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Éléonore Andrieu, Pierre Chastang, Fabrice Delivré, Joseph Morsel et Valérie Theis, Le pouvoir des listes au Moyen Âge. Volume 3 : listes, temps, espace

Pierre Vey
Le pouvoir des listes au Moyen Âge
Eléonore Andrieu, Pierre Chastang, Fabrice Delivré, Joseph Morsel, Valérie Theis (dir.), Le pouvoir des listes au Moyen Âge. Volume 3 : listes, temps, espace, Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Histoire ancienne et médiévale », 2023, 458 p., ISBN : 979-10-351-0866-3.
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Texte intégral

  • 1 Par exemple, les statuts urbains, les enquêtes et les délibérations communales. Voir respectivement (...)
  • 2 Cf. Hayden White, Metahistory, Baltimore, John Hopkins, 1973 ; Gérard Noiriel, Sur la « crise » de (...)

1Cet ouvrage est la dernière publication du programme de recherches « Polima » (Pouvoir des listes au Moyen Âge), lancé en 2015 pour interroger une typologie documentaire aussi centrale que négligée en raison de sa banalité et de son évidence : la liste. Omniprésente dans la documentation médiévale qu’elle en vient à caractériser, que ce soit à travers les énumérations de témoins qui closent les actes, les listes d’objets des inventaires ou les accumulations épiques des chansons de geste, la liste accompagne les médiévistes dans leur travail, suscitant à la fois une raillerie désabusée face à la monotone et épuisante litanie des items, et une circonspection presque affectueuse pour cette drôle de manie dont les schèmes de pensée contemporains peinent à rendre raison, mais qui fait indubitablement partie de la couleur locale, du pittoresque et donc du charme du monde médiéval, qu’elle pourrait presque résumer. De fait, si elle fut tôt identifiée par les historien·nes, la liste comme objet historique et comme typologie documentaire s’est longtemps perdue dans les limbes de la réflexivité médiéviste, appréhendée au mieux comme une mine d’informations prêtes à l’extraction. Et c’est précisément pour l’en sortir et en interroger tout à la fois la production, la réception et la conservation que le programme « Polima » fut lancé. Il s’inscrit ainsi dans la continuité d’un ensemble de projets collectifs dont l’objectif est de soumettre à l’examen historique les typologies documentaires les plus communes de la médiévistique, que des décennies de pratique avaient fini de naturaliser1 avant que les critiques épistémologiques comme celles d’Hayden White n’initient les profonds renouvellements théoriques et méthodologiques dont ces programmes tirent les conséquences2.

  • 3 Les tomes 1 (écritures de la liste) et 2 (listes d’objets / listes de personnes) ont respectivement (...)
  • 4 Jack Goody, La raison graphique, Paris, Minuit, 1979.
  • 5 Reinhart Koselleck, Le Futur passé, Paris, EHESS, 2016 [1979].
  • 6 Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
  • 7 Par exemple, les termes spatium, lieue, charroie et jornale renvoient aussi bien à une étendue qu’à (...)

2Le présent ouvrage fait suite à deux précédentes publications nées du même programme3 qui s’étaient intéressées à « ce qui fait liste » et à « ce que la mise en liste fait [aux choses] » (p. 5), établissant de la sorte le cadrage conceptuel et méthodologique de l’ensemble des trois volumes, qui repose d’une part sur la référence à l’œuvre de Jack Goody comme point de départ (liste comme paradigme de l’écriture, et raison graphique comme double logique de décontextualisation/recontextualisation)4 et d’autre part sur un mouvement pendulaire constant, que ce soit entre l’emploi et le remploi de la liste, ou entre la confection de la liste et ses conséquences sur les objets listés comme sur leur perception. Le troisième tome reprend ces lignes directrices qui devaient permettre de mettre en lumière ce qui caractérise aussi bien la liste médiévale que son pouvoir au Moyen Âge, en l’appliquant aux concepts d’espace et de temps, ou mieux d’espace-temps. Partant du constat d’une rupture anthropologique radicale entre Moyen Âge et modernité5 – ou d’un changement d’ontologie6 –, les contributeur·rices de l’ouvrage entendent, à travers l’étude des listes, restituer les perceptions de l’espace et du temps au Moyen Âge, deux catégories que la pensée médiévale ne séparait pas hermétiquement comme le fait la conception moderne7.

3Les treize contributions qui composent l’ouvrage sont organisées en trois parties en fonction de la modalité dominante du rapport liste-objet. « Rejeux » (p. 25-152) interroge les réappropriations successives d’une tradition de listes entre actualisation et héritage. « Reconnaissances » (p. 153-294) détaille la capacité des listes à modifier la connaissance et la représentation des objets qu’elles identifient, désignent et organisent. « Re-présentations » (p. 295-432) questionne les manifestations et les redéfinitions d’une identité sociale qui s’opèrent à travers les listes. Néanmoins, étant donné la cohérence de la démarche et les multiples séances de travail collectif qui ont présidé à l’élaboration de cette publication (ateliers, colloques, écriture), cet agencement n’a rien d’absolu. D’ailleurs, l’introduction propose une autre manière d’organiser les contributions, cette fois autour de « deux modes de fonctionnement spatio-temporel de la liste » : d’une part, la reprise et la modification d’autres textes, « insér[és] dans de nouvelles pratiques sociales et/ou d’autres listes afin de produire un espace-temps uniforme » ; d’autre part, l’étude du rôle de la liste comme pratique scripturaire dans « les processus d’affirmation et de construction de groupes et d’institutions, de pouvoirs et de taxinomies » (p. 20-21). Cette pluralité d’organisations possibles de l’ensemble témoigne de la richesse des approches et des résultats permis par le programme « Polima », en même temps que de la complexité d’un objet d’étude que le cadre interprétatif met pleinement en valeur. Il suffit pour s’en convaincre de parcourir l’introduction, qui parvient en peu de pages à synthétiser l’approche générale, ses implications méthodologiques, et ses inspirations historiographiques et épistémologiques. De même, la conclusion de Florian Mazel (p. 433-450) propose encore une autre manière d’agencer les contributions en insistant sur leurs résultats cette fois, concernant notamment l’orientation des listes entre mémoire du passé et projection dans l’avenir, la finalité de l’ordonnancement intellectuel et graphique des listes entre savoir et pouvoir, ou encore la position de la liste dans les conflits qui agitaient la société médiévale.

