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De l'Allemagne à la Belgique
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Éteignez tout : étoiles et lucioles !

La Belgique, Patrice Lumumba ou le nom propre d’un scandale mémoriel
Serge Mboukou
p. 117-133

Résumés

La Belgique postcoloniale a récemment présenté ses excuses au Congo pour le meurtre du Patrice Lumumba. Cet article s’interroge sur cette reconnaissance tardive après un retour sur le parcours du leader indépendantiste.

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Texte intégral

Lumumba, Fanon : ces deux grands morts représentent l’Afrique.
Non pas seulement leur nation : tout leur continent.
Jean-Paul Sartre

Scandale : du bas latin scandalum
« pierre d’achoppement » ou
« ce qui fait tomber dans le mal » ;
le latin, pour traduire l’hébreu
miksôl
« obstacle, ce qui fait trébucher »,
a repris le grec
skandalon « piège »

1Assisterait-on en Belgique au réveil d’une conscience postcoloniale au-delà des oublis et des dénis de mémoire ? En 2002, la Belgique a présenté des « excuses » au peuple congolais et a exprimé ses « profonds et sincères regrets » pour son rôle dans l’assassinat de Patrice Lumumba. S’il faut saluer la démarche de la Commission parlementaire belge mise en place dans ce contexte, nous verrons qu’elle n’échappe pas à une propension à verser des larmes de crocodiles si chères aux anciens empires coloniaux. Car le petit royaume du nord n'a-t-il jamais pardonné le défi majestueux du grand Lumumba ? Lumumba dont l’acte et la parole constituent, avec le sabre dérobé publiquement au roi des Belges, le 29 juin 1960, l’une des premières victoires symboliques du Congo indépendant.

2Reste que la décolonisation des anciennes colonies d’Afrique apparait aujourd’hui comme un rendez-vous manqué. Les conséquences de ce ratage assombrissent les perspectives d’avenir de pays qui ont tellement voulu renaître au jour d’une nouvelle séquence de leur histoire. Il en résulte un brouillage des grilles de lisibilité qui prolonge les ombres et hante l’intelligence des situations socio-politiques et économiques contemporaines.

  • 1 Célèbre idée du cardinal Nicolas de Cues, popularisée par Blaise Pascal dans ses Pensées.

3Rappelons que si la colonisation avait osé prétendre à une certaine dimension philanthropique à travers le « fardeau de l’homme blanc », la décolonisation a été entreprise à maints égards comme une solution de fortune menée en urgence pour gérer voire différer des situations de tension inévitables contraignant les anciens colonisateurs à réajuster, redéfinir les relations avec leurs colonies. Il faut le surgissement de circonstances particulières pour qu’une situation critique se mue en crise et révèle son aspect scandaleux. Il faut des relais d’autorité pour qu’une cause, aussi légitime soit-elle, puisse s’imposer aux yeux d’une opinion souvent sourde. Suite au deux conflits mondiaux, dans un contexte de grande transformation du monde, les revendications des peuples colonisés jusque-là inaudibles ne pouvaient plus être totalement ignorées. L’affirmation, par le président américain Wilson, du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » a pu agir comme un amplificateur. La conscience et la parole des colonisés, plus aiguisées par la participation aux guerres de l’occident et la démystification du colonisateur et de son monde, se sont faites plus explicites. Et pourtant, dans cette séquence historique encore, la réponse des puissances coloniales s’est d’abord révélée plus grise, plus faible et toujours marquée par une part de mauvaise foi et de relecture de l’histoire. Que s’agit-il de voir là ? Une impossibilité foncière de penser et d’entrer dans l’intelligence de l’histoire à partir de termes nouveaux qu’impose le moment ou, plus prosaïquement, un calcul cynique qui entre dans la perspective d’une continuité du système colonial par-delà les apparences officielles de rupture. Au Cameroun, on dit : « Enlever la mousse pour mieux garder le verre de bière alors qu’on vous demande de jeter le verre, son contenu et même la bouteille et son reste de bière. » La mémoire coloniale des colonisateurs est toute en réticence à se décentrer. Elle reste hantée, obsédée par la nostalgie de l’hyper-centrisme, par l’hybris de la saturation du temps et de l’espace. Être le lieu de définition du sens du temps et des êtres du reste du monde est la meilleure manière d’ignorer le multi-perspectivisme du réel historique, du Dieu de l’histoire : « une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part »1. À vouloir ignorer cette vérité, on se retrouve empêtré dans les impasses de l’impuissance et de l’inintelligence du réel et dans la mélancolie du roi nu.

4C’est dans cette perspective que l’on veut revenir sur le cas Lumumba, figure majeure et iconique aussi bien de l’histoire de l’Afrique indépendante que du monde contemporain.

Patrice Lumumba : la jeunesse, le rêve et l’idéal

5Lumumba le preux. Il incarne la figure de l’idéal et du défi au titre de premier héros du jeune État congolais qui cherchait douloureusement à venir à la lumière du monde. Il est aussi celui qui, pour la séquence historique qui s’ouvre avec les Indépendances des pays d’Afrique, inaugure en un moment et en un lieu symboliquement surdéterminé, la brèche d’un multi-perspectivisme gnoséologique. Il le paiera in fine de sa vie. Par son discours, il déplace le centre de gravité du point d’énonciation de la vérité en rendant possible un décalage, une autre vérité énoncée autrement et à partir du point de vue d’autres. Si malentendu, il s’en suivra, il ne sera que la confirmation du fossé d’incompréhension qui s’était creusé, dès le départ, entre les uns et les autres sur les points, places et positions occupés dans une histoire qui marchait à cloche-pied.

