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Alizée Delpierre, Les domesticités

Pierrick Tange
Les domesticités
Alizée Delpierre, Les domesticités, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2023, 128 p., ISBN : 9782348065071.
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Texte intégral

1Palme d’or du Festival de Cannes en 2019, le film Parasite du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho symbolise la fascination qui peut exister autour d’intrigues incluant des domestiques pauvres et leurs riches patrons. Cette thématique représente un enjeu majeur du travail au XXIe siècle, alors que l’Organisation internationale du travail (OIT) estime que plus de 75,6 millions de personnes travaillent aujourd’hui à travers le monde comme travailleuses/travailleurs domestiques.

  • 1 Voir notamment Avril Christelle et Cartier Marie, « Care, genre et migration. Pour une sociologie c (...)

2 Dans cet ouvrage, l’emploi du terme de « domestiques » n’entend pas nier une reconnaissance sociale, politique, professionnelle et économique à ces travailleuses, mais est préféré au terme institutionnalisé de « travailleuse domestique » parce que celui-ci tend à effacer certaines réalités objectives et certains vécus subjectifs quotidiens. Parler de « domestiques » conduit ainsi à mettre la focale sur l’espace où a lieu ce travail, à savoir la domus, la maison. Un espace conçu comme celui de la famille, des relations désintéressées, où tout se ferait « par amour » (p. 4), alors même qu’il est en réalité lieu de hiérarchies. Dès lors, l’objectif de cet ouvrage est de dessiner les tendances et les variations dans le temps et l’espace des domesticités, terme utilisé au pluriel afin de souligner la variété des tâches, des formes d’emploi, des profils, des trajectoires, des relations et des ressentis de ces travailleuses1.

  • 2 Sarti Raffaella, « Historians, social scientists, servants and domestic workers: fifty years of res (...)

3Alizée Delpierre s’attelle d’abord à définir la domesticité. Elle rappelle que l’adjectif « domestique » sert à désigner ce qui relève du domicile, comme les tâches domestiques, par exemple le fait de nettoyer les sols. La domesticité recouvre dès lors une diversité de métiers répondant à la multiplicité des tâches domestiques mais, selon l’historienne Raffaella Sarti, il s’agit toujours de « personnes qui effectuent du travail domestique et de soin rémunéré dans le domicile d’autrui » (p. 9)2. La mesure de la domesticité est un autre enjeu majeur. Globalement, les États sont inégalement dotés pour fournir des données sur les domesticités. Le recensement est un outil essentiel, parfois complété d’enquêtes sur le travail et l’emploi. Au mieux, ces données peuvent provenir d’enquêtes nationales ou territoriales saisissant la domesticité à travers plusieurs angles à l’instar des flux migratoires qui alimentent grandement le contingent de ces travailleuses. Les domestiques représentent 2,3 % de l’emploi total et 4,5 % des employées à travers le monde. Néanmoins, elles sont à titre d’exemple plus représentées aux Émirats arabes unis (14,8 % de l’emploi salarié total) qu’en Europe (1 % de l’emploi). La domesticité est surreprésentée dans les pays se situant dans la tranche moyenne supérieure des revenus mondiaux et marqués par les plus fortes inégalités entre une classe d’employeurs aisés et des employées au bas de l’échelle sociale. En outre, l’assignation du travail domestique aux femmes reproduit la division sexuée du travail : au niveau mondial, plus de 76 % des domestiques sont des femmes.

  • 3 Glenn Evelyn Nakano, Forced to Care. Coercion and Caregiving in America, Harvard, Harvard Universit (...)

