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Dossier : La langue, organisme vivant

La figure végétale dans le discours épilinguistique au xvie siècle

Gilles Couffignal
p. 19-27

Résumé

Cet article explore divers aspects de la pensée linguistique renaissante en France dans son rapport au monde végétal. Le recours à la métaphore végétale pour décrire la langue et son emploi littéraire au xvie témoigne à la fois d'une continuité avec certaines traditions discursives antiques mais également de l'émergence de nouvelles valeurs. L'imaginaire linguistique renaissant doit notamment mettre en scène la compétition entre vernaculaires et les raisons d'en choisir un pour une entreprise littéraire. Ainsi, la proximité entre les discours d'un Du Bellay et ceux d'un Garros relève moins de la circulation d’un simple réseau de métaphores que d'un cadre de pensée commun historiquement situé.

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Texte intégral

Aspects de la métaphore organique et végétale au xvie siècle

  • 1 Louis Leroy, De la vicissitude ou variété des choses en l’univers, Paris, Pierre L’Hu (...)
  • 2 Voir Marie-Luce Demonet, Les voix du signe. Nature et origine du langage à la Renaiss (...)
  • 3 Claude-Gilbert Dubois, Mythe et langage au seizième siècle, Paris, Eurédit, 2010 (réé (...)
  • 4 Voir pour une mise au point sur les enjeux de la représentation arborescente de l’his (...)

1La pensée linguistique renaissante connaît différentes formes de métaphores organiques, à commencer par celle de la vie et mort des langues, ainsi que son corollaire, leur génération et lien de parenté. Toutefois, la métaphore organique animalisante ou anthropomorphique ne semble pas être au premier plan de la réflexion linguistique du temps, ou du moins pas de façon autonome ; quand il est question de la croissance et de la disparition des langues, cela se fait au travers du thème philosophique de la « vicissitude1 ». Le thème de la vie des langues, au xvie siècle, est le plus souvent lié à la thématique de la vie des empires, comme dans les œuvres de Nebrija et Vivès2. Quant à la question de la filiation des langues, elle est bien présente, puisque l’idée de latin langue mère des langues romanes est déjà bien implantée, tout en restant noyée dans les discours généalogique – dérivation des langues depuis Babel – et mythographique – mythe troyen3 –, qui forment une sorte de préhistoire de la cladistique linguistique. La représentation classique des liens de parenté entre les langues, aujourd’hui dépassée, repose sur l’imbrication de l’image de l’arbre et de la filiation : du tronc de la langue-mère naissent différentes branches sur lesquelles s’épanouissent les langues feuilles4.

  • 5 Danièle Duport, Le jardin et la nature : ordre et variété dans la littérature de la R (...)

2Ce sont d’autres images végétales qui nourrissent en premier lieu l’imaginaire linguistique de la Renaissance française. Avec la Pléiade, il semble se constituer un réseau solide d’images représentant la langue comme un végétal ou comme un lieu à cultiver. La métaphore devient récurrente, au moment même où s’instituent de nouvelles formes de littérature agronomique : Danièle Duport remarque une coïncidence chronologique, au milieu du siècle, entre le développement du traité d’agriculture en français et le recours, de plus en plus fréquent, à des images végétales dans les discours métalittéraires5. Ce réseau d’images se concentre particulièrement autour de la pratique de la greffe et de l’opposition entre sauvage et cultivé. Cette spécialisation horticole dans les discours métalinguistique et métalittéraire (qui se recouvrent partiellement) n’apparaît pas ex-nihilo et prend forme à partir de traditions antiques, qui indiquent déjà deux directions : la première est celle du commentaire de l’évolution de la langue et, plus particulièrement, de son vocabulaire. Il s’agit essentiellement d’un passage d’Horace dans son Art Poétique qui compare l’évolution du lexique au renouvellement du feuillage des arbres annuels :

  • 6 Jacques Peletier du Mans, 1541, L’Art poétique d’Horace traduit en vers françois (154 (...)

Ni plus ni moins qu’un bois se renouvelle,
Par chacun an de verdure son premier feuillage,
Ainsi des motz se passe le vieil age,
Et sont en fleur les vocables recens,
Ainsi que sont jeunes adolescents6.

