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Jean Quétier, Le travail de parti de Marx. Intervenir dans les organisations ouvrières

Frédéric Thomas
Le travail de parti de Marx
Jean Quétier, Le travail de parti de Marx. Intervenir dans les organisations ouvrières, Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « La philosophie à l'oeuvre », 2023, 315 p., ISBN : 979-10-351-0883-0.
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Texte intégral

1Dans cet essai, Jean Quétier entend montrer et analyser les leçons théoriques, tant sur le plan du contenu que du statut de sa théorie, que Marx a tiré tout au long de sa vie de son « travail de parti », c’est-à-dire de son action au sein et/ou en lien avec des organisations politiques. Ce livre invite de la sorte à un déplacement du regard qui permet de saisir l’importance stratégique de ce travail de parti, ainsi que les liens étroits que celui-ci entretient avec l’élaboration théorique de l’auteur du Capital. Dans cette perspective, le parti apparaît comme le laboratoire, le lieu de production d’une théorie qui ne cesse, en effet, d’interagir avec l’activité partisane. L’auteur invite par-là à « prêter une attention particulière aux modalités de rédaction mises en œuvre » (p. 14), en s’intéressant aux procès-verbaux des réunions, à la correspondance et en reconnaissant la « dimension collective de [la] réflexion [de Marx] » (p. 24). L’articulation entre théorie et pratique, au cœur de la philosophie sociale de Marx, doit de ce fait être réinscrite à la fois dans des contextes toujours particuliers et dans un travail de parti qui acquerra de plus en plus, au fil des années, une importance stratégique.

2Le travail de parti de Marx est organisé en trois parties chronologiques. La première s’intéresse à la décennie 1840-1850 et, plus spécifiquement, aux deux moments charnières que représentent les années 1844 et 1848. Il s’opère en effet, au cours de cette période, au contact d’organisations ouvrières, une clarification du processus d’auto-organisation de la classe ouvrière dans la pensée de Marx. La découverte, à Paris, d’un mouvement ouvrier déjà organisé semblait indiquer que le prolétariat était « en mesure d’être l’auteur de sa propre émancipation dès lors qu’il s’organisait » (p. 57). En conséquence, apparaît un « nouveau critère d’évaluation » aux yeux de Marx : « la pertinence d’une théorie politique est moins le fruit de son seul contenu doctrinal que du rapport qu’elle entretient avec le mouvement ouvrier » (p. 60-61).

3À cette époque, Marx adhère à la Ligue des communistes, cherchant à faciliter le passage des syndicats « au parti politique et du parti ouvrier au parti communiste » (p. 89). L’édition du Manifeste en 1848, qui « apparaît d’emblée comme une œuvre collective, puisque les noms de ses deux auteurs [Marx et Engels] n’y sont pas mentionnés », constitue « l’aboutissement d’un processus de réécriture d’une profession de foi » (p. 100-102), ainsi qu’une première étape majeure dans la mise au jour des conditions de l’élaboration théorique, étroitement liées à l’action (au sein) du mouvement ouvrier. Cependant, à partir du milieu des années 1860, dans la foulée de son travail au sein de l’Association internationale des travailleurs (AIT), une nouvelle conception de l’organisation est mise en avant. Celle-ci est au cœur de la deuxième partie.

4« L’Adresse inaugurale de l’AIT au nom du Conseil central de l’organisation à l’automne 1864 marque le premier acte de travail de parti de nouvelle sorte mené par Marx » (p. 145). Il anticipe les désaccords, propose des compromis, faisant primer les points d’accords sur les divergences, alliant « souplesse sur la forme et fermeté sur les principes » (p. 150). Plutôt que cliver sans nécessité, Marx chercherait à s’appuyer sur les potentialités existantes du mouvement ouvrier en « favorisant en son sein les orientations susceptibles de déboucher sur des perspectives politiques concrètes » (p. 156). Quétier illustre sa thèse à partir de divers exemples d’élaboration théorique autour des coopératives, du travail des enfants, de la propriété du sol, de l’enseignement et de la réduction du temps de travail que Marx place sur le terrain anthropologique, en liant celle-ci à la perspective « d’un “libre développement des individualités” » ; le temps hors travail étant considéré comme un temps de vie au sens fort (p. 179 et suivantes).

5L’ampleur de l’implication personnelle de Marx dans la rédaction des projets et documents de la Première internationale ne trahit-elle pas une démobilisation des autres membres de la direction de l’AIT, une forme de délégation de pouvoir ? Cela constituerait, selon l’auteur qui met l’accent sur la coopération, « bien plutôt l’exception que la règle » (p. 139). Le doute demeure cependant. Surtout que Quétier n’interroge pas plus le statut de Marx au sein de l’AIT – il ne représente ni un parti, ni un syndicat, ni une coopérative – que la sorte de division du travail entre intellectuels et représentants que cela tend à impliquer. Quoiqu’il en soit, « la préparation du congrès de Bâle [en septembre 1869] constitue le dernier grand moment de discussion collective autour des orientations revendicatives de l’AIT auquel Marx ait pris part au sein du Conseil général » (p. 205).

