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Aspects historiques et géopolitiques

Une identité impériale sans Empire? Le sens de la politique de décolonisation britannique

Imperial Identity without Empire? The Meaning of the British Decolonisation Policy
Virginie Barrier-Roiron
p. 14-23

Résumé

Britain’s history as a nation and a great power cannot be dissociated from the concept of imperialism. The object of this article will be to study the way Britain managed to adapt her imperial identity to the post-colonial world that her own decolonisation policy contributed to pace. As the shaping of decolonisation in Africa accelerated at the end of the 1950s, the Commonwealth of Nations was considered by Britain as an ideal through which the Empire and its assets could survive. Because of the Rhodesian deadlock, the former colonial power was put in the dock by her African Commonwealth partners in 1966. This provoked an unprecedented crisis within the Commonwealth of Nations. Through a very symbolical process, the British Prime Minister managed to reverse the situation and declared Britain’s independence within the post-colonial association. After the Rhodesian crisis, Britain was no longer an imperialist power, but her imperial identity and ambitions on the world political scene survived through the Commonwealth of Nations and can also be identified today in Tony Blair’s vision of Britain as a “pivotal partner”, a link between North and South. Though the Commonwealth Rhodesian crisis, Britain managed to reconcile her imperial identity with her post-colonial responsibilities. If the Commonwealth is no longer considered as the main pillar of Britain’s international role in the world, it remains an important element through which an idea of Britain’s global role, which remains imperial in essence, is still promoted. In fact, in spite of the crisis of identity she underwent in the middle of the 1960s, we may say that, at the end of the day, Britain never renounced her imperial identity.

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20th century / XXe siècle
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Texte intégral

  • 1  Douglas Brinkley, Dean Acheson, The Cold War Years, 1953-1971, New haven, Yale University Press, 1 (...)

1En 1962, le secrétaire d’État américain Dean Acheson prononçait à West Point une phrase devenue célèbre, portant un jugement laconique sur la Grande-Bretagne post-coloniale : « Great Britain has lost an Empire and has not yet found a role »1. Quarante ans plus tard, en 2002, Tony Blair semblait répondre à l’affirmation de ce dernier :

  • 2  Speech by the Prime Minister, the Rt. Hon. Tony Blair, MP, to the Confederation of Indian Industry (...)

We are not a superpower, but we can act as a pivotal partner, acting with others to make sense of this global interdependence and make it a force for good, for our own nation and the wider world. In so doing, I believe we have found a modern foreign policy role for Britain 2.

2Mais a-t-il vraiment fallu attendre toutes ces années pour que la Grande-Bretagne retrouve un rôle après la perte de son Empire ? Ne s’était-elle pas déjà bâtie un rôle post-colonial à travers sa politique de décolonisation ? Si tel est le cas, par quel moyen ? Quand et comment s’est jouée la transition ? Et puis, la Grande-Bretagne avait-elle réellement perdu son Empire ?

3Il convient tout d’abord de replacer la réflexion de Dean Acheson dans son contexte. Le gouvernement d’Harold Macmillan était arrivé au pouvoir en 1957 et après les élections législatives de 1959, il entreprit de décoloniser massivement l’Empire. En 1962, la plupart des colonies africaines avaient acquis leur indépendance les unes après les autres, puis elles firent le choix de rejoindre le Commonwealth des nations. Parallèlement en 1961, l’Afrique du sud, l’un des Dominions originels, claquait la porte d’un Commonwealth dans lequel les membres africains étaient devenus majoritaires et qui n’avait à ses yeux plus rien à voir avec le Commonwealth britannique des origines. Enfin, une crise de la décolonisation qui couvait depuis plus d’une décennie en Rhodésie du sud semblait prête à éclater avec la dissolution imminente de la fédération de l’Afrique centrale et l’indépendance programmée de la Zambie, ancienne Rhodésie du nord, et du Malawi, ancien Nyasaland. Cette crise commençait déjà en 1962 à agiter le Commonwealth et à approfondir la division entre anciens membres et nouveaux. Tout se passait comme si l’idéal politiquement construit, à défaut d’être réel, d’une décolonisation « sans heurts », « à la britannique », longtemps considérée à l’intérieur comme un modèle, s’effritait au fur et à mesure que, paradoxalement, l’Empire était décolonisé. D’un côté, les anciennes colonies acceptaient de rejoindre le Commonwealth, association d’États indépendants réunis autour de l’ancienne puissance coloniale. De l’autre, ce Commonwealth avait du mal à trouver ses marques et à faire la nécessaire transition entre monde colonial et monde post-colonial.

