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Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines

Marie Duru-Bellat
Les structures fondamentales des sociétés humaines
Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, Paris, La Découverte, coll. « Sciences sociales du vivant », 2023, 972 p., ISBN : 978-2-3480-7761-6.
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Texte intégral

1Le dernier ouvrage de Bernard Lahire a de quoi impressionner par son volume (970 pages) et l’ampleur de la documentation mobilisée, mais plus encore par son ambition, peu commune dans l’univers des sociologues contemporains : montrer « par la comparaison interspécifique et inter-sociétés que des constantes, des invariants, des mécanismes généraux, des impératifs transhistoriques et transculturels existent bel et bien » (p. 12) dans les sociétés humaines, et que les mettre à jour est la vocation de la sociologie. C’est du moins ce qu’elle « devrait être » car l’auteur justifie sa démarche par une profonde insatisfaction face à la sociologie telle qu’il la voit. Celle-ci se serait vouée à la description infinie des variations culturelles ou historiques entre sociétés ; elle récuserait de fait la possibilité même de dégager des invariants susceptibles d’expliquer ces variations et par conséquent ce qui serait des lois générales. Cette posture épistémologique de la sociologie repose pour l’auteur sur un profond relativisme, sur la crainte viscérale, en établissant des lois universelles, de nourrir le spectre d’une nature humaine justifiant in fine les réalités sociales : « formuler des lois générales, ce serait nier le caractère “social” et donc transformable des choses » (p. 123). En défendant avec force le caractère construit des points de vue sur le monde, la sociologie nierait plus ou moins explicitement l’existence d’une réalité qui serait indépendante de ces points de vue. Cette perspective, favorisée par une hyper spécialisation des disciplines et des recherches, rend pour le moins incongrue l’idée même de comparer sociétés humaines et sociétés animales.

  • 1 Jean-Claude Passeron, « Hegel ou le passager clandestin », Esprit, n° 115, 1986, p. 63-80.
  • 2 Benjamin Matalon, Décrire, expliquer, prévoir, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1988.

2Dans une posture résolument normative, l’auteur liste ce qui constitue à ses yeux les conditions de la créativité et du progrès scientifiques. En parallèle, il critique les sociologues qui ont avancé des points de vue opposés sur la discipline, comme Jean-Claude Passeron1 qui faisait de la sociologie une discipline avant tout historique, car toujours inscrite dans des contextes spatio-temporels spécifiques, et incapable, à la différence des sciences expérimentales, de dégager des lois universelles et cumulables. Bernard Lahire prend certes en compte un certain nombre d’anthropologues (comme Alain Testart ou Françoise Héritier) qui n’ont pas renoncé à dégager des propriétés générales des sociétés humaines ; mais il fonde avant tout sa critique sur une certaine sociologie empirique pointue, tout en reconnaissant que des sociologues comme Durkheim, Marx ou Weber ont largement amorcé cette réflexion sur la possibilité de dégager des lois. On peut être étonnée de ne jamais voir cités des sociologues comme Raymond Boudon (et sa magistrale défense de « l’analyse mathématique des faits sociaux », publiée sous ce titre chez Plon en 1967), ou encore des psychologues comme Benjamin Matalon2 qui n’ont pas renoncé à l’ambition de dégager des régularités dans les conduites et les phénomènes sociaux. Mais l’auteur veut souligner la nouveauté de sa démarche, dans une position d’ailleurs peut-être excessivement défensive, car il se montre très convaincant. Qui nierait qu’on ne saurait parler de variations sans supposer des invariants, des contraintes universelles sur lesquelles butent toutes les sociétés humaines ?

3Après une première partie consacrée à ces développements épistémologiques et méthodologiques, Bernard Lahire engage ce qui est sans doute le point le plus original de sa méthode, la comparaison « inter-espèces ». De fait, les êtres humains combinent diverses particularités biologiques des espèces vivantes qui, prises une à une, n’ont rien de spécifique. En particulier, des modalités d’organisation sociale variées (l’évitement de l’inceste, des pratiques d’entraide ou élevage, etc.) ne sont pas le propre des humains, et se retrouvent chez de nombreuses espèces, jusqu’à certains insectes.

4Et c’est « la configuration générale de l’ensemble des propriétés cumulées qui fait la spécificité de l’espèce humaine » (p. 254). L’objectif est alors d’élucider les « conséquences sociales des propriétés biologiques propres à l’espèce ou, dit autrement, leurs corrélats en termes d’impératifs transhistoriques de la vie sociale » (p. 255).

5Un des acquis de cette comparaison inter-espèces est de montrer que la coupure homme-animal n’est pas si radicale : « le social pré-existe à l’humain » (p. 268), qu’il s’agisse des pratiques de coopération et d’échange, ou des rapports de domination. Pourtant, la sociologie, avec notamment Durkheim, s’est fondée sur cette coupure homme-animal et donc sur une rupture avec la biologie, du fait de la condition culturelle de l’être humain. Mais pour Bernard Lahire, celui-ci confond le social et le culturel : les animaux ne sont pas moins sociaux que les hommes, mais ils sont moins culturels ; ils ne disposent pas, contrairement aux êtres humains, d’outils comme le langage leur permettant de cumuler ces acquis culturels. Il reste que, pour l’espèce humaine, les conséquences sociales du biologique ne sont pas du tout accessoires.