4Alizée Delpierre se concentre ensuite sur les dynamiques et évolutions des domesticités à travers le temps et l’espace. La domesticité représente aujourd’hui en Europe une part relativement modeste de l’emploi par rapport à d’autres régions du monde. Elle s’y exerce aussi surtout à temps partiel, pour quelques heures de soin chez les personnes âgées dépendantes par exemple, ce qui la rend peu visible. Dans le cas de la dépendance notamment, la domesticité n’est alors plus uniquement l’apanage des catégories supérieures, mais concerne toutes les classes sociales. D’un point de vue historique, alors que la domesticité est presque généralisée aux XVIIIe et XIXe siècles, le tournant du XXe siècle représenterait d’après certain·es historien·nes une « crise » de la domesticité : la période renvoie surtout à une transformation du marché du travail féminin et des conceptions du travail domestique. Après la Seconde Guerre mondiale, la domesticité se décline massivement à temps partiel, notamment à travers la figure de la « femme de ménage » qui symbolise la « modernisation » de ce type d’emploi dans les pays européens et aux États-Unis. De la fin du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, la croissance du chômage dans les pays occidentaux ainsi que la précarisation de l’emploi sont concomitantes de l’explosion de la domesticité dans ces mêmes pays. Alizée Delpierre s’intéresse ensuite aux dynamiques spatiales de la domesticité : s’appuyant sur les travaux de la sociologue Evelyn Nakano Glenn, elle rappelle que certaines populations ont été et sont toujours « forced to care »3, notamment aux États-Unis où la domesticité a été construite comme un travail de femmes « racialisées-ethnicisées » (p. 28). Cette logique de racialisation des domestiques est présente partout dans le monde, sous des formes diverses en fonction des politiques migratoires et des temporalités. La décolonisation a par exemple transformé le marché de la domesticité, à travers en particulier une multiplication des migrations féminines au sein des pays et à l’international, assignant de fait les femmes des classes populaires immigrées à la domesticité. Au cours de l’histoire, les États ont ainsi contribué à créer des hiérarchies de classe, de race et de sexe qui sont rendues visibles par la domesticité et qui structurent le monde du travail, par exemple par la colonisation et le déplacement massif de femmes colonisées mises au service des colons, notamment pour des services domestiques et sexuels. Alors que la féminisation de la domesticité au cours du XXe siècle est fortement liée à l’accroissement des flux migratoires, les domesticités se déclinent aussi au masculin. Néanmoins, des dynamiques de hiérarchisation sexuée des qualités des travailleurs se rejouent au sein de ces métiers, les hommes occupant par exemple davantage des postes de chauffeur, de cuisinier ou de jardinier. En somme, ces évolutions spatiales et temporelles suivent une dynamique commune : celle d’un marché des domesticités où les caractéristiques de classe, de genre et de race et les stéréotypes associés sont recherchés par les employeurs et performés par les travailleur·ses.

  • 4 Freitas Any et Godin Marie, « Carrières migratoires des femmes latino-américaines dans le secteur d (...)
  • 5 OIT (Organisation internationale du travail), Making Decent Work for Domestic Workers. Progress and (...)
  • 6 Memmi Dominique, « Mai 68 ou la crise de la domination rapprochée ? », in Dammame Dominique, Gobill (...)

5 La troisième partie de l’ouvrage d’Alizée Delpierre concerne les conditions de travail des domestiques : elle évoque les temps de travail extrêmes, notamment dans les cas où la domestique réside au domicile de l’employeuse. En contrepartie, les rémunérations sont bien souvent limitées, surtout lorsque les domestiques possèdent plusieurs employeuses. Par ailleurs, alors que la force du réseau au sein de la « carrière migratoire »4 (p. 42) permet de se débrouiller au quotidien et de trouver un (nouveau) travail de domestique, le turnover dans ce type d’emploi est aussi signe de précarité et d’une certaine instabilité. En outre, la protection sociale des domestiques apparait assez faible dans la mesure où, d’après l’OIT en 20215, elles sont dans de nombreux cas couvertes par un régime de protection sociale à part, moins protecteur que le régime général, et les migrantes en sont souvent exclues. En ce qui concerne les tâches de travail, celles-ci sont différemment appréciées par les domestiques, inégalement valorisées par les employeuses et n’ont pas toutes la même pénibilité. Malgré cela, les domestiques parviennent à mettre en œuvre des techniques pour organiser leur temps de travail et s’octroyer du repos, tout en tirant une forme de valorisation et de satisfaction de ce travail physique qui ne se réduit pas à de la souffrance ou de la honte. Prenant place dans le domicile familial, ce rapport de travail apparaît particulièrement ambivalent, apparaissant comme une forme de « domination rapprochée »6 s’exerçant en face à face et non à distance.

