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France
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Mémoires algériennes d’ici et de là-bas

Ahmed Boubeker
p. 83-100

Résumés

Cet article explore les mémoires entre deux rives de la Méditerranée. Il témoigne des controverses mémorielles entre les jeunes algériens et les générations héritières de l’immigration postcoloniale.

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Texte intégral

Libérez l’Algérie !

1Je n’aime ni les bannières ni les hymnes nationaux. Je me souviens encore de quelques paroles d’une chanson des années 1980 dont j’ai oublié le titre et l’auteur « le rouge du drapeau américain, c’est le sang des indiens… » Et le rouge de la bannière tricolore, de combien de blessures de l’Histoire garde-t-il le secret ? « Qu’un sang impur abreuve nos sillons… » clame ainsi La Marseillaise. L’hymne algérien lui renvoie comme en écho : « Par le sang noble et pur généreusement versé… » Kassaman proclame en effet que l’appel de la patrie est écrit avec le sang des martyrs : ne jamais l’oublier, et surtout l’enseigner aux futures générations ! Mais on sait depuis longtemps que la promesse de libération n’a pas été tenue. Pire encore, elle a été trahie.

  • 1 Fanon Frantz, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1968, p. 42.

2Je n’aime pas les bannières nationales et encore moins le drapeau algérien, car contre celui-ci j’ai quelques rancœurs personnelles. Kassaman nous conjurait de le hisser au-dessus de nos têtes, ce drapeau de la révolution dont les Algériens restent si fiers, mais combien de têtes précisément sont tombées, combien de vies innocentes ont été sacrifiées depuis 1962 au nom du symbole de l’unité nationale ! Qui en Algérie aurait oublié dix ans de guerre civile ? Et qui ne se souvient pas du printemps berbère de 1980 et du printemps noir de 2001 ? La sauvegarde de l’héritage de la Guerre d'Algérie a toujours été l’argument essentiel des caciques du FLN et des généraux d’une armée qui n’a jamais vraiment gagné d’autres batailles que celles menées contre son propre peuple. « O liberté, que de crimes on commet en ton nom » – dixit Madame Rolland en montant sur l’échafaud – et du Président Boudiaf au citoyen lambda, on ne compte plus la multitude d’Algériens et d’Algériennes sacrifiés sur l’autel de l’indépendance nationale. Une indépendance sacralisée, toujours soi-disant menacée par les dérives tribales, l’islamisme ou la clique des traîtres et autres collabos avec l’ancien colonisateur. En 1962, on pensait que la décolonisation de l’histoire pouvait s’ouvrir sur toutes les utopies révolutionnaires : le socialisme, l’autogestion et surtout le pouvoir du peuple d’être enfin sujet de sa propre histoire. Pourtant, tout cela n’est resté qu’une mythologie fondatrice qui n’a pas su sortir de l’idéologie anticoloniale ou tiers-mondiste et qui n’a réussi qu’à se crisper sur une référence arabo-musulmane réfractaire à la diversité de la société algérienne. Certes le monde colonisé a toujours été un monde coupé en deux par la force des baïonnettes : le domaine civilisé du colon s’oppose au bled des gourbis indigènes. Comme le souligne Frantz Fanon, le colon et le colonisé sont de vieilles connaissances, d’abord parce que « c'est le colon qui a fait et qui continue à faire le colonisé »1 Reste que, n’en déplaise au grand Fanon, les Français d’Algérie n’étaient pas tous des propriétaires coloniaux qui ont fait « suer le burnous ». Cent trente années de présence française ont fourré bien plus de choses dans la tête des Algériens que tous les fanatiques de l’identité n’en pourront jamais chasser, même si cette mémoire reste souvent inavouable. La pluralité des mémoires sociales est sacrifiée sur l’autel d’une histoire politique de la décolonisation. Algérien ou Français, Moudjahid ou Harki, il faut choisir son camp ! Le mot de Renan est valable aussi outre Méditerranée : il faut oublier beaucoup de choses pour fonder une nation ! Mais l’oubli n’est pas la métamorphose du passé ou la réécriture de l’histoire. De fait, l’Algérie est restée coincée dans le regard de l’autre : la référence mythique Arabo-musulmane ne permet pas de comprendre que la question de l’identité nationale se pose dans ses dimensions sociale, politique ou culturelle, en d’autres termes qu’au temps de la domination coloniale. Cette incapacité d’entrer de pleins pieds dans une histoire postcoloniale peut aussi expliquer le déni de reconnaissance de l’Algérie à l’égard de ses émigrés. Et j’en sais quelque chose moi qui suis né en France un an avant l’indépendance.

  • 2 Un mensonge qui repose sur la complicité entre pays d’émigration et d’immigration et qui a été entr (...)

3Première héritière de l’immigration, ma génération est aussi héritière du silence. La Guerre d'Algérie, nos parents nous en parlaient très peu et c’est d’autant plus étonnant qu’ils étaient tout de même si fiers de leur victoire. Pourquoi ce mutisme ? Certes, toute l’histoire de la première génération est celle d’une invisibilité ne laissant pas d’autre possibilité que celle de raser les murs de la société française. Nos parents se sont adaptés à l’exil et au mépris social en cultivant le mythe du retour au pays. C’est néanmoins une chape de plomb qui leur tombe dessus au lendemain de la guerre et qu’on peut référer au « mensonge collectif2 » dévoilé par Abdelmalek Sayad, le pionnier d’une sociohistoire de l’immigration postcoloniale. Ce mensonge, c’est d’abord un mensonge d’État, un double mensonge en l’occurrence : d’une part celui de la France oublieuse de son passé colonial et qui voudrait en rester à la doxa d’une immigration de travail en éternel transit ; d’autre part l’Algérie qui va exercer censure et contrôle sur ses ressortissants par le biais d’une police politique. Pris en otage entre mépris et soupçon, les immigrés de première génération vont eux-mêmes cautionner ce mensonge collectif à travers leur silence, au nom du mythe du retour. Mais peut-être aussi pour ne pas faire porter le fardeau de l’histoire à leurs enfants dont ils auraient compris, sans se l’avouer, qu’ils ne rentreraient jamais dans un pays qui n’a jamais été le leur.

