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Anne Muxel, « Ils m’ont jamais lâché ». Au cœur des quartiers avec les jeunes et leurs éducateurs de rue

Étienne Guillaud
« Ils m’ont jamais lâché »
Anne Muxel, « Ils m’ont jamais lâché ». Au cœur des quartiers avec les jeunes et leurs éducateurs de rue, Bordeaux, Editions Le Bord de l'eau, coll. « Documents », 2024, 143 p., ISBN : 9782385190255.
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Texte intégral

1L’ouvrage d’Anne Muxel entend « mettre en valeur » un « accompagnement éducatif singulier » (p. 8), celui des éducateurs de rue de la prévention spécialisée, dans le cadre d’une enquête confiée par la fondation Feu Vert, employeuse de ces éducateurs en région parisienne. L’ouvrage est court et met l’accent sur les témoignages récoltés en entretien. Il est composé de trois parties qui correspondent aux trois publics enquêtés : les éducateurs et éducatrices de rue, les jeunes sur lesquels ils et elles interviennent ainsi que des adultes sur lesquels ils et elles sont intervenus et qui jugent, a posteriori, des effets de cet accompagnement. L’originalité de la prévention spécialisée est de fonctionner à partir de la libre adhésion et d’une démarche d’« aller vers » : les jeunes accompagnés, en situation de décrochage scolaire ou en voie de décrocher, ne sont pas « placés » auprès des éducateurs mais choisissent, après les avoir rencontrés dans leur quartier, de participer à leurs activités ou de solliciter leur aide. L’enjeu de l’ouvrage est à la fois de comprendre et d’évaluer ce travail éducatif, diffus et peu visible.

2La première partie, la plus conséquente puisqu’elle représente la moitié de l’ouvrage, est ainsi consacrée aux spécificités du travail des éducateurs de rue et aux problèmes qu’ils rencontrent. L’autrice insiste sur le rapport original au temps, à l’espace et au cadre institutionnel qu’entretiennent ces éducateurs du fait que leur activité repose sur une présence régulière dans la rue et sur la libre adhésion. Ils doivent ainsi constamment s’adapter aux situations et opportunités qui leur sont offertes pour créer des liens et de la confiance, afin d’amener les jeunes vers une forme de réinsertion ou une prise en charge institutionnelle adaptée. Ce travail exige de la patience – « ne rien attendre mais savoir attendre » (p. 31) selon la formule de l’autrice – et de composer avec les incertitudes tant il faut « accepter dès le départ ne pas savoir très bien où peut conduire le travail entrepris » (p. 33). C’est à travers une confiance « chargée d’engagements, d’affects et de réciprocité » (p. 46) que l’action éducative s’avère efficace, au sens où elle permet aux jeunes de se projeter dans l’avenir, d’inverser des assignations sociales ou d’élargir leur champ des possibles. Les incertitudes, la nécessité de savoir se remettre en cause et le fait de trouver une « juste distance » (être professionnel tout en étant « authentique ») sont les difficultés que rencontrent les éducateurs dans le cadre de ces relations, à la fois professionnelles et affectives.

3À partir des témoignages des enfants ou jeunes accompagnés, la seconde partie souligne que les éducateurs jouissent d’une image fortement positive auprès d’eux. Positionnés par rapport aux figures d’enseignants ou à celles des parents, les éducateurs sont perçus comme plus proches, plus drôles et surtout moins susceptibles d’émettre des jugements ou des sanctions. Ainsi, les jeunes peuvent leur faire entièrement confiance pour leurs problèmes scolaires mais aussi familiaux ou spécifiques à leur expérience du quartier. Ainsi, d’après Anne Muxel, « les éducateurs sont des pourvoyeurs de ressources dont ils se sentent lestés et renforcés pour faire face à leurs interactions quotidiennes, dans leur environnement immédiat » (p. 94). La troisième partie de l’ouvrage, assez redondante avec la partie précédente, présente les témoignages d’adultes qui ont été accompagnés par ces éducateurs de rue, globalement très positifs : « c’est une relation solide établie au fil du temps […] qui, selon leurs mots, les a mis sur le chemin de la vie, et mieux de leur vie » (p. 95). La relation faite de confiance et de bienveillance entretenue avec les éducateurs leur a permis d’éviter un décrochage scolaire trop important, de ne pas tomber dans des formes de délinquance ou bien de surmonter des difficultés familiales. Rétrospectivement, les éducateurs rencontrés sont des figures associées à des membres de la famille tant ils peuvent compter sur eux (d’où vient le titre de l’ouvrage : « Ils m’ont jamais lâché »).