3La seconde, plus commune, est celle de la comparaison des ornements de poésie ou de rhétorique à des fleurs :

  • 7 Jacques Peletier du Mans, Art poétique, dans Traités de poétique et de rhétorique de (...)

les particuliers Ornements doivent obéir : lesquels seront rares et entreluisants parmi le Poème, comme les fleurs en un pré, ou comme les anneaux ès doigts. Car le Champ est plus orné et mieux cultivé, quand on y voit pleine moisson : que n’est pas celuui où sont Lis, OEillets et Roses seulement. Un verger de bons arbres fruitiers, est bien pus escellent, que non pas le clos où n’y a que Murtes tondues, ou que des fontaines, et ruisseaux bordés de verts arbisseaux. Et la Vigne mariée à l’Ormeau, ou l’Olive plantureuse, sont bien plus agréable, que ne sont les hauts Plants stériles, ni les Romarins fleuris7.

  • 8 Ernst Robert Curtius, La littérature européenne et le moyen-âge latin, Paris, PUF, 19 (...)

4La mention du verger, des fruitiers ou encore du ruisseau bordé nous signalent que les poéticiens de la Renaissance ne font pas que réactiver des images antiques. Le xvie siècle, et notamment par l’entremise de Symphorien Champier et Clément Marot (celui-ci s’inspirant de celui-là), opère une forme de synthèse entre les métaphores antiques relevant du locus amœnus gréco-romain (et donc très méditerranéen : vigne, olivier) et de son avatar médiéval : le verger8. Les poètes du xvie siècle héritent donc d’un ensemble cohérent, dans lequel le règne végétal et sa variété désignent la langue et ses emplois. Ce réseau d’images permet alors d’envisager différentes nuances d’emploi dans les domaines : emplois rhétorique, poétique ou strictement métalinguistique. Cette palette, dont l’étendue montre l’évolution de la perception de la nature et des pratiques horticoles, laisse libre cours aux expérimentations les plus originales, comme peut en témoigner le passage de l’Enfer de Marot dans lequel le poète assimile son parcours personnel sur un plan linguistique, marqué par le passage de l’occitan « maternel » au français « paternel », et poétique, au sein du verger des lettres françaises vivifiées par le roi.

  • 9 Clément Marot, L’Adolescence clémentine, Frank Lestringant (éd.), Paris, Gallimard, (...)

Ô roi heureux, sous lequel sont entrés
(Presque péris) les lettres et les Lettrés
Entends après (quant au point de mon être)
Que vers midi les hauts Dieux m'ont fait naître,
Où le Soleil non trop excessif est;
Parquoi la terre avec honneur s’y vêt
De mille fruits, de mainte fleur et plante;
Bacchus aussi sa bonne vigne y plante
Par art subtil sur montagnes pierreuses
Rendant liqueurs fortes et savoureuses.
Mainte fontaine y murmure et ondoie,
Et en tous temps le Laurier y verdoie
Près de la vigne ; ainsi comme dessus
Le double mont des Muses, parnassus ;
Dont s’ébahit la mienne fantaisie
Que plus d’esprits de noble Poésie
N’en sont issus. [...]
A bref parler, c’est Cahors en Quercy,
Que je laissai pour venir guerre icy
Mille malheurs, auxquels ma destinée
M’avait soumis. Car une matinée,
N’ayant dix ans, en France fus mené ;
Là où depuis me suis tant pourmené
Que j’oubliai ma langue maternelle,
Et grossement appris la paternelle,
Langue Françoise ès grands Cours estimée,
Laquelle enfin quelque peu s’est limée,
Suivant le Roi François, premier du nom,
Dont le savoir excède le renom9.

  • 10 Sur ce Marot « transfuge linguistique », voir Michel Jourde, « Diglossie et auctorial (...)
  • 11 Voir Timothy Hampton, Literature and Nation in the Sixteenth Century: Inventing Renai (...)

5Le poète n’assimile pas directement la langue à une plante, mais montre la réunion des thématiques. C’est là le discours de défense d’un poète au nom du travail, limant à la fois sa langue et ses vers, celui du Marot « transfuge » étudié par Michel Jourde10, mais également le discours d’éloge d’un roi, véritable jardinier en tant que garant des bonnes lettres dans un terroir tempéré11.