4Au début des années 1980, la rupture générationnelle entre les immigrés algériens et leurs enfants prend une dimension publique. Quoi de commun entre les « zoufris » trainant leurs accents d’exil entre le chantier et le foyer Sonacotra et les jeunes de banlieue qui revendiquent avec gouaille leur place dans la société française, à travers émeutes urbaines ou marches pour l’égalité ? Cette rupture socioculturelle, nous l’avons vécue dans notre chair, et elle s’est traduite par un mur du silence qui a pu laisser penser que nous étions des orphelins sans héritage. Or ma génération a tout de même hérité d’une expérience du déracinement vécue par procuration. Et sa prise de conscience culturelle repose d’abord sur ce legs de nostalgie et de souffrances.

5Mais tout va changer dans les années 1990.
En Algérie, c’est le temps de la crise qui prend une dimension de guerre civile, avec un déferlement de violence qui ravive les mémoires et qui aurait pu mettre fin au mythe nationaliste d’une histoire décolonisée. On ne peut plus accuser le colonisateur français de tous les maux de l’Algérie et c’est la pluralité des mémoires sociales sacrifiées sur l’autel d’une histoire politique de la décolonisation qui refait surface. En France aussi – et sans doute du fait d’un écho de la crise algérienne – les langues vont se délier et un travail de mémoire est entrepris par les héritiers du silence. Ce sont ainsi d’anciens soldats Français et leurs familles qui osent enfin dire publiquement ce qui s’est vraiment passé là-bas, parler de la torture en particulier. Mais c’est aussi l’émergence d’une nouvelle génération d’héritiers de l’immigration qui tentent d’amorcer un dialogue avec leurs parents autour de la mémoire de la Guerre d'Algérie – notamment les massacres du 17 octobre 1961 à Paris – et qui accompagnent l’affirmation publique de multiples manières de vivre dans la société française. À la différence des « beurs », la génération suivante a compris qu’il n’y a de sujet qu’exposé à une mémoire, à une histoire, dont il s’agit de faire un récit pour soi et pour les autres. La question essentielle qui est alors posée, c’est comment être un « FrancoArabe » ou un « Franco-Berbère », comment assumer son héritage tout en revendiquant la citoyenneté ? Cette question qui révèle les nouveaux visages de la société française est certes loin d’avoir trouvé une réponse tant le devenir postcolonial reste sujet à caution dans le cadre trop renfermé de l’espace public hexagonal. Mais il faut aussi l’entendre en écho à d’autres questions. En Algérie d’abord, autour de l’écriture d’une véritable histoire postcoloniale qui passe forcément par la reconnaissance du fait que l’indépendance de l’Algérie n’a pas effacé la diversité de la société algérienne. En Algérie où encore une autre génération suivante écrit une nouvelle page d’histoire depuis le 1 mars 2019.

6Je n’aime pas le drapeau Algérien mais, flottant aux côtés de la bannière amazigh, dans les immenses cortèges qui battent chaque vendredi le pavé des villes algériennes, n’est-il pas redevenu le symbole d’un peuple en marche ? Je dois même avouer qu’en écoutant « Aujourd’hui le peuple va libérer l’Algérie » cette superbe chanson composée dans l’urgence par des artistes algériens, j’ai eu comme une larme à l’œil. Surpris d’être ainsi touché, j’ai voulu faire partager mon feeling à mes enfants. Alors, vous avez écouté, il vibre votre petit cœur ? Eh bien non, pas vraiment. Mon fils aîné m’a répondu qu’il faut sans doute être Algérien pour vraiment apprécier. Algérien moi ? Je l’avais presque oublié après 58 ans de vie en France. Il faut croire qu’il remonte de très loin le « feeling cousin » qu’une ritournelle a fait perler du fond de mes yeux. Il m’a interrogé sur ce langage silencieux des émotions, mon grand qui a déjà 31 ans. Comment peut-on être touché par une chanson en arabe quand on ne le parle pas ? Bien-sûr la mélodie compte pour beaucoup : on peut être sensible à celle d’une langue sans la comprendre. D’ailleurs certains mots en arabe dialectal sont communs à mon idiome maternel – le kabyle que je décode encore sans le parler vraiment. J’ai donc répondu à mon fils que je reste tout ouïe au sabir de « Libérez l’Algérie » – arabe mâtiné de berbère et de français algérianisé – qui charrie chez moi des alluvions sentimentales au-delà de la frontière de la langue. Chez moi ? Où ? Pas besoin d’un pays de l’entre deux rives de la Méditerranée. Car les Algériens d’Algérie comme ceux de la diaspora ne sont-ils pas des exilés de leur propre langue ? Et n’est-ce pas ce qui fait raisonner ce refrain dans ma tête comme un idiome du peuple qui n’a jamais été celui de la tchi-tchi d’une imposture boute-flik-esque ?