6 Dès lors, il semble essentiel qu’une codification juridique encadre ce rapport de travail. L’autrice souligne que les intermédiaires du marché des domesticités, associatifs ou à but lucratif, financés ou non par l’État, se multiplient, sous la forme d’agences de placement, d’instituts de formation ou d’applications de mises en relation entre employeuses et travailleuses. Alors que certaines structures comme l’Organisation internationale du Travail tentent de requalifier ce rapport de travail ambivalent en rapport salarial, elles sont rapidement limitées du fait des orientations néolibérales des politiques publiques calquées sur les logiques de marché. La solution présentée par ces politiques, impulsées par l’Union européenne notamment, est de mettre au travail les populations qui n’en ont pas, tout en les excluant d’un salariat protecteur réservé aux plus privilégiés. Par ailleurs, de nombreux intermédiaires ne font que renforcer les logiques de classe, de sexe et de race présentes sur le marché de la domesticité.

  • 7 Debonneville Julien, « “Employers don’t know what I feel behind that smile.” Penser les résistances (...)

7 Face à ces failles, l’amélioration des conditions de travail des domestiques passe par d’autres voies. D’un point de vue collectif, la cause des domestiques possède désormais une portée internationale bien qu’inégalement présente selon les pays et freinée par des obstacles du côté à la fois des politiques publiques et des syndicats. Ces derniers sont multiples et renvoient tant au manque de représentation institutionnelle et politique qu’à un défaut de ressources individuelles propices à l’organisation collective des domestiques, par exemple en raison du fait que beaucoup d’entre elles sont isolées et précaires. Cependant, ces obstacles ne sont pas infranchissables, que ce soit collectivement, à l’instar des rassemblements de domestiques philippines à Paris sur la place du Trocadéro les 16 juin de chaque année, ou individuellement, à travers des stratégies quotidiennes de résistance a priori anodines, comme le fait, aussi chez les domestiques philippines, de sourire en continu pour ne présenter qu’une façade à l’employeuse et préserver sa pudeur et ses jugements7.

8En conclusion, Alizée Delpierre rappelle que l’ensemble des classes sociales est aujourd’hui concerné par la domesticité, car y recourir permet de libérer du temps que les individus consacrent au travail rémunéré et non uniquement au confort. Dès lors, la domesticité n’est pas un « petit » objet (p. 100) puisqu’elle reste traversée par les multiples problématiques présentées. L’avenir de la place des domestiques dans nos vies reste à construire.

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Notes

1 Voir notamment Avril Christelle et Cartier Marie, « Care, genre et migration. Pour une sociologie contextualisée des travailleuses domestiques dans la mondialisation », Genèses, vol. 114, 2019, p. 134-152.

2 Sarti Raffaella, « Historians, social scientists, servants and domestic workers: fifty years of research on domestic and care work », International Review of Social History, vol. 59, n°2, 2014, p. 279-314.

3 Glenn Evelyn Nakano, Forced to Care. Coercion and Caregiving in America, Harvard, Harvard University Press, 2012.

4 Freitas Any et Godin Marie, « Carrières migratoires des femmes latino-américaines dans le secteur de la domesticité à Bruxelles », Revue européenne des migrations internationales, vol. 2, 2013, p. 37-55.

5 OIT (Organisation internationale du travail), Making Decent Work for Domestic Workers. Progress and Prospects Ten Years After the Adoption of the Domestic Workers Convention, 2011 (n°189), Genève, 2021.

6 Memmi Dominique, « Mai 68 ou la crise de la domination rapprochée ? », in Dammame Dominique, Gobille Boris, Matonti Frédérique et Pudal Bernard (dir.), Mai-Juin 68, Paris, Éditions de l’Atelier, 2008, p. 35-61.

7 Debonneville Julien, « “Employers don’t know what I feel behind that smile.” Penser les résistances dans l’économie mondialisée du travail domestique », L’Homme et la Société, n° 214-215, 2021, p. 111-138.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierrick Tange, « Alizée Delpierre, Les domesticités », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 29 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64328 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64328

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Rédacteur

Pierrick Tange

Étudiant en Master 2 MEEF SES à l’Université Paris Nanterre.

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