6Lumumba est, comme les hommes de sa génération en Afrique, un homme pris entre deux mondes. Né en 1925, il passera, comme beaucoup de ses congénères, de l’expérience des campagnes à l’ivresse électrique des villes, ces lieux par excellence où s’invente et se tente, en une expérience innovante de lutte et de rêve, une reformulation de la modernité africaine. Il s’engage, corps et âme, comme un homme de la ville, comme un expérimentateur enthousiaste de la modernité urbaine sociale et politique. Mais s’il est en quête d’une liberté radicale et nouvelle, c’est parce qu’il est confronté au modèle de soumission absolue imposé par le système colonial. À ce modèle, les colonisés répondront de diverses manières et à divers niveaux. L’histoire de la colonisation sera une longue odyssée des micro-résistances parfois comprises comme des défauts congénitaux, substantiels, des avatars liés à l’appartenance à une race diminuée. Dans ce monde de résistants silencieux et opportunistes, Lumumba fera exception, au moment opportun. Ce moment, ce sera la cérémonie d’accession du Congo à l’Indépendance et à la souveraineté internationale. Si le Président Joseph Kasa-Vubu optera pour la voie policée de la courtoisie et de la déférence face aux paroles et aux mots du discours condescendant du Roi des Belges, Lumumba, lui, refusera de différer la réponse qu’il pense juste et conforme aux enjeux du moment présent et de l’histoire. Il apparaîtra comme l’homme qui refuse de courber l’échine et de, poliment, se taire et dire merci. C’est que le Congo était un glacis de violence et de mutisme qu’on surnommait : « la colonie du silence. »

  • 2 Peck Raoul, Lumumba, 2000

7La brève existence de Lumumba est celle d’un errant assoiffé de liberté, de justice et d’indépendance. Une existence fulgurante et tragique au cœur de l’histoire contemporaine du Congo et d’une Afrique coloniale crépusculaire. Dans le film Lumumba2 du franco-belgo-haïtien Raoul Peck, après les images d’archives sur le cynisme et les horreurs des missions civilisatrices belges, le long métrage s’ouvre sur une inquiétante colonne de véhicules dans la nuit de la savane africaine. Une voix off murmure : « Tu n’as jamais rien su de cette nuit au Katanga. Personne ne devait rien savoir. Leur ordre de mission était clair : trois corps à retrouver dans la savane et tout faire disparaître. Pas de lieu de sépulture. Pas de lieu de pèlerinage. Même mort, tu leur faisais encore peur. » Le mort, c’est Lumumba et c’est lui qui raconte sa propre histoire en commençant par la fin.

8« Pourtant tout avait si bien commencé », ajoute plus tard le narrateur. Mais en y réfléchissant, est-ce que tout avait si bien commencé que cela ? Il n’est pas sûr que ces destins et aboutissements tragiques n’aient été des possibilités envisagées et envisageables dès le début de la colonisation belge du Congo. Derrière des dehors rassurants de la marche « inexorable » de la civilisation et de ses rutilants « bienfaits », a toujours subsisté la vérité de cette séquence historique : l’extorsion violente, illégitime et cynique d’une terre à ses occupants, la négation des cultures et de droits des gens à vivre en paix et selon leurs coutumes sur la terre de leurs ancêtres. Tout avait bien commencé pour l’image. Tout semblait avoir bien commencé pour ceux qui, raisonnablement, croient que l’histoire des hommes est celle des ruptures qui peuvent instaurer, dans la paix, l’avènement d’un ordre nouveau. Tout avait bien commencé pour ceux qui croient que l’esprit humain est capable d’intelligence et d’élévation dans l’ordre des valeurs nobles. Tout avait si bien commencé pour les hommes qui croient au progrès des peuples. Mais ce qui semblait avoir si bien commencé n’était que vaine parade pour ceux qui ne jurent que par leurs intérêts égoïstes.

  • 3 « Deux étapes devaient conduire le Congolais occidentalisé à l’intégration parmi la communauté belg (...)

9« Pourtant tout avait si bien commencé. » On le voit débarquer, Lumumba, de sa province avec le grade de postier de troisième classe en costume européen. Mais il ne restera pas dans l’administration de la postale. Certes, il appartient à la caste des kalakas, des « évolués »3, ces mutants suscités par l’administration coloniale comme des imitations du puissant Blanc souverain. Mais il n’est pas le béni-oui-oui attendu. Loin s’en faut. D’ailleurs, si de nombreux évolués jouent le jeu de l’administration coloniale, il n’en reste pas moins qu’ils sont tous pris dans l’immense entreprise de dislocation de la société congolaise. Les évolués sont des frustrés mutiques qui, contrairement à leurs espérances, ne voient pas s’améliorer leur situation. Bien au contraire, ils éprouvent avec plus de dureté encore les discriminations et les injustices dont ils sont doublement l’objet. L’administration coloniale les voudrait coupés de leur milieu social au moment même où ils réalisent qu’ils n'accéderont néanmoins pas aux avantages réservés aux Belges.