4En somme, la question du rôle international de la Grande-Bretagne allait bien au-delà d’une définition de politique étrangère. Á travers la définition de ce rôle, c’était l’identité même de la Grande-Bretagne qui était en jeu. L’affirmation de Tony Blair en 2002 n’exprime rien de nouveau. Si on analyse les propos du Premier ministre britannique, on remarque que, si la perte de l’Empire colonial a privé la Grande-Bretagne de son rôle de superpuissance politique, l’idée d’un rôle de « pivot » à jouer reste une idée fondamentalement impériale. Quant à l’idée d’une « force au service du bien », elle situe l’action du gouvernement britannique sur le terrain des valeurs, et non plus sur celui de la politique à proprement parlé, selon la distinction weberienne, et tend à rappeler l’idéal civilisateur de l’empire colonial. L’idée centrale de cet article sera de montrer que l’affirmation de Tony Blair trouve son origine dans la politique impériale britannique elle-même, et fut l’aboutissement, et non pas l’abandon, de l’identité impériale britannique. C’est, en effet, à travers la décolonisation de son Empire et la construction du Commonwealth qui en découla que la Grande-Bretagne a pu construire son rôle post-colonial, qui demeure impérial dans son aspiration. La révolution n’eut pas lieu contre l’idée impériale, mais à l’intérieur de celle-ci. Aussi est-il nécessaire de bien comprendre le sens de la politique de décolonisation britannique pour mettre en évidence une continuité entre le discours de Tony Blair en 2002 et la politique impériale britannique telle qu’elle s’exprimait dans les années 1960.

5En effet, si décolonisation il y eut, celle-ci n’en fut pas moins encadrée par une politique de nature impériale. Cette politique impériale remonte à la perte des colonies américaines à la fin du XVIIIe siècle. Cette première expérience d’une décolonisation dans la douleur conduisit la Grande-Bretagne à remettre en question toute sa politique impériale car elle avait pris conscience du fait que si le lien impérial pouvait durer, il avait vocation à être brisé à plus ou moins long terme. Plutôt que sur un lien politique formel, l’impérialisme britannique devait se construire sur un sentiment d’appartenir à une communauté culturelle commune, à une civilisation et à des valeurs communes.

6La création du Commonwealth britannique s’inscrivit ainsi dans le cadre d’une politique de déformalisation de l’Empire colonial britannique, une politique qui avait pour objectif non pas de démanteler l’Empire, mais au contraire, de le préserver sous une autre forme que la forme coloniale. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le rapport Durham de 1839, suivi de l’octroi de l’autonomie au Canada en 1867, puis à l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du sud et l’Irlande au tournant du siècle. Après la Première Guerre mondiale, l’autonomie de ces colonies fut consacrée à travers la définition que Lord Balfour donna du statut de dominion en 1926. Toutefois, cette politique tendait à s’adresser avant tout aux colonies de peuplement, seules réputées capable de se gouverner selon des principes britanniques.

  • 3  CO 847/35/6 n°2, “Native administration policy: notes for further discussion”, Memorandum by A. B. (...)

7Parallèlement, même si la Grande-Bretagne s’engageait avec les autres puissances européennes dans la course aux territoires en Afrique, les gouvernements britanniques demeuraient fidèles à l’Empire du libre-échange et au concept de zones d’influence. Ce n’est, en effet, que très tardivement et contraint de gérer le fruit de cette colonisation anarchique, qui avait été largement confiée à des personnes ou des compagnies privées, que les gouvernements britanniques acceptèrent de reprendre en mains l’administration de ces territoires. Au début des années 1930, le gouvernement britannique commença à appliquer aux autres colonies la politique impériale qui avait prévalu pour les colonies de peuplement blanc. A l’issue d’une réflexion de fond sur l’avenir du Kenya lancée en 1923, le ministre des colonies, Lord Passfield, déclara dès 1931 que, dans les colonies, les intérêts des indigènes devaient prévaloir sur ceux des colons ou de la puissance impériale ; « We are in fact at the end of the period during which we could rely on the white man’s prestige to govern Africa »3.

  • 4  Pour Lord Hailey, ancien gouverneur des Indes chargé d’établir un rapport sur la gestion des colon (...)

8L’Empire colonial tutelle avait ainsi vocation à se transformer en empire libérateur, toutes les colonies devant, à plus ou moins long terme, se voir appliquer le statut de Dominion. Mais cette libération par l’appartenance à l’Empire n’était pas seulement conçue comme une libération politique. Il s’agissait également d’une émancipation culturelle et morale, en d’autres termes, d’une décolonisation des valeurs4.

