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Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin, Une histoire de la conquête spatiale

Cédric Perrin
Une histoire de la conquête spatiale
Irénée Régnauld, Arnaud Saint-Martin, Une histoire de la conquête spatiale. Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space, Paris, La Fabrique, 2024, 282 p., ISBN : 9782358722735.
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Texte intégral

  • 1 Voir par exemple Anthony Galluzzo, Le mythe de l’entrepreneur. Défaire l’imaginaire de la Silicon V (...)

1De l’envoi inédit d’un robot chinois sur la face cachée de la Lune en 2019 à la troisième explosion successive de la fusée Starship en 2024, en passant par l’alunissage de la sonde indienne Chandrayaan-3 en 2023, les exemples ne manquent pas, ces dernières années, du regain d’intérêt pour l’espace. Cette ambition spatiale retrouvée aussi bien chez d’anciennes grandes puissances que chez des puissances émergentes, autour d’acteurs publics comme privés, caractérise ce qu’il est désormais convenu d’appeler le New Space (ou nouvel âge spatial en français). À une autre échelle, la conquête spatiale est également inscrite au programme de la spécialité « histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques » (HGGSP) de terminale, l’une des spécialités introduites par la réforme Blanquer du baccalauréat. C’est dire si le livre d’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin, publié en février 2024 aux éditions de La Fabrique, tombe à point nommé. Il ne s’agit cependant pas de livrer une énième histoire de la conquête spatiale, mais de prendre à rebours les récits écrits « par et pour les convaincus » (p. 12), où l’on trouve une histoire trop bien huilée d’un exceptionnalisme qui « supporte mal la critique » (p. 11). La thèse du livre est ainsi que l’histoire spatiale voit l’affirmation progressive d’un paradigme de la conquête (p. 10). L’analyse proposée s’inscrit dans le sillage de publications récentes, en sociologie comme en histoire des techniques et de l’innovation, qui proposent une étude critique du capitalisme dont il s’agit de déconstruire les mythes, les histoires héroïques et les discours d’enchantement1.

2Le premier des cinq chapitres du livre revient tout d’abord sur les « racines nazies de l’astronautique ». En effet, tout commence avec les recherches en balistique de l’entre-deux-guerres, et c’est sur la base allemande de Peenemünde qu’elles progressent rapidement avec la mise au point des missiles V2 en exploitant la main d’œuvre captive du système concentrationnaire nazi sous la direction de Wernher von Braun, qui n’ignorait rien de ces violences qui furent parfois pudiquement évacuées comme un « mal nécessaire » (p. 19) dans les récits d’après-guerre. La guerre perdue, Wernher von Braun et son équipe d’ingénieurs nazis furent exfiltrés vers les États-Unis, où ils poursuivirent leurs recherches en mettant au point les missiles balistiques intercontinentaux de l’armée états-unienne. La contribution des Peenemünders à la conquête spatiale leur permit ainsi de bénéficier d’un « moonwashing » (p. 29) qui effaça, pour un temps, leur passé nazi.

3Le deuxième chapitre analyse ensuite la formation d’une « astroculture » visant à créer le consentement à la conquête spatiale (p. 48). Les partisans de celle-ci bâtissent des récits téléologiques qui la naturalisent et qui remobilisent les mythes états-uniens de la frontière et de la destinée manifeste. L’imaginaire lunaire, qui existe depuis le XIXe siècle et les romans de Jules Verne, prend une nouvelle dimension dans les années 1950, grâce notamment à Wernher von Braun et à Disney, qui s’emploient à « marketer l’espace » (p. 58). La science devient un spectacle, puis sert d’alibi grâce aux expériences réalisées dans l’espace, alors même que le milieu spatial est peu propice aux expérimentations et que les retombées sont souvent surestimées. Les astronautes sont érigés en icônes pop. Quant au tourisme spatial, il brouille le message sur la vocation scientifique, mais entretient la fascination pour l’espace.

4Intitulé « contrôler l’espace : l’inépuisable conquête par les armes », le chapitre suivant aborde les dimensions géopolitiques et militaires. L’espace est d’abord « une affaire de puissance » (p. 91) guidée par les intérêts militaires des nations. En effet, les lanceurs spatiaux sont dérivés des missiles balistiques dont les charges utiles ont été des armes nucléaires avant d’être des satellites civils. Avec la Guerre froide, l’idée s’est développée que la sécurité de la Terre passe par l’espace, et cette idée a fait prospérer le complexe militaro-industriel. À l’exception de Space X, la trentaine de sites de lancement présents dans le monde sont des bases militaires hautement sécurisées. Ces usages militaires de l’espace posent aussi la question des frontières dans l’espace, qui a fait naître une diplomatie et un droit international de l’espace afin de les encadrer et les limiter, mais qui peinent à freiner une « arsenalisation » de l’espace (p. 123) et une « nouvelle course à l’espace » (p. 126).