7Aujourd’hui le peuple va libérer l’Algérie
Libérez, libérez, libérez l’Algérie
Aujourd’hui le peuple va libérer l’Algérie
Libérez, libérez, libérez l’Algérie

8Il faut dire aussi qu’ils ont des gueules les chanteurs du clip largement relayé sur les réseaux sociaux. Des gueules d’un peuple fatigué, meurtri, humilié par le mépris de ses élites qui lui ont volé jusqu’à la fierté de sa Révolution. Des gueules qui sont celles qui clament « Nous sommes l’avenir, vous êtes le passé ! » « FLN dégage, système dégage ! » À la différence de mes fils, je peux me reconnaître à travers l’intonation des voix et les visages de ce peuple. Dans toute la palette de leurs expressions. Leurs mimiques, leurs regards sombres ou leurs sourires. À travers aussi la gestuelle de ces corps qui ne parlent pas qu’avec les mains. Mais je peux me reconnaître surtout dans leur combat. Celui d’une génération qui marque la fin d’une époque. La fin d’une sidération des esprits après les horreurs de la décennie noire. Le grand chantage du Système, dernier rempart contre le chaos, n’opère plus. Cette nouvelle génération veut précisément libérer l’Algérie du mensonge collectif et du grand mythe de l’unité nationale derrière le sacre de la nomenklatura, les flonflons de Kassaman et le tombeau des chahids.

9Car s’est bel et bien une nouvelle société algérienne qui pousse désormais la ritournelle pour exprimer les différences qui la constituent : tout l’enjeu est de construire un espace commun du vivre ensemble. C’est le chant des milles visages de l’Algérie contemporaine, chant de la terre qui rend audible les forces cachées de la musique des cœurs, chant de l’exil et de la nostalgie aussi.
Et c’est peut-être ainsi que réaffleure la source vive de l’hymne national.

« Cette Algérie qui est un peu mon pays »

10Mon cher Nasser.
Je tenais à répondre au commentaire que tu as posté suite à ma dernière chronique « Libérez l’Algérie ». Tu te dis très étonné de mon intérêt soudain pour l’Algérie, moi qui n’ai jamais « voulu y mettre les pieds ». Et tu as raison, car si tu as bien lu mon papier, tu as aussi compris que je suis le premier étonné par le fait d’être encore habité par un « pays natal » qui n’a jamais été vraiment le mien vu que, comme toi, je suis né en France. Mais à la différence de moi, tu as choisi il y a quarante ans de « retourner au bled » comme on disait à l’époque. Tu as choisi de partir en quête de tes racines dans une Algérie réelle. Moi, comme tu le sais, j’en suis resté à cette contrée perdue qui « existe parce qu’elle n’existe pas » comme l’écrivait jadis le poète Nabil Farès.
Combien de temps nous sommes nous réclamés du pays de notre carte d’identité – né en 1961, je suis redevenu comme toi Algérien à l’âge d’un an – par simple compassion ? Premiers héritiers de l’immigration, nous avons en effet connu le déracinement au sein maternel.

  • 3 Jankélévitch Vladimir, L’irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1983, p. 346.
  • 4 Sayad Abdelmalek. La double absence. Seuil, 1999.

11Cultivant nos faux accents d’exil au nom des soupirs et des silences de celles dont nous étions le dernier espoir, nous avons acquis une mémoire sans les mots pour la dire. Après la compassion vint le respect. L’Algérie par procuration pour ne pas briser les rêves de retour de nos pères. Dire du mal du bled ou parler en famille d’intégration à la société française, c’était trahir ! Certes nos pères semblaient résignés au triste mektoub de la condition immigrée. Mais s’ils ont tenu si longtemps, c’est parce que leur vraie vie était ailleurs. Un jardin secret. Refuge caché. Dernier îlot de résistance. Inviolable. Sacré. La nostalgie du pays, c’est l’étoile fixe de l’immigré. Au nom du mythe du retour, des milliers d’hommes et de femmes ont ainsi choisi de ne pas vivre leur histoire de France. De rester coincés en transit. Mais plutôt que sur un lieu, la nostalgie porte sur le temps. Ce qui est passé ne reviendra pas et c’est ce qui est insupportable pour la conscience. C’est moins la terre natale que l’on regrette que les jours qui s’en sont allés – « Ni temps passés ni les amours reviennent / sous le pont Mirabeau… »3 – mais le souvenir du pays perdu permet de spatialiser le temps, le figer en quelque sorte dans une seule image. C’est tout le drame d’une nostalgie repliée sur elle-même, lorsque le souvenir s’estompe pour ne plus laisser place qu’à cette image construite d’un passé qui sent le renfermé, une misère de l’irréversible se délectant de son tourment. La double absence de l’immigré décrite par le sociologue Abdelmalek Sayad4 recoupe le drame du nostalgique « en même temps ici et là-bas, ni ici ni là, présent et absent, deux fois présent et deux fois absent […] nulle part ». Que pouvaient-ils dès lors nous léguer nos pères, sinon cette nostalgie ? Notre patrie mythique n’avait aucune indépendance.