  • 5  Robert Young, Postcolonialism, A Historical Introduction, Londres: Blackwell, 16-17.
  • 6  P. E.Hemming, dans Aldous R. et S. Lee (dir.), Harold Macmillan and Britain’s World Role, Londres: (...)

9Ainsi la politique impériale britannique se révélait-elle capable de se détacher de son expression coloniale et colonialiste. On peut aller jusqu’à dire que, dans la conception britannique, un bon Empire était finalement un Empire « dé-colonisé ». La politique impériale britannique visait ainsi à rebâtir l’Empire sous une autre forme afin de permettre à l’identité impériale britannique de survivre. Par identité impériale, on entend ici une manière d’appréhender son rôle et son identité dans le monde, qui devait continuer à s’appuyer sur un Empire, quelle que soit sa forme, et à diffuser dans cet empire les valeurs de sa propre civilisation5. La politique des trois cercles telle que l’avait exprimée Churchill continuait à prévaloir au début des années 1960. Le cercle de l’Empire, puis du Commonwealth, devait soutenir le rôle de la Grande-Bretagne dans les cercles américain et européen6. L’idée était bien de faire de la Grande-Bretagne un État à part, un partenaire incontournable de la politique internationale parce qu’à la tête d’un ensemble sous sa domination culturelle. A la fin des années 1950 et au début des années 1960, alors que la politique de décolonisation atteignait son paroxysme, la Grande-Bretagne continuait ainsi à mesurer son influence internationale à l’aune de son influence au sein du Commonwealth et à l’aune de l’influence que le Commonwealth était susceptible de lui procurer sur la scène internationale.

10En 1949, le lien constitutionnel formel qui unissait les membres du Commonwealth à la Grande-Bretagne devint facultatif. Les États membres n’étaient plus obligés de reconnaître le souverain britannique comme chef de l’État, et c’est le Commonwealth en tant qu’association qui finit par incarner lui-même le lien informel entre la Grande-Bretagne et les anciennes colonies. Il s’agissait désormais d’un lien fondé sur la libre adhésion aux valeurs qui étaient celles de l’idée impériale britannique. En demandant à demeurer membre tout en choisissant de devenir République, l’Inde montra à la Grande-Bretagne qu’elle souhaitait garder un lien avec elle malgré les rancœurs passées. Mais acceptant de réformer le Commonwealth pour la république indienne, la Grande-Bretagne montrait aussi qu’elle avait besoin que l’Inde reste dans le Commonwealth au risque de voir s’écrouler son identité impériale. Le choix de l’Inde, qui fut suivi ensuite par la plupart des nouveaux États indépendants, avait conduit le gouvernement britannique à faire reposer sa politique impériale sur le Commonwealth. Et, dans la dernière phase de la décolonisation, le Commonwealth des Nations en vint à être considéré comme un outil pratique permettant au gouvernement britannique de continuer à ancrer les nouveaux États à la civilisation britannique en aval de l’indépendance. C’est à ce stade que l’objectif principal de la politique impériale britannique s’est peu à peu brouillé. L’accent n’était plus mis sur le partage des valeurs, mais sur l’adhésion la plus massive possible des anciennes colonies. Le gouvernement britannique semblait partir du principe selon lequel la seule adhésion à l’association valait adhésion aux valeurs de la politique impériale de décolonisation. Ainsi la place centrale qu’avait pris l’Empire dans la manière dont la Grande-Bretagne se rapportait au monde l’avait conduit à parier sur la création d’une zone d’influence la plus vaste possible, comme si la taille de l’ensemble en faisait la qualité.

