L’image se fige en idole à vénérer qui s’incarne dans une personnalité : le dictateur ou « l’homme providentiel36 » dit Blanchot. Cet homme incarne la « présence de l’idole catégorique » qui « à ce qui est murmure sans limite, […] oppose la netteté du mot d’ordre37 ». Se met en place alors chez Blanchot une sorte de hantise de la fixité, de l’image stabilisée par le langage. C’est pourquoi la représentation d’une langue organique et protéiforme tient une si grande place dans ses fictions et ses essais. Cette tendance se retrouve dans la tradition kabbalistique de l’errance, de l’exil, et du refus de l’idole qui a fortement marqué Blanchot. Il y trouve notamment l’idée que l’idolâtrie n’est pas un simple risque mais une trahison de la parole divine, une négation du monde et de la Loi et une confiscation du pouvoir comme le prouve l’épisode du veau d’or par exemple. Si Dieu interdit les figures et les images, c’est aussi parce que le langage est une matière magique et divine dont la manipulation engendre des êtres, des chimères qui concurrencent Dieu.

  • 38 Ibid., p. 128.
  • 39 Thomas l’Obscur, op. cit., p. 139.
  • 40 Ibid., p. 140.
  • 41 Ibid., p. 141.

17Le langage n’est donc pas seulement monstrueux par son hybridité : il permet aussi de créer des images qui doublent le monde réel, des monstres ou des Golem, issus de la tradition du Talmud. Blanchot évoque à plusieurs reprises cette légende du Golem, en particulier dans un chapitre intitulé « le secret du Golem » dans Le livre à venir, consacré à la critique de la lecture symbolique : « On se souvient du Golem, cette masse rudimentaire qui recevait vie et puissance des lettres que son créateur avait mystérieusement inscrites en haut du front38. » Blanchot n’insiste pas ici, et réinterprète la légende en refusant son statut d’être à part entière. Cependant, dans Thomas l’Obscur, les monstres invoqués par les personnages, par Anne en particulier, incarnent ces Golem protecteurs qui limitent pour un temps la puissance du vide et de l’ambiguïté qui entoure Thomas. Anne est celle qui accorde à la parole ce pouvoir de métamorphoser le réel en certitude, en image immobile et sereine. Le roman suggère que c’est par l’invention de son récit sur Thomas que le Golem prend vie. La manipulation des lettres engendre un être artificiel qui dissimule le vrai Thomas. Blanchot le nomme d’abord « homoncule » : « Qu’un autre que Thomas pût apparaître dans ce jardin mental, c’était presque incroyable. Pourtant il s’y trouvait une légère créature qui, vue du dehors, ressemblait à un homoncule39… » Ce petit être se caractérise par une lumière resplendissante « aussi éloignée d’une vraie lumière que le mot feu l’est du feu40 » qui fait d’elle une déesse que l’on doit vénérer : « L’homoncule l’aimerait, n’aimerait qu’elle, ne traverserait les choses que pour arriver jusqu’à elle avec un corps solide et dense41. » Un phénomène similaire se produit chez Irène, la deuxième femme du roman, femme bourgeoise, superficielle et infidèle au contraire d’Anne, plus jeune et frivole. Plus orgueilleuse et moins rêveuse aussi, elle se comporte de manière agressive, veut déchirer le corps de Thomas pour y découvrir l’idole cachée sous cette apparence humaine :

  • 42 Ibid., p. 253.

Ce qu’un corps ne dit à personne, elle pensait avec ses doigts qui errait sur lui découvrir le mécanisme qui le lui révélerait. Sur la main, sur le bras elle cherchait la rayure invisible sur laquelle glisserait ce faux corps pour laisser apparaître l’idole à six jambes et à sept bras42

  • 43 Ibid., p. 262-263.

18Irène ne peut se satisfaire d’un être imaginaire ou d’un Golem, elle veut le Dieu révélé parmi les hommes. Ne pouvant atteindre cette divinité illusoire, elle tombe dans la folie et crée un double d’elle-même sur lequel elle peut déverser sa haine si bien qu’on ne sait pas si l’acte final est un meurtre, un suicide ou une illusion cauchemardesque : « il lui vint un corps, un corps d’ailleurs mille fois plus beau que le sien, un corps mille fois plus corps » ; « elle allait enfin se venger » ; « Irène qui existait encore et qui n’existait plus, suprême moquerie à la pensée de Thomas43 ».

Un parcours mystique

19Thomas l’Obscur se présente ainsi comme une mise en scène des dangers que suppose l’usage du langage et de l’image symbolique, à partir de la pensée juive de l’errance. Néanmoins, la prise en compte de cette tradition nous invite à reconsidérer maintenant la définition négative de la monstruosité du langage. Les jeux de pouvoirs et de domination ou les fantasmes démiurgiques sont inévitables pour Blanchot :

  • 44 L’Entretien infini, op. cit., p. 393.