4On peut regretter que l’ouvrage soit surtout composé d’une juxtaposition de témoignages. Anne Muxel ne donne ainsi que peu de précisions sur l’histoire du métier, les cadres juridiques régulant l’activité de ces éducateurs, leurs diplômes ou certifications, les modalités de leur recrutement et leurs conditions d’emplois, etc. Les extraits d’entretien sont décontextualisés au sens où l’on ne sait rien sur l’enquêté (à part le prénom), notamment sur ses origines sociales et sa trajectoire scolaire et sociale. Trop souvent, les catégories ou notions utilisées ne sont pas définies ou interrogées (« des actes concrets », « chemin de la vie », « résilience »…). Les situations d’enquête ne sont pas ou très peu explicités. Par exemple, Anne Muxel est administratrice de la fondation étudiée mais n’explicite pas les implications de son statut dans la conduite de l’enquête comme dans son rapport à celle-ci. Aussi, le fait que le choix de certains enquêtés (notamment les « anciens » accompagnés) dépendent des éducateurs n’est mentionné qu’au détour d’une phrase.

  • 1 Sur la notion de « pratique prudentielle » : Champy Florent, La sociologie des professions, Paris, (...)

5Faute de mobiliser la littérature en sociologie du travail ou des professions, certains enjeux ou problèmes sont pointés mais ne font pas l’objet d’une véritable analyse, comme les incertitudes et les modalités de prises de décision des éducateurs qui pourraient notamment renvoyer à des travaux sur les pratiques prudentielles1. Les professionnels tendent à être présentés comme un ensemble homogène : les variations de pratiques selon leurs propriétés ou leurs trajectoires ne sont pas étudiées. Cette lacune est d’autant plus gênante qu’on peut, pour ne prendre qu’un exemple, lire à une page d’intervalle (p. 40-41) le témoignage d’un éducateur fier de faire exécuter des pompes aux jeunes qui ne respectent pas les règles qu’il a édictées, suivi de celui d’une éducatrice qui évoque l’importance de se présenter auprès du public comme une confidente, voire une amie. Leurs différences de postures ne sont pas relevées et encore moins analysées, alors qu’elles renvoient a minima à des dimensions genrées dans le travail relationnel (et sans doute plus largement à des socialisations différentes).

6Finalement, Anne Muxel propose un ouvrage plus politique que scientifique – au sens où il ne répond pas aux exigences minimales d’une production en sciences sociales (discussion de travaux antérieurs, problématisation, réflexivité, contextualisation des données de l’enquête…). En effet, à travers la restitution de la parole des acteurs, elle donne surtout de la visibilité à un pan du travail social peu connu afin d’en défendre les spécificités (le temps long, la relation de confiance, la proximité…) et de le légitimer tant il est, selon elle, susceptible de conduire à « refaire société là où on peut avoir souvent l’impression que la société se défait » (p. 131).

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Notes

1 Sur la notion de « pratique prudentielle » : Champy Florent, La sociologie des professions, Paris, PUF, 2009. Et appliquée sur le travail social : Soulet Marc-Henry, « Le travail social, une activité d’auto-conception professionnelle en situation d’incertitude », SociologieS, 2016, disponible en ligne à l’adresse suivante : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sociologies/5553.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Étienne Guillaud, « Anne Muxel, « Ils m’ont jamais lâché ». Au cœur des quartiers avec les jeunes et leurs éducateurs de rue », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 mai 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64750 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11p7q

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Rédacteur

Étienne Guillaud

Docteur en sociologie. Postdoctorant pour le projet TAPLA, Labex PasP. Associé aux laboratoires CRBC et LABERS.

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