Le bar, un lieu pour rêver d’une nation unie par-delà les idoles de l’ethnie

10Lumumba, cet évolué autodidacte est très actif dans les organisations associatives et culturelles. Il s’engage très vite dans les combats politiques au moment où se lève le vent qui portera les pays africains vers l’Indépendance. C’est à Léopoldville-Kinshasa qu’il se construit une stature politique. Après une scabreuse affaire de détournement de fonds à l’agence postale de Stanleyville, il est remercié et devient agent publicitaire pour les brasseries Polar à Kinshasa-Léopoldville. Si l’expérience de travailleur à la Poste lui avait donné le sens du territoire congolais, le travail aux brasseries Polar lui donne la double possibilité d’arpenter le pays mais aussi de trouver un public et une assise populaire dans les bars. Lumumba gagne ses lettres de noblesse d’orateur en investissant ces nouveaux lieux de sociabilité d’une urbanité en voie de constitution qui deviennent son Q.G. : ainsi du bar de « Mama Makosi » où il invite la presse pour commenter la situation insurrectionnelle du Congo.

  • 4 Amselle J.-L., M'Bokolo E., Au cœur de l’ethnie. Ethnie, tribalisme et État en Afrique, La Découver (...)
  • 5 Ibid., p. 7
  • 6 La « Bibliothèque coloniale » est une notion forgée par le philosophe congolais V.-Y. Mudimbé dans (...)
  • 7 Ibid., p. V.

11Le bar fonctionne en effet comme une métaphore autant qu’un laboratoire de la nouvelle société congolaise en émergence. C’est un nouveau foyer qui résonne avec la ville comme lieu d’une nouvelle identité congolaise aux antipodes de l’obsédante ritournelle ethnique dont la propagande coloniale use et abuse. L’ethnie est, on ne le dira jamais assez, un mythe, une construction, une importation de la gnoséologie coloniale. La mémoire coloniale de l’Afrique a de fait construit une contiguïté entre l’ethnie et l’Afrique. Aujourd’hui encore, ne sommes-nous pas toujours tributaires des idoles ethniques ? Elles occultent une compréhension historique des dynamiques des sociétés et espaces culturels africains réduits au cluster de la question ethnique. Le film de Raoul Peck Lumumba restitue combien les Belges sont obsédés par le tribalisme. Ils ne comprennent le monde congolais qu’à travers l’idole de l’ethnie qui, à leurs yeux, justifierait leur présence civilisatrice. Ils s’auto-proclament ainsi juges de paix entre des ethnies vues comme de farouches entités prêtes à se jeter les unes sur les autres en un archaïque carnage. C’est à peine s’il ne faudrait pas les remercier d’être ces pseudo-protecteurs des peuples contre eux-mêmes. L’ethnie est même un des axes de narration justificative de la mystique coloniale et civilisationnelle. « Nous étions un certain nombre, au début des années 1980, à être excédés par la vulgate journalistique qui consistait et qui consiste toujours à rendre compte d’un événement quelconque se produisant sur le continent africain en termes de « conflit tribal » ou de « lutte ethnique » renvoyant à une sorte de sauvagerie essentielle qui n’aurait été interrompue que pendant une brève période, celle de la colonisation européenne. »4 En tout point de la littérature coloniale, pour le moindre prétexte, on excipe la notion d’ethnie sans que personne, ou presque, ne prenne le temps de s’interroger sur cette « chose ». « D’abord, au sein même de l’africanisme, une longue tradition savante, centrée sur l’ethnologie ou l’anthropologie, s’est identifiée avec l’étude des ethnies alors même que, dans un silence éloquent et compromettant, elle s’interdisait tout examen sérieux du concept d’ethnie. »5 Mieux, on réalise que la compréhension de l’ethnie comme groupe identitaire fermé, anhistorique, figé et quasi-substantiel est, à maints égards, une invention coloniale. Une invention que se réapproprient les colonisés eux-mêmes pris dans ce que le philosophe congolais V.-Y. Mudimbé a nommé la « bibliothèque coloniale »6. Nous savons combien les classifications, les nominations, les identifications par des acteurs exogènes ont généré des entités dures et rigides là où il y avait des « chaînes de société », des « réseaux d’échanges », des « espaces de coopération », des « réseaux marchands » : « De nombreuse catégories sociales africaines [ont été transformées] en catégories ethniques. » « Ce sont bien en effet les représentant de l’école fonctionnaliste anglaise et de l’école de Griaule qui ont figé les sociétés africaines dans une mono-appartenance ethnique en les disjoignant des réseaux englobants à l’intérieur desquels celles-ci s’inscrivaient à l’époque précoloniale et dans lesquelles elles se réinscrivent actuellement. »7

12Lentreprise coloniale aura donc été une très active entreprise de fabrication de la division et de l’atomisation sociales. L’entreprise politique de Lumumba sera précisément une tentative inverse de remédier à ce qu’on l’accusait de promouvoir. Penser et agir pour une nation congolaise unie n’est-ce pas, précisément, aller à l’encontre des mouvements en faveur de la dislocation et la réclusion dans des enfermements ethniques ou des menées sécessionnistes ?