12Mais les événements ont depuis longtemps ravagé ce refuge imaginaire. L’Algérie contemporaine n’est plus celle de la nostalgie immigrée. Et d’octobre 1988 à la décennie noire, les rebonds de l’actualité ont débloqué les horloges et délié les langues muselées par l’Amicale des Algériens en Europe. La question s’est posée alors, comme elle se pose de nouveau aujourd’hui : comment les Algériens de la diaspora peuvent-ils apporter leur contribution pour favoriser l’émergence d’un pluralisme démocratique outre-Méditerranée ? J’entends de loin la réponse que tu pourrais nous faire mon cher Nasser. Il suffit d’être fidèle à ses convictions et de rentrer au pays, comme tu l’as fait jadis. Sinon fermer sa gueule, car l’Algérie réelle appartient aux Algériens et n’a pas de leçon à recevoir des Français ou des « beurs » si mal blanchis ! Certes. Pas question d’ingérence ! L’avenir politique de l’Algérie est essentiellement l’affaire des Algériens et des Algériennes. Et la France qui a mal à ses gilets jaunes pourrait même s’inspirer du civisme des manifestations qui se déroulent depuis deux mois dans son ancienne colonie.

13Cela dit, mon ami, j’ai quelques doutes sur l’Algérie réelle que tu sembles opposer à mes vues de « born again » comme disent les Ricains. Cet argument du pays réel ou du vrai peuple, n’a-t-il pas toujours été celui qu’a utilisé le FLN pour arrêter l’Histoire à la date de la révolution, puis celui des intégristes au nom d’une reconquête de nos racines musulmanes ? Et si on fouille un peu plus encore, c’est le démon des origines qui ressurgit. Chacun ses dieux, ses saints et ses héros. La vierge Fatima, la Kahina berbère, Rostem le persan du Mzab, Jugurtha du Djurdjura, Augustin des Aurès. Chacun sa culture porte drapeau. Les Berbères contre les Arabes, les Chaouis et les arabisants contre les Kabyles, les gens de l’est contre ceux de l’ouest, les gens du Sud contre personne, les « barbus » contre chaque personne. Et l’épouvantail de la France contre tous ! Loin de moi l’idée de contester l’identité nationale algérienne que la guerre d’indépendance a affirmée à la face du monde, mais l’identité politique peut-elle continuer à se faire sur le dos de la diversité de la société civile ? Il me semble que l’Algérie de la nouvelle génération aspire à ce pluralisme démocratique du vivre ensemble dans le respect des différences. C’est en tout cas de cette oreille que j’ai entendu la chanson « Libérez l’Algérie » qui a ravivé en moi le souvenir de l’Algérie imaginaire de notre jeunesse.

14Je ne vais pas t’importuner plus longtemps avec ma nostalgie mon cher Nasser, mais quitte à pousser la ritournelle de la liberté d’une rive à l’autre de la grande bleue, je voudrais inviter un des plus grands chanteurs de l’immigration à notre concert :
Algérie mon beau pays,
Je t’aimerai jusqu’à la mort
Loin de toi moi je vieillis
Rien n’empêche que je t’adore

15Débarqué à Longwy en 1937, Slimane Azem découvre sa vocation dans les cafés kabyles et malgré les 400 chansons qu’il consacre à la condition immigrée, il ne reverra jamais le pays perdu qu’il a mythifié toute sa vie. Azem est porté par le déracinement : s’il aspire au retour, il ne cesse de s’éloigner de l’Algérie réelle, d’inventer un bled imaginaire dans lequel se reconnaissent tous ceux qui mangent le pain noir de l’exil. Le récit musical de la mémoire passe ainsi par une certaine forme d’oubli. Et la chanson de Slimane Azem apparait aux antipodes d’une expression musicale figée dans un conservatoire de l’identité. Elle se veut ainsi une musique vivante, une conjugaison de la mémoire au présent entre le souvenir et l’oubli. Azem s’inspire d’abord du quotidien de l’immigration, avec ses larmes mais aussi ses rires, son sens de la dérision, son regard caustique sur l’Algérie ou la France, ses coups de gueule. Il porte toutes les petites misères des siens et il en fait des chansons qui participent d’une formation morale et spirituelle, comme une première prise de conscience culturelle des Maghrébins de France. En chantant le bled perdu, il construit ici dans l’hexagone un monde de l’immigration. Il rend audibles les forces cachées de la musique des cœurs. C’est le chant de la terre, un peu comme une symphonie qui se compose de multiples mouvements, chant de l’enfance ou flûtes des bergers du Djurdjura, chants des milles tavernes des cités ouvrières, chants de l’exil et de la nostalgie.

  • 5 Jankélévitch Vladimir, L’irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1983, p. 346.

16Cher Nasser, si je te parle de Slimane Azem – qui était soit dit en passant le chanteur préféré de ma mère et de mon second fils quand il était petit – c’est pour te dire que la nostalgie chantée n’est plus tout à fait sans porte ni fenêtre. Elle s’ouvre ostensiblement. Se déplace – la nostalgie est aussi « un mal migrateur » écrit Jankélévitch – en jetant sur elle-même un regard caustique, ironique ou critique. Ce qui m’évoque aussi un vieux titre de Mazouni repris par Rachid Taha : « Écoute moi camarade ». Le chanteur s’adresse à un interlocuteur imaginaire amoureux d’une jeune fille – laquelle pourrait aussi personnifier la patrie d’une jeunesse révolue – qui lui « joue la double face » : « Regarde-toi bien dans la glace / Et réfléchis c’est important / Tu deviens saoulard à cause d’une fillette […] Mais qui est ce camarade ? / Je parle seul, personne n’est là / Alors c’est moi le camarade / Le pauvre con, et me voilà. » Ce qui se joue dans cette ironie réflexive du chant, c’est une échappée belle hors de l’exil ou de la présence-absence dans la patrie invisible de la nostalgie : celui qui chante n’est plus un somnambule qui confond le rêve et la réalité. Et s’il reste à l’écoute des sirènes du passé, ces voix intérieures lui « chuchotent leur secret nostalgique dans la langue de la musique et de la poésie5. Le pouvoir de s’absenter sur place pour trouver refuge dans un ailleurs imaginaire, c’est le pouvoir humain entre tous – dixit encore Jankélévitch – le pouvoir de l’imagination qui peut frayer une voie vers une autre perspective de la nostalgie. Celle-ci est ouverte lorsqu’elle se met en récit ou en chant. Ouverte sur l’espérance. Ouverte aussi sur les puissances imaginantes de la politique et du droit. Sur la promesse de lendemains qui chantent en chœur.