5L’espace est par ailleurs un marché à conquérir. La formation d’un « astrocapitalisme » (p. 132) est ainsi le sujet du chapitre quatre. Les auteurs y soulignent que l’industrie privée dépend étroitement de l’État qui contrôle et structure les marchés, notamment par le biais des commandes publiques et la maîtrise des bases de lancement. Loin des discours libertariens, la commercialisation et la privatisation progressive de l’imagerie spatiale et de la météorologie, par exemple, reposent sur des marchés étroits dont les agences publiques sont la principale clientèle. Dans le domaine des lanceurs et du transport spatial, les vols commerciaux mettent en orbite des satellites pour des clients qui sont d’abord, dans les années 1980, l’armée ou la Nasa. Une compagnie comme Space X s’est développée en sous-traitant pour la Nasa l’approvisionnement de la station spatiale internationale (l’ISS), après l’explosion de la navette Columbia en 2003. Fondée en 2002, l’entreprise d’Elon Musk commence par subir des échecs répétés qui auraient pu l’arrêter sans l’intérêt des autorités publiques qui l’ont subventionnée et lui ont passé ses premières commandes de vol. Toutefois, l’essor de ces acteurs privés présente des fragilités : un modèle d’activité qui repose sur une croissance des volumes et une rentabilité incertaines, des projets d’exploitation des ressources lunaires et extra-terrestres controversés et hypothétiques, le risque d’éclatement de la bulle financière qui les soutient, ou encore les critiques liées à la pollution lumineuse de l’espace par la mise en service de constellations de satellites toujours plus nombreux.

6La conquête spatiale génère aussi des critiques et des contre-récits, qui font l’objet du dernier chapitre. Kennedy lui-même, dont le nom reste attaché au programme Apollo, n’était pas un grand convaincu de la conquête spatiale. La Nasa dut composer avec des résistances et des contestations, notamment de la part des minorités qui ne s’y retrouvaient pas, ou encore de la nouvelle gauche. Par ailleurs, les soucoupes volantes et les petits hommes verts forment un autre aspect de l’astroculture, un espace alternatif excentrique et anxiogène qui nourrit des fictions conspirationnistes. Aujourd’hui, le paradigme spatial est critiqué pour ses relents néocoloniaux, pour son impact environnemental, et pour la gabegie financière qu’il représente alors qu’une partie de la planète souffre toujours de la faim. Les deux auteurs se montrent toutefois attentifs à ne pas négliger certaines avancées. L’espace ne sert pas que des intérêts militaires et commerciaux. Les satellites collectent aussi des données utiles à de nombreuses disciplines scientifiques et à une meilleure connaissance de la Terre et du changement climatique. Mais paradoxalement, l’observation du ciel est de plus en plus gênée par la pollution lumineuse à laquelle participe l’industrie spatiale. Dès lors, le ciel nocturne apparaît comme un « patrimoine immatériel » et un « environnement » à protéger (p. 216).

7Au final, l’hypothèse de départ est tenue : en brassant une matière riche, Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin montrent efficacement comment une mise en récit enthousiaste de la conquête spatiale est parvenue à s’imposer tout en éclipsant des parts d’ombre. Un lectorat universitaire pourra toutefois regretter une démonstration un peu rapide par endroits. Ainsi, l’hypothèse que l’intégration des Peenemünders en Alabama aurait été facilitée par les ponts entre le capitalisme américain et la sphère techno-industrielle de l’Allemagne nazie est intéressante mais peu développée. Par ailleurs, l’ouvrage laisse de côté l’abondante production cinématographique et le rôle de Space Operas comme Star wars, Star Trek et bien d’autres dans la construction de l’astroculture. Enfin, la démonstration s’appuie sur une histoire principalement états-unienne et déjà connue (comme la récupération des savants nazis), n’évoquant les autres pays qu’à la marge. Mais l’ouvrage n’en propose pas moins une relecture stimulante qui mérite toute notre attention, servie par une écriture fluide et de belles trouvailles de vocabulaire, à l’instar de la prometteuse expression « astrocapitaliste » du titre.

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Notes

1 Voir par exemple Anthony Galluzzo, Le mythe de l’entrepreneur. Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley, Paris, Zones, 2023 (compte rendu de Stéphane Le Lay pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.60441) ; François Jarrige, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014 (compte rendu de Éric Vauthelin pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.14484).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Cédric Perrin, « Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin, Une histoire de la conquête spatiale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 20 mai 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64682 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11p7j

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Rédacteur

Cédric Perrin

Chercheur rattaché à l’IDHE.S Evry (UMR 8533).

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