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Priscila de Oliveira Coutinho, Juscelina, transfuge de classe brésilienne. Une sociobiographie

Dominique Vidal
Juscelina, transfuge de classe brésilienne
Priscila de Oliveira Coutinho, Juscelina, transfuge de classe brésilienne. Une sociobiographie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », 2023, 304 p., postface de Juscelina Gomes de Lima, traduit du portugais par Ângela Xavier de Brito, ISBN : 978-2-7535-8713-7.
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Texte intégral

  • 1 Cf. Florencia Torche et Carlos Costa Ribeiro, « Pathways of change in social mobility: industrializ (...)

1Le Brésil est, après la Corée du Sud, le pays qui a connu la plus forte mobilité structurelle entre les années 1950 et les années 1980. Celle-ci se caractérise par une industrialisation et une urbanisation rapides qui voient d’importants contingents de ruraux venir travailler en ville. Les sociologues brésiliens ont consacré des travaux de grande qualité à ces processus qui ont modifié en profondeur la physionomie du pays1. Il n’existait en revanche pas jusqu’à présent de travail approfondi sur ce qui peut se jouer à l’échelle individuelle dans un parcours de mobilité au Brésil. C’est désormais chose faite avec la publication de la thèse de Priscila de Oliveira Coutinho, traduite en français un an après sa parution en portugais aux Presses de l’Université fédérale du Minas Gerais.

  • 2 Bernard Lahire, Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire, Paris, La Découve (...)

2Dans ce livre, elle étudie minutieusement le parcours de Juscelina Gomes de Lima, dix-neuvième enfant d’une fratrie de vingt-et-un, née en 1957 dans une famille de pauvres ruraux de la région nord-est, avant de devenir une cadre dirigeante de Coca-Cola au Brésil. L’autrice précise dès la première phrase que sa démarche s’inscrit dans l’esprit de la « biographique sociologique » telle que Bernard Lahire l’a théorisée et mise en œuvre dans son ouvrage consacré à Franz Kafka2. Elle entend rendre compte au plus près de la pluralité des formes de socialisation et des expériences qui ont constitué un « patrimoine dispositionnel » permettant cette trajectoire exceptionnelle. Son propos repose sur une enquête étalée sur plus d’une année (de juillet 2011 à octobre 2012) durant laquelle elle a eu de très nombreux entretiens et conversations avec Juscelina et plusieurs de ses proches, notamment lors d’un voyage ensemble dans la bourgade de l’État de la Paraíba où cette dernière a grandi.

3Après une longue introduction générale qui présente clairement l’objet, les méthodes et les enjeux de l’ouvrage, le premier chapitre revient sur la trajectoire de cette recherche. Il examine ses différentes étapes, en soulignant la façon dont se sont tissés des liens entre l’autrice et son personnage principal. Les étudiants y trouveront un exercice réussi de réflexivité sur la conduite d’une enquête. Les lecteurs plus avertis le jugeront sans doute assez convenu dans le genre et passablement alourdi par de longs extraits d’entretiens, une marque de fabrique du livre qui, hélas, estompe souvent le fil analytique. Les cinquante pages du chapitre suivant fournissent de précieuses informations sur l’espace dans lequel Juscelina a grandi. On retrouve le poids des hiérarchies héritées de la période esclavagiste, la grande pauvreté et les formes de domination qui existent en milieu rural dans cette région du Brésil. Puis le chapitre 3 consacre de belles pages à l’enfance de Juscelina. La pauvreté de sa famille conduit ses parents à migrer pour chercher meilleure fortune sur un front pionnier en Amazonie, dans l’État du Pará où elle naît. Bien que sa situation familiale se soit améliorée sur place, sa mère, inquiète de l’éloignement avec sa parenté et psychologiquement perturbée par des voix de fantômes, convainc son mari de revenir vivre tous ensemble dans leur village de la Paraíba, un peu plus de deux ans après leur départ. À nouveau, ils connaissent des moments difficiles, faisant l’expérience de la faim à plusieurs reprises, ce qui contribue à pousser Juscelina, une fois l’accord de son père obtenu, à partir travailler à João Pessoa, capitale de l’État. Là, après des premiers temps difficiles marqués par le harcèlement sexuel d’un parent proche, elle obtient une position stable, en réussissant un concours de la fonction publique locale.