11Mais les convulsions qui commencèrent à agiter le Commonwealth à partir du début des années 1960 tendaient à montrer que ce calcul avait échoué. En effet, la manière dont la Grande-Bretagne avait décolonisé dans l’urgence l’Afrique, aussi vite qu’elle l’avait colonisée, laissait planer un malentendu qui allait être révélé lorsqu’il fallut décoloniser les colonies de peuplement, et plus particulièrement la Rhodésie du sud. Contrairement à des colonies comme le Kenya ou la Rhodésie du nord, dans lesquelles s’était également installée une forte minorité de colons, le gouvernement britannique avait accordé à la Rhodésie du sud une autonomie telle qu’elle était devenue un dominion de fait. Toutefois, contrairement à l’Afrique du sud, elle demeurait une colonie en termes de statut. En Rhodésie, le gouvernement britannique devait ainsi démanteler le rapport de force entre colons et Africains, un rapport de force de type colonial qui avait été institutionnalisé par des lois ségrégationnistes que les gouvernements britanniques successifs avaient laissé s’installer dans les années 1930. La complexité de la situation de la Rhodésie était largement liée au fait que le pouvoir politique avait déjà été transféré à la population locale. Il ne pouvait donc pas être retransféré. Le gouvernement britannique devait désormais abolir la division raciale du pouvoir et amener le gouvernement rhodésien, qu’il considérait comme représentant une partie de la population coloniale, au même titre que la population africaine, à y associer le reste de la population à travers un travail de fond sur le plan des valeurs. En d’autres termes, il devait décoloniser l’identité de la Rhodésie, de la même façon qu’en accordant les indépendances en Afrique, il avait supposé qu’à travers l’adhésion au Commonwealth, il avait décolonisé les valeurs au cœur des systèmes de gouvernement mis en place. Pour la Grande-Bretagne, si décoloniser signifiait réformer le système politique, cela ne signifiait pas effacer toutes les traces de l’histoire coloniale, mais adapter cet héritage aux valeurs de la politique impériale.

  • 7 Hansard Commons, 24 July 1952; Col. 777–886; Mr. Gordon-Walker (ancien ministre travailliste respon (...)

We must start on the basis that all these communities are African communities, that there are white Africans as well as black Africans, and that they have to learn to live together7.

12Or, c’est justement cette vision de la politique de décolonisation qui fut rejetée par les nouveaux États africains du Commonwealth qui, eux, voyaient dans la décolonisation un effacement du passé colonial à travers un transfert du pouvoir sur une base communautaire.

  • 8  Harold Wilson, The Labour Government, 1964-1970, A Personal Record, Londres: Weidenfield and Nicho (...)

13Pendant les conférences du Commonwealth de 1966, la Grande-Bretagne fut violemment prise à partie, « mise au banc des accusés », selon les termes du Premier ministre britannique8. Les membres du Commonwealth voulaient imposer leur conception de la décolonisation en préconisant un transfert rapide du pouvoir à un gouvernement nationaliste africain en Rhodésie. Le refus du gouvernement britannique de les suivre lui valut d’être condamné par la majorité des membres du Commonwealth et d’être taxé de colonialisme. Or la nature des critiques qui étaient adressées par les États africains à la Grande-Bretagne demeurait elle-même marquée par un système de référence de nature coloniale. En effet, en ne voyant dans la décolonisation qu’un simple transfert du pouvoir d’une minorité à la majorité, les membres africains du Commonwealth continuaient à considérer les colons rhodésiens comme une population coloniale et non comme des membres potentiels à part entière de la population rhodésienne post-coloniale. Par là, ils se situaient dans le même système de références que les colons qui se considéraient comme une population à part et supérieure parce que d’origine coloniale. Et c’est pour défendre le sens de sa politique impériale, et les valeurs qu’elle véhiculait, et dont le Commonwealth aurait dû être porteur, que le gouvernement britannique rompit à son tour le consensus en s’opposant vivement aux États du Commonwealth.

  • 9  Archives du Secrétariat Général du Commonwealth, PAD 152/3/51/02, 2nde réunion en séance restreint (...)

Modification of British policy to meet Commonwealth views are accepted only as a basis for demanding more. He was placed in an impossible position vis-à-vis his domestic public opinion, a position that no Prime Minister around the table could tolerate. All the countries represented at the table had gained their independence from Britain. What was sometimes overlooked was that Britain too was independent. ‘We are being treated as if we were a bloody colony’. There were indignant protests and Mr. Wilson said: ‘All right, I withdraw the “bloody”. The Meeting adjourned at 10.15 p.m.’ 9.

  • 10  PREM 13/1367, Premier ministre, « Discussions avec le Secrétaire général du Commonwealth », 5 avri (...)