L’idéologie est notre élément : ce qui nous fait respirer et, à la limite, nous asphyxie. […] Se croire à l’abri de l’idéologie, même s’il s’agit d’écrire selon l’exigence du savoir propre aux sciences dites humaines, c’est se livrer, sans possibilité de choix, à la pire débauche idéologique44.

  • 45 Le Livre à venir, op.cit., p. 328.
  • 46 Op. cit., p. 186.
  • 47 Ibid., p. 184.

20Il faut donc affronter le désir de puissance par les mots pour pourvoir le dépasser : et cela consiste justement en une monstruosité assumée, un mouvement informe et périlleux, sans figures instituées, sans Golem, qui nous conduisent à entendre « le chant antérieur au concept45 » que Blanchot repère chez Mallarmé. Thomas doit comme Abraham dans le Talmud quitter le monde des certitudes, la sédentarité de son père et détruire les idoles. C’est de cette manière que Blanchot définit « l’être juif » : « L’exode, l’exil indiquent un rapport positif avec l’extériorité dont l’exigence nous invite à ne pas nous contenter de ce qui nous est propre (c’est-à-dire de notre pouvoir de tout assimiler, de tout identifier, de tout rapporter à notre Je46). » « […] l’Hébreu Abraham ne nous invite pas seulement à passer d’une rive à une autre, mais à nous porter où il y a un passage à accomplir, en maintenant cet entre-deux-rives qui est la vérité du passage47. »

  • 48 Op. cit., p. 23.
  • 49 Ibid., p. 23-24.
  • 50 Ibid., p. 33.
  • 51 Ibid., p. 48.
  • 52 Ibid., p. 322.
  • 53 Ibid., p. 323.
  • 54 Claude Kappler, Le Monstre, Pouvoirs de l’imposture, Paris, Presses Universitaires de (...)

21Les différentes métamorphoses qu’affrontent les personnages de Thomas l’Obscur seraient donc en définitive autant d’étapes vers l’accomplissement d’une mystique de l’écriture, inspirée par le judaïsme. Le Talmud décrit Abraham sur une rive observant le monde de l’autre côté. C’est aussi devant cette posture de Thomas que s’ouvre le roman de Blanchot : « Thomas s’assit et regarda la mer48. » Les premiers chapitres semblent chacun présenter une épreuve à endurer ou un piège langagier à éviter. La plongée dans la mer signifie cette chute dans l’inconnu des mots. En matière de récit, cela indique le refus de la linéarité et du réalisme : « […] il avait choisi un itinéraire nouveau et, loin de distinguer les points de repère qui lui auraient montré la bonne route, il avait peine à reconnaître l’eau dans laquelle il glissait49. » Le deuxième chapitre nous présente une seconde étape avec Thomas dans l’obscurité d’une cave : l’épreuve d’un dessaisissement de soi par l’intrusion d’images, d’idées produites par le langage : « […] des images qui faisaient son obscurité l’inondaient50. » Le troisième chapitre est une tentative vaine de retour à la société, représentée par l’hôtel, où les figures se brouillent et les relations restent insatisfaisantes. Le quatrième chapitre est la scène d’affrontement avec les mots dans laquelle Thomas se confronte à la fascination de la surface langagière. Cependant, il accepte finalement de se faire langage, errance et impersonnalité. Son corps rejoint l’opacité des mots eux-mêmes : « Son corps, après tant de luttes, finit par devenir entièrement opaque51. » Les deux personnages féminins incarnent en contre-point l’échec du parcours de l’écriture hors des contingences matérielles et des assises de l’identité. Quant à la fin du roman, il nous présente une sorte d’Apocalypse où l’univers entier accepte de se tenir « entre l’existence et la non-existence52 » et les « monstres » si effrayants se font désormais « animaux très doux » attendant la parole sans mots du prophète : « […] ils se penchèrent sur la crypte et demeurèrent là dans une mystérieuse inertie, comme s’ils eussent attendu que la langue que chaque prophète a senti naître au fond de son gosier sortît de la mer et leur poussât dans la bouche les mots impossibles53. » On le voit, Blanchot, alors même qu’il a toujours affirmé son athéisme, maintient le sens du sacré par une conception de l’écriture qui doit retrouver une « rumeur essentielle » hors du logos. Blanchot considère le langage comme une matière opaque dont la monstruosité est dissimulée. Le monstre devient alors un risque s’il n’est pas perçu comme tel, mais aussi un signe esthétique, un prodige qui désarticule la stabilité du mot, du sens et de la subjectivité. Claude Kappler, dans Le monstre, pouvoirs de l’imposture décrit cette capacité du monstre à briser les dualismes de la rationalité : « Dans notre monde sans Dieu, le monstre demeure une manifestation du sacré. Il reste en lui une part de mystère qui témoigne d’autre chose. Plus que jamais, le monstre semble détenir un sens caché54. »