4Le chapitre 4 est le seul portant véritablement sur la mobilité sociale de Juscelina. L’autrice la fait débuter avec sa décision, à vingt ans, de partir pour Rio de Janeiro, métropole idéalisée par les jeunes filles du Nord du pays. Elle y trouve un emploi de dactylographe chez Coca-Cola, début d’une longue carrière dans le groupe, et apprend l’anglais en cours du soir, ce qui lui permettra d’être promue. Elle est aussi victime des moqueries que subissent les gens du Nordeste dont les habits, les manières et l’accent trahissent l’origine régionale. Elle ne se décourage pas pour autant, et poursuit son adaptation à cet environnement, jusqu’à ce que la possibilité d’un nouveau poste la fasse revenir à Fortaleza, dans sa région d’origine, où ses parents, vieillissants, la rejoignent un temps à son domicile. Ce rapprochement ne dure que deux ans. Décalée par rapport à son milieu d’origine, elle retourne à Rio de Janeiro où elle se consacre totalement à son travail et devient cadre supérieure, accédant à une fonction qu’aucune femme n’avait jamais occupée auparavant dans l’entreprise. Sur fond d’épreuves personnelles avec la disparition de son meilleur ami puis de sa mère, elle poursuit son labeur acharné, qui se traduit par sa nomination au rang de cadre dirigeante au siège de Coca-Cola à São Paulo, où elle s’installe. C’est pourtant là où, trois ans plus tard, au terme d’une crise existentielle durant laquelle elle cherche le secours du spiritisme, elle décide de mettre fin à sa carrière et de prendre sa retraite à João Pessoa pour se rapprocher à nouveau de sa famille.

5Le dernier chapitre étudie le lien entre la temporalité de Juscelina et la temporalité de la vie politique dans son village. Il montre que les périodes électorales et les changements de maires pèsent si lourdement sur les résidents qu’ils décident de leurs migrations de départ comme de retour. Or Juscelina, qui adhère à un idéal de citoyenneté qui honnit les pratiques clientélistes dominant ces moments réguliers de la vie locale, ne peut que constater, à chaque fois, que ces retours coïncident avec ledit « temps de la politique », l’écart qui la sépare désormais de sa famille restée sur place. L’épilogue qui suit revient sur le processus et le résultat de cette distance qui s’est créée au fil des différentes socialisations de Juscelina, dont l’ascension sociale et les souffrances qui l’ont accompagnée ne peuvent être comprises qu’en examinant, selon l’expression de Lahire, les « plis du social ». Enfin, dans une courte postface qui clôt l’ouvrage, Juscelina de Gomes Lima remercie l’autrice, en expliquant que son engagement dans cette recherche l’a menée vers un changement bénéfique par un « processus de rachat de soi-même » (p. 280).

  • 3 Cf. Philippe Bourgois, « Poverty, Culture of », International Encyclopedia of the Social & Behavior (...)
  • 4 Sur cette question et le rôle de l’accent dans les carrières des élites en Grande-Bretagne : Sam Fr (...)

6Cette considération psychologisante qui clôt l’ouvrage ne remet pas en cause l’intérêt sociologique du travail de Priscila de Oliveira Coutinho. Très rares sont les livres de cette facture sur le Brésil, où l’on peut suivre une femme de milieu populaire sur une longueur aussi importante, dans les situations et les contextes qu’elle a rencontrés et qui l’ont socialement faite. À bien des égards, le style et la focale choisis par l’autrice rappellent Les enfants de Sanchez d’Oscar Lewis, anthropologue redécouvert aux États-Unis pour sa capacité à rendre compte au plus près des individus en leur milieu3. Par ailleurs, son analyse montre l’importance des formes de patronage intervenues aux différentes étapes de la vie de Juscelina, sans lesquelles on ne pourrait comprendre ni sa scolarité, ni sa mobilité ascendante. Cela n’enlève rien aux efforts colossaux de l’intéressée pour échapper au destin social de ses frères et sœurs, mais témoigne combien, en dépit du développement considérable de l’enseignement supérieur au Brésil, les possibilités d’ascension sociale demeurent largement dépendantes de la protection de dominants. Les nombreux développements sur la religion, et en particulier sur le spiritisme, dans l’ascèse sociale de Juscelina font apparaître un point souvent négligé dans l’étude des parcours de mobilité, où le sens et les aléas de la vie peuvent être positivement interprétés par rapport à des référents religieux. L’expérience du mépris lié à l’origine – et à l’accent nordestin – représente également une dimension de la mobilité sociale bien mise en évidence. C’est là un point important, tant il est insuffisamment pris en compte dans la sociologie du Brésil, société où de nombreux marqueurs sociaux constituent des handicaps culturels dont pâtissent bien des trajectoires4.