13Le bar devient ainsi un lieu urbain central qui prend une dimension populaire et politique. C’est aussi un lieu pour l’expérimentation d’une « Fraternité congolaise », par-delà les appartenances ethniques intégrées et dépassées, dont rêve Lumumba.

Contexte national et contexte international : l’âpreté des combats politiques

14Dans son film, Raoul Peck ne s’intéresse qu’au Lumumba engagé dans le combat politique. Il est vrai que le militantisme politique, dans l’Afrique de la décolonisation, s’impose comme une véritable ascèse à laquelle ne pouvait que s’astreindre un jeune idéaliste porte-étendard d’un Congo libre et uni.

15Après les révoltes populaires de janvier 1959, et pour éviter une insurrection à l’algérienne, le roi Baudouin tente de prendre l’histoire de vitesse et promet, contre toutes les préconisations du calendrier ordinaire du temps colonial belge, une indépendance rapide. Comment comprendre une telle accélération historique alors qu’en 1955, le « Plan Van Bilsen » n’envisageait la décolonisation du Congo qu’à l’horizon de 30 ans ?

16C’est que le contexte avait profondément changé. Après les deux grandes conflagrations mondiales, les années 50 et le tout début des années 60 sont des temps d’une rare turbulence et d’incertitudes tant au niveau des mondes reconfigurés en Est et en Ouest qu’au niveau de l’ensemble des pays et peuples en lutte pour la dignité humaine, la liberté et l’accession à la reconnaissance et la souveraineté internationale. Entre donc la Guerre froide et ses combats et enjeux idéologiques et stratégiques, la Conférence de Bandoeng (1955) et les problèmes posés par les recompositions géopolitiques des ordres qui avaient présidé au fonctionnement du monde au XIXe siècle, la planète devient une poudrière fébrile et sensible. Les relations internationales, les fibres et la chair du monde sont porteuses d’autant de plissures que de lignes de fêlures toujours prêtes à rompre et à casser. De grands soulèvements et des ruptures de chaînes et de massifs historiques politico-stratégiques, idéologico-symboliques sont au point de creuser de profondes failles. Des violences mal tues par des accords a minima et des incertitudes de toutes sortes menacent une paix plus que jamais précaire. Le crépuscule des empires coloniaux qui s’effondrent les uns après les autres sous la poussée des aspirations et revendications légitimes des peuples pour plus de liberté, ce crépuscule signe et ouvre une nouvelle ère de promesses. Promesses mais aussi incertitudes tant les subjectivités liées à la domination d’une partie de l’humanité par l’autre sont comme un glacis paralysant la pensée et la perception.

17Les deux blocs l’Est et l’Ouest veulent affirmer leur suprématie en se disputant âprement de nouvelles zones d’influence. Ces combats entre puissances politico-militaires sont d’autant plus âpres que les nouveaux pays nouvellement indépendants sont encore vulnérables. Si des leaders émergent ici et là, ce sont encore souvent des personnalités elles-mêmes fragiles à plus d’un titre. C’est donc à qui pourra le mieux déstabiliser ces nouveaux acteurs et les enrôler dans son giron. Un aspect de la physionomie et des contours généraux du XXe siècle s’esquisse ainsi.

Lumumba : zoon legomènon, Prométhée assassiné

18Lumumba est de ces hommes de l’aurore issu des mondes qui émergent de la grande nuit. Il est celui qui, au moment où l’empire du silence qu’était le Congo craquait de partout, a osé prendre la parole au nom des dominés. En cela, il brisait le consensus de la dérisoire comédie, une de plus, qu’aurait pu être le cérémonial de cette date du 30 juin 1960 et ipso facto le faux consensus de l’hypocrisie générale orchestrée par l’appareil colonial. Une parole libre enfin. Une parole authentique. Une parole qui, contre la falsification de l’histoire et de la mémoire de la colonisation, posait et restituait à l’histoire son historique vérité en redonnant à l’événement son sens. Dire le sens dans sa vérité comme condition sine qua non d’une possible réconciliation et donc d’un avenir commun pensable. L’historique et significative vérité de cette séquence est que l’indépendance du Congo n’était en aucun cas un généreux « don » des colonisateurs belges. Elle était au contraire une conquête dont Lumumba fait la nécessaire et émouvante anamnèse : « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des "nègres". Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses ; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même (…) Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation. Nous avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut : tout cela est désormais fini. La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. » L’indépendance du Congo est « le résultat d’une lutte ardente de tous les jours où le peuple congolais n’avait ménagé ni sa peine ni son sang. » (Discours de Lumumba, 30 juin 1960).

  • 8 Callataÿ (de) F., Préface à Petit P. in Patrice Lumumba. La fabrication d’un héros national et pana (...)