  • 6 Azem Slimane, « Lettre au ministre algérien de l’information », 8 janvier 1969.

17Voilà mon cher ami perdu de vue, j’espère moi aussi te revoir avant le vieil âge. Je ne sais pas si je retournerai un jour dans ton pays qui est encore un peu le mien, mais l’enjeu de la nostalgie ouverte que j’ai évoquée pour me rappeler à ton bon souvenir, c’est bel et bien d’esquisser la topologie d’une autre contrée, le bled de l’utopie ou la communauté imaginée des « enfants du pays » : cette terre des Hommes libres que Slimane l’exilé, interdit de séjour en Algérie, retrouvait en vibrant avec son public : « Quant à l’interprétation de mes œuvres dans un sens ou dans l’autre, il suffit que je vous dise qu’en tant que poète estimé de son public, je me dois de participer à son éducation morale et spirituelle. […] je vis actuellement au milieu des 700 000 Algériens jouissant de leur estime et gagnant largement ma vie auprès d’eux, et œuvrant dans le sein de cette vaste colonie sujette à toutes sortes de propagandes pour maintenir l’attachement au pays natal. »6

Contre les passions tristes du peuple algérien

18De nombreuses critiques ont accueilli la publication de mes précédentes chroniques sur l’Algérie (« Libérez l’Algérie ! » « Cette Algérie qui est un peu mon pays »). Ce n’étaient que deux textes sans autre prétention que de témoigner de l’empathie d’un fils d’immigré à l’égard de la jeunesse révoltée d’un pays qui reste un peu le sien. J’ai écrit « un peu », j’aurais pu dire « beaucoup » car après tout, nonobstant le fait que je reste du point de vue du droit un binational, je suis d’une génération qui a choisi de garder tardivement sa carte de résidence (et d’en payer les frais !) au nom de la fidélité à l’Algérie d’une nostalgie parentale dont nous avons héritée. Il ne s’agit en aucun cas de me justifier ni de répondre aux insultes, noms d’oiseaux et autres quolibets. Tout le monde connait le proverbe arabe (« Les chiens aboient, la caravane passe ») et la lâcheté de certains petits boutefeux du Web. J’avais d’ailleurs décidé de garder le silence, mais j’ai changé d’avis après avoir reçu d’autres courriers de la part d’amis d’origine algérienne. En particulier celui de Nacira, universitaire et engagée comme moi de longue date dans les luttes de l’immigration : « Les quelques commentaires auxquels j’ai eu accès ne sont pas tendres, et restent sur cette position que j’ai bien connue quand je suis partie vivre à Alger en 1983 : tu n’as rien à dire puisque tu n’es pas d’ici ! C’est curieux que cela dure encore alors que tant d’Algériens-nes ont l’expérience de l’étranger tout en restant attaché-e-s au pays ». Et ma collègue sociologue d’ajouter ces quelques mots qui m’ont convaincu d’apporter réponse à mes détracteurs :
« À l'évidence personne n'a intérêt à perpétuer cette façon de voir puisqu'elle a aussi contribué à diviser les Algériens ou ceux-celles qui s'en sentent proches et ainsi faire le lit de l'apathie qui a frappé ce pays pendant si longtemps. »

19Bien sûr je ne vais pas répondre à tous les commentaires. Je m’excuse d’ailleurs auprès de ceux et celles qui ont apprécié mes textes, mais il s’agit surtout de revenir ici sur quelques acrimonies et malentendus publics qui sont loin de ne concerner que ma petite personne. Bien au contraire, ces accusations participent de quelques passions tristes – minoritaires, fort heureusement ! – d’un peuple jaloux de son indépendance que le pouvoir a « recolonisé » de l’intérieur : l’éternel soupçon des sans grade contre les élites ; l’obsession du complot – français en particulier – ; la confusion entre patriotisme et détestation des autres ; la jalousie ou le mépris à l’égard des faux frères immigrés ; la rancune imprescriptible contre les harkis et autres « larbins de l’étranger » ; la mise sur la sellette des opportunistes – agioteurs d’opinion, révolutionnaires de la vingt-cinquième heure, donneurs de leçons, gratteurs de misère… – contre la communauté ; les abus du nationalisme mémoriel – sous monopole d’État – confinant au culte des martyrs au détriment d’une citoyenneté réelle. Si j’évoque ces passions tristes auxquelles je n’échappe pas entièrement – eh oui, j’ai moi aussi un habitus algérien – c’est précisément parce que je crois qu’elles participent des dangers qui menacent l’avenir de l’Hirak en cours. Des dangers qui, sous la houlette d’une dictature qui ne fait plus illusion, entretiennent la division et le repli sur lui-même du peuple algérien. Des dangers dont je retrouve les graines de discorde dans les verbatim de mes détracteurs que je livre ici en quelques réquisitoires. Avec mes réponses et celles des internautes algériens qui ont su élever le débat.