  • 5 Anthony Leeds, « Brazilian Careers and Social Structure: An Evolutionary Model and Case History », (...)
  • 6 Cf. Jules Naudet, Entrer dans l’élite. Parcours de réussite en France, aux États-Unis et en Inde, P (...)

7L’intérêt de ce livre aurait toutefois été encore plus important s’il avait fait plus de place à un ensemble de précisions et de discussions. Comme tout ouvrage sur un pays étranger, sa traduction sans réécriture pour des non-spécialistes ne fournit pas toutes les clés nécessaires à sa pleine appréciation pour un lecteur qui ne connaît pas bien le Brésil. C’est d’autant plus regrettable que des notes de l’éditeur suffiraient à pallier cet écueil. Il aurait aussi été bienvenu de souligner que l’enquête avait eu lieu dans une période de forte croissance économique qui a favorisé la mobilité ascendante. Cet élément de contexte n’est d’ailleurs pas chose nouvelle dans un pays où, il y a soixante ans, l’anthropologue Anthony Leeds avait montré comment les transformations rapides de la structure sociale produisaient des rôles avant qu’il y ait suffisamment d’individus disponibles pour les tenir5. Le parcours comme l’expérience de Juscelina auraient ainsi gagné à ne pas être analysés qu’au travers de ses socialisations plurielles, mais aussi en accordant une place centrale aux changements en profondeur de la société brésilienne. On regrette également que ce cas de très forte mobilité sociale n’ait pas été davantage étudié en perspective comparée pour faire ressortir l’apport du cas brésilien6.

8Deux éléments de cette sociobiographie auraient pu faire l’objet d’une élaboration théorique plus soutenue : le rôle joué par Luiz, ami juif homosexuel issu d’un milieu socialement privilégié à Rio de Janeiro et décédé du sida ; la vie amoureuse et sexuelle de Juscelina. Or, dans le premier cas, on en apprend beaucoup, mais avec le sentiment de non-dits sur la nature de leur relation et le rôle de ce mentor dans l’ascension sociale de sa protégée. Dans le second cas, hormis de rapides notations, c’est le silence qui l’emporte, alors que les préjugés et le stigmate affligeant les femmes célibataires sans enfant sont tels au Brésil, que ce soit en milieu populaire ou dans les couches aisées, qu’il est pour le moins étrange de ne pas les avoir mentionnés dans l’évocation des malaises sociaux éprouvés par la protagoniste.

9Ceci étant, il est précieux de disposer d’un livre de cette qualité, a fortiori en français. On souhaite que sa lecture encourage de nouveaux travaux sur une société qui reste loin d’avoir donné tout ce qu’elle peut à la discipline sociologique.

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Notes

1 Cf. Florencia Torche et Carlos Costa Ribeiro, « Pathways of change in social mobility: industrialization, education and growing fluidity in Brazil », Research in Social Stratification and Mobility, vol. 28, n° 3, 2010, p. 291-307 ; Carlos Costa Ribeiro, « Quatro Décadas de Mobilidade Social no Brasil », Dados, vol. 55, n° 3, 2012, p. 641-679.

2 Bernard Lahire, Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire, Paris, La Découverte, 2010.

3 Cf. Philippe Bourgois, « Poverty, Culture of », International Encyclopedia of the Social & Behavioral Sciences, vol. 17, 2001, p. 11904-11907.

4 Sur cette question et le rôle de l’accent dans les carrières des élites en Grande-Bretagne : Sam Friedman et Daniel Laurison, The Class Ceiling: Why it Pays to be Privileged, Bristol, Policy Press, 2019.

5 Anthony Leeds, « Brazilian Careers and Social Structure: An Evolutionary Model and Case History », American Anthropologist, vol. 66, n° 6, 1964, p. 1321-1347.

6 Cf. Jules Naudet, Entrer dans l’élite. Parcours de réussite en France, aux États-Unis et en Inde, Paris, Presses universitaires de France, 2012 ; compte rendu de Fabrice Hourlier pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.10692.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Dominique Vidal, « Priscila de Oliveira Coutinho, Juscelina, transfuge de classe brésilienne. Une sociobiographie », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 27 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64314 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64314

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