 

22Contrairement à l’image qu’il renvoie encore, Thomas l’Obscur n’est pas un simple exercice de style. Il ouvre la voie à un questionnement éthique sur le pouvoir inhérent à toute prise de parole. Si nous avons choisi de privilégier la notion de monstre, c’est parce qu’elle est au cœur de l’écriture de Blanchot : depuis sa réflexion théorique sur le langage (l’hybridité du mot) et la violence de l’abstraction de l’image jusqu’à ce choix d’une parole errante qui se met à l’écoute de l’autre dans sa différence.

  • 55 Henri Meschonnic, Le Signe et le Poème, Paris, Gallimard, 1975, p. 20.
  • 56 Nathalie Depraz, Écrire en phénoménologue, Fougères, encre marine, 1999, p. 91.

23Faut-il alors considérer Blanchot comme pré-saussurien, en raison de cet attachement à la monstruosité organique du langage ? Sans doute, si l’on n’étudie que le premier Blanchot, celui de Thomas l’Obscur et des années Trente. Mais il est de toute façon très réducteur d’opposer un regard scientifique sur la langue qui serait celui de la linguistique et une vision ésotérique propre au romantisme ou à la mystique. « La théorie du signe » elle-même garde quelque chose de la terreur sacrée des origines. Henri Meschonnic rappelle que « ce schéma constitutif du dualisme [le vide du signe et le plein de la chose] tient le discours du sacré et du divin. Il est la postulation de la transcendance dans la théorie même du signe55 ». Le signe, comme substitut ou comme indice, garde donc fondamentalement son sens de présage qui ouvre la voie – au monde, au sens, à la chose – jusque dans des théories modernes plus ou moins laïcisées : la sémiologie et la phénoménologie. À la pensée scientifique de la langue « comme système de signes », comme « ensemble où tout se tient » s’adjoint une philosophie de l’immanence, attentive à l’intrication permanente de la pensée et du langage et à « la dimension jaillissante du sens à même le sensible56 » propre à la phénoménologie. Cette rencontre n’est pas surprenante, si l’on se rappelle que Saussure insistait déjà sur le langage comme événement factuel, comme forme en partie corporelle et non comme une entité abstraite, détachée de ses conditions de réalisation effective. Cette question mériterait assurément une autre étude, qui s’attacherait à mettre en avant les implications de la notion de « signe » et la manière dont les écrivains et les linguistes se sont saisis de cette problématique, dans leurs domaines respectifs.

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Notes

1 Ferdinand de Saussure, Écrits de linguistique générale, Paris, Gallimard, 2002, p. 166.

2 Sur ce courant, voir par exemple la mise au point d’Alain Séguy-Duclot, in Recherches sur le langage, Paris, J. Vrin, 2011, p. 9 : « Friedrich von Schlegel (1772-1829) introduit en 1808 ce terme d’organisme en philosophie du langage dans une perspective vitaliste. Il appelle ainsi la langue indienne et la langue grecque des “langues organiques, parce qu’elles renferment un principe vivant de développement et d’accroissement, et qu’elles ont seules, si je puis m’exprimer ainsi, une végétation abondante et féconde” ».

3 Maurice Blanchot, « La Littérature et le droit à la mort », in La Part du feu, Paris, Gallimard, 1949, p. 317.

4 Henri Meschonnic, « Maurice Blanchot ou l’écriture hors langage », in Pour la poétique V, Poésie sans réponse, Paris, Gallimard, 1978, p. 78.

5 Dominique Combe, « Rhétorique de Blanchot », in Christophe Bident et Pierre Vilar (dir.), Maurice Blanchot, récits critiques, Tours, Éditions Léo Scheer, 2003, p. 276.

6 Maurice Blanchot, op.cit., p. 328.

7 Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 586.

8 Chez Merleau-Ponty, par exemple, la parole est l’ouverture de l’être comme corps, comme geste qui donne une consistance ontologique à la pensée qui se déploie en vue de la réalisation d’un sens : « Beaucoup plus qu’un moyen, le langage est quelque chose comme un être […]. Le sens est le mouvement total de la parole et c’est pourquoi notre pensée traîne dans le langage. C’est pourquoi aussi elle le traverse comme le geste dépasse ses points de passage », in Merleau-Ponty, Signes, Paris, Gallimard, 1960, p. 54.