Le réquisitoire contre la nostalgie immigrée

20Platon voulait débarrasser sa cité idéale de tous les poètes qui n’entretiennent que le mensonge et l’illusion. Yebdri l’internaute, lui, ce sont « Messieurs les nostalgiques » qu’il veut « rayer des cœurs et des registres ». Dans son Algérie « Terre des hommes et de chouhadas, il n’y aura point de place pour les nostalgiques et ceux qui nous aiment de loin ou par correspondance : ils seront bannis et à jamais ! » Et pour être encore plus clair, il ajoute : « Aux romantiques et aux nostalgiques, nous dirons : chut ! L’Algérie est en train d’écrire une page glorieuse de son histoire. Ne pas déranger, please ! » Il a l’humour anglais ce brave Yebdri, mais la République de Platon n’est pas de bon augure : n’a-t-il pas été vendu comme esclave après avoir joué le conseiller du tyran de Syracuse à comparer duquel Bouteflika reste un enfant de cœur ? Karima quant à elle écrit qu’elle « n’en a rien à faire des états d’âme des uns et des autres, surtout de ceux qui vivent ailleurs » et qui, précise-t-elle, « n’en ont rien à faire de l’Algérie ». On peut la comprendre Karima : après tout, les Algériens d’Algérie ont fort à faire avec leurs propres drames existentiels, pourquoi se soucier des petites misères des émigrés ? Peut-être parce qu’elles sont liées à des blessures de l’histoire qui les concernent aussi. Peut-être encore parce que les âmes du peuple algérien errent aussi dans la diaspora, et que ce sont précisément leurs épreuves – trajectoires du malheur, nuits de l’identité, expérience des limites, souffrances partagées – qui font le patrimoine d’une nation à travers ses lignes de fuite. En tout cas Karima, vous ne pouvez pas dire qu’ils n’en ont rien à faire de l’Algérie, les émigrés. Ils la portent en eux jusqu’au cimetière !

21Sans doute cette Algérie des exilés reste-t-elle pleine de « croyances anciennes » comme le reproche Ghimouze à mon « écrit suranné » : je devrais donc m’en libérer pour comprendre qu’« il n’y a qu’un seul drapeau ». J’ai dit et je répète que je n’aime pas les étendards nationaux. Algérien. Français. Ou étasunien. Trop de sacrifices en leur nom, bien après le moment de grandeur des révolutions que ces couleurs ont portées. Eh oui Ghimouze, à la différence de vous je rêve encore du bled de l’utopie, cette terre des hommes libres. Savez-vous que l’Algérie du début des sixties était la Mecque du Tiers-Monde, la capitale de la révolution mondiale ? Cela dit, j’entends maintenant Lyna qui me traite de sale rêveur : « Vas dormir, tu es out ! Notre Algérie n’est pas celle que tu connais : elle est sortie de notre subconscient. » Et Ali de reprendre comme en écho : « Je ne vois pas pourquoi nous raconter votre vie. Votre nostalgie, vos doutes, vos rêves partagez-les entre vous ! Les Algériens d’ici s’activent, ils ne rêvent pas ». Mais une autre voix s’élève pour prendre la défense du pays de l’utopie : celle de Djamila « Ali, les Algériens s’activent et ...rêvent, car avec les rêves, tout est possible ! » Ah chère Djamila, si tous et toutes nous pouvions te ressembler, Baudelaire lui-même serait Algérien lorsqu’il récite :
« Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ;
Puissé-je user du glaive et périr par le glaive »

Le réquisitoire au nom de la patrie qu’il faut aimer ou quitter

  • 7 Sayad Abdelmalek, Les enfants illégitimes, Raisons d’agir, 2006, p. 29.

22De nombreux commentaires me font le même reproche, comme celui de Med : « Ou bien l’Algérie est ton pays ou bien elle ne l’est pas ». Ou celui de Farid : « Entre un peu et mon pays tout court, il faut choisir… c’est trop tard et sans rancune, on est assez nombreux comme ça ! » Excusez donc du peu, chers autochtones, mais nous autres « z’migris », nous n’avons pas choisi de vivre « le cul entre deux chaises » ad vitam aeternam. Ne pas oublier que c’est la colonisation qui a produit le déracinement et transformé tous les Algériens en émigrés potentiels. Ne pas oublier non plus que même après l’indépendance, « l’émigré-immigré » est resté au front comme un « colonisé nouvelle manière, un colonisé d’au-delà de la colonisation »7, continuant à « suer du burnous » – du bleu de travail serait plus juste : la France avait besoin de bras pour se moderniser et l’Algérie des devises rapatriées.

  • 8 A un ami qui lui reprochait son absence d’amour du peuple juif, la grande politologue Hannah Arendt (...)