19Nous disions au début de cet article que l’acte et la parole de Lumumba sont des victoires fondatrices pour un Congo indépendant. Des trop nombreuses lectures portées par la volonté de falsification de l’histoire veulent faire de l’Afrique un continent passif et faible. Elles appartiennent à l’ordre de la falsification ou de l’ignorance. Les Africains ont toujours résisté de mille manières aux forces disruptives. Il est indispensable de rendre justice à cette histoire faite de résistances et de luttes à travers des modes populaires d’action. Il y a certainement un devoir de pédagogie et de relecture à entreprendre pour élucider certains enjeux restés muets. En effet, il se trouve encore des voix pour répéter à longueur de discours le prétendu « manque de réalisme politique »8 de Lumumba. Il se trouve des voix pour qualifier l’acte majeur de Lumumba rien moins que de « faute politique ». Un véritable topos semble s’être imposé dans le cadre d’une sorte de consensus mou tendant à disqualifier le sens politique de l’homme. Que n’a-t-on brocardé les erreurs politiques, l’inexpérience et les « imprudences » voire les excès d’un Lumumba passionné, « inconscient » sinon « dangereux et fou » disait-on parfois. Il aurait été souhaitable à en croire ces parangons de l’arrangement, de l’hypocrisie et de la couardise en politique, de ménager la susceptibilité et la majesté du souverain de la puissance coloniale et ainsi préserver les formes. Ce souverain, qui lui-même, n’hésitait pas à faire l’éloge, en public, du supposé « génie civilisateur du roi Léopold II » dont l’indépendance du Congo serait l’aboutissement téléologique. Le colonisateur pouvait ainsi parler voire délirer sur l’histoire. Le colonisé n’avait lui comme à l’accoutumée, qu’à se taire ou qu’à opiner du chef. On peut raisonnablement penser que ce jour-là du 30 juin 1960, une partie de l’auditoire était dans une sorte d’hallucination et ne comprenait pas ce qui se jouait réellement et historiquement. Une autre partie de la salle ainsi que les Congolais qui écoutaient la radio applaudirent avec enthousiasme le discours de Lumumba. Le lieu à partir duquel il parlait était une éminence historique d’où il pouvait acter, articuler et énoncer le retour d’un peuple à la condition historique. Une partie du public incrédule et halluciné n’en croyait pas ses oreilles. Cela, pour une raison simple : ses oreilles n’étaient pas prêtes à percevoir et à écouter un tel discours qui, lui, articulait des mots inédits de la part d’un ancien colonisé devenu officiellement homme libre, citoyen de son pays et sujet de son histoire. L’écho de sa voix résonnait sur une plaine anesthésiée et abasourdie. C’est que dans ce palais du roi des Belges, il s’adressait à un auditoire qui l’écoutait à partir d’un ordre défait et défunt en dépit du fait que son cadavre restait réactif et toujours secoué de spasmes mauvais. Où a-t-on déjà vu un cancrelat plaider sa cause au tribunal des coqs ? Le geste inaugural de Lumumba signait l’irruption du sujet congolais et africain dans le nouveau paradigme historique. Il est donc compréhensible qu’il ait été entendu et perçu comme un crime de lèse-majesté au regard de l’ordre ancien.

20Inexpérience, imprudence, excès, absence de courtoisie… ces jugements articulés à propos de l’acte fort de Lumumba sont proprement irrecevables en raison. La parole de Lumumba ne relève pas du faux réalisme politicien qui excelle dans le médiocre art de trouver les bons petits mots et les arrangements avec l’histoire qui font plaisir à tous sauf aux victimes. La parole de Lumumba témoigne plutôt de la grande politique qui réhabilite l’homme et le restitue dans son noble statut de zoon legomènon, de sujet parlant. Car la politique a pour vocation d’ouvrir et d’élargir toujours plus un espace public pour humaniser et civiliser les hommes. La parole authentiquement politique est vouée à animer le monde et porter le souffle des peuples vers des horizons ouverts, des horizons de liberté. Se plaçant à la hauteur de l’événement et de l’histoire, en un point de bascule qui l’amènera à l’ultime sacrifice, la parole de Lumumba resituait et redonnait un sens plénier au combat du peuple congolais pour sa liberté et sa dignité.

  • 9 Ces mots ne sont pas ceux d’un « terrifiant révolutionnaire » mais de Larry Devlin, chef de poste d (...)

21Certes idéalement, on aurait pu espérer le respect par tous, des formes et règles circonstancielles de la bienséance et de la diplomatie. Mais pour cela, aurait-il encore fallu que la puissance coloniale – puissance tutélaire qui avait si longtemps présidé aux destinées du Congo – se donnât les moyens de préparer le respect de ces formes mêmes. Or, il faudrait se souvenir d’un fait des plus têtus : l’indépendance du Congo était accordée sur le fond d’un chaos et d’un vide de cadres compétents. Loin d’être fortuit, ce vide avait été cyniquement orchestré. L’indépendance est indissociable d’une impréparation des cadres congolais. Une impréparation pensée, préparée, organisée et entretenue dont les peuples du Congo paient, aujourd’hui encore, le prix fort. Pour l’avenir du Congo, il était donc stratégiquement prévu de ne rien prévoir afin qu’on ait toujours besoin des « conseils et de l’assistance » de l’ancien colonisateur qui, alors partirait tout en restant. L’avenir était ainsi d’entrée de jeu hypothéqué. Un indice : « En juillet 1960, le Congo comptait une vingtaine d’universitaires pour vingt millions d’habitants. Il n’y avait pas un seul officier noir dans son armée. Le plus doué des Congolais ne pouvait dépasser le grade de rédacteur dans l’administration. L’enseignement officiel pour Congolais fut créé en 1954. Cela pour la partie visible de l’iceberg ».9 Nous avons là, rassemblé, de façon séminale et programmatique, une partie non négligeable des éléments du chaos congolais contre lequel les peuples du Congo se battent encore aujourd’hui. Et, les forces de régression n’ont toujours pas renoncé à tenter de maintenir ferme leur emprise.

