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Georgina André, Wuhan, une grande ville chinoise de l'intérieur. Le local à l'épreuve de la métropolisation

Sophie Louey
Wuhan, une grande ville chinoise de l'intérieur
Georgina André, Wuhan, une grande ville chinoise de l'intérieur. Le local à l'épreuve de la métropolisation, Editions de la Sorbonne, coll. « Territoires en mouvements », 2023, 318 p., préface de Thierry Sanjuan, ISBN : 979-10-351-0893-9.
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Texte intégral

  • 1 Sur l’attention médiatique portée à Wuhan en France et pour une présentation de ce territoire avant (...)

1En 2019, le coronavirus SARS-CoV-2 est découvert à Wuhan, en Chine. Si la pandémie mondiale a conduit à une forte médiatisation de cette ville de plus de 11 millions d’habitants1, que sait-on de l’histoire de son développement et de son organisation urbaine ?

  • 2 Talandier Magali, Développement territorial, Paris, Armand Colin, 2023, p. 85.

2Georgina André, géographe, analyse le processus de métropolisation de la capitale de la province Hubei, située en Chine intérieure. Pour éclairer ce processus, qui « repose sur l’accumulation dans l’espace de différents facteurs et moteurs de développement socio-économique »2, l’auteure s’appuie sur une grande variété de données (entretiens, cartes, graphiques, photographies, schémas et tableaux) dans un ouvrage divisé en trois parties, que nous allons successivement exposer.

  • 3 On pourra ici renvoyer à l’exemple de Shanghaï, voir : Douay Nicolas, « Shanghaï : l’évolution des (...)

3L’introduction décrit un processus qui débute dans les années 2000, avec la particularité d’être mis en œuvre 15 ans après celui d’autres métropoles chinoises. En effet, les planifications nationales ont privilégié, dans la première vague de métropolisation des années 1990, les grandes villes situées sur les littoraux et à l’ouest qui sont ensuite devenues des mégalopoles3. La seconde vague des années 2000 vise cette fois les villes secondaires, dont Wuhan, dans une stratégie d’équilibrage national. Néanmoins, ces villes sont déjà engagées, depuis les années 1980, dans une « urbanisation » locale rapide (p. 13), par l’absorption progressive de districts ruraux (p. 14).

4La première partie, dédiée à ce que l’auteure désigne comme une « transition » de la ville (p. 31), porte sur les grandes étapes du processus d’agglomération (chapitre 1), les schémas de planification urbaine (chapitre 2) et ce que ces développements induisent en termes de coopération entre différents échelons administratifs et politiques (chapitre 3).

5Dans cette partie, Georgina André défend que le processus de métropolisation de Wuhan repose sur un modèle polycentrique visant à lier différentes centralités les unes aux autres. La ville a d’ailleurs été créée dans les années 1930 à partir de l’union de trois districts (Hanyang, Wuchang, Hankou) séparés par un fleuve (Yangtzé) et une rivière (Han). L’organisation spatiale est complexe en raison de la topographie de l’espace, Wuhan étant en effet surnommé la « ville aux cent lacs ». Malgré le développement industriel, cette spécificité empêche son urbanisation dans les années 1950. À cela s’ajoute une politique nationale qui, par un système d’enregistrement, rattache les habitants à une unité de travail à proximité directe de leurs habitations. Les habitants ont alors des mobilités réduites qui, au cours des décennies suivantes, vont se diversifier et augmenter. Les années 1980 marquent un tournant en favorisant cette fois l’urbanisation, notamment par une « simplification administrative » qui est renforcée dans les années 1990. Mais c’est surtout dans les années 2000 que l’urbanisation et la métropolisation de Wuhan se rejoignent par leur inscription dans « la stratégie nationale de construction des villes centrales de rang national » (p. 34). La planification de la métropolisation épouse alors une « logique aréolaire » (p. 55) c’est-à-dire une distinction de zones et de frontières. Pour ce faire, l’administration s’appuie sur une hiérarchie administrative verticale à plusieurs niveaux : secteur, arrondissement, municipalité. Un « urbanisme de correction » est aussi mené par les acteurs administratifs en passant par des coopérations avec des acteurs privés et d’autres acteurs publics pour garantir une « meilleure coordination » (p. 77) entre les différents échelons d’une part et les différents acteurs d’autre part.