6La troisième et dernière partie s’intéresse à Marx comme acteur au sein de la social-démocratie allemande. Cette partie est centrée sur la correspondance de Marx et sur l’usage politique qui en est fait. En effet, « plus encore que la presse, dont l’importance ne saurait néanmoins être sous-estimée », la lettre devient « le vecteur privilégié de l’intervention de Marx au sein des débats » (p. 211). Non seulement la correspondance permet « d’exprimer les désaccords internes sans risquer d’affaiblir l’organisation, […] en lui donnant au contraire les moyens de se renforcer », mais elle a, en outre, « vocation à créer un espace de discussion collective des enjeux théoriques » (p. 215-216).

7L’enjeu premier des interventions de Marx au sujet de la social-démocratie allemande est d’assurer la cohérence de la politique du parti allemand, en tentant d’allier « deux logiques potentiellement concurrentes, […] l’analyse de principe et l’analyse de terrain […], laissant ainsi entrevoir une possibilité prometteuse : celle d’un dépassement de l’opposition stérile entre dogmatisme et opportunisme » (p. 217). Et cela bien que, comme le reconnaît l’auteur, il n’était pas toujours évident de délimiter la frontière entre ce qui relevait de l’une ou l’autre logique.

  • 1 Robert Michels, Sociologie du parti dans la démocratie moderne, Paris, Gallimard, 2015 [1910] ; com (...)
  • 2 Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977.

8Enfin, Jean Quétier met en avant la distinction entre parti et secte opérée par Marx et le rôle décisif qu’elle a joué dans son appréciation des organisations, ainsi que dans son parcours pratique et théorique. Il y revient dans sa conclusion, en refusant de faire de la thèse de la « tendance à l’oligarchie » des partis1 une fatalité et en discutant la notion de « marxisme occidental » mise en avant par Perry Anderson2. L’auteur invite par-là à réhabiliter « l’hypothèse – aujourd’hui malmenée – selon laquelle la forme-parti elle-même constitue un cadre au sein duquel une pratique politique émancipatrice est susceptible d’être menée » (p. 289). Cependant, si le discrédit contemporain de la forme-parti mérite en effet d’être discuté, encore ne faut-il pas attribuer uniquement celui-ci à la thèse de la « tendance à l’oligarchie » et interroger le prisme électoral ainsi que les tentatives récentes (hors de France) de reconfigurations originales de la forme-parti.

  • 3 Sur cette question, lire notamment la première partie de Cornélius Castoriadis, L’institution imagi (...)

9Le travail de parti de Marx est un ouvrage original et stimulant qui invite à repenser à nouveaux frais l’élaboration théorique du penseur allemand en relation étroite avec son action au sein des organisations ouvrières. Cependant, cet essai souffre de deux défauts majeurs. En laissant hors-champ la polémique avec Bakounine et ses partisans, qui s’est déroulée au cours des années 1871 et 1872, et qui pousse Marx à appuyer le transfert du Conseil général de la Première Internationale à New York – ce qui revient à la dissoudre ; ce sera chose faite en 1876 –, Quétier n’interroge pas les limites de sa thèse et les contradictions du travail de parti. Il aurait en effet été nécessaire de mettre à l’épreuve sa thèse au regard de la généralisation des manœuvres politiciennes et sectaires (de tous bords) au sein de l’AIT au cours de cette période. De plus, à aucun moment l’auteur n’évoque les contradictions du statut que Marx attribue à sa théorie : catalyseur de l’auto-émancipation ouvrière d’un côté, théorème à vocation scientifique des lois de l’histoire de l’autre. Or, cette dernière conception hypothèque toute perspective auto-émancipatrice3. En cherchant à démontrer la cohérence de l’élaboration théorique de Marx, ainsi que le travail de coopération intellectuelle dont elle est le fruit, l’auteur évacue cette antinomie et tend à minimiser les incohérences et limites du travail de parti de Marx.

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Notes

1 Robert Michels, Sociologie du parti dans la démocratie moderne, Paris, Gallimard, 2015 [1910] ; compte rendu de Pierre Marie pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.18596.

2 Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977.

3 Sur cette question, lire notamment la première partie de Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1999.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Frédéric Thomas, « Jean Quétier, Le travail de parti de Marx. Intervenir dans les organisations ouvrières », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 19 avril 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64467 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64467

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Rédacteur

Frédéric Thomas

Docteur en sciences politiques, chercheur au Cetri (Louvain-la-Neuve, Belgique), auteur de Rimbaud révolution (L’Échappée).

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