6Les discours sur la langue, la littérature et leur rapport au pouvoir passent par la référence à la nature et notamment par la métaphore végétale. Dans une forte continuité avec l’antiquité, on peut déceler divers décalages, de nouvelles valeurs en train de s’installer. Je voudrais suggérer ici que la métaphore horticole appliquée à la description linguistique, loin d’être un simple motif au contenu homogène, repose sur une tension, mettant en scène différentes façons de considérer les langues et, éventuellement, d’en préférer une.

Revendication d’égalité linguistique et valorisation du travail savant sur la langue

7La première analogie entre langue et végétaux concerne la diversité : les langues humaines sont diverses, de même que les différents éléments du monde végétal. C’est sur cette thématique que s’ouvre la Deffence, et illustration de la langue françoyse de Du Bellay en 1549 :

  • 12 Joachim Du Bellay, La Deffence, et illustration de la langue françoyse (1549), Jean-C (...)

Si la Nature (dont quelque Personnaige de grand’ renommée non sans rayson a douté, si on la devoit appeler Mere ou Maratre) eust donné aux Hommes un commun vouloir, et consentement, outre les innumerables commoditez, qui en fussent procedées, l’Inconstance humaine, n’eust besoing de se forger tant de manieres de parler. La quéle diversité, et confusion, se peut à bon droict appeler la Tour de babel. Donques les Langues ne sont nées d’elles mesmes en façon d’Herbes, Racines, et Arbres : les unes infirmes, et debiles en leur espéces : les autres saines, et robustes, et plus aptes à porter le faiz des conceptions humaines : mais toute leur vertu est née au monde du vouloir, et arbitre des mortelz12.

  • 13 (Demonet 1992 : 387)

8Cette mise en parallèle de Babel et de la diversité des végétaux prend place dans un dispositif qui est tout entier tourné vers la valorisation linguistique : comment promouvoir une langue et son statut au sein d’une telle diversité ? Babel est une référence incontournable pour tout discours construit sur la langue au xvie siècle ; mais cette référence obligée ne doit pas masquer le fait que c’est le plus souvent une conception aristotélicienne du langage qui prévaut, fondée sur la convention des signes : Babel est avant tout une métaphore pour dire l’arbitraire du signe13. Le mythe de Babel devient ici le symbole de la diversité, ou plutôt de l’inconstance, de la pensée humaine : les langues humaines ne sont pas issues d’une seule langue originelle et parfaite, mais sont le reflet de la diversité d’opinions propre aux mortels. Dans ce contexte, la métaphore végétale vient préciser la portée de l’argument, ou plutôt sa visée profonde. Au-delà de la prise de position dans un débat relevant de la philosophie du langage, il s’agit de détourner, ou de prolonger, la référence à Babel, attachée à la question de l’arbitraire du signe, pour en faire un argument contre la hiérarchie linguistique. Une fois écartée la question d’une langue originelle et parfaite, l’aspect spontané et divers des différentes langues humaines doit être détaché de la profusion naturelle :

  • 14 Ibid., p. 75.

Cela (ce me semble) est une grande rayson, pourquoy on ne doit ainsi louer une Langue, et blamer l’autre : veu qu’elles viennent toutes d’une mesme source, et origine : c’est la fantasie des hommes : et ont été formées d’un mesme jugement, à une mesme fin : c’est pour signifier entre nous les conceptions, et intelligences de l’esprit14.

9La métaphore végétale vient préciser la portée de la référence à Babel qui résume l’arbitraire du signe. Cela place la Deffence dans une position particulière par rapport aux différents discours renaissants sur le langage : il n’est plus question de discourir sur la nature du langage, son rapport étroit avec la pensée humaine, mais bien d’accepter la diversité linguistique comme un fait, et me un phénomène proprement humain, pour justifier de ne s’intéresser qu’à une seule langue.

10Mais il n’est pas simplement question de poser l’égalité de toute langue ; au contraire, ce n’est là qu’une étape dans une entreprise de valorisation d’une seule langue, le françois. Et cette valorisation se fait, dans un premier temps, par un rejet de la comparaison avec la croissance végétale : elle est tout entière tournée vers l’activité humaine :

  • 15 Idem.

