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Geneviève Pruvost, La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte

Cyprien Rousset
La subsistance au quotidien
Geneviève Pruvost, La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, Paris, La Découverte, coll. « L'horizon des possibles », 2024, 492 p., ISBN : 9782348074202.
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Texte intégral

1Comment vit-on ? Cette question, ancienne en sociologie, renvoie à de multiples travaux sur les conditions de vie ou sur les budgets familiaux. Elle a aussi une dimension normative, puisqu’elle renvoie aux nombreuses façons dont les personnes construisent leur vie, à proximité ou à plus ou moins grande distance des normes sociales qui gouvernent la forme que la vie prend. À partir du cas de boulangers-paysans français, Geneviève Pruvost prend cette question à bras le corps, produisant une description dense de leur quotidien et une plongée dans la définition en actes d’un quotidien alternatif.

  • 1 Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, Paris, La Découverte, col (...)
  • 2 Alain Cottereau, Mokhtar Mohatar Marzok, Une famille andalouse. Ethnocomptabilité d’une économie in (...)

2Directrice de recherche au Centre d’étude des mouvements sociaux, l’autrice prolonge un travail amorcé dans Quotidien politique1, ouvrage centré sur les multiples théorisations, féministes notamment, du quotidien et de la subsistance. La subsistance au quotidien naît aussi d’une familiarité avec des espaces alternatifs, acquise par de multiples terrains réalisés depuis près d’une décennie. De Notre-Dames-des-Landes à des villages comme Valondes, où vit la maisonnée enquêtée, ces espaces alternatifs réunissent des personnes prises dans des « alternatives rurales néopaysanne et néoartisanale radicales » (p. 9), dont la vie s’organise autour du travail de subsistance, en contact avec le vivant. Au cœur du livre, la maisonnée que constituent Florian, Myriam et leur fille Lola (respectivement 38, 37 et 3 ans) mais aussi leurs animaux, outils, parcelles et réseaux d’entraide, est étudiée à partir d’une approche ethnocomptable. Celle-ci consiste à suivre leur vie, pour la saisir de façon détaillée, notamment par l’« inventaire de ressources en argent, en nature, en espace, en temps, en réseau social » (p. 44). Tout au long du livre, Geneviève Pruvost fait des allers-retours entre un dispositif d’enquête localisé, attentif aux singularités du cas monographique, et une montée en généralité, rendue possible par des terrains complémentaires, sur ces quotidiens alternatifs. La densité des matériaux justifie le mode de restitution et d’analyse, qui reprend le triptyque choisi par Alain Cottereau et Mokhtar Mohatar Marzok dans le désormais classique Une famille andalouse2. La première partie, la plus proche du journal d’enquête, est un récit détaillé de neuf journées passées avec la famille, en mars et juillet 2013. Suivent 61 tableaux qui forment un « kaléidoscope ethnocomptable de la maisonnée » et synthétisent l’ensemble des comptes. Enfin, une troisième partie revient sur différentes thématiques, de l’origine sociale des personnes rencontrées à leur formes de politisation.

3La première partie nous plonge dans la vie de cette maisonnée : la compréhension du quotidien de Myriam et Florian croît en effet au fil de la lecture et des neuf journées contées. De leur fréquentation de la Chambre d’agriculture à la vente marchande d’une partie de leur production, ces boulangers-paysans, qui habitent en famille nucléaire, ne sont pas hors système. Toutefois ils se singularisent par leur vie en habitat léger, une yourte, et plus généralement leur inscription dans un « monde parallèle, avec un marché d’échanges de savoirs, d’objets en nature, d’argent, suffisamment dense pour qu’il soit possible d’y évoluer en recourant de manière parcimonieuse aux institutions conventionnelles » (p. 21). Aussi les tâches domestiques prennent-elles, dans cet écart à la « vie normale » (p. 463), un temps conséquent, ce temps social n’étant pas différencié du temps « productif » : l’ensemble de ces activités habituellement distinguées dans les travaux de sciences sociales sont entremêlées et constituent l’activité de subsistance. Cette dernière est une multiactivité, complexe à saisir pour la chercheuse, qu’il s’agisse de la confection du pain, de la vie avec les animaux ou de la gestion des parcelles occupées par le couple. Non seulement ces tâches s’enchaînent, mais elles se superposent : un même temps est consacré à plusieurs activités, cuisine, observation, ou encore « critique en acte, qui distille coups de griffe et coups de fourchette, l’air de rien, tout en traçant des lignes à ne plus franchir » (p. 93).

4L’immersion progressive que constitue le récit se prolonge dans l’inventaire général du quotidien, qui fait appel à de multiples formes de comptage. Tout ne peut être mis en équivalence, c’est là un apport indiscutable de l’approche ethnocomptable. En comptant les durées, les distances parcourues, les prix, les évaluations en nature, en qualité ou en charge mentale, Geneviève Pruvost parvient toutefois à mettre cette vie en cases. Ces tableaux descriptifs sont construits dans une logique de comparaison internaliste, entre des modes possibles d’acquisition, par exemple l’occasion versus le neuf, mais aussi externaliste, ainsi entre l’emploi du temps observé de Myriam et de Florian et ceux de différentes catégories, saisis par l’enquête Emploi du temps de l’Insee. Ces tableaux donnent donc à voir le caractère alternatif du cas étudié de même que la diversité des quotidiens possibles. Enfin, les graphes de réseaux rappellent le caractère central des interdépendances dans la construction de ce quotidien.