« Si je meurs demain, c’est parce qu’un blanc aura armé la main d’un noir » (Lumumba)

22En Belgique – même si ce petit royaume n’a pas le monopole de la mauvaise foi postcoloniale – on veut trop souvent oublier ou minimiser opportunément le fait que les autorités administratives et coloniales avaient, durant tout le temps qu’a duré la colonisation, pensé, initié et choisi de construire tactiquement et méthodiquement le vide. La nonémergence d’une élite congolaise est donc le résultat d’une entreprise planifiée visant à préserver comme une zone blanche la suprématie technicienne des coloniaux. Le secret du feu du savoir technique devait être jalousement gardé à l’abri des colonisés. S’il faudrait légitimement s’offusquer d’une situation, c’est bien de cette effroyable manœuvre du pouvoir colonial consistant à désarrimer un peuple de l’histoire. Ainsi, pouvait-on maintenir les Congolais dans les rets et les fers redoutables de l’ignorance et de la servitude : « pas d’élite, pas de problèmes » était un adage admis chez les dirigeants de la colonie.

23La grandeur et l’intelligence historiques du colonisateur auraient été d’entendre avec la dignité nécessaire cette vérité. Face à l’étendue des dégâts humains engendrés par la colonisation, il était dérisoire et pathétique de s’offusquer d’être égratigné dans les beaux habits d’une vertu inexistante dans lesquels l’ancienne puissance coloniale voulait se draper. Indignation asymétrique, en fait : la perversion n’est-elle pas proprement d’inverser ainsi les lignes et cadres de lecture et de compréhension de l’histoire ? N’est-ce pas proprement scandaleux que de jouer à prendre la proie pour le prédateur, la victime pour le bourreau ? C’est a contrario plutôt à l’inconséquence historique du souverain colonisateur et de son appareil idéologique et administratif qu’il faudrait s’en prendre et faire procès et non à l’homme à terre qui tente de se relever. Un homme blessé mais fier tel Lumumba qui proclame à la face du monde son droit à la reconnaissance. Quoi de plus noble et de plus juste ?

24Pour qui veut comprendre les nouveaux enjeux géopolitiques, il y a tout lieu de réinitialiser les canons qui organisent et président au regard, à l’analyse et à la compréhension. Dans le contexte agité de la décolonisation, des peuples, des hommes et des individualités tentent de retrouver leur voie et leur voix et de donner du sens à leur action dans un monde à bâtir et à habiter dans la paix, la liberté et la dignité. Ils cherchent à construire une alternative politique et historique aux empires coloniaux. Les hommes et les masses qui se lèvent en ces années-là sont ardemment désireux de vivre et d’habiter un monde qui ne ressemblerait pas à celui dans lequel ils avaient grandi. Tout est donc, pour eux, à penser et à envisager. Tout est à faire et à refaire. Et premièrement, et par principe, le fait fondamental et déterminant d’être reconnu aux yeux des autres hommes comme des hommes libres capables d’assumer pleinement et sereinement leur destin relève de l’impératif catégorique.

  • 10 Ainsi, selon une enquête de Christophe Boisbouvier pour le journal Jeune Afrique, durant les trois (...)
  • 11 Créée en 1885 par le roi Léopold II de Belgique, cette force militaire et de police se distingua pa (...)

25À partir de son discours surprise du 30 juin 1960 à la gloire de l’indépendance arrachée dans une lutte de larmes, de feu et de sang, Lumumba devient l’homme à abattre10. Il s’impose comme Premier Ministre, mais on le dit incompétent, sous la coupe d’idées communistes et responsable de la mort de milliers de Congolais et de certains Européens. L’indépendance a été obtenue au forceps. Patrice Lumumba est confronté à un climat quasi insurrectionnel : pillages de la « Force publique »11, mise à sac des régions par l’armée, rivalités politiques stimulées par des logiques claniques, sécession Katangaise… Le jeune Premier ministre est harcelé, traqué, lâché, trahi par nombre de ses compagnons de lutte comme « l’ami Joseph » Mobutu. C’est lui, son chef d’état-major de l’armée, qui l’arrête après sa destitution (coup d’État du 14 septembre 1960). Patrice Lumumba est exhibé, fatigué, hagard, hirsute, devant les caméras à l’aéroport de Léopoldville : un soldat lui relève la tête en lui tirant la tignasse. L’image, « christique », de Lumumba fait le tour du monde. Elle reste gravée dans les mémoires. Elle rappelle les chasseurs de safari posant avec leur trophée.

