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Philippe Blaudeau, Véronique Sarrazin (dir.), Faux et usages de faux. L’historien face à la question de la crédibilité documentaire

Nicolas Delferrière
Faux et usage de faux
Philippe Blaudeau, Véronique Sarrazin (dir.), Faux et usage de faux. L'historien face à la question de la crédibilité documentaire, Rennes, PU Rennes, coll. « Histoire », 2023, 334 p., ISBN : 978-2-7535-9420-3.
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Texte intégral

1Faux et usages de faux. L’historien face à la question de la crédibilité documentaire, publié en 2023 sous la direction de Philippe Blaudeau et Véronique Sarrazin, est constitué des actes de deux journées d’étude organisées à l’université d’Angers, les 22 avril 2016 et 28 avril 2017. La thématique choisie par les organisateurs s’est imposée à eux par l’actualité internationale et nationale. Les sociétés du monde entier sont, en effet, confrontées à une quantité exponentielle d’informations fausses, manipulées et transformées, une véritable « ère des fake news » appréciable à l’aune des réseaux sociaux, selon l’anglicisme désormais consacré. Le faux, destiné à tromper l’opinion, le spectateur, n’a pour autant rien de nouveau. Dès lors, quelle est la place de l’historien face à cette documentation qu’il identifie comme fausse, qu’elle soit antique, médiévale, moderne ou contemporaine ? La nécessité de débusquer tous les types de forgeries constitue la mission primordiale des historiens. Ce travail doit d’ailleurs être sans cesse renouvelé tant les faussaires sont inventifs et les réalisations de plus en plus habiles. Les éléments produits par ces artisans du faux, lorsque leur tromperie est avérée, présentent également un autre intérêt : celui de l’étude des intentions qui ont présidé à leur création et des modalités liées à leur diffusion. Le présent ouvrage propose donc une vaste enquête, diversifiée dans ses approches méthodologiques et épistémologiques, les périodes (de l’Antiquité à la période moderne) et les espaces étudiés (de l’ouest de l’Europe à l’Asie Mineure), ainsi que par les nombreux exemples convoqués.

2L’ouvrage est constitué d’une introduction générale rédigée par les deux co-directeurs, de quatorze articles répartis en quatre parties et d’une conclusion générale rédigée par Philippe Blaudeau.

3La première partie, « Imputer la fabrication du faux à des figures célèbres », s’intéresse aux modifications apportées aux sources originelles par différents auteurs qui ont, consciemment ou inconsciemment, contribué à « falsifier » des données en instruisant certains dossiers plutôt à charge qu’à décharge. C’est ce que démontre parfaitement William Pillot dans « Le faux et l’archéologie. Les accusations et soupçons de falsifications portés sur le travail d’Heinrich Schliemann ». Cet article particulièrement conséquent propose une réévaluation convaincante, à la baisse, des forgeries et falsifications qui étaient imputées à Heinrich Schliemann en raison de ses silences, de ses conditions de travail et de ses intérêts. Loin des considérations psychologisantes employées pour décrire l’archéologue allemand, son portrait apparaît ici beaucoup plus nuancé, moins enclin à la tromperie, que dans bon nombre de travaux d’historiens, en particulier anglo-saxons. Dans « Hypercritique et improbité dans les polémiques sur la littérature orale dans la seconde moitié du XIXe siècle », Michel Nassiet réhabilite également le collecteur du Barzaz-Breiz ni Penguern (1807-1856), Hersart de la Villamarqué, dont la collection et en particulier La Ronde du papier timbré, fut considérée comme une véritable forgerie par le folkloriste François-Marie Luzel, qui fit preuve d’un hypercriticisme sans nuances.

4À travers plusieurs études de cas, la deuxième partie de l’ouvrage, « Démêler aujourd’hui le vrai du faux », témoigne de l’ensemble des outils dont dispose l’historien et des méthodologies rigoureuses employées afin de déceler le faux dans la masse. Dans » Quand les compilateurs jouaient les faussaires ? À propos de CSirm 6 et CTh XVI, 2, 47 », Olivier Huck compare des textes de loi découverts par Jacques Sirmond, jésuite de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle, à leurs correspondants qui ont été remaniés par des compilateurs du Code théodosien de l’Antiquité tardive. L’auteur démontre que les coupes qui ont été réalisées par ces derniers n’avaient aucune vocation à changer le sens initial du texte et à créer un droit nouveau, ce qui indique qu’il ne s’agissait nullement de faussaires. Les trois articles suivants, « Le Libellus de munificentia Constantini (Liber pontificalis XXXIV, 9-33), authentique ou fausse source d’histoire économique » de Dominic Moreau, « Existe-t-il des fausses listes de rois du haut Moyen Âge ? Réflexions sur le faux à partir d’une étude sur les techniques de réécriture des listes » de William Trouvé, et « Fausseté, intertextualité et critique diplomatique. Étude comparée de trois diplômes en faveur des évêchés de Santiago (915 et 1024) et de Tuy (1071) » de Thomas Deswarte, s’intéressent également à démêler le vrai du faux dans des sources littéraires anciennes qui ont été modifiées (ajouts ou suppressions de parties) entre leur création et leur réception contemporaine. Le dernier article, « À propos des épitaphes antiques du clergé d’Albe publiées par G. F. Meyranesio (1729-1793) », rédigé par Isabelle Mossong, démontre la forgerie complète, opérée par Giuseppe Francesco Meyranesio (1728-1793), d’un corpus de quinze inscriptions funéraires de l’église Saint-Laurent d’Albe (Italie) en relation avec le clergé tardo-antique. L’auteure souligne toutes les incohérences épigraphiques du dossier (titulatures invraisemblables, répétition trop fréquente du nom « Laurentius » qui renvoie indéniablement et de façon grossière au saint tutélaire de la ville, datations consulaires incohérentes, vocabulaire anachronique) et démontre la duplicité du prêtre piémontais Meyranesio qui a totalement inventé l’existence d’un érudit de la Renaissance, Dalmazzo Berardenco, difficile à contester faute de sources, et qui aurait consigné toutes ces inscriptions, aujourd’hui étonnamment disparues, dans un codex.