14Le gouvernement britannique retourna les accusations qui lui étaient adressées contre ses propres accusateurs. L’assimilation de la Grande-Bretagne à une colonie renversait le postulat qui, jusqu’alors, présidait à la conduite des États africains vis-à-vis de la Grande-Bretagne et lui ôtait sa légitimité. En rappelant que les membres du Commonwealth devaient leur indépendance au même État auquel ils continuaient d’accoler l’image stéréotypée du colonisateur, le Premier ministre britannique frappait au cœur du mythe de la décolonisation et des luttes pour la libération des peuples colonisés. Contrairement aux États africains vis-à-vis de lui, Wilson ne renversait pas la situation en restant dans un système de valeur colonial, mais faisait exploser la légitimité de l’ancienne dichotomie entre colonisateur et colonisé pour faire accepter aux membres ses valeurs comme fondement du Commonwealth post-colonial. Si la Grande-Bretagne ne renonça jamais au Commonwealth et n’envisagea pas un instant de le quitter10, contrairement à ce que certains observateurs ont pu avancer à l’époque, le gouvernement Wilson réussit à dépasser une attitude de dépendance au Commonwealth héritée d’une vision encore impérialiste de son identité et cesser de considérer cette association comme le principal pilier de son rôle international. Si le Commonwealth donnait du poids à la Grande-Bretagne, la crise rhodésienne réussit à montrer que la Grande-Bretagne donnait aussi du poids au Commonwealth. Dès lors le rôle de partenaire pivot, né de l’idée impériale et expression de celle-ci, pouvait s’affirmer sur les ruines du problème sud-rhodésien pourtant non résolu.

  • 11 “The Commonwealth of Nations is a voluntary association of independent sovereign states, each respo (...)

15En effet, jusqu’en septembre 1966, la vision du Commonwealth qu’avait le gouvernement britannique, qu’il soit dirigé par Harold Macmillan ou par Harold Wilson, l’avait conduit à considérer qu’une position consensuelle devait nécessairement être trouvée à l’issue de chaque conférence du Commonwealth. En somme, le Commonwealth devait dégager des principes communs et soutenir l’action des États qui le composaient, sans jamais s’immiscer dans les affaires intérieures de l’un d’eux. Cette idée de consensus allait de pair avec celle d’un ensemble dominé par la Grande-Bretagne, et dont la mission aurait été d’appuyer le rôle de la Grande-Bretagne dans le monde. La crise de Rhodésie remit en question cette manière de fonctionner, provoquant le choc nécessaire pour que la Grande-Bretagne change sa manière d’envisager le Commonwealth, et par là même sa manière d’envisager son rôle dans le monde. En renonçant au consensus comme mode de fonctionnement du Commonwealth, la Grande-Bretagne prenait acte des différences qui séparaient ses membres, et faisait de l’association une instance de dialogue entre des États aux niveaux de développement différents, voire un tampon entre pays du nord et pays du sud, une« association volontaire d’États indépendants et souverains dont chacun des membres est seul responsable de la politique qu’il mène, qui se consultent et coopèrent afin de promouvoir les intérêts communs de leurs peuples, la compréhension internationale et la paix mondiale »11, telle qu’elle sera officiellement entérinée lors de la conférence de Singapour en 1971. A la lumière de cette nouvelle définition du Commonwealth, on voit se dessiner le rôle exprimé par Tony Blair quelques vingt-cinq années plus tard, celui d’un rôle pivot, promoteur de valeurs qui étaient les mêmes que celles qui avaient dicté sa politique de décolonisation. Par ailleurs, l’évolution du Commonwealth des nations qui, du champ de l’action économique, est passé, après la fin de la guerre froide, au champ politique paraît parachever l’objectif que s’étaient assignés les gouvernements britanniques des années 1945-1965.

16Avec la Rhodésie, la Grande-Bretagne fut confrontée au véritable défi de sa politique impériale de décolonisation, à savoir décoloniser le rapport de force au sein du Commonwealth, les valeurs de ses membres (comme l’avait montré leur conception de la décolonisation), mais aussi sa propre vision du Commonwealth, et partant les fondements de son identité. Parallèlement, il s’agissait également pour elle d’effectuer un travail sur elle-même pour faire sortir sa propre vision du Commonwealth d’une conception du monde encore dominée par l’existence des empires coloniaux. La crise de Rhodésie au sein du Commonwealth a permis à la Grande-Bretagne d’aller au bout de sa politique impériale de décolonisation. Au cours des conférences houleuses de 1966, le Commonwealth se retourna contre son créateur, remettant ainsi en question toute la politique impériale de décolonisation sur laquelle reposait la définition de l’identité impériale britannique, et partant, du rôle de la Grande-Bretagne dans un monde décolonisé. Le problème rhodésien provoqua la crise qui permit au Commonwealth de se débarrasser des derniers oripeaux de l’Empire colonial sur lequel il s’était bâti, et d’opérer la nécessaire catharsis de l’ancien Empire dont le Commonwealth avait besoin pour continuer d’exister et se trouver un sens dans un monde post-colonial.