Il est vray que par succession de tens les unes pour avoir eté plus curieusement reiglés sont devenues plus riches, que les autres : mais cela ne se doit attribuer à la felicité desdites Langues, ains au seul artifice, et industrie des hommes15.

11C’est peut-être l’élément le plus dépaysant de la pensée linguistique seiziémiste : la Nature n’est pas une valeur en soi. Affirmer le naturel de la langue n’est pas un argument positif ; c’est le fait de déconnecter la langue de sa nature, trop inconstante, qui fonde le discours de défense, tout entier tourné vers l’industrie humaine. Cette position amène Du Bellay à énoncer ce qui semble être un paradoxe. Après le chapitre II, qui tire les conclusions du premier et spécifie bien que le français n’est pas une langue barbare, le chapitre III s’applique à nier l’idée selon laquelle le latin ou le grec seraient, par nature, des langues supérieures :

  • 16 Ibid., p. 80-81.

Mais qui voudroit dire que la [langue] Grecque, et Romaine eussent tousjours eté en l’excellence qu’on les a vues du tens d’Homere, et de Demosthenes, de Virgile, et de Ciceron ? Et si ces aucteurs eussent jugé, que jamais pour quelque diligence, et culture, qu’on y eust peu faire, elles n’eussent sçeu produyre plus grand fruict, se feussent ilz tant eforcez de les mettre au point, où nous les voyons maintenant ? Ainsi puys-je dire de nostre Langue, qui commence encores à fleurir, sans fructifier : ou plus tots, comme une Plante, et Vergette, n’a point encores fleury, tant se fault qu’elle ait apporté tout le fruict, qu’elle pouroit bien produyre. Cela certainement non pour le default de la Nature, d’elle aussi apte a engendre, que les autres : mais pour la coulp de ceux, qu’i l’ont euë en garde, et ne l’ont cultivée à suffisance : ains comme une plante sauvaige, en celuy mesmes Desert, où elle avoit commencé à naitre, sans jamais l’arrouser, la tailler, ny defendre des Ronces, et Epines, qui luy faisoint umbre, l’ont laissée envieillir, et quasi mourir. Que si les anciens Romains eussent eté aussi negligens à la culture de leur langue, quand premierement elle commença à pululer, pour certain en si peu de tens elle ne feust devenue grande16.

12Selon Meerhof, derrière cette apparente contradiction entre les positions énoncées respectivement dans le chapitre I : « les langues ne sont point comparables aux arbres ni aux plantes », et au chapitre II : « les langues sont tout à fait comparables aux arbres et aux plantes »,

  • 17 Kees Meerhof, Rhétorique et poétique au xvie siècle en France, Leiden, J. Brill, 1986 (...)

se dessine la problématique qui domine la Deffence dans son ensemble : la langue française aurait-elle une inaptitude naturelle à atteindre la perfection à laquelle sont parvenues les langues classiques ? Est-il possible de cultiver la langue française ? Si oui, comment faudra-t-il la cultiver17 ?

13Entre le rejet de la langue poussant de façon spontanée comme herbe, racine ou arbre et la louange de l’horticulture, Du Bellay renverse le jeu des images établies pour imposer son argument principal : de la diversité vécue comme inconstance naît la sélection et la culture choisie d’une langue.

14Cette métaphore sera très précisément comprise par ses premiers lecteurs et imitateurs. On la retrouve notamment dans les Poesias gasconas de Pey de Garros (1567). La langue est comme un champ à cultiver :

  • 18 Pey de Garros, Poesias gasconas, Toulouse, Jacques Colomiès, 1567, f. A3r.

Il est vray que [34] nous l’auons destitué, Comme si vn mauuais menagier [35] laissoit en son champ plantureux croitre [36] beaucoup de ronces, espines, & chardons: de sorte [37] qu'il y aura peine de le remetre en son premier [38] estat. Car nous eussions cultiué nostre langue [39] de mesme diligence que le Celtique a la siene, Ne [40] luy en deplaise, nous ne luy cederions poinct en [41] facunde18[.]

  • 19 « Et qant a la causa rustica/ Etz n’auen descriut la practica/ Qui per Columella es e (...)