6La seconde partie est consacrée à l’organisation spatiale de Wuhan, à partir des ressorts de fabrication de « centralités » (p. 109) sur le territoire (chapitre 4), centralités qui participent à la constitution de secteurs résidentiels (chapitre 5). Ces nouvelles configurations spatiales conduisent les acteurs publics comme les habitants à modifier leurs mobilités (chapitre 6).

7Tout au long de cette partie, Georgina André propose une entrée par le « vécu local » (p. 107) afin de comprendre les effets du processus de métropolisation. Ainsi, l’auteure montre combien ce dernier conduit à l’émergence de différentes centralités au cœur desquelles elle repère des « agrégateurs » (p. 107) c’est-à-dire des lieux d’activités rassemblant des individus tels que les commerces, les établissements d’enseignement ou encore les structures médicales. Georgina André porte surtout la focale sur les zones commerciales qui, bien qu’étant d’abord des espaces de consommation, sont aussi des lieux de « socialisation et de loisirs » (idem), devenant alors comme de « nouvelles centralités » (p. 109). Néanmoins, la fréquentation de ces espaces se fait surtout par les classes moyennes et aisées. Pour les classes populaires, « sortir coûte cher » (p. 123) car, sans même évoquer d’éventuelles consommations, le seul coût du déplacement, par exemple par l’achat d’un ticket de métro, est un frein au déplacement. Il est alors particulièrement intéressant d’observer que ces zones commerciales, privées, cloisonnées et contrôlées, sont quasiment investies comme des espaces publics où l’on déambule, se retrouve entre amis, discute, etc.

  • 4 L’auteure a publié un article se focalisant sur le cas des transports à Wuhan, voir : André Georgin (...)

8Cette seconde partie porte aussi sur les enjeux résidentiels de la métropolisation. L’auteure s’appuie notamment sur l’analyse de cartes mentales réalisées par des habitants renseignant des parcours quotidiens. Cet outil est particulièrement précieux dans la mesure où Georgina André l’articule aux propriétés sociales de l’habitant (profession, âge). Elle constate ainsi une dégradation de « l’appropriation de la ville et des quartiers » parmi les habitants les plus âgés de l’échantillon (p. 131). Elle distingue cependant un attachement au « secteur résidentiel » qui est un point d’« ancrage » pour les habitants (p. 143). La « situation transitionnelle » de Wuhan (p. 178) conduit les habitants à articuler leurs modalités de déplacement entre recours ou non-recours aux anciens et nouveaux modes de transport (pédestre et deux roues versus métro et voiture) de façon plus ou moins optimale. Le déplacement à pied est par exemple délaissé, car il est devenu complexe et peu sécurisé sur certains espaces, comme l’auteure l’illustre avec des photographies (p. 158)4.

9La troisième partie porte sur les effets de la métropolisation sur le cadre de vie quotidien des habitants à partir d’une analyse de trois espaces de Wuhan. Le premier est celui de Xujiapeng, une ancienne zone industrielle transformée en quartier résidentiel (chapitre 7). Le second est Hankou, ancien bourg commercial devenu un espace témoin de l’histoire de Wuhan du fait d’opérations de patrimonialisation (chapitre 8). Le troisième est Guanshan, dont le passé industriel a conduit à une conversion économique par l’installation d’entreprises (chapitre 9).

