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Théo Boulakia et Nicolas Mariot, L’attestation. Une expérience d’obéissance de masse, printemps 2020

Olivier Martin
L'attestation
Théo Boulakia, Nicolas Mariot, L'attestation. Une expérience d'obéissance de masse, printemps 2020, Paris, Anamosa, 2023, 397 p., ISBN : 978-2-38191-065-9.
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Texte intégral

1Que cache l’attestation de déplacement dérogatoire que nous avons dû remplir durant le confinement du printemps 2020 si nous résidions en France ? L’attestation est justement le titre de l’ouvrage de Théo Boulakia et Nicolas Mariot paru aux éditions Anamosa en septembre 2023. L’attestation est associée à ce que les auteurs désignent comme « une expérience d’obéissance de masse » : cette expression, qui constitue le sous-titre de l’ouvrage, renseigne bien les lectrices et les lecteurs sur les enjeux et défis de cet ouvrage original. Attardons-nous sur chacun des termes de ce sous-titre.

2Les termes « une expérience » indiquent qu’il s’agit de parvenir à documenter un fait singulier, quasi-unique. Il ne s’agit donc pas, comme les sciences sociales savent bien le faire, d’analyser une série de faits pour en saisir les variétés, les régularités, les différences relatives et les continuités. Ici, le fait analysé est exceptionnel, sans réel équivalent dans la période récente. Étant largement imprévisible, les sciences sociales n’ont pas pu anticiper et organiser, en amont, des dispositifs d’enquête adaptés à cet événement. Il a fallu réagir et inventer au mieux. De ce point de vue, on ne peut que saluer les initiatives à l’origine de l’enquête par questionnaire VICO « La Vie en Confinement » lancée dès mi-avril 2020 et dont les relais médiatiques ont assuré un succès notable (plus de 16 200 participants). Mais devant l’ampleur et la profondeur des particularités du confinement (qui s’étale, rappelons-le, du 17 mars au 11 mai 2020), une enquête déclarative par questionnaire fermé ne suffit pas. De fait, les auteurs recourent à bien d’autres sources pour saisir les diverses dimensions des faits sociaux de cette période : les commentaires libres des répondants au questionnaire ; les données de l’Agence nationale de traitement automatisé des infractions (ANTAI) sur l’activité des forces de l’ordre ; les articles de presse (notamment régionale) relatant des histoires de confinement ; les travaux de Marion Guénot sur les pratiques des forces de l’ordre ; des données de géolocalisation de Google et d’Apple ; les corpus documentaires sur les politiques de confinement et de santé publique dans différents pays (policy trackers) ; des données épidémiologiques mondiales sur la surmortalité…

3Pour saisir « cette expérience » dans sa complexité, son unicité et sa profondeur, les auteurs sont en effet tenus de faire « feu de tout bois », en conduisant des analyses à plusieurs niveaux. Ils ne manquent pas d’inventivité pour surmonter les lacunes des sources et la complexité des questions. Tout en laissant ouvertes certaines questions qui mériteraient des approfondissements si les données et le format de l’ouvrage le permettaient, cela confère beaucoup de vitalité et de rythme à leur propos.

4S’agissant du terme « masse », il suggère qu’il s’agit d’analyser une situation concernant tous les individus de vastes territoires. L’ouvrage montre toutefois que le caractère massif de l’événement ne signifie pas que les réponses ont été uniformes. Elles ne l’ont été ni à l’échelle internationale ni même, faut-il le rappeler, à l’échelle française.

5Les auteurs opèrent d’éclairantes comparaisons internationales, qui permettent de saisir la diversité des réponses publiques à la pandémie et de souligner les choix imposés par le gouvernement français. La comparaison des choix français avec les choix d’autres pays proches (Allemagne, pays nordiques, Suisse, Royaume-Uni…) n’est d’ailleurs pas du tout flatteuse : l’analyse montre l’ampleur et la profondeur des restrictions des libertés, des mesures de surveillance et des sanctions sur le territoire français. La France se situe dans le peloton de tête des pays les plus restrictifs, ayant déployé les surveillances les plus poussées, et verbalisé le plus leurs citoyens (aux côtés de l’Italie, du Kosovo, de l’Albanie, de l’Ukraine, de la Serbie, de la Roumanie, de la Hongrie, de l’Espagne…). Bien que principalement centré sur la France, l’ouvrage permet donc de souligner les spécificités des choix opérés par les autorités.

6Par ailleurs, à l’échelle du seul territoire français, les auteurs soulignent les différences régionales, départementales ou municipales. D’une part, il existe une « surenchère réglementaire » : aux règles supposées nationales sont venues s’ajouter des règles locales instaurant des couvre-feux ou interdisant l’accès aux espaces verts ou au littoral. D’autre part, la surveillance, les contrôles et les verbalisations diffèrent d’un département à l’autre, et les variations des taux de verbalisation ne correspondent pas aux seules variations de respect des règles par les populations. En conclusion : « les acharnements les plus spectaculaires s’expliquent moins par le comportement des populations que par les initiatives locales des maires et des responsables policiers, dans des départements obnubilés par la question sécuritaire et parfaitement équipés pour la surveillance de masse » (p. 182).