5La troisième partie, intitulée « Le métier de vivre autrement » traite de différentes thématiques transversales, pour partie déjà rencontrées dans les pages qui précèdent, tant ces enjeux que l’analyse sépare sont imbriqués. Le parcours résidentiel et biographique est déterminant dans le fait d’arriver à Valondes : beaucoup de personnes alternatives sont petit-fils ou petites-filles d’agriculteur, ou ont grandi à proximité de ce village. Certaines expériences, comme le voyage en Amérique du Sud ou en Asie, sont particulièrement importantes dans l’installation dans un quotidien alternatif. Celle-ci passe par l’achat de petites parcelles, qui, sans rompre avec le principe de propriété, permet de « pérenniser [ce] mode de vie hétérodoxe » (p. 372), en échappant à l’horizon de l’expulsion. Épargne en nature, ces parcelles offrent en outre une multiplicité d’usages possibles et sont largement communalisées. L’autrice présente aussi les principes qui guident ce quotidien alternatif, fondé sur une continuelle activité d’évaluation, qui consiste à estimer les « bons usages » compte tenu des ressources disponibles. Autrement dit, ces alternatifs vivent selon une « auto-administration [continuée] de manières de faire qui soient viables et satisfaisantes » (p. 412), une auto-administration qui repose sur l’échange permanent au sein du « parlement ménager » (p. 430), et plus largement dans la maisonnée, qui inclut les personnes proches, au sens du collectif comme de l’espace. Cette maisonnée, organisée autour de la subsistance, est indissociable du territoire dans laquelle elle s’inscrit : « la maisonnée prend soin du territoire. Le territoire prend soin de la maisonnée. Le soin prend place dans une maisonnée proche sur un territoire. Et il n’y a pas de territoire sans maisonnées interreliées » (p. 441). Les frontières communément tracées entre sphères productive, reproductive et politique sont enfin largement superposées, la politisation prenant racine dans les dimensions matérielles du quotidien jusqu’aux échelles communales, régionales voire nationales.

6Au terme de ce parcours, Geneviève Pruvost démontre que « maisonner », c’est « cumuler les compétences techniques et relationnelles pour couvrir collectivement des domaines d’activité et d’interaction très divers » (p. 471) autour d’un lieu. Le quotidien alternatif, à distance des institutions conventionnelles et de la vie de référence qu’elles construisent, n’implique pas pour autant une rupture avec celles-ci : bien qu’elle soit moins marquée, la spécialisation genrée des activités, domestiques notamment (tableaux 50 et 51, p. 330-331) est par exemple toujours présente. Ce mode d’enquête comme de restitution, centré autour d’un cas, permet de rendre compte conjointement de toutes les dimensions qui forment la « tessiture de la quotidienneté » (p. 349). Une telle enquête est toutefois rendue possible par le fait que le quotidien tout entier de ces personnes est guidé par la logique de subsistance, mais aussi par l’habitude qu’elles ont d’expliciter et d’expliquer leurs gestes auprès de personnes de passage.

  • 3 Les références sont multiples, mais un exemple est l’ouvrage de Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda, Hans (...)

7Cette entrée dans les vies par le quotidien, qui permet d’observer en même temps les gestes les plus anecdotiques, leur éventuelle répétition, jusqu’aux projections dans un avenir plus ou moins proche, suggère qu’il est possible de travailler sur les vies en général, plutôt que sur des pratiques ou des sphères séparées – domestique, du travail ou des loisirs. Cette perspective de recherche, presque évidente dans le cas de personnes alternatives, demeure inhabituelle tant la division du travail sociologique a épousé ces découpages produits par le processus de division du travail social. Elle gagnerait pourtant à être travaillée sur des personnes, ménages et maisonnées plus conventionnels, chez lesquels les différentes sphères qui forment le quotidien sont largement désencastrées. Ce versant descriptif, qui renoue avec des travaux fondateurs3 portant sur ce qu’on a pu appeler les « conditions de vie », se double d’un versant moral. Une question importante, qui dépasse le cas étudié, traverse en effet le livre : « À quel moment peut-on se dire que le chemin que l’on suit est le bon ? Qui peut araser complètement les herbes folles des autres vies possibles ? » (p. 169). Ce livre invite dès lors, à partir de la mise en dialogue de monographies a priori éloignées, portant sur les marges comme sur les centres de l’espace social, à systématiser la prise en compte des évaluations que font les personnes au quotidien, pour saisir ce que sont les formes contemporaines de « bonnes vie » (p. 99, p. 415), d’existences qui comptent.

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Notes

1 Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, Paris, La Découverte, coll. « L’horizon des possibles », 2021 ; compte rendu de Carmen Dreysse pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53857.

2 Alain Cottereau, Mokhtar Mohatar Marzok, Une famille andalouse. Ethnocomptabilité d’une économie invisible, Saint-Denis, Bouchène, coll. « Intérieurs du Maghreb », 2012.

3 Les références sont multiples, mais un exemple est l’ouvrage de Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda, Hans Zeisel, Les chômeurs de Marienthal, Éditions de Minuit, 1981 [1933]. Véritable tentative sociologique d’épuisement de la vie d’une communauté, cette enquête prend place dans un contexte particulier, celui du chômage de masse de la Grande Dépression.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Cyprien Rousset, « Geneviève Pruvost, La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 30 avril 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64552 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64552

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