10La partie offre ainsi une entrée par des localités de Wuhan qui, selon leurs caractéristiques initiales, renseignent les effets différenciés de la métropolisation. Nous exposerons ici le seul cas emblématique de Xujiapeng, que l’auteure décrit comme présentant les mêmes configurations que d’autres quartiers industriels de Wuhan. Cet espace a été marqué dès le début du XXe siècle par une importante activité industrielle, accentuée dans les années 1950-1960 par la « présence d’unités de travail d’agences gouvernementales et d’usines d’État » (p. 183) qui « périclitent » (p. 190) à la fin des années 1980. Les réformes conduisent les habitants à travailler plus loin de leurs domiciles et/ou à choisir une mobilité résidentielle.

11L’auteure observe d’ailleurs une progressive ségrégation résidentielle du quartier. La force de cette étude de cas est de montrer « l’épaisseur temporelle » de deux grandes phases d’opérations avant et après les années 2010. La période de l’avant-2010 correspond à la formation de trois types d’espace dans le secteur de Xujiapeng. Ceux-ci correspondent à des formes d’habitat différenciées : bidonvilles (plutôt habités par des populations migrantes), résidences ouvrières (construites dans les années 1950-1970 ou 1990 et où vivent d’anciens ouvriers), ensembles résidentiels (construits dans les années 2000, où vivent des populations moins précaires). La période de l’après-2010 est celle d’un projet urbain, appelée « renouvellement des trois vieilleries » (p. 195), couvrant cette fois l’ensemble du secteur en articulant actions ciblées et actions globales.

12L’auteure analyse les circulations (ou l’absence de celles-ci) des habitants à partir de trajectoires marquées par des aménagements et rénovations (démolitions d’habitats, construction d’équipements culturels, piétonnisation de certains passages, etc.) pendant les deux phases citées. Ces changements troublent les repères des habitants. Si certains d’entre eux se disent perdus et nostalgiques d’une ancienne organisation spatiale qui aurait été plus égalitaire selon eux (p. 211), les plus jeunes habitants se disent plutôt satisfaits de l’amélioration du cadre et de la qualité de vie ainsi que de la connectivité du quartier avec d’autres espaces.

13Pour conclure, l’ouvrage de Georgina André délivre une analyse s’appuyant sur des descriptions précises qui sont rythmées par l’exposition de données particulièrement riches. Cependant, l’ouvrage n’est pas toujours facile d’accès pour des lecteurs qui ne seraient pas familiers de la géographie. L’analyse donne néanmoins à voir, à partir du cas de Wuhan, le processus d’une métropolisation qui, plutôt que de réduire les inégalités entre habitants, contribue à les maintenir voire à les renforcer.

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Notes

1 Sur l’attention médiatique portée à Wuhan en France et pour une présentation de ce territoire avant et pendant la crise sanitaire, nous renverrons à Wang Simeng, « Wuhan, vivre et survivre », La Vie des Idées, 2020, disponible en ligne à l’adresse suivante : https://laviedesidees.fr/Wuhan-vivre-et-survivre.

2 Talandier Magali, Développement territorial, Paris, Armand Colin, 2023, p. 85.

3 On pourra ici renvoyer à l’exemple de Shanghaï, voir : Douay Nicolas, « Shanghaï : l’évolution des styles de la planification urbaine. L’émergence d’une “urbanisation harmonieuse” ? », Perspectives Chinoises, n° 105, 2008, p. 16-26.

4 L’auteure a publié un article se focalisant sur le cas des transports à Wuhan, voir : André Georgina, « La métropolisation à marche forcée : les effets de la coordination entre les politiques de transport et d’urbanisme à Wuhan », L’Information géographique, vol. 80, n° 3, 2016, p. 26-39.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sophie Louey, « Georgina André, Wuhan, une grande ville chinoise de l'intérieur. Le local à l'épreuve de la métropolisation  », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 25 avril 2024, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64530 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64530

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Rédacteur

Sophie Louey

Sociologue diplômée de l’Université Picardie Jules Verne, Sophie Louey est membre associée du CSO (UMR 7116), CURAPP-ESS (UMR 7319) et du CEET-CNAM. Elle est spécialiste en sociologie du travail.

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