7Au-delà des différences de réglementation, l’ouvrage montre les inégalités des individus devant les lois et règlements, et les applications de ceux-ci : si le confinement a « démocratis[é] » l’expérience du contrôle (p. 145) et si « l’assiette des contrôlables s’est élargie » (p. 181), les inégalités devant l’attitude des forces de l’ordre persistent, tout comme les inégalités économiques entre territoires. En particulier, les territoires les plus pauvres sont les territoires les plus verbalisés. Dans un chapitre spécifique, les auteurs soulignent aussi les différences de genre : les réalités de l’enfermement et des pratiques de contrôle ont été particulièrement défavorables aux femmes (p. 334-363).

8Enfin, le terme « obéissance » du sous-titre reflète la principale ambition de l’ouvrage : essayer de comprendre comment se fabrique l’obéissance. Qu’est-ce qui explique le respect des règles de confinement et l’obéissance collective à ses règles ? Quels sont les types de résistance à cette demande d’obéissance et leur ampleur ? Les auteurs ouvrent des perspectives pour une sociologie du consentement, de l’obéissance et de la soumission à diverses formes d’autorité. Ils refusent de s’enfermer dans une dialectique de l’acceptation et du refus ou dans une opposition stéréotypée entre les dociles et les rebelles. Ils proposent ainsi une typologie des attitudes des confinés selon six classes (p. 254-260).

9Ils interrogent le respect des règles, selon qu’elles relèvent de l’argumentation médicale et sanitaire, qu’elles proviennent des autorités gouvernementales, préfectorales et policières, ou qu’elles résultent d’une sorte de consensus largement partagé avec les proches et les connaissances. L’ambition est ici de distinguer la peur du virus et la peur du policier, ainsi que de saisir le rôle de ces peurs dans le processus d’obéissance. Sur cette question cruciale, les données empiriques présentent des limites : ces peurs ont pu évoluer au fil des semaines et des informations rendues publiques sur la pandémie, mais les enquêtes ne permettent pas de retracer l’évolution des mentalités, des perceptions et des comportements au fil du temps.

10Pour penser l’obéissance, la soumission aux règles et l’acceptation des normes sanitaires et policières, les auteurs mobilisent des ressources théoriques variées. Par exemple, les travaux de Vincent Descombes sur les questions de contrainte, de responsabilité et d’autorisation (p. 96-101), qui permettent d’interroger la fameuse « attestation » nécessaire pour toute sortie, en soulignant la tension entre contrainte et responsabilité, entre coercition et bonne foi, entre déploiement des forces de l’ordre et auto-déclaration. « Puis-je me contraindre ou m’autoriser moi-même ? » alors que le « fait d’interdire, de contraindre ou d’autoriser (quelqu’un à faire quelque chose) sont des actions qui ont nécessairement "leur fondement en dehors de la personne de leur détenteur" » (p. 97). Les travaux classiques de Michel Foucault sur la discipline sont également convoqués pour éclairer d’une autre manière l’attestation, qui constitue un « acte de pouvoir et de droit du côté du gouvernement » et un « acte de vérité du côté des citoyens ». En « obligeant à cocher une case, à inscrire des lieux et des heures, l’attestation est à l’évidence un dispositif dont l’objectif est l’autoproduction de vérités, avec cette particularité somme toute commune que le fait de savoir si l’on a dit vrai est laissé à l’interprétation ou à l’appréciation des contrôleurs » (p. 111). Les auteurs rappellent d’ailleurs que l’attestation a progressivement évolué : si elle appelait initialement au civisme et à la responsabilité de chacun, elle est devenue plus coercitive (horodatée) et associée à des sanctions.

11D’autres grilles de lecture théoriques sont empruntées aux travaux de James C. Scott sur les résistances à l’État, de David Graeber sur l’utopie et l’arbitraire des règles, d’André Loez sur les mutins de 1914-1918, ou encore d’Alexis Spire sur le consentement à l’impôt. Parvenir à penser la diversité des réalités de cette « expérience d’obéissance de masse » implique de déployer de vastes gammes d’outils théoriques et conceptuels, en plus des corpus de données empiriques.

12En refermant le livre, on ressort ravi de cette analyse multidimensionnelle et tonique. Les auteurs nous offrent un regard réflexif sur ce que nous avons vécu et accepté souvent sans trop nous interroger. Par ailleurs, on prend conscience que cette période singulière n’a pas réellement fait l’objet d’analyses rétrospectives. L’espace politique et médiatique est vite passé à autre chose, sans se donner les moyens d’en tirer les leçons ou de créer les conditions d’un débat public sur les décisions prises dans l’urgence de la crise sanitaire.

13Espérons que les questions soulevées par l’ouvrage (notamment celles de l’obéissance, de la légitimité des règles, de l’efficacité de l’enfermement et de la fermeture des espaces publics) continueront à faire l’objet de recherches rigoureuses et empiriquement fondées. Car « l’expérience » a laissé des traces : quelles sont les conséquences des confinements sur les scolarités et sur le rapport des élèves à leur établissement ? Quels sont les effets sur les plus précaires et les plus fragiles ? Ajoutée aux mesures antiterroristes et Vigipirate, l’expérience a-t-elle accentué « l’inquiètement » (qui fait l’objet d’un chapitre), et rendu plus inquiétant le dehors en faisant des sorties et de la fréquentation de l’extérieur des pratiques perçues comme risquées ?

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Pour citer cet article

Référence électronique

Olivier Martin, « Théo Boulakia et Nicolas Mariot, L’attestation. Une expérience d’obéissance de masse, printemps 2020 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 20 mai 2024, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64676 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11p7i

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Rédacteur

Olivier Martin

Professeur à l’université Paris-Cité.

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