17Bien que le Commonwealth ne soit plus l’atout principal du rôle international de la Grande-Bretagne, son existence était quand même l’expression d’une ambition post-coloniale britannique exprimée par son identité impériale qui survit encore aujourd’hui, à travers le rôle de partenaire pivot, de force dite au service du bien que s’est assignée le gouvernement travailliste actuel. C’est en ce sens que l’on peut dire aujourd’hui que l’identité impériale a survécu à l’Empire colonial. Ainsi ce n’était pas parce que la Grande-Bretagne avait perdu un Empire qu’elle n’avait pas trouvé un rôle, mais peut-être justement parce qu’elle avait réussi à le préserver qu’elle ne parvenait pas à se trouver un rôle dans le monde post-colonial. En définitive, pendant les années 1960, la Grande-Bretagne a surtout réussi à changer son attitude vis-à-vis de lui, et partant, la manière d’exprimer son identité sur le plan international, sans remettre fondamentalement en cause le caractère impérial de cette identité.

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Notes

1  Douglas Brinkley, Dean Acheson, The Cold War Years, 1953-1971, New haven, Yale University Press, 1992, 176.

2  Speech by the Prime Minister, the Rt. Hon. Tony Blair, MP, to the Confederation of Indian Industry, Bangalore, India, 5 January 2002, <http://www.britishhighcommission.gov.uk>, consulté en avril 2007.

3  CO 847/35/6 n°2, “Native administration policy: notes for further discussion”, Memorandum by A. B. Cohen, le 3 avril 1946.

4  Pour Lord Hailey, ancien gouverneur des Indes chargé d’établir un rapport sur la gestion des colonies africaines, la civilisation était le critère du bon gouvernement, et l’infériorité ou la supériorité sociale et politique de l’individu, quelle que soit son origine, devait se mesurer à l’aune de celle-ci et non de critères raciaux. Fort de ce constat, il rejetait tout système de gestion « indirecte » des colonies africaines, prônant la sortie du système tribal et l’émergence d’une élite façonnée par la puissance impériale (CO 847/13/16, Lord Hailey, An African Survey, chapitre IX, section XXI, 1942).

5  Robert Young, Postcolonialism, A Historical Introduction, Londres: Blackwell, 16-17.

6  P. E.Hemming, dans Aldous R. et S. Lee (dir.), Harold Macmillan and Britain’s World Role, Londres: Macmillan, 1996, 101.

7 Hansard Commons, 24 July 1952; Col. 777–886; Mr. Gordon-Walker (ancien ministre travailliste responsable des colonies).

8  Harold Wilson, The Labour Government, 1964-1970, A Personal Record, Londres: Weidenfield and Nicholson, 1971, 195.

9  Archives du Secrétariat Général du Commonwealth, PAD 152/3/51/02, 2nde réunion en séance restreinte, 12 septembre 1966.

10  PREM 13/1367, Premier ministre, « Discussions avec le Secrétaire général du Commonwealth », 5 avril 1967.

11 “The Commonwealth of Nations is a voluntary association of independent sovereign states, each responsible for their own policies, consulting and co-operating in the common interests of their peoples and in the promotion of international understanding and world peace.”(Archives du Secrétariat général du Commonwealth, Commonwealth Prime Minister’s Conference, Singapore, 1971).

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Pour citer cet article

Référence papier

Virginie Barrier-Roiron, « Une identité impériale sans Empire? Le sens de la politique de décolonisation britannique »Revue LISA/LISA e-journal, Vol. V - n°3 | 2007, 14-23.

Référence électronique

Virginie Barrier-Roiron, « Une identité impériale sans Empire? Le sens de la politique de décolonisation britannique »Revue LISA/LISA e-journal [En ligne], Vol. V - n°3 | 2007, mis en ligne le 20 octobre 2009, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lisa/1483 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lisa.1483

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Auteur

Virginie Barrier-Roiron

Dr. (Paris IV, France)
Virginie Barrier-Roiron est docteur de l’Université Paris-Sorbonne, Paris IV, spécialité Études anglophones, et titulaire d’une maîtrise et d’un DEA en sciences politiques (relations internationales) de l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris I. Elle enseigne à l’Université René Descartes, Paris V (institutions et droit constitutionnel britanniques), et à l’Université Panthéon-Sorbonne, Paris I (histoire des mondes anglophones). Ses centres d’intérêt sont : la Rhodésie, le Zimbabwe, la décolonisation britannique, l’impérialisme, le colonialisme.

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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