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Olivier Thomas, Pascal Génot, Bourdieu. Une enquête algérienne

Smaïl Djaoud
Bourdieu
Olivier Thomas, Pascal Génot, Bourdieu. Une enquête algérienne, Paris, Steinkis, 2023, 256 p., ISBN : 978-2-36846-076-4.
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Texte intégral

1Écrit par Pascal Génot et dessiné par Olivier Thomas, ce roman graphique retrace l’histoire autofictive de Pascal, un Français d’origine corse qui, après « une thèse sur les minorités culturelles au cinéma » (p. 13), se fait inviter à un festival de bande dessinée à Azeffoun, en Kabylie. Tombé amoureux de ce pays, il souhaite « raconter quelque chose de l’Algérie » (p. 27) quand, au hasard d’une photo, sa curiosité est piquée par le passé algérien de Bourdieu. Il décide alors de partir sur les traces du sociologue, ce qui le mène à reconstituer de manière romancée deux histoires au lieu d’une. D’abord celle de l’enquêteur Pascal et de sa propre découverte de l’Algérie contemporaine, en compagnie de son ami kabyle, Mohand. Ensuite, celle de Pierre Bourdieu durant la guerre d’Algérie, qui remonte aux années 1956-1962. Pascal mène son reportage entre les Printemps arabes (2011) et le Hirak (2019). Il interroge des archives, visite des lieux et s’entretient avec des témoins et des intellectuels algérois et français. Les auteurs de cet album se revendiquent à la fois de la fiction et d’un courant de bande dessinée documentaire qui se veut réaliste et rigoureux, ce qui rend une lecture critique un peu malaisée, car l’art autorise des libertés qu’une enquête historique ne permet pas.

2Après avoir situé Bourdieu dans la lignée des grands « intellectuels engagés », de Zola à Derrida (p. 31), le narrateur raconte l’enfance du sociologue. Fils unique d’Albert, facteur à Denguin, puis facteur-receveur à Lasseube, et de Noémie, Pierre Bourdieu est issu d’un milieu modeste, ses parents se contentant d’un « petit logement de fonction » (p. 37). On parlait alors béarnais à l’église et à la maison. Grâce à ses résultats scolaires, il quitte rapidement son milieu d’origine pour devenir interne au lycée Louis Barthou de Pau. « Coyotte », comme l’appelaient ses camarades, était l’objet du mépris des fils de la bourgeoisie locale. « Lycéen agité » (p. 42), il s’attire plusieurs fois les foudres du surveillant général. En 1948, aidé par l’un de ses professeurs, il est admis au lycée Louis-le-Grand . Il corrige son accent et se retrouve là encore au bas de l’échelle sociale, avec des « provinciaux » qui portaient une blouse grise, logeaient en dortoirs, se douchaient à l’eau froide et étaient astreints à des horaires de sortie stricts. C’est là qu’il fait la connaissance de Jacques Derrida et de Lucien Bianco, futur sinologue.

3Reçu au concours d’entrée à l’ENS, il se passionne pour les débats intellectuels, comme la querelle entre Sartre et Camus. Politiquement, le narrateur le situe dans la gauche non communiste, avec un « refus de se ranger » (p. 47) selon les oppositions classiques. Il s’adonne à la philosophie des sciences (Bachelard et Canguilhem) pour échapper à l’existentialisme, s’initie au tennis, fréquente les musées et étudie la musique dans l’espoir de devenir chef d’orchestre. Il décroche l’agrégation de philosophie trois ans plus tard et préfère, pour fuir le microcosme de la rue d’Ulm, aller « au charbon ». C’est ainsi qu’il se retrouve en 1954 jeune professeur de philosophie au lycée Théodore de Banville, à Moulins.

  • 1 Du nom de l’aspirant déserteur Henri Maillot (1928-1956), qui a détourné un chargement d’armes au p (...)

4À la rentrée de 1955, Bourdieu n’enseigne que quelques semaines, car il devait passer son service militaire. Il rejoint Chartres, où il passe trois mois, puis Versailles. Il est ensuite envoyé en Algérie au « printemps 1956 ». Durant la traversée en bateau, on nous le montre en train de lire Tristes tropiques, ce qui est improbable, vu l’inconfort du voyage et l’angoisse des appelés. Arrivé à Alger, le soldat de 25 ans est « affecté dans une base aérienne, à 200 km à l’ouest d’Alger », pour renforcer les troupes chargées de mater « une révolte que, dans le fond, il pense juste » (p. 63). À Orléansville, on nous montre le jeune Bourdieu observant les vignobles coloniaux du coin et les conditions de travail des « musulmans », ce qui est anachronique, ou poussant un avion pour le faire rentrer dans un hangar, tout en discutant de l’affaire Maillot1.