26« Si je meurs demain, c’est parce qu’un blanc aura armé la main d’un noir » aurait dit, un jour, Lumumba. Après une interminable traque, il est abattu nuitamment dans la savane congolaise, comme une bête. Le 17 janvier 1961, il avait 36 ans. Son corps est enfoui à la va-vite dans la savane. Il est par la suite déterré, pour être dépecé. Coupé à la hache. Découpé à la scie. Brûlé puis plongé dans un fût d’acide. Dissout. C’est de cette façon que les parangons de la Civilisation traitent les hommes qui commettent l’odieux crime de réclamer la justice et la liberté. Tel est le spectacle cru de la barbarie, lorsque se craquèle le verni civilisationnel.

Retour sur un passé trouble : des larmes de crocodile ?

  • 12 Omasombo Tshonda J. & Verhaegen B., Patrice Lumumba. Jeunesse et apprentissage politique 1925-1956, (...)
  • 13 Braeckman C., Lumumba. Un crime d’Etat, Éditions Aden, 2009, pp. 23-24.
  • 14 Callataÿ (de) F., Introduction à Petit P., op. cit. p.8.
  • 15 Braeckman C., op. cit. pp.55-56.

27La sortie du film de Raoul Peck a bousculé l’opinion belge et participé ipso facto au réveil d’une conscience postcoloniale au-delà des oublis et des dénis de mémoire ou même des réécritures et des falsifications de l’histoire. En 2002, la Belgique a présenté des « excuses » au peuple congolais et a exprimé ses « profonds et sincères regrets » pour son rôle dans l’assassinat de Patrice Lumumba. La démarche de la Commission parlementaire belge est louable et constitue à coup sûr une avancée. Elle reste cependant frileuse, comme craintive, dans son engagement. Les choses se passent comme si les puissances coloniales d’hier ne parviennent toujours pas, plus de six décennies après les faits, à engager un travail serein d’histoire et de mémoire. « L’histoire est [avant tout] une pratique sociale » (A. Prost) et « toute histoire digne de ce nom est contemporaine » (B. Croce). Les hommes de ce temps, et non seulement les Congolais, ont légitimement droit à ce travail d’histoire et de mémoire. Or, il apparaît que la Commission parlementaire et ses enquêteurs ont, d’après Colette Braeckman, dans leur circonspection regrettable, « refusé de dépasser le cadre strictement belgo-congolais, refusant tout ancrage international à leur recherche. Ils ont même refusé la collaboration d’un expert congolais, Jean Omasombo Tshonda, auteur de recherches inédites sur la jeunesse et l’apprentissage politique de Lumumba12, sous prétexte qu’en tant que Congolais, il ne pouvait être objectif ! Comme si des Belges, amenés à se pencher sur un dossier aussi chaud, touchant aux fondements mêmes d’une certaine Belgique, pouvaient, eux, atteindre l’objectivité scientifique, le détachement absolu, alors que quatre décennies après les faits, les passions ne sont pas éteintes, que des acteurs importants non seulement sont toujours en vie, mais occupent toujours des positions-clés ! »13 Où l’on voit qu’il reste encore du chemin à faire pour comprendre l’écheveau complexe des implications et des responsabilités ! Au niveau Belge, certes, mais aussi Africain et international. Car c’est la catastrophe qui a suivi le meurtre de Lumumba. Elle a décapité et déstabilisé un État, endeuillé des familles, amené au pouvoir un dictateur, Mobutu, qui a inauguré, avec l’appui de ses mentors, une séquence ruineuse pour un pays si prometteur. Mobutu, avec l’aide de ses mentors, a été la main noire qui a tenu la promesse de ceux qui ont éliminé physiquement Lumumba : l’hypothèque de tous les espoirs populaires portés sur la Dipanda, l’Indépendance. Quoi d’étonnant alors que de trouver, en 2016, sous la plume d’un membre de l’Académie royale de Belgique, le qualificatif de « génie politique »14 attribué à Mobutu : sommet du cynisme ou comble de l’amnésie ? Il est, par ailleurs intéressant que Braeckman note que dans le sillage de cette enquête parlementaire, les archives aient révélé certains détails troublants, notamment sur l’assassinat du prince Louis Rwagasore du Burundi, ami de Lumumba. On sait l’importance déterminante pour un peuple d’avoir des dirigeants politiques de qualité capables d’organiser et de canaliser son énergie et sa créativité. La Belgique bien sûr n’est pas la seule puissance coloniale à avoir tenté de museler les espoirs que des millions de personnes fondaient sur certains leaders charismatiques visionnaires. Néanmoins avec le retour sur l’assassinat de Lumumba et le passé colonial des plus troubles qu’il révèle « C’est la première fois, écrit Colette Braeckman (…) qu’une puissance coloniale accepte ainsi de revenir sur un crime politique commis à l’encontre d’un leader nationaliste. On attend toujours que la France fasse la lumière sur l’affaire Ben Barka, que le Portugal établisse la vérité sur l’assassinat d’Amilcar Cabral, le père de la lutte pour l’indépendance de Guinée Bissau. »15 L’histoire violente de l’Afrique noire postcoloniale s’inscrit dans la droite ligne de la violence coloniale. Elle touche en premier lieu les élites politiques et entraîne des catastrophes politiques innombrables. De Simon Kimbangu, le plus vieux prisonnier politique d’Afrique, à Thomas Sankara en passant par Ruben Um Nyobé, Félix Moumié, Eduardo Mondlane, Barthélémy Boganda, Sylvanus Olympio et tant d’autres, la liste est longue des martyrs de la libération. Tous ont disparu dans des circonstances troubles qui restent à élucider.

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Notes

1 Célèbre idée du cardinal Nicolas de Cues, popularisée par Blaise Pascal dans ses Pensées.

2 Peck Raoul, Lumumba, 2000

3 « Deux étapes devaient conduire le Congolais occidentalisé à l’intégration parmi la communauté belge : la carte civique et l’immatriculation. La carte civique créée en 1948 représente un stade transitoire vers l’immatriculation instituée en 1952, au moment où la profonde déception causée par cette farce prenait déjà un tour politique. On délivrait la carte civique à tout Congolais qui justifiait « d’une bonne conduite et d’habitudes prouvant un désir d’atteindre un degré plus avancé de civilisation ». Chaque personne qui la sollicite se soumet à une enquête humiliante d’une commission d’une dizaine d’administrateurs, missionnaires et espions des compagnies. La carte civique peut être retirée définitivement à son titulaire s’il ne réunit plus les conditions prévues pour son octroi : cette procédure légalise une surveillance permanente. En 1955, on ne comptait que 884 titulaires et 1557 en 1958 à la veille de l’indépendance. Patrice Lumumba calculait qu’il faudrait attendre mille ans pour l’intégration de toute la population ! » in Merlier M., Le Congo. De la colonisation à l’indépendance, Paris, Éditions François Maspero, 1962, pp.199-200.

4 Amselle J.-L., M'Bokolo E., Au cœur de l’ethnie. Ethnie, tribalisme et État en Afrique, La Découverte, 1985.

5 Ibid., p. 7

6 La « Bibliothèque coloniale » est une notion forgée par le philosophe congolais V.-Y. Mudimbé dans son livre L’invention de l’Afrique (Édition Présence africaine). Elle désigne un corpus textuel produit en Occident, représentant l’Afrique et les Africains. Ce savoir exogène a une histoire et a induit des conséquences importantes pour la constitution d’un imaginaire de l’Afrique. Il a aussi servi de base et de fondement à la production d’un savoir théorique mais également pratique sur l’Afrique. Les attitudes voire les réflexes, y compris de beaucoup d’Africains, élite et base, sont marqués et travaillés par des éléments issus de cette « Bibliothèque coloniale. »

7 Ibid., p. V.

8 Callataÿ (de) F., Préface à Petit P. in Patrice Lumumba. La fabrication d’un héros national et panafricain, Académie royale de Belgique, 2016, p. 8.

9 Ces mots ne sont pas ceux d’un « terrifiant révolutionnaire » mais de Larry Devlin, chef de poste de la station C.I.A. au Congo pendant les périodes agitées des années 60 : Larry Devlin, C.I.A. Mémoires d’un agent, Jourdan éditeur, p. 4.

10 Ainsi, selon une enquête de Christophe Boisbouvier pour le journal Jeune Afrique, durant les trois mois de son gouvernement, Lumumba est traqué comme « l’homme du chaos » par les puissances occidentales : « En septembre, le Parlement belge a voté des fonds secrets pour financer le camp anti-Lumumba. À la tête de l’Opération des Nations unies au Congo (Onuc), l’Américain Andrew Cordier a confié à l’un de ses proches : « Nkrumah est le Mussolini d’Afrique, et Lumumba son petit Hitler. » Et le numéro un des services secrets belges à Léopoldville, le colonel Marlière, qui appelle Lumumba Satan dans ses messages codés, a affirmé : « Cet homme doit être supprimé, c’est une œuvre de salubrité publique. » (« Justice belge : qui a tué l’ancien premier ministre congolais Patrice Lumumba ? » Jeune Afrique, 31 décembre 2012.)

11 Créée en 1885 par le roi Léopold II de Belgique, cette force militaire et de police se distingua par son extrême brutalité coloniale sous la direction d’un corps d’officiers belges et européens.

12 Omasombo Tshonda J. & Verhaegen B., Patrice Lumumba. Jeunesse et apprentissage politique 1925-1956, Tervuren, Institut Africain-Cedaf, L’Harmattan, 1998.

13 Braeckman C., Lumumba. Un crime d’Etat, Éditions Aden, 2009, pp. 23-24.

14 Callataÿ (de) F., Introduction à Petit P., op. cit. p.8.

15 Braeckman C., op. cit. pp.55-56.

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Pour citer cet article

Référence papier

Serge Mboukou, « Éteignez tout : étoiles et lucioles ! »Le Portique, 47 | 2022, 117-133.

Référence électronique

Serge Mboukou, « Éteignez tout : étoiles et lucioles ! »Le Portique [En ligne], 47 | 2022, document 9, mis en ligne le 15 avril 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/leportique/4497 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/leportique.4497

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Auteur

Serge Mboukou

Serge Mboukou. Docteur HDR en anthropologie, maître assistant associé à l’École d’Architecture de Nancy et professeur de philosophie en CPGE. Dernier ouvrage : De Tokyo à Kinshasa, postmodernité et postcolonialisme (avec Ahmed Boubeker), L’Harmattan, 2021.

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