15Garros ne fait pas que reprendre l’image, que l’on pourrait croire désormais convenue, du travail sur la langue assimilé au travail agricole ou horticole. Il reprend également, implicitement, le premier mouvement de la Deffence : la nature sans l’industrie humaine n’est que diversité et confusion. Si tout langage est un « champ plantureux » en puissance, « ronces espines et chardons », aussi bien que « herbes, racines et arbres », sont le lot commun d’une nature laissée à l’inconstance humaine. Dans les deux cas le discours de défense linguistique s’appuie sur la comparaison avec un travail valorisé, celui de l’entretien de la maison rustique. De fait, la mode des traductions des agronomes romains est alors prolongée par la mode des maisons rustiques et autres traités sur la culture des plantes et il est révélateur de trouver tour à tour chez Garros ces différents aspects d’une même sphère culturelle : l’emploi de la métaphore végétale, dans l’Avis au lecteur, pour justifier son choix de cultiver le gascon (voir supra), une référence à Columelle, dans ses épîtres, pour asseoir le prestige de la langue par une tradition (inventée) de littérature agronome19, et, tout au long des églogues, des propos sur la façon de bien tenir sa maison, cultiver les champs et élever les animaux.

De la langue-végétal à la langue naturelle ?

  • 20 Pour une analyse des enjeux littéraires et sociolinguistiques du dialogue trilingue (...)
  • 21 « Ma beauté n’a point d’autre mère que nature : la nature est toujours plus belle que l’ (...)

16Le réseau de métaphores végétales appliquées à la langue constitue un véritable cliché qui reste extrêmement présent dans nos représentations communes. Cela peut donner l’impression d’une certaine continuité dans l’emploi méta-poétique de ces images. Pourtant, sur le plan de l’histoire culturelle, on remarquera que la fin du xvie siècle présente un point de bascule. Un Garros en 1567 s’appuie sur l’argumentation à double détente de Du Bellay pour justifier son entreprise d’écrire de la poésie en gascon. C’est l’élection d’une langue et le travail du poète qui lui donnent sa légitimité. Mais une génération plus tard, la « leçon de Nérac » professée par Du Bartas revendique l’usage poétique du gascon au nom de son aspect autochtone et sauvage20. L’aspect naturel, sauvage, devient un argument en soi de défense linguistique et poétique : dès lors, il suffira de déclarer sa langue « naturelle » pour légitimer son emploi poétique, quitte à le contenir dans les marges de l’art : « ma beutat n’a punt d’autre mai, que nature. / La nature toustem es mes bére que l’art21. »

17Enfin, il convient de voir les implications de ces positions intellectuelles sur la langue dans la constitution des œuvres littéraires en question. Le discours liminaire de Garros dans ses Poesias gasconas ne se contente pas d’accommoder une topique légitimant une fois pour toutes son ouvrage. Le recueil entier est marqué par la métaphore végétale et ses prolongements. Celle-ci apparaît dans le choix de l’églogue, évidemment, qui donne un cadre bucolique à la première moitié du recueil, mais également dans la dimension morale qui imprègne l’ensemble des pièces, même les moins pastorales, dessinant le jardin intérieur que le sage doit cultiver, jusqu’à la pièce finale qui donne au lecteur cette double injonction de s’adonner à l’amour et de « se jardiner ». Le vieux Manauton de la première églogue retourne à ses simples choux pour s’extraire des troubles du monde et cultiver sa philosophie de la tempérance, les jeunes filles de Lectoure cueillent de pleines corbeilles de fleurs pour un épithalame célébrant plus la poéticité de la langue elle-même que la félicité des mariés à peine évoqués.

18Ainsi, la plasticité de la métaphore végétale invite le lecteur attentif à aller bien au-delà du cliché ou des arguments d’autorité antiques, pour déceler la forme de vie que le poète a entrepris de créer. Si les images employées à la Renaissance pour parler de la langue peuvent nous sembler proches ou intemporelles, elles n’en sont pas moins à reconsidérer dans les réseaux de valeurs qu’elles construisent alors, et dans lesquels peuvent émerger des façons singulières de décrire une langue, une poétique et même une éthique.

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Notes

1 Louis Leroy, De la vicissitude ou variété des choses en l’univers, Paris, Pierre L’Huillier, 1575.

2 Voir Marie-Luce Demonet, Les voix du signe. Nature et origine du langage à la Renaissance (1480-1580), Paris, Champion, 1992, p. 105.