5L’exemple des fausses inscriptions d’Albe témoigne de la réussite, dans le temps, de certains faussaires. Les quatre articles de la troisième partie, « Examiner l’efficacité historique du faux », s’intéressent donc chacun au succès, même temporaire, de la falsification et à ses raisons, de même qu’à celles de sa mise en cause. Dans « Le Credo du concile d’Antioche, un faux au service d’une vérité “incorruptible” », Hélène Mounier présente un texte doctrinal totalement inventé entre la fin du VIe et la première moitié du VIIe siècle, et qui a eu une influence importante dans la formation de la pensée orthodoxe arménienne. Farid Bouchiba propose ensuite une étude sur « Les traditions forgées dans l’islam sunnite au Moyen Âge » et démontre que des méthodes de vérification des textes anciens existaient déjà dès les IXe et Xe siècles, et qu’elles se sont particulièrement développées au XIIIe siècle. Jean-Michel Cauneau présente ensuite la postérité de trois faux textuels liés à l’Anjou : la création de saint René comme figure tutélaire du territoire, introduite vers le début du Xe siècle par l’entremise de la Vie de l’évêque saint Maurille, quatre hexamètres associés à la Pharsale de Lucain afin de chanter les Andes et un quatrain attribué au poète Apollonius, par son propre compositeur Jean de Bourdigné. Ces faux avérés, dont le dernier peut être même qualifié de canular dès sa création, connaissent pourtant un nouveau succès grâce à la celtomanie ambiante qui se développe à partir de la fin du XVIIIe siècle. Pour terminer cette partie, Jean-Dominique Mellot présente une dernière catégorie de faux : la contrefaçon provinciale de livres en France au XVIIIe siècle, une pratique qui permet de s’affranchir des privilèges royaux accordés aux librairies parisiennes et de mieux diffuser, au plus grand nombre, les ouvrages au sein du Royaume.

6La dernière partie de l’ouvrage, « Interpréter l’intentionnalité du faux », est intégralement consacrée à la question des motivations des faussaires et à leurs intentions. Dans « Un pseudonyme de l’Histoire Auguste : Capitolinus », Patricia Gaillard-Seux apporte un regard frais sur l’un des textes antiques les plus controversés, encore au cœur de querelles universitaires quant à l’identité véritable du ou de ses auteur(s), l’Histoire Auguste, sans doute rédigée au début du Vsiècle. Parmi la liste des auteurs qui auraient participé à sa rédaction, le cas de Julius Capitolinus est intéressant en raison de son cognomen qui renvoie directement à la colline sacrée de Rome, le Capitole. Pour l’auteure, dont le travail démontre une maîtrise précise et complète de la bibliographie (pourtant très abondante), l’usage de ce cognomen aurait pour but, plus ou moins caché, de dénoncer certains membres de l’élite sénatoriale qui n’auraient pas hésité à prélever des objets précieux, dont des vêtements consacrés, dans les différents temples du sanctuaire du Capitole, une fois sa désacralisation ordonnée. Proposant lui aussi une étude sur l’Antiquité romaine tardive, Audren Le Coz s’intéresse aux initiatives liées à la déposition de l’empereur d’Occident Romulus Augustule en 476 et à sa succession, par le biais de l’œuvre de l’historien grec Malchus, contemporain de cet évènement. L’un des objectifs de Malchus semble avoir été de créer un récit tragique, dans lequel Julius Nepos, dernier empereur romain d’Occident qui demandait l’aide de l’empereur romain d’Orient pour conserver le trône face à Odoacre, apparaît comme la victime. Véronique Sarrazin clôt cette dernière partie avec l’étude intitulée « De Genève à Cythère. Les fausses adresses des almanachs parisiens au XVIIIe siècle, entre masque et mascarade ». L’auteure présente ici une autre forme de forgerie, plus fantaisiste qu’utilitaire, puisque les almanachs sont le plus souvent publiés de manière légale. Ces fausses adresses constituent plus un amusement de la part des éditeurs, avec des adresses parfois mythiques, qu’une véritable tromperie sur la marchandise.

7Le faux et ses usages constituent un marqueur indissociable de l’évolution de l’histoire culturelle, quels que soient la période envisagée ou l’espace géographique étudié. L’ensemble des contributions réunies dans cet ouvrage le démontre efficacement, en proposant à tout un chacun, et en particulier aux historiens, archéologues, épigraphistes et philologues, d’embrasser de façon exigeante cette thématique, systématiquement renouvelée, du faux et de ses usages.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Delferrière, « Philippe Blaudeau, Véronique Sarrazin (dir.), Faux et usages de faux. L’historien face à la question de la crédibilité documentaire », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 avril 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64492 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64492

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Rédacteur

Nicolas Delferrière

Enseignant contractuel en histoire de l’art et archéologie antiques, département d’histoire de l’art et d’archéologie, Université Clermont Auvergne.

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