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Olivier Mahéo, De Rosa Parks au Black Power

Igor Martinache
De Rosa Parks au Black Power
Olivier Mahéo, De Rosa Parks au Black Power. Une histoire populaire des mouvements noirs, 1945-1970, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Des Amériques », 2024, 278 p., ISBN : 978-2-7535-9370-1.
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Texte intégral

  • 1 Olivier Mahéo, « Divided we stand » : tensions et clivages au sein des mouvements de libération noi (...)

1À première vue, le mouvement états-unien des droits civiques des années 1950 et 1960 semble bien connu. On ne compte plus les travaux académiques et les représentations populaires le concernant : ouvrages, films, photographies, etc. Mais le plus souvent, ces représentations se cantonnent à certains événements et protagonistes pour constituer un récit hagiographique célébrant la marche en avant de la démocratie états-unienne. Ce faisant, elles gomment les aspérités d’un mouvement divisé, et ses dynamiques socio-économiques. Issu d’une thèse de doctorat1, l’ouvrage d’Olivier Mahéo rompt avec cette lecture problématique d’un point de vue historique et politique pour redonner son épaisseur et sa complexité à ce mouvement pluriel. Avec cette « histoire populaire », l’auteur s’inscrit certes dans un sillage historiographique déjà entamé, mais il apporte une contribution singulière et accessible à un public élargi.

  • 2 Cf. Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62 (...)

2Rompant avec la focalisation usuelle sur les « Noirs représentatifs » (p. 30), qui sont des meneurs masculins modérés de la classe moyenne, il redonne leur voix à des acteurs et surtout des actrices moins visibles, plus radicaux et originaires de la classe laborieuse, ceci en s’appuyant largement sur leurs récits autobiographiques, écrits et oraux. Conscient des biais liés à l’illusion biographique que de tels écrits comportent2, l’auteur pointe que leur analyse « permet de replacer le rôle de l’individu, et son agentivité (agency), dans la multiplicité de ses relations sociales et dans son texte historique » (p. 35). En s’appuyant sur ces trajectoires biographiques et en montrant l’importance des relations intergénérationnelles dans l’évolution des luttes, Olivier Mahéo remet en question la périodisation usuelle qui durcit la rupture en 1965 entre une phase « traditionnelle » dominée par un courant réformiste, intégrationniste et non-violent, et une phase plus sombre marquée par une radicalisation violente.

  • 3 Celle-ci a fait l’objet de vifs débats durant l’actuelle guerre en Ukraine. Voir par exemple Hanna (...)

3L’ouvrage est organisé en huit chapitres regroupés en trois parties. Intitulée « Noirs et Rouges, les Soviets en Amérique », la première partie s’attache à mettre en évidence l’importance du mouvement communiste dans la constitution de celui pour les droits civiques. Pour ce faire, l’auteur remonte aux années 1930 et à la Grande Dépression, qui a servi de creuset pour la première génération qui milite pour les droits civiques. L’auteur rappelle comment, à la faveur notamment du New Deal, les communautés afro-américaines ont à cette période rompu avec le parti Républicain. Certains se sont alors tournés vers les Démocrates, en dépit de leur tradition esclavagiste. D’autres ont rejoint le Parti communiste des États-Unis (CPUSA), qui prend alors part au National Negro Congress et intègre la question noire à l’approche de la « question nationale » formulée par Lénine autour du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes3.

4Alors que la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) connaît un important essor durant cette période, la Seconde guerre mondiale et la Guerre froide changent la donne. La répression maccarthyste à l’encontre du CPUSA s’étend en effet plus largement aux mouvements syndicaliste et pour l’égalité raciale, comme l’illustrent les trajectoires d’Hosea Hudson ou Harry Haywood. Par ailleurs, le fait d’être une femme accentue le double stigmate associé au fait d’être « rouge et noir », mais certaines savent jouer habilement de leur minoration, à l’instar d’Esther Cooper Jackson qui pose en bonne mère de famille traditionnelle, ou d’Annie Lee Moss qui réussit à mystifier McCarthy lui-même. Militante infatigable, la première joue également un rôle crucial dans la continuité du mouvement en dépit de l’intense répression maccarthyste, à travers notamment le lancement de la revue Freedomways en 1961.

5Intitulée « Qui gardera les enfants ? Le mouvement au féminin », la deuxième partie se penche sur la place escamotée des femmes dans les mouvements afro-américains. Non seulement celles-ci ont été très majoritairement effacées de la photographie, mais les rares exceptions ont été retouchées, à commencer par Rosa Parks, dont l’auteur rappelle qu’elle était bien éloignée de l’image de la couturière fatiguée et passive dans laquelle on l’a figée. Il analyse ainsi la fabrique des images des personnes afro-américaines à cette période : tandis que les femmes sont présentées comme « rassurantes » et dépolitisées, les hommes du Black Power sont dépeints comme « effrayants », à commencer par les membres du Black Panther Party (BPP). Cette partie est ensuite complétée par une analyse de la division genrée du travail militant au sein du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), organisation née dans le sillage des sit-in de 1960, et qui joue par la suite un rôle majeur dans les mouvements afro-américains.