23Mais je ne veux pas jouer les rentiers de la misère des « damnés de l’usine » et faire semblant de ne pas comprendre qu’on me reproche de ne pas aimer mon pays d’origine. Ainsi du commentaire de Malika : « Ne pas aimer le drapeau algérien, c’est tout simplement ne pas aimer son peuple ! » Ou de celui de Rachid : « L’Algérie tu l’aimes ou tu la fermes ! » Comment libérer l’Algérie des vieux démons du FLN avec des arguments aussi tranchés ? D’autant qu’ils font écho au cri de ralliement des conservateurs étasuniens pendant la guerre du Vietnam (América, leave it or love it) qui ont notamment inspiré le slogan nationaliste de la dictature militaire brésilienne (Brésil, ame-o ou deixe-o) et plus récemment les cocoricos des Le Pen-Sarkozy (La France, tu l’aimes ou tu la quittes). Je n’aime pas n’importe quelle Algérie, en effet. En tout cas pas celle de Bouteflika et autres généralissimes. Mais j’aime l’Algérie de mes parents, de mes amis8 et compatriotes héritiers de l’immigration. Suis-je pour autant un nostalgique de l’Algérie Française comme l’écrit Lyna (« Un Hirak sans drapeau, il faut le faire : il est tellement Algérie française qu’il l’a fait ! ») ? Là je plaide coupable, mais attention, mon Algérie qui reste un peu française n’a rien de commun avec celle de la quatrième République ! Mieux encore : elle se bat contre les dénis de mémoire d’une rive à l’autre de la grande bleue et revendique l’héritage d’une certaine algériennité dans la France postcoloniale. Et n’en déplaise à tous les fanatiques de l’identité, elle ne menace pas plus les institutions de la République française « une et indivisible » que le patriotisme algérien. Encore s’agit-il ne pas confondre patriotisme et nationalisme, comme le rappelle le commentaire de Mohamed : « Frères Algériens, vous êtes très intelligents, mais il faut beaucoup lire. Le nationalisme est une doctrine chauvine et raciste (…) une doctrine de guerre, destinée aux hommes de troupe dans les casernes. » Et Mohamed de faire la leçon à Lyna qui s’imagine que les Algériens sont « nationalistes de naissance » : « Lyna, j’ai voulu simplement insister sur la différence entre le nationalisme et le patriotisme. Le nationalisme était nécessaire à nos parents pour récupérer la nation perdue. Après notre indépendance, nos dirigeants autoproclamés ont utilisé l’élan de la guerre d’indépendance et ils ont laissé les mêmes mots guerriers dans le but (…) que le peuple voit dans ses dirigeants des sauveurs, des moujahids, alors que la plupart sont des salauds notoires. » Et on ne saurait mieux conclure que le sage Mohamed : « Arrêtons de vivre par et pour la France. Aimer son pays c’est bon, respecter les autres c’est mieux ! »

Le réquisitoire contre les faux Algériens et tous les suppôts de la division nationale

24« Article qui appelle à la division du peuple algérien. Je n’aime pas ! », dixit Samir. Plaidons le malentendu. Si effectivement j’insiste dans mes textes sur la diversité des Algériens, c’est pour mieux asseoir les bases d’une citoyenneté réelle, d’un vivre ensemble dans le respect des différences, au-delà du garde à vous face au drapeau au nom de la mémoire des martyrs. Le pouvoir militaro-affairiste a imposé cette religion civile tout en provoquant les replis régionalistes : diviser pour mieux régner, c’est bien connu ! Attention, si on conteste les autorités intronisées par la grande révolution, demain ce ne sont pas simplement les berbéristes ou les barbus qui marqueront leur différence : « Voilà pourquoi il faut être vigilant, selon Mah l’internaute, les harkis, les zouaves, les pieds noirs revendiqueront un jour leur retour avec fanfares et remettront une fois de plus l’Algérie en danger ».

25Mais ces différences qui font la richesse d’une nation, il faut savoir les dépasser dans la lutte collective, et c’est tout l’enjeu du mouvement populaire du 22 février 2019 pour affirmer un leadership et sa représentativité face aux caciques de la nomenklatura. Le problème c’est que le peuple échaudé par des années de mensonges se méfie de tous ceux qui prétendent parler en son nom. De ses élites intellectuelles. Des opportunistes. Et surtout des « mauvais Algériens » qui n’auraient plus voix au chapitre. Les échanges à ce propos sont édifiants :
Samia : « l’Algérie certes appartient à tous les Algériens. Mais les Algériens qui ont préféré rester malgré les aléas, qui ont préféré revenir malgré les difficultés, ont le mérite de n’avoir pas abandonné le bateau ».
Arezki : « Samia vous avez raison. Les bons Algériens sont ceux qui n’ont pas fui pendant la décennie noire et qui sont restés pour faire marcher l’Algérie. Mais accordons les circonstances atténuantes à ceux qui sont partis et acceptons leur manifestation d’intérêt à ce qui est en train de se produire… »
Flora : « Mais monsieur, certains ont quitté l’Algérie car menacés de mort. Ne l’oubliez pas ! Ce n’est pas de plein gré qu’ils ont tout quitté pour accepter une immense solitude loin de leur famille… »
Samia. « Flora, ce sont des cas particuliers. Et ils n’avaient pas de choix, d’ailleurs, certains sont revenus. Je parle de l’Algérien lambda qui a choisi de plein gré. Je ne comprends pas certaines philosophies, comme le cas sujet à discussion. »

26Le « cas philosophique » en question, c’est le mien. Et j’en prends pour mon grade. Français nostalgique, Algérien honteux, apatride, harki, et même Russe (sans doute à cause du goût russe pour la nostalgie). Ainsi du réquisitoire de Malika : « C’est un fils de harki. Il n’aime pas le drapeau parce que son père a dû combattre avec l’ennemi contre son peuple. Vous n’êtes pas des nôtres ! Kabyle, tu parles, moi je suis Kabyle mais surtout Algérienne ». Il se trouve que je ne suis pas fils de harki, mais je n’en tire aucune gloriole chère Malika, car il faut être bien archaïque dans sa culture pour croire comme vous à l’héritage de la souillure. Et parmi ces gens dont vous parlez avec tant de mépris, nombreux ont été des compagnons de luttes de l’immigration.