3 Claude-Gilbert Dubois, Mythe et langage au seizième siècle, Paris, Eurédit, 2010 (rééd.).

4 Voir pour une mise au point sur les enjeux de la représentation arborescente de l’histoire des langues François Jacquesson, L’anticode. Une exploration de l’histoire des langues et des idées qu’on en a, Paris, Honoré Champion, 2008.

5 Danièle Duport, Le jardin et la nature : ordre et variété dans la littérature de la Renaissance, Genève, Droz, 2002, p. 17.

6 Jacques Peletier du Mans, 1541, L’Art poétique d’Horace traduit en vers françois (1541), éd. Jean Vignes, Paris, Champion, 2011, v. 104-108.

7 Jacques Peletier du Mans, Art poétique, dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, Francis Goyet (éd.), Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 252 ; Voir Perrine Galand-Hallyn, Le Reflet des fleurs : description et métalangage poétique à la Renaissance, Genève, Droz, 1994, p. 110-120.

8 Ernst Robert Curtius, La littérature européenne et le moyen-âge latin, Paris, PUF, 1956, p. 226-247.

9 Clément Marot, L’Adolescence clémentine, Frank Lestringant (éd.), Paris, Gallimard, p. 256.

10 Sur ce Marot « transfuge linguistique », voir Michel Jourde, « Diglossie et auctorialité au xvie siècle en France méridionale. Sur la figure du transfuge », dans Langue de l'autre, langue de l'auteur. Affirmation d'une identité linguistique et littéraire aux xiie et xvie siècles, Marie-Sophie Masse et Anne-Pascale Pouey-Mounou (éd.), Genève, Droz, 2012, p. 107-124.

11 Voir Timothy Hampton, Literature and Nation in the Sixteenth Century: Inventing Renaissance France, Ithaca, N.Y., and London, Cornell University Press, 2001, p. 14 sq.

12 Joachim Du Bellay, La Deffence, et illustration de la langue françoyse (1549), Jean-Charles Monferran (éd.), Genève, Droz, 2001, p. 74.

13 (Demonet 1992 : 387)

14 Ibid., p. 75.

15 Idem.

16 Ibid., p. 80-81.

17 Kees Meerhof, Rhétorique et poétique au xvie siècle en France, Leiden, J. Brill, 1986, p. 114.

18 Pey de Garros, Poesias gasconas, Toulouse, Jacques Colomiès, 1567, f. A3r.

19 « Et qant a la causa rustica/ Etz n’auen descriut la practica/ Qui per Columella es estada/ Despux en Latin translatada./ Labetz nosta lenga regnaua,/ E dessus totas tryumphaua [et, quant à la chose rustique, ils en avaient décrit la pratique, traduit depuis par Columelle en latin. Alors notre langue régnait et triomphait par-dessus toutes] », Garros op. cit., Ep. iii, v. 61-78, cité et traduit dans André Berry, L’Œuvre de Pey de Garros, poète gascon du 16e siècle, Talence, PUB, 1997, p. 26.

20 Pour une analyse des enjeux littéraires et sociolinguistiques du dialogue trilingue dans lequel Du Bartas fait la part belle à la « Nymphe gasconne », voir Philippe Gardy, La leçon de Nérac. Du Bartas et les poètes occitans (1550-1650), Talence, PUB, 1999.

21 « Ma beauté n’a point d’autre mère que nature : la nature est toujours plus belle que l’art », David Fabié, Philippe Gardy (éds.), Du Bartas (1578), Rosset (1597), Despuech (1633) Trois mises en scène des lieux et des langues, Paris, Classiques Garnier, 2017, p. 38-39.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gilles Couffignal, « La figure végétale dans le discours épilinguistique au xvie siècle »Littératures, 85 | 2021, 19-27.

Référence électronique

Gilles Couffignal, « La figure végétale dans le discours épilinguistique au xvie siècle »Littératures [En ligne], 85 | 2021, mis en ligne le 06 février 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/litteratures/3355 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/litteratures.3355

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Auteur

Gilles Couffignal

Gilles Guilhem Couffignal est maître de conférences en histoire de la langue à Sorbonne Université depuis 2015. Ses travaux portent notamment sur le contact français-occitan au XVIe siècle et sur l'articulation entre sociolinguistique historique et histoire littéraire.

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