5Enfin arrive la période passée par le jeune normalien au Gouvernement général (dit également « GG »), que Pascal tente de reconstituer au moyen d’archives disponibles depuis 2012. Or, que disent ces dernières ? Bourdieu n’était pas simple employé aux écritures, comme il a tenté de le faire accroire dans son Esquisse pour une auto-analyse, mais « rédacteur-concepteur » (p. 92) au service de l’Information, un service de propagande dirigé par Michel Gorlin. Un compte rendu « troublant » révèle sa participation au Comité d’action psychologique (p. 93), où il fait une proposition pour homogénéiser la propagande à l’échelle de toute l’Algérie. Enfin, une fiche d’employé signale que ses supérieurs étaient plus que satisfaits de lui (pourquoi ?), le qualifiant de « rédacteur brillant » (qu’a-t-il écrit ?) au « patriotisme ardent », ayant rendu des « services inestimables » (quels étaient-ils ?) à son administration (p. 92). De plus, son poste était largement supérieur à son grade de caporal.

6Restées sans réponse, ces questions sont abordées avec ses collègues algérois et parisiens, aux opinions si contrastées. L’avis de Tassadit Yacine, qui pense que Bourdieu était politiquement « dans l’ambivalence », mais a produit une « œuvre [scientifique] de résistance » (p. 94), est rapporté tel quel, comme celui de Kamel Chachoua, selon lequel « le passé militaire » du sociologue n’était pas anecdotique, mais essentiel pour « comprendre sa relation à l’Algérie » (p. 95). En revanche, Pascal écarte l’affirmation de ses hôtes algérois d’après laquelle le jeune Bourdieu « aurait organisé la propagande à un très haut niveau » (p. 90). Il conclut de cette discussion que Bourdieu « a vraisemblablement “joué le jeu” » (p. 92) aux côtés de hauts gradés comme le colonel Ducournau et « le général Goussault » (p. 94) et qu’il « a certainement contribué » (p. 105) à la publication de brochures et de textes de propagande dans les médias. Mais il s’empresse d’ajouter que le rôle du futur sociologue dans l’action psychologique était globalement limité, car, autrement, « il en resterait des indices plus forts » (p. 93). Quant au rapport à l’ONU, « nulle preuve de la contribution de Bourdieu à ce dossier n’a jamais été apportée », selon lui. Bref, la période du « GG » est pour Pascal « une sorte de boîte noire » (p. 103). Et comme les publications du service de l’Information n’étaient pas signées, il est selon lui « impossible d’établir avec certitude qui a écrit quoi » (p. 105).

  • 2 Pierre Bourdieu, Travail et travailleurs en Algérie, Paris, La Haye, Mouton & Co, 1963.
  • 3 Pierre Bourdieu, Abdemalek Sayad, Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algé (...)

7Bourdieu quitte l’armée et l’action psychologique « avec, en lui, un besoin de vérité » (p. 135). Il s’entretient avec l’écrivain Mouloud Feraoun, écrit la Sociologie de l’Algérie et prononce une conférence sur la civilisation nord-africaine qui scandalise son auditoire, habitué au racisme colonial. À l’université d’Alger, où il y avait « 800 étudiants algériens pour 6 000 pieds-noirs » (p. 144), il donne le cours de « Certificat de morale et de sociologie ». Il y rencontre notamment Abdelmalek Sayad, Fanny Colonna et Alain Accardo. Bourdieu commence avec certains d’entre eux un travail de terrain sous l’égide de l’ARDES, l’Association pour la recherche démographique, économique et sociale, qu’il continue durant ses vacances, après avoir été exfiltré à Paris par Raymond Aron. La bande dessinée revient sur son enquête concernant « l’emploi et la formation professionnelle », qui s’est déroulée dans plusieurs villes algériennes et qui a donné Travail et travailleurs2. Elle s’attarde aussi sur celle concernant les camps de regroupement, qui a donné Le Déracinement3. En revanche, sur la Kabylie proprement dite, elle est plus évasive. Elle se contente de citer pêle-mêle Aït Hichem, Djemâa Saharidj et Aghbala, sans qu’on sache ce qui a été fait dans ces villages, par qui et quand.