4Pour finir, plutôt que d’offrir une liste fastidieuse des chapitres qui en mutilerait le contenu sans apporter bien plus que la table des matières, on peut s’attarder sur une contribution afin d’illustrer l’intérêt des approches proposées dans cet ouvrage. L’étude d’Éléonore Andrieu (p. 357-400) s’empare des énumérations de lieux et d’espaces dans deux corpus épiques élaborés au XIIe siècle. S’inspirant de la même matière, la matière dite « de Charlemagne » et plus précisément les combats qu’il a menés en Espagne, ces deux ensembles (les chansons de geste et les chroniques) se distinguent par la langue (d’oïl ou latine) et la culture qu’ils reflètent (aristocratique et laïque ou cléricale). Au terme de son analyse, elle parvient à identifier ce qu’il y a de proprement médiéval dans ces listes qui pourraient relever d’une tradition stylistique aussi vieille que le genre épique, et surtout la lutte pour la définition de la hiérarchie de l’espace chrétien et son usage entre les laïcs d’une part et les clercs de l’autre. Tout en déployant une même vision de l’espace (chrétien, discontinu, polarisé, hiérarchisé), chansons de geste vernaculaires et chroniques latines ré-agencent les énumérations des noms de lieux (ordre, omission, position dans le récit) en fonction du milieu social dont elles émanent pour proposer deux visions de l’ordre social. De la sorte, cette étude parvient à restituer les traces d’une culture scripturaire laïque, sinon autonome, du moins consciente d’elle-même et antagonique au déploiement contemporain du dominium universel de l’Église sur la société médiévale, qui passe notamment par le contrôle de l’écrit et des imaginaires. Ainsi, cette contribution, comme ses homologues réunies dans cet ouvrage, parvient à articuler les conceptions médiévales de l’espace-temps avec une attention méticuleuse à la matérialité de la liste, à son processus d’élaboration et au contexte socio-historique dans lequel elle s’insère et sur lequel elle agit.

5Tout autant qu’il s’agit de s’approcher des catégories spatio-temporelles médiévales à travers les listes, l’ambition de l’ouvrage est de mettre en relief ce que les listes et leur rejeu leur font, dans quelle mesure elles créent par leur contenu et leur (ré)ordonnancement (intellectuel, graphique), des espaces et des temporalités qu’elles réagencent progressivement par remplois successifs. Cette idée d’un rejeu des listes est fondamentale dans l’ouvrage : non seulement elle fait l’unité de toutes les contributions, mais elle renvoie à la conception médiévale de l’espace-temps qu’elles mettent au jour, permettant tout à la fois d’en rendre compte scientifiquement et d’en questionner les évolutions. En effet, l’espace-temps médiéval est caractérisé par un principe de réitération et de représentation qui fait que chaque instant et chaque lieu rejouent – mais ne répètent pas – des précédents (vie de Jésus, Rome ou la Jérusalem terrestre), tout en préfigurant l’aboutissement de ce monde (Jugement dernier, Jérusalem céleste). Ainsi, chaque contribution, en prenant au sérieux les implications de la rupture anthropologique moderne et celles de l’histoire des sources, en vient à mettre en scène tout autant qu’à décortiquer les caractéristiques des représentations médiévales de l’espace et du temps, ce qui rend cet ouvrage aussi remarquable qu’indispensable.

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Notes

1 Par exemple, les statuts urbains, les enquêtes et les délibérations communales. Voir respectivement : les cinq tomes des Statuts, écritures et pratiques sociales dirigés par Didier Lett aux éditions de la Sorbonne puis de l’École française de Rome de 2017 à 2021 ; Thierry Pécout (dir.), Quand gouverner c’est enquêter, Paris, De Boccard, 2010 ; François Otchakovsky-Laurens et Laure Verdon (dir.), La voie des assemblées, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2021.

2 Cf. Hayden White, Metahistory, Baltimore, John Hopkins, 1973 ; Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996 ; Étienne Anheim, « Science des archives, science de l’histoire », Annales, vol. 74, n° 3-4, 2019, p. 507-520.

3 Les tomes 1 (écritures de la liste) et 2 (listes d’objets / listes de personnes) ont respectivement été publiés aux éditions de la Sorbonne en 2019 et 2020.

4 Jack Goody, La raison graphique, Paris, Minuit, 1979.

5 Reinhart Koselleck, Le Futur passé, Paris, EHESS, 2016 [1979].

6 Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

7 Par exemple, les termes spatium, lieue, charroie et jornale renvoient aussi bien à une étendue qu’à une durée.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Vey, « Éléonore Andrieu, Pierre Chastang, Fabrice Delivré, Joseph Morsel et Valérie Theis, Le pouvoir des listes au Moyen Âge. Volume 3 : listes, temps, espace », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 20 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64254 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64254

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Rédacteur

Pierre Vey

Doctorant en histoire médiévale au Centre Jean-Mabillon (École des chartes).

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