9 Henri Meschonnic, op. cit., p. 85.

10 Jean Paulhan, Jacob Cow le pirate, in Œuvres complètes, tome II, L’art de la Contradiction, Paris, Gallimard, 2009, p. 219. Paulhan s’appuie sur un conte pour décrire ce phénomène : un peuple du Kenya, les Kikouyous, nomme la voie lactée « lianes du ciel », ce qui ravit Céline, une Française, qui trouve l’image « poétique ». Parmi les Kikouyous, un personnage découvre avec surprise que les Français, quant à eux, appellent leurs « lianes du ciel » « la voie lactée ». L’homme s’exclame : « “Chemin de lait, la gracieuse image, et qu’il fait bon se mêler à des peuples instruits ”. » La parabole de Paulhan montre que chacun de leur côté, la Française, comme le Kikouyou, immergés dans leur langue et dans le flux de l’échange quotidien, sont incapables de percevoir « l’image » derrière les mots qu’ils prononcent. Ils ont besoin de cette confrontation à une perception autre, étrangère, pour redécouvrir le fonctionnement du langage.

11 Michel Foucault, Les Anormaux, Cours au collège de France. 1974-1975, Paris, Le Seuil, 1999, p. 59.

12 Blanchot, op.cit., p. 330.

13 Blanchot, Thomas l’Obscur, Première Version [1941], Paris, Gallimard, coll. « NRF », 2005, p. 28.

14 Ibid., p. 34.

15 Ibid., p. 27.

16 Ibid., p. 44.

17 Ibid., p. 44.

18 Id.

19 Id.

20 Ibid., p. 45.

21 Blanchot, Le Livre à venir [1959], Paris, Gallimard, 2011, p. 118.

22 Blanchot, op. cit., p. 92.

23 Ibid., p. 93.

24 Ibid., p. 98.

25 Ibid., p. 107.

26 Ibid., p. 106.

27 Blanchot, op.cit., p. 154.

28 Blanchot, Le Pas au-delà, Paris, Gallimard, 1973, p. 156.

29 Blanchot, op. cit., p. 200.

30 Blanchot, L’Espace littéraire [1955], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2014, p. 342.

31 Id.

32 Blanchot, op. cit., p. 55.

33 Ibid., p. 109.

34 Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Le Mythe nazi, La Tour d’Aigues, éditions de l’Aube, 2016, p. 60.

35 Id.

36 Le Livre à venir, op.cit., p. 299.

37 Ibid., p. 300.

38 Ibid., p. 128.

39 Thomas l’Obscur, op. cit., p. 139.

40 Ibid., p. 140.

41 Ibid., p. 141.

42 Ibid., p. 253.

43 Ibid., p. 262-263.

44 L’Entretien infini, op. cit., p. 393.

45 Le Livre à venir, op.cit., p. 328.

46 Op. cit., p. 186.

47 Ibid., p. 184.

48 Op. cit., p. 23.

49 Ibid., p. 23-24.

50 Ibid., p. 33.

51 Ibid., p. 48.

52 Ibid., p. 322.

53 Ibid., p. 323.

54 Claude Kappler, Le Monstre, Pouvoirs de l’imposture, Paris, Presses Universitaires de France, 1980, p. 52.

55 Henri Meschonnic, Le Signe et le Poème, Paris, Gallimard, 1975, p. 20.

56 Nathalie Depraz, Écrire en phénoménologue, Fougères, encre marine, 1999, p. 91.

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Pour citer cet article

Référence papier

Vivien Matisson, « Blanchot pré-saussurien ? Autour de la monstruosité de la matière verbale »Littératures, 85 | 2021, 55-68.

Référence électronique

Vivien Matisson, « Blanchot pré-saussurien ? Autour de la monstruosité de la matière verbale »Littératures [En ligne], 85 | 2021, mis en ligne le 08 février 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/litteratures/3376 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/litteratures.3376

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Auteur

Vivien Matisson

Vivien Matisson est docteur en langue et littérature françaises. Il a soutenu en 2020 sa thèse intitulée : « Une génération tardive. La monstruosité du langage dans les récits après 1945 : Samuel Beckett, Maurice Blanchot, Albert Camus et Louis-René des Forêts. » Ses recherches portent sur l’imaginaire de la langue, sur le renouveau des formes et sur la recomposition du champ littéraire après la Seconde Guerre mondiale. Il a proposé plusieurs communications sur Thomas l’Obscur, et la notion de « monstruosité du langage ». Plusieurs de ses articles publiés sont consacrés à Louis-René des Forêts, notamment au Bavard et à Ostinato, et s’intéressent au sujet de l’imposture et de l’inflation verbale. En 2019, il a écrit un papier sur l’influence du philosophe Brice Parain sur Albert Camus autour de la question de la « manipulation du logos » qui a paru dans le numéro spécial des Lettres romanes consacré à Camus. Il enseigne actuellement dans le secondaire et assure des cours en Sciences du langage à l’Université Toulouse-2 Jean Jaurès.

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