  • 4 Cette campagne a été popularisée auprès des sociologues par l’ouvrage qu’en a tiré Doug McAdam. Voi (...)
  • 5 Ce n’est pas sans faire écho à l’engouement actuel pour le port d’armes dans différentes composante (...)

6Loin des clichés, certaines femmes, y compris issues des classes les plus populaires, font alors preuve d’une abnégation et d’un courage impressionnants, à l’instar d’Anne Moody. Cette dernière constitue, avec beaucoup d’autres, un trait d’union entre le temps qui précède et celui qui suit l’adoption du Voting Rights Act en 1965. Alors que les recherches historiques tendent désormais à montrer que le Black Power s’enracine dans les années 1930, il persiste à être dépeint comme un simple basculement violent en réaction à la lenteur de la déségrégation. La troisième partie de l’ouvrage se penche sur ces « années radicales » en pointant la concentration au Nord des États-Unis des Black Muslims et du BPP, nés dans les ghettos urbains. Au Sud, la radicalisation vient avant tout du SNCC, qui abandonne progressivement sa doctrine non-violente. Les Snickers (dénomination les jeunes membres du SNCC) sont initialement divisés entre les partisans de l’action directe et ceux qui privilégient le vote et l’inscription sur les listes électorales. Mais à l’instar de John Lewis, qui en est élu président en 1963, la jeune génération est marquée par le lynchage ultra-violent d’Emmett Till en 1955. De plus, considéré comme l’« enfant terrible » du mouvement des droits civiques, le SNCC est tenu autant que possible à l’écart par les organisations majoritaires, tout en s’avérant incontournable. La rupture avec les libéraux modérés se produit à l’été 1964, suite aux violentes représailles contre la campagne du Freedom Summer4 et à la marginalisation des communautés afro-américaines par le parti Démocrate, qui veut alors empêcher la formation du Mississippi Freedom Democratic Party (MFDP) comme alternative politique, dans cet état emblématique du Sud, à son propre parti dont la position est encore ségrégationniste. La duplicité de certains leaders du mouvement des droits civiques, à l’instar de Martin Luther King, a également contribué à alimenter l’amertume de nombre de militants du SNCC. Mais surtout, l’auteur souligne que « les positions du SNCC sur la question de l’autodéfense ont évolué au contact de la réalité du Mississippi » (p. 220). Ainsi, la non-violence devient progressivement une option impraticable pour des personnes physiquement menacées nuit et jour, notamment lorsqu’ils et elles vivent en communauté5.

  • 6 Dans le sillage notamment des sociologues qui ont remis en avant la nécessité des utopies. Cf. Erik (...)

7Au final, la lecture de l’ouvrage d’Olivier Mahéo est édifiante, non seulement pour l’éclairage qu’il apporte sur des angles morts de l’histoire encore en cours des mouvements pour l’égalité raciale aux États-Unis, mais aussi pour les enseignements qu’on en retire pour l’analyse des mouvements sociaux. En mettant en évidence les divisions internes à partir d’un jeu d’échelle alliant trajectoires individuelles et dynamiques collectives, l’auteur ne fait pas que rappeler l’hétérogénéité de ce que les entreprises mémorielles ont tendance à simplifier et ripoliner, il met aussi en évidence des possibles non advenus et des occasions manquées, rouvrant l’univers du pensable6. L’ouvrage cherche ainsi à réhabiliter « les perdants de cette orientation [modérée prise par le mouvement des droits civiques], la gauche noire, les femmes et tous ceux qui cherchaient une transformation radicale de l’équilibre américain » (p. 229). Si la bataille mémorielle semble encore tourner en leur défaveur, les tensions qui continuent de traverser la société états-unienne montrent cependant que l’on aurait tort d’enterrer trop vite les alternatives qu’ils et elles ont esquissées.

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Notes

1 Olivier Mahéo, « Divided we stand » : tensions et clivages au sein des mouvements de libération noire, du New Deal au Black Power, thèse de doctorat en civilisation américaine soutenue en 2018 à l’Université Sorbonne Paris Cité.

2 Cf. Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62-63, 1986, p. 69-72.

3 Celle-ci a fait l’objet de vifs débats durant l’actuelle guerre en Ukraine. Voir par exemple Hanna Perekhoda, « Les bolcheviks, la Révolution russe et la question de l’Ukraine », Contretemps, 2022, en ligne.

4 Cette campagne a été popularisée auprès des sociologues par l’ouvrage qu’en a tiré Doug McAdam. Voir Doug McAdam, Freedom Summer. Luttes pour les droits civiques, Mississippi 1964, Marseille, Agone, 2012 [1988] ; compte rendu d’Aurélien Raynaud pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.9704.

5 Ce n’est pas sans faire écho à l’engouement actuel pour le port d’armes dans différentes composantes de la gauche états-unienne, dont les communautés afro-américaines. Voir par exemple Maëlle Mariette et Franck Poupeau, « Au pays où le "gun" est roi », Le Monde diplomatique, 2024, p. 4-5.

6 Dans le sillage notamment des sociologues qui ont remis en avant la nécessité des utopies. Cf. Erik Olin Wright, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017 [2010] ; compte rendu de Florian Besson pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.23343.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Igor Martinache, « Olivier Mahéo, De Rosa Parks au Black Power », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 21 mai 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64686 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11p7k

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