6La question ici n’est pas de faire la part de ce qui serait inné ou acquis, génétique ou culturel, dans les comportements sociaux. Ainsi posée, cette question n’a même guère de sens. Pour en convaincre, il faut repartir du principe de base de la biologie évolutive selon lequel « les organismes vivants sont “sélectionnés” par leur environnement qui, par les pressions que celui-ci exerce sur eux, “décide” de ce qui est le plus apte à rester en vie et à se reproduire en transmettant ses propriétés génétiques à sa descendance » (p. 250). Ce rappel effectué, Bernard Lahire peut alors souligner ce qui va constituer un élément central de ses analyses, à savoir le phénomène de « coévolution gène-culture » (p. 251). Il s’agit de reconnaître le fait que l’homme est capable de construire son environnement, concrètement de concevoir des techniques (des artefacts) qui vont ensuite le modifier jusque dans ses gènes ; par exemple, en inventant des possibilités de cuisson des aliments, les hommes ont transformé leur appareil digestif. Il faut admettre que « la nature humaine n’est pas un sac vide que la culture viendrait non seulement remplir mais déformer à sa guise » (p. 307), tout comme il faut savoir « voir la culture dans la nature », selon l’expression du bio-anthropologue Alan Goodman (cité p. 304).

7C’est sur ces bases que Bernard Lahire développe un raisonnement qui dégage dans un premier temps les propriétés fondamentales humaines, puis ce qu’il appelle des lignes de force structurant les sociétés, avant d’énoncer des lois générales gouvernant leur évolution.

8Parmi les grandes propriétés biologiques de l’espèce humaine, il cite notamment la séparation des sexes, la grande longévité, et l’historicité, « liée à l’existence d’une culture cumulative et donc d’une transmission culturelle intergénérationnelle » (p. 337). Mais il insiste tout particulièrement sur l’altricialité secondaire ; ce concept désigne l’immaturité du jeune humain, qui doit poursuivre son développement grâce à des interactions sociales. Deux conséquences s’en suivent : il va apprendre tout au long de sa vie, et il se trouve dans une situation de dépendance vis-à-vis des adultes. Cette dernière caractéristique va constituer un facteur important de la structuration des sociétés : non seulement il va falloir concevoir des structures familiales stables, mais cette socialisation initiale impose à tous une expérience de domination.

9C’est là un exemple de ce que l’auteur appelle des lignes de force, des formes fondamentales de la vie sociale présentes dans toutes les sociétés. Parmi les autres lignes de force, il y a, vu la faiblesse constitutive de l’homme, la nécessité de fabriquer des outils (des artefacts), ou de forger des références symboliques partagées (par les gestes, les technologies intellectuelles diverses, etc.) ou encore une division sociale du travail.

10Dans la dernière étape de son raisonnement, Bernard Lahire formule seize lois générales telles que la tendance à la conservation-reproduction, la différenciation croissante, la conventionnalisation et l’abstraction progressive des moyens de représentation du réel, la lutte entre les groupes, l’accroissement démographique tendanciel, etc. Évidemment, ces lois souffrent d’exceptions, mais c’est du fait de leur entrecroisement dans des configurations singulières. L’auteur cite en particulier ses travaux sur les réussites improbables à l’école, quand la loi de la reproduction s’articule avec celle de la domination masculine ou celle de la transmission des héritages culturels.

11La troisième partie de l’ouvrage est consacrée au développement des « briques » définies dans les parties précédentes. Un chapitre porte sur les phénomènes de socialisation-apprentissage-transmission, un autre sur la sociabilité, que ce soit chez les humains ou les non-humains (jusqu’aux bactéries ou même à certaines plantes, qui se montrent par exemple capables de s’associer avec d’autres).

12Chacun de ces chapitres peut se lire indépendamment des autres pour qui maîtrise le raisonnement global de l’auteur (et pour qui aurait du mal à intégrer en séquence une masse aussi considérable de faits et d’interprétations). Selon ses intérêts, on s’arrêtera sur le chapitre sur les artefacts, les capacités langagières, le magico-religieux ou les formes de la domination. L’ouvrage peut ainsi fonctionner comme une encyclopédie, et on regrette à ce titre qu’aucun index n’ait été prévu.

13Le lecteur ou la lectrice passionnée de biologie sort de cette lecture comblée, et bien des sociologues seront sans doute convaincus de la fécondité des comparaisons humains/non-humains. Pour autant, ces derniers ne pourront vraisemblablement pas s’empêcher de se demander si établir des lois ne débouche pas sur une lecture fixiste des phénomènes sociaux. Bernard Lahire s’en défend. Tout d’abord en notant que certaines lois n’empêchent pas de penser des dynamiques. Ainsi, alors qu’à ses yeux la domination masculine est ancrée dans le fait que les femmes portent les enfants et dans cette caractéristique fondamentale de l’être humain qu’est l’altricialité secondaire, celle-ci évolue dès lors qu’on peut dissocier conception, reproduction et éducation. Quoi qu’il en soit, et toujours concernant la domination masculine, l’auteur maintient que l’émancipation par rapport aux contraintes biologiques de l’espèce, qui peut découler de certains artefacts (comme les possibilités de reproduction in vitro par exemple), n’est jamais totale, puisqu’on ne saurait dissocier sexe et reproduction. Il se montre par ailleurs convaincu que la connaissance des contraintes fondamentales qui pèsent sur l’espèce humaine reste une condition pour engager des transformations véritables.

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Notes

1 Jean-Claude Passeron, « Hegel ou le passager clandestin », Esprit, n° 115, 1986, p. 63-80.

2 Benjamin Matalon, Décrire, expliquer, prévoir, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1988.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie Duru-Bellat, « Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 26 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64313 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64313

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