8De l’avis de ses concepteurs, cette bande dessinée « n’apporte aucune information nouvelle » (p. 249). Pourtant, Pascal Génot et Saadi Chikhi, qui a accompagné le premier dans son enquête, se sont entretenus avec de nouveaux témoins, comme Fadhila Sahraoui, Zoulikha Bekaddour (militantes de l’Union générale des étudiants musulmans algériens), Djamila Azi (enquêtrice dans l’équipe de l’ARDES) et la famille de Mouloud Feraoun. Sahraoui leur raconte que Bourdieu l’a contactée au printemps de 1958 pour lui proposer d’aider le FLN (« Que faire pour vous aider ? », p. 130), ce qui n’est pas une information anodine. Les auteurs ont aussi le mérite d’avoir posé clairement le problème de la participation du jeune Bourdieu à la propagande du service de l’Information. Cependant, abordé avec un certain malaise, ce dossier a été refermé immédiatement après avoir été ouvert. Les archives qui auraient pu faire avancer cette partie de leur recherche n’ont été que partiellement mises à contribution. À dire vrai, les auteurs donnent l’impression de craindre les conséquences politiques de leur découverte, en revenant vite à l’histoire convenue.

  • 4 Reproduite selon une photo de Daniel Hartmann publiée sur Internet et dans Pierre Bernier, L’Algéri (...)

9D’un point de vue historique, on peut relever quelques inexactitudes. La base aérienne reproduite4 à la page 84, effectivement située à proximité de l’actuel aéroport de Chlef, n’est pas celle où Bourdieu a passé quatre semaines. Le lieu où il a été affecté se trouve à Lavarande (Sidi Lakhdar), à 87 km de là, près d’Affreville (Khémis Miliana). Cette dernière base est toujours opérationnelle. Au « GG », Bourdieu ne portait sûrement pas d’uniforme, puisque des soldats dans des fonctions analogues aux siennes étaient habillés en civil. Michel Goussault (1911-1965) était colonel à l’époque de Lacoste et non général. Les auteurs reprennent aussi tel quel le mythe de la bibliothèque de Dermenghem, donnant à penser que le caporal Bourdieu travaillait avec des universitaires, dans une espèce de centre de recherche, et non sous le commandement militaire et civil des acteurs de la pacification. Lesdits universitaires, comme André Nouschi, n’étaient en fait que des visiteurs au « GG ». Insister sur un Bourdieu constamment préoccupé par la grande pensée (pas moins de 15 intellectuels sont évoqués), jamais par la peur ou la survie en situation de guerre, ne relève-t-il pas d’un biais intellectualiste ? Quand Pascal déclare qu’il est « impossible de savoir qui a écrit quoi » (p. 105) à cette époque, vu que les publications du service d’Information n’étaient pas signées, ne fixe-t-il pas des limites arbitraires à la recherche future ?

10Certains épisodes de la vie du sociologue, comme le cours professé à Alger ou la conférence sur la civilisation nord-africaine, ont néanmoins été reproduits avec une vraisemblance frappante. Les habitués de la Ville blanche reconnaîtront dans ces planches des lieux qui leur sont familiers, admirablement dessinés. D’un ton pédagogique, l’album est d’une grande concision. Scénario en six chapitres, planches magnifiques en noir et blanc, dialogues vivants, scènes bien documentées, le tout semble reposer sur un reportage photographique qui aurait servi de base à la bande dessinée.

11Mélangeant « enquête algérienne » et archives, travail historique et fiction, cette bande dessinée reste d’une qualité remarquable. Résultat d’un effort de vulgarisation, elle constitue plus qu’une introduction claire en la matière, essayant de lier le combat anticolonial d’hier aux luttes pour la démocratie et contre le néolibéralisme d’aujourd’hui. À lire pour son côté artistique autant que documentaire.

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Notes

1 Du nom de l’aspirant déserteur Henri Maillot (1928-1956), qui a détourné un chargement d’armes au profit du FLN.

2 Pierre Bourdieu, Travail et travailleurs en Algérie, Paris, La Haye, Mouton & Co, 1963.

3 Pierre Bourdieu, Abdemalek Sayad, Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, 1964.

4 Reproduite selon une photo de Daniel Hartmann publiée sur Internet et dans Pierre Bernier, L’Algérie, ce pays riche, Éd. Pierre Bernier, 2005. Un extrait de ce livre (avec la photo à la p. 3) est disponible en ligne : https://drive.google.com/file/d/1YLBooPe6fKfaqrY9PcpjRixWIZD7GTIu/view.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Smaïl Djaoud, « Olivier Thomas, Pascal Génot, Bourdieu. Une enquête algérienne », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 16 mai 2024, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64648 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11p7e

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Rédacteur

Smaïl Djaoud

Chercheur en linguistique et en sciences sociales, chargé de cours à l’UQAM.

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