27Mais les émigrés-immigrés ne sont-ils pas un peu traîtres à leur pays eux-aussi ? C’est une vieille histoire de famille dont le linge sale n’a pas encore été suffisamment lavé comme en témoignent les commentaires suivants :
Naima : « Restez loin, chez vous faux Français et arrêtez vos leçons de morale. L’Algérie d’aujourd’hui vous est complètement étrangère. Chérissez votre France et c’est tout ! »
Chavan : « Naima, pas d’accord avec toi. Des millions d’Algériens se sont retrouvés outre-mer chacun pour des raisons qui lui sont propres, et ce n’est pas pour autant qu’on va les déchoir de leurs racines. La diaspora doit être choyée, car elle peut contribuer à l’édification d’une démocratie réelle. »
Naima : « D’accord ou en désaccord, la réalité est têtue. Vous êtes Français ou plutôt faux Français puisque quoi que vous fassiez, vous resterez aux yeux du Français de souche de bougnoules ou des arabes, même si vous voulez, pour certains, vous démarquer en criant d’origine kabyle ! Celui qui a perdu le lien charnel avec sa terre et ses senteurs, doit rester dans son coin, humblement ! »
Kadi : « Naima, c’est quoi ce discours d’exclusion, cela me rappelle Jean-Marie Le Pen. Personnellement je souhaite une Algérie de liberté qui appartiendra à tous. Si vraiment vous voulez vivre dans un vrai État de droit, alors il faudra accepter l’autre avec ses différences (religieuse, raciale, de langue ou d’opinion). Le vivre ensemble c’est ça ! Sinon, alors, vous aimez vivre dans une dictature ? Moi, non ! »
Naima : « Kadi, je parlais de ceux qui ont perdu le lien avec leur terre et ses traditions séculaires. Celui qui se prénomme Jean ou Jacques à la place de Rachid ou Karim. Ou celui qui a honte de dire je suis d’origine algérienne. Croyez-moi, celui-ci n’a rien d’Algérien et restera à tout jamais un faux Français aux yeux xénophobes et haineux du Breton, du Corse, de l’Auvergnien (pitié pour l’Auvergnat cher Naima !) »
Océane : « Naima, ils sont Français d’origine algérienne et ils le revendiquent. Ils ont leurs raisons, donc reste dans ton coin : la démocratie n’est pas pour toi ! »

28Après tant de véhémence, laissons le mot de la fin à la sagesse de Lahcene : « Le sujet de ce débat est mal approprié, en ces moments cruciaux que nous traversons. Et ça ne sert certainement pas cette révolution qui a besoin de toutes et de tous sans exclusive pour ne pas se faire avorter par les réactionnaires tenant le pouvoir. Si certains d’entre nous ont quitté le pays pour vivre ailleurs car il y fait meilleur, cela a toujours été le cas, et l’humain est aussi un pigeon voyageur. Qu’ils aient changé de nom, de look, de langue ou de religion pour passer incognito, cela s’appelle de la légitime défense, car ce qui compte vraiment, c’est ce qu’ils ressentent profondément dans le cœur et qui remonte en surface au moindre gémissement de la terre des ancêtres. La tolérance est louable et c’est l’une des clefs du succès de toute révolution. »

29Mais il y a toujours un autre mot de la fin avec les Algériennes, n’est-ce pas chère Aziyade : « L’Algérien, quel que soit son lieu de vie actuel est un inconditionnel de ce pays, de son éternel langage renouvelé, de son humour et de ses blagues, de sa main ouverte à tous. Ne soyons pas plus sévères envers nous-mêmes ! »

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Notes

1 Fanon Frantz, Les Damnés de la Terre, Maspero, 1968, p. 42.

2 Un mensonge qui repose sur la complicité entre pays d’émigration et d’immigration et qui a été entretenu par les illusions du migrant lui-même. Quelles illusions ? Trois principalement : l’illusion d’une présence limitée au travail ; l’illusion de la neutralité politique et l’illusion du retour – ce mythe du retour si cher aux premières générations. Cf. Abdelmalek Sayad, « La Faute Originelle et le Mensonge Collectif », in La Double Absence (Paris, Seuil, 1999).

3 Jankélévitch Vladimir, L’irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1983, p. 346.

4 Sayad Abdelmalek. La double absence. Seuil, 1999.

5 Jankélévitch Vladimir, L’irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1983, p. 346.

6 Azem Slimane, « Lettre au ministre algérien de l’information », 8 janvier 1969.

7 Sayad Abdelmalek, Les enfants illégitimes, Raisons d’agir, 2006, p. 29.

8 A un ami qui lui reprochait son absence d’amour du peuple juif, la grande politologue Hannah Arendt répondait : « De ma vie, je n’ai jamais "aimé" aucun peuple, ni aucune collectivité (…) je n’aime en effet que mes amis » Et elle précisait : « Eh bien, je n’"aime" pas les Juifs en ce sens-là, et je ne "crois" pas non plus en eux ; je suis l’une des leurs, voilà tout, cela relève de l’évidence, et ne peut prêter à discussion. »

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Pour citer cet article

Référence papier

Ahmed Boubeker, « Mémoires algériennes d’ici et de là-bas »Le Portique, 47 | 2022, 83-100.

Référence électronique

Ahmed Boubeker, « Mémoires algériennes d’ici et de là-bas »Le Portique [En ligne], 47 | 2022, document 6, mis en ligne le 15 avril 2023, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/leportique/4481 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/leportique.4481

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Auteur

Ahmed Boubeker

Ahmed Boubeker. Professeur de sociologie et directeur adjoint du Centre Max Weber. Dernier ouvrage publié : De Tokyo à Kinshasa, postmodernité et postcolonialisme (avec Serge Mboukou), L’Harmattan, 2